Pour ce chapitre, je n'avais aucune idée de titre, alors j'ai mis une citation du dessin animé Spirit qui va bien avec l'esprit du chapitre. Bonne lecture !
Chapitre 18 : Je suis né ici, sur cette terre qu'on allait appeler "ce bon vieux Far-Ouest". Mais pour mes semblables, elle était éternelle. Sans commencement ni fin, sans frontière, entre le sol et le ciel. Comme le vent, dans l'herbe à bison, notre place était ici, et elle le serait pour toujours.
Il me fallut peu de temps avant de pénétrer les premières fourrés d'arbre qui jalonnait le pied des Rocheuses, et encore moins pour entrer dans les premiers parcs nationaux. J'avais un sens de l'orientation assez solide pour me repérer dans les forêts et en l'absence de route et une très bonne vision de l'itinéraire à emprunter. L'important ne serait pas le chemin, mais que faire une fois arrivé. Et plus le soleil déclinait dans le ciel, plus Maximus et moi nous rapprochions du Rocky Mountain National Park, moins cela semblait clair dans mon esprit. J'ignorais totalement ce que j'allais trouver en arrivant à Shadow Mountain, un mont isolé en bordure sud du Grand Lake. Dylan ? Mais dans quel état ? Et si c'était dans un bon, comment réagirait-elle à ma venue ?
Et malgré tout, malgré cette épique chevauchée entamée, j'ignorais moi-même comment j'allais réagir face à Dylan. Malgré mon désir de lui venir en aide, de refuser qu'il lui arrive le moindre mal, la douleur de son départ pulsait toujours sourdement en moi. Elle m'avait trahi en un sens. Elle m'avait fait miroité quelque chose pour le briser ensuite et m'avait laissé totalement désemparé dans ce parc de Los Angeles. J'avais été triste, en colère, trahi. J'avais refoulé tout cela dans le travail, d'abord en cherchant une solution pour tous les enfants de la Cour puis dans mes études, m'y plongeant pour éviter à mes sentiments d'éclater et à moi de souffrir. Mais à présent qu'elle était en route vers moi et moi vers elle, tout refaisait brutalement surface et se mélangeait désagréablement à ma profonde inquiétude pour elle.
Je fis faire une pause à Maximus en arrivant à Apache Pick, en plein cœur d'une forêt danse qui rendait ma progression difficile. Mais c'était le chemin le plus direct : suivre la route m'aurait fait faire un sacré détour, sans compter le regard des curieux. J'avais fait près de la moitié du chemin, une cinquantaine de kilomètres et Maximus commençait à fatiguer après presque une heure entre trot et galop. J'avais moi-même les jambes raides après la chevauchée et une fois que mon esprit ne fut plus concentré sur l'équitation, il vagabondait vers des pensées qui, quelques qu'elles soient, me tordaient le ventre. Je m'assis à même le sol pendant que Maximus s'abreuvait à un ruisseau qui coulait depuis le pic, l'esprit et les veines en ébullition. Je m'adossai contre un arbre, la tête entre les mains, aussi troublé que je l'avais été le jour où Dylan était partie de ce parc de Los Angeles.
-Par les dieux, je suis totalement inconscient …
Maximus poussa un léger hennissement, comme pour me donner raison. Je le fusillai du regard.
-Qu'est-ce que tu en sais, toi, tu es un cheval …
L'étalon s'ébroua et s'éloigna, ses sabots claquant sèchement contre le sol. Je finis par devoir le rattraper à la course en remarquant qu'il s'éloignait de plus en plus et nous reprîmes la route, chacun bougon à notre façon, dans un silence pesant.
Plus on se rapprochait de Shadow Mountain, plus je sursautai à chaque bruissement d'aile, plus je me maudissais d'avoir pris cette décision sur un coup de tête. J'étais loin d'être le meilleur combattant de la Colonie. Habile avec un poignard, mais meilleur quand il s'agissait de tendre des pièges. Je n'arrivais pas à la cheville d'un Luke ou d'une Annabeth. Alors être efficace contre des oiseaux de Stymphale … J'effleurai les perles de la Colonie qui ne quittaient pas mon cou. Une perle pour une année de plus à avoir survécu. J'en avais sept. Sept années à survivre à une vie dangereuse. Deux guerres, plusieurs batailles. Mais jamais je n'avais été seul face à ses épreuves. Et ce n'était pas Maximus, fougueux, mais peureux, qui m'aiderait face à ces oiseaux. Il s'enfuirait au premier danger : Bouton d'Or, certes plus vieille et plus lente, aurait été plus courageuse que lui. Mes doigts finirent par rencontrer la tortue de bronze que mon père m'avait offert et s'y agrippèrent.
-Bon sang, papa, aide-moi …
C'était peut-être une illusion, mais il me sembla que la tortue se mettait à chauffer d'une douce chaleur qui se répandit dans mes mains engourdies par le froid, et se diffusa sur ma poitrine pour en chasser le doute.
Les derniers kilomètres jusque Shadow Mountain me semblaient être les plus longs de ma vie, mais envie le pic solitaire fut en vue à travers les branchages épais des arbres. Et ce n'était pas pour me rassurer : à mesure que je me rapprochai, l'agitation allait croissant. Je vis une nuée d'oiseau prendre son envol au loin et s'éloigner en la direction inverse de la mienne avec un cri perçant, un terrier entier de lapin se vider et détaler, et même une biche courir dans les bois, loin du mont. Et alors que j'observais le cervidé fendre les broussailles pour s'échapper, je commençais à les entendre. Ces cris stridents et métalliques qui avaient commencé à envahir le stade alors que je me relevais dans la poussière avec Connor après la chute de notre char. Je levai les yeux, et je vis entre deux branches de pin le tournoiement caractéristique des oiseaux. C'était drôle : de loin, ils ne paraissaient pas plus gros que des pigeons. Pourtant, je percevais d'ici les derniers rayons du soleil se réfracter sur leur bec de bronze et faire luire le ciel de centaines d'éclat inquiétant. Mon cœur tomba dans ma poitrine.
-Très bien, soufflai-je pour moi-même. Du calme … Ils ne vont pas te réduire à l'état de squelette …
Sans décélérer, je fouillai le sac à dos, et écartant les bandages, vivres et pommes que j'avais pu empocher, j'extirpai l'enceinte de Katie et la connecter à mon téléphone. Une lumière bleue et un petit bruit m'indiqua que l'opération avait été effectuée avec succès. Je poussai un soupir de soulagement et me mit à parcourir ma playliste à la recherche de la chanson la plus affreuse pour les oreilles possible. A mon grand énervement, je me souvenais plus de celle utilisée par Percy et Annabeth il y avait si longtemps. De toute manière, les oiseaux étaient encore une nuée lointaine. J'avais le temps de tout mettre en place.
Du moins, c'était ce que je pensais. Jusqu'à ce qu'un cri aigu à m'en percer les tympans ne retentisse derrière moi.
Avant que je ne puisse comprendre ce qui se passait, Maximus poussa un hennissement et se cabra, tordu de douleur. Je battis stupidement des bras, une main accrochée à sa crinière pendant que mon sac valsait et que son contenu s'étalait sur le sol. A ma plus grande horreur, je sentis mon portable glisser de mes doigts et m'échapper au moment où Maximus reposait les sabots sur le sol et s'élançait au galop, totalement paniqué. Je m'étalai sur son encolure, et mon cœur s'arrêta de battre lorsque j'entendis un sifflement par dessus ma tête et que je vis un oiseau filer devant moi, avant de prendre un visage sec pour me faire face. Mon sang se figea, et je tirai vertement sur les rênes de Maximus avec l'énergie du désespoir pour le forcer à faire demi-tour. Mais avant que je ne puisse commencer l'opération, l'oiseau de Stymphale se dirigea droit vers moi, et j'eus à peine le temps de m'écarter pour que son bec n'atteigne pas mon visage. Mais pas assez vite et le tranchant aussi aiguisé qu'une lame de rasoir fendit mon blouson et entailla ma chair. J'étouffai un gémissement et tirai comme un forcené sur les rênes de Maximus.
-Max, demi-tour ! Mon portable est de l'autre côté, j'ai besoin de mon portable ! Max !
Mais la vision d'un nouvel oiseau qui fondit sur son flan acheva de paniquer l'étalon, qui hennit de douleur et partit dans une direction totalement opposée, rendu fou. D'autres oiseaux arrivèrent et je ne pouvais plus compter sur Maximus, qui n'obéissait plus qu'à son instinct le plus primitif qu'était de fuir le plus loin possible de ses volatiles qui le blessait de leurs becs de bronze. Faute de réussir à le calmer, je serrais l'enceinte contre moi et me laissai tomber sur le sol. J'atterris avec lourdeur et roulai plusieurs fois dans la boue, la neige et la poussière avant de m'immobiliser, meurtri et désorienté. Je me redressai, l'enceinte miraculeusement intacte dans une main et levai les yeux au ciel. Je n'aurais pas dû. C'était une vision apocalyptique qui s'offrait à moi. Des nuées entières d'oiseaux obscurcissaient le ciel qui, malgré le soleil, me semblait sombre et lugubre. Certains suivirent Maximus dans sa fuite, mais la plupart foncèrent sur moi. Je portai les doigts à mon mousqueton et le poignard de bronze céleste se déploya dans ma main tremblante.
Cette fois j'étais seul. Pas de Connor pour couvrir mes arrières, pas de Percy pour me sauver d'une situation désespérée, pas de papa qui interviendrait divinement pour me sortir de là. Juste moi, mon poignard et mon enceinte contre ces centaines d'oiseau qui ne cherchait qu'à m'arracher le moindre morceau de chair.
La bile me monta à la gorge et pendant un affreux instant, j'eus envie de me replier sur moi-même en position fœtale et laisser les oiseaux faire leur œuvre. J'agrippai la tortue de bronze et y puisai la force de me redresser, malgré ma douleur à l'épaule et mon corps endolori par la chute. Plusieurs oiseaux virevoltèrent autour de moi et plantèrent leur bec tranchant en moi. Mon manteau fut vite déchiré et il me fallut plusieurs tentatives avant s'asséner un coup mortel à l'un d'entre eux, le faisait éclater en un nuage de plumes qui s'éparpillèrent. Mais l'un des volatiles en profita pour refermer son bec sur ma main et je poussai un cri en la ramenant contre moi, du sang s'écoulant abondement d'une plaie, les oreilles percées par les cris qui ne discontinuaient pas autour de moi. Je pressai mon poignard dans ma main blessée et l'enceinte dans l'autre, les dents serrés et courant à en perdre haleine sans même songer à donner des coups. J'étais trop occupé à chercher mon sac à dos et mon téléphone, et les oiseaux me compliquaient assez la tâche en se massant autour de moi, me bouchant la vue et me harcelant. Bientôt le bec de bronze effilé traversa le tissu pour attaquer la chaire et je trébuchai plusieurs fois, m'écorchant les mains et l'immobilité m'exposant encore plus. Les hurlements des volatiles étaient si fort, si près, qu'ils emplissaient toute ma réalité et me faisait littéralement perdre la tête. Pourtant, alors que je ne pensais qu'à avancer, balançant maladroitement mon poignard à droite, à gauche avec un cri de rage et de douleur car à chaque fois un oiseau profitait pour fondre sur ma main, je trébuchai une nouvelle fois, mais pas sur la boue. Mes mains rencontrèrent du tissu, et à travers le sang qui coulait depuis une plaie sur mon front, je reconnus le sac à dos que j'avais emporté et qui était tombé lors de la ruade de Maximus. Le soulagement m'envahit si brusquement que j'en oubliais presque les oiseaux qui me harcelaient et l'un d'entre eux ne tarda pas à se rappeler à mon bon souvenir en m'écorchant la jambe laissée à nue par mon pantalon en lambeau. Je ne pus retenir un nouveau cri et me roulai sur le dos pour planter mon poignard dans le poitrail de l'un des volatiles. Les plumes qui volèrent sous le choc masquèrent l'un de ses congénères qui fondait sur mon visage, le bec ouvert avec convoitise et l'œil brillant de malveillance. Je levai mon bras, haletant, la poitrine compressée en comprenant que c'était trop tard et que l'oiseau allait me lacérer la face. Mais alors qu'il se tenait à une dizaine de centimètre de mon nez, il fut heurté en plein vol par un projectile qui le cloua au sol et mon coup de poignard en atteint un autre qui s'attaquait à mon flanc. Moi qui croulais sous les attaques des oiseaux, j'avais à présent l'impression d'être baigné dans un nuage de plume qui me laissa perplexe. Je profitai de ce cours répit pour reprendre mon souffle et un minimum de force, mais on ne me laissa pas le temps : une main m'agrippa fermement par le col et me força à me redresser.
-Travis ! Allez Travis, lève-toi !
Les mots étaient comme assourdis, vibrant, comme s'il traversait une brume bourdonnante avant de m'atteindre. Machinalement, j'agrippai le bras qui m'attrapait et levai les yeux sur le visage d'une fille affreusement égratigné encadré de folles boucles noires. De nouveau, un immense soulagement m'envahi, si brusquement que j'en fus étourdi. Elle m'attrapa par les épaules et me tira aussi sèchement que le permettait sa maigre, si maigre, carcasse.
-Debout ! Allez mauvaise herbe, il faut qu'on se tire, il y en a d'autre ! Travis !
-Dylan, réussis-je à articuler en me redressant. Dylan, il faut que tu trouves mon téléphone !
Dylan écarquilla les yeux, mais avant qu'elle n'ait pu s'étonner de ma requête un nouveau cri résonna près de nous, et elle se jeta sur moi pour nous coucher contre le sol rendu boueux par la neige et une flopée d'oiseau filèrent par dessus nos tête. Je la sentais trembler contre moi, et du sang qui ne m'appartenait pas coulait sur mon visage. Je crispai une main dans son dos, et trouvai la force de passer à travers la surdité partielle que m'avait imposé les cris des volatiles. Je me redressai au plus vite, malgré les meurtrissures et récupérai l'enceinte que j'avais lâchée, avant d'aider Dylan à se relever. D'autres oiseaux s'élevaient dans les aires pour mieux fondre sur nous – et plus haut, le ciel ne semblait pas se dépeupler et s'obscurcissait même d'avantage. Dylan hoqueta :
-Di Immortales … Bon sang … (Elle leva un regard furieux sur moi). Par les dieux, qu'est-ce que tu fiches ici ?!
-Venu t'aider.
Dylan dressa un sourcil et je me rendis compte que compte tenu de mon état et la façon dont elle m'avait sauvé la mise, j'étais mal placé pour être le sauveur. Malgré les mots qui lui brûlaient manifestement les lèvres et les questions qui se lisaient dans ses yeux, elle poussa un soupir résolu et pris mon bras pour m'attirer vers la forêt.
-Il faut qu'on aille se cacher, c'est le seul moyen de leur échapper ! Attendre que ça passe !
-Ça ne passera pas ! protestai-je en me souvenant du mythe de Hercule et de l'attaque de la Colonie. Ils ne bougeront pas, on ne va pas pourvoir sortir !
-Mais ils sont trop nombreux ! Travis !
Mais déjà je ne l'écoutais plus et fouillai frénétiquement le sol des yeux. Elle me suivit et je remarquai qu'elle boitait lourdement de la jambe gauche. J'évitai de trop la dévisager : du peu que j'avais pu apercevoir, elle était dans un état déplorable, blessée et saignant de partout et j'avais peur de suffoquer si je l'étudiais d'avantage. Elle finit par m'attraper le bras et me hurla, le feu dans les yeux :
-Travis, on doit se cacher ! On va finir en charpie !
-Pas si on trouve mon téléphone !
Dylan parut fulminer et prête à me coller son poing dans mon visage. Faute de quoi, elle banda son arc aussi vite que lui permettait son état et décrocha une flèche qui en un coup fit exploser deux oiseaux qui fondaient sur nous. Profitant qu'elle me couvre, je ramassai tout mon matériel éparpillé sur le sol en espérant y découvrir mon téléphone quelque part. La panique me gagnait alors que les volatiles se faisaient de nouveau plus nombreux autour de nous. Dylan se trouva à cours de flèches et mes recherches étaient infructueuses. De nouvelles blessures vinrent s'ajouter et la jeune fille poussa un véritable hurlement quand l'une des créatures l'atteignit à la joue. Je la vis tomber lourdement sur le sol mais avant qu'une autre n'ait pu l'attaquer, j'avais lancé mon poignard qui alla se ficher en travers de son cou et la transformer en nuage de plume.
-Dylan ?!
-Je vais bien, m'indiqua-t-elle d'une voix qui tremblait. Je … Travis, je l'ai !
Elle allongea triomphalement le bras et je vis sa main se refermer sur un boitier noir, à l'écran en toile d'araignée mais qui s'alluma miraculeusement lorsqu'elle appuya sur le bouton. Je voulus la rejoindre, mais une nuée d'oiseau me barrait le chemin et je battis en retraite, me recroquevillant en position fœtale pour leur donner le moins de surface possible, l'enceinte serrée contre moi. Je croisai les yeux de Dylan, ces yeux si sombres et terrifiés qui avaient hanté mes rêves. Mon cœur se brisa une nouvelle fois.
Par les dieux, pas maintenant … Pitié, pas maintenant que je l'ai retrouvée …
Je baissai le regard sur l'enceinte. Par miracle, la petite lueur bleue luisait comme un espoir : elle était encore connectée. Tout en augmentant le son, je criai à Dylan :
-Mets une musique !
-Quoi ?!
Elle était couchée, face contre terre, le téléphone dans une main tremblante et l'autre repoussant passivement les oiseaux. Elle me jeta un nouveau regard où brillaient la panique et l'incompréhension.
-Une musique ! répétai-je. Va sur Youtube, et mets une musique, n'importe laquelle du moment qu'elle est horrible !
-Tu te fiches de moi ?!
-Dylan, fais-moi confiance !
Ces yeux accrochèrent les miens une demi-seconde. Cela parut durer une éternité, où nous regards furent accrochés l'un à l'autre comme si c'était la dernière fois, comme s'il s'agissait de l'ultime lien qu'on aurait jamais. Les becs effilés nous harcelaient toujours, mais nous étions tout deux désarmés, impuissants, avec comme seules armes un téléphone cassé et une enceinte dont j'espérais qu'elle marchait encore. Puis finalement, après cette demi-seconde qui me semblait une vie, Dylan baissa les yeux sur le téléphone et pianota avec fébrilité. Anticipant la suite, j'augmentai le volume de l'enceinte et me bouchai les oreilles, priant pour que cela marche. Et mes tympans éclatèrent.
C'était du métal que Dylan avait choisi, du métal si hard et si dissonant que j'en grimaçai, mais je ne fus pas le seul. Les oiseaux poussèrent des hurlements de protestations et devinrent comme fous : ils s'envolèrent de façon diffuse, se heurtèrent et se blessèrent les uns les autres pour tenter de regagner le ciel au plus vite. Ceux qui ne s'étaient pas joint à la fête s'éloignèrent en bande plus ou moins organisée vers le nord et découvrirent à notre vue le ciel qui se teintait d'indigo, irisé par les derniers rayons du soleil. Dylan laissa s'écouler une chanson, puis deux, pour être sûr que les oiseaux de Stymphale étaient bien partis et que nous ne risquions plus rien. Mes mains n'avaient pas suffi à atténuer les cris des volatiles et des chanteurs et lorsque la symphonie s'éteignit enfin, mes oreilles bourdonnaient si fort que j'étais certain d'être devenu définitivement sourd.
Je laissai retomber mes bras sur ma poitrine, hors d'haleine, meurtri de toute part. Dylan et moi ne bougeâmes pas ni ne parlâmes pendant plusieurs minutes, reprenant notre souffle par à-coups, la respiration haletante et le cœur battant la chamade. De temps à autres, nos regards s'effleuraient, puis se captaient jusqu'à se prolonger et se planter dans celui de l'autre. Un lent sourire effleura mes lèvres.
-A bon entendeur … c'est le genre de truc qu'aurait pu t'apprendre la Colonie.
ooo
Dylan était si sérieusement amochée par la route et les oiseaux qu'elle resta plusieurs minutes prostrée et incapable de se relever. J'avais dû la soutenir jusqu'à un ruisseau qui dévalait les pentes de Shadow Mountain, à l'eau cristalline qui coulait jusque Grand Lake. Nous nous étions chacun écrasés devant l'eau qui chantait et j'entrepris de faire l'inventaire de ce qui avait échapper à ma chute. Je jetai ma gourde de nectar aux pieds de Dylan, et fut soulagé de retrouver quelques compresses, pansements et bandages. J'avais même réussi à ramasser quelques pommes que j'avais destinées à Maximus. J'avais juste perdu mon paquet d'ambroisie et j'avais trouvé des miettes de mon paquet de biscuit, mais j'avais le minimum pour nous soigner. Je levai un bref regard sur Dylan, assise, le regard plongé sur le ruisseau. Elle n'avait pas amorcé le moindre geste pour ramasser la gourde de nectar, malgré ton état lamentable. La lumière déclinait, mais elle suffisait pour que j'aie une vue d'ensemble sur elle pour la première fois. Mon cœur battait presque plus fort que lorsque j'étais face aux oiseaux de Stymphale pourtant je n'arrivais pas à détacher mon regard d'elle. Ses cheveux avaient poussés jusqu'au creux de ses omoplates et étaient emmêlés, sales et sommairement attaché en queue-de-cheval. Elle était égratignée de partout : une grosse plaie saignait sur sa joue, elle avait un bleu sur la pommette gauche et ses vêtements étaient en lambeau. Il ne restait que des pans de tissus de son blouson de cuire rapiécé et de son pull et son jean arraché suintait du sang des blessures infligées par les oiseaux. Mais le plus inquiétant restait sa cheville droite : elle était entourée de bandage que je soupçonnai d'être en réalité un tee-shirt, boursoufflée, et Dylan n'arrivait pas à se tenir ne serait-ce qu'une seconde dessus. C'était à s'en demander comment elle avait pu arriver jusque là avec une cheville dans cet état.
Mais la vérité, maintenant que les oiseaux étaient loin et que nous étions murés dans ce silence pesant, c'était bien l'une des questions que je me posais. Comment était-elle arrivée jusque là ? Et pourquoi ?
Mon cœur se serra affreusement, et la douleur, moins sourde et plus lancinante maintenant qu'elle était là, devant moi, pour la première fois depuis trois mois, me frappa de nouveau sourdement. J'en avais assez de mes souffrances physique : il fallait que j'éloigne les morales. Ce n'était pas le moment de craquer. Je ramassai la gourde et l'agitai sous le nez de Dylan.
-Bois. Ça te fera du bien.
Elle baissa les yeux sur moi et se mordit la lèvre inférieure. Chaque fois qu'elle me regardait, je lisais dans ses prunelles qu'elle n'en revenait pas que je sois là, qu'elle se demandait si j'étais réellement présent ou non. C'était pour cela que je me détournai chaque fois : j'avais peur de lui renvoyer exactement ce même regard.
Par les dieux, moi non plus je n'en revenais pas qu'elle doit devant moi. Pas après tout ce qui s'était passé. Tous mes sentiments remontaient à la surface, les positifs comme les négatifs et me prenaient à la gorge.
Elle se resserra un peu les bras sur son ventre et détourna le visage.
-Non, vas-y. Tu es blessé.
C'était vrai : j'avais des plaies partout et celle sur mon front déversait un flot ininterrompu de sang dans les yeux. Je l'essuyai passivement et sortis une compresse pour la presser sur la blessure. C'était douloureux, mais sans gravité. L'état de Dylan m'inquiétait plus et avec un soupir, je m'accroupis en face d'elle et la forçai à allonger la jambe. Elle fit mine de la soustraire mais elle abandonna bien vite avec une grimace de douleur et me laissa débander sa cheville. Je poussai un profond soupir en la découvrant : sa peau était bleue et contusionné de veines mauves voir noire et elle avait sans doute triplé de volume. Je versai du nectar sur une compresse et la passai sur les zones le plus sombres. Dylan frémit, mais un sourire désabusé se craquela sur ses lèvres.
-Elle est cassée, mauvaise herbe. Ça ne suffira pas.
Elle avait sans doute raison, mais lorsque j'achevai de nettoyer la cheville, les contusions s'étaient réduites et je réussis à trouver des morceaux de bois assez solides pour former une attelle de fortune. Dylan me laissait faire, me fixant d'un regard qui me mettait mal à l'aise. Je me concentrai sur ma tâche pour ne pas avoir à croiser ses yeux mais elle finit par briser le silence d'une voix morte :
-Travis … Je suis …
-Si tu veux dire « je suis désolée » ou autre connerie comme ça, ça attendra, la coupai-je d'une voix peu sèche. Il faut te remettre sur pied avant de rentrer.
-De rentrer ?
Je trouvai la force pour la toiser, un sourcil dressé.
-Parce que tu es venu de Vancouver jusqu'ici pour ne pas rentrer, peut-être ? (je lui tendis la gourde) Allez, bois. Laisses-en moi juste un peu.
Dylan observa mon visage, puis la gourde, et finit par saisir celle-ci, sans doute vaincue par la lassitude et la douleur. Elle en but quelques gouttes pendant que je finissais de bander sa cheville. Je vis la plaie sur sa jambe cesser de saigner sous les effets curateurs du nectar et je poussai un soupir de soulagement. Ce serait suffisant pour le retour. Elle finit par me tendre la gourde d'une main toujours tremblante, sans me lâcher du regard.
-Est-ce que j'ai au moins le droit de te demander comment tu as su que j'étais là ? lâcha-t-elle du bout des lèvres.
Chaque mot semblait écorchait sa gorge, hésitant, comme si elle les avait mentalement pesé avant de les laisser s'échapper. Je fermais les yeux pour refouler tous les sentiments qui se battait dans ma poitrine, l'espoir qui se battait contre la colère qui étouffait l'amour.
Bon sang, j'allais exploser.
-Ta mère m'a envoyé des rêves. Et comme je les écoutais pas … Elle m'a envoyé Nico.
Dylan crispa ses doigts sur ses genoux.
-Ma mère ?
Un sourire amer déforma mes lèvres. Perséphone, l'une des raisons pour lesquelles elle avait souhaité s'éloigner des Etats-Unis, effrayée par la perspective d'avoir un lien filial avec elle.
-Ça t'étonne ?
Elle ne répondit pas, visiblement stupéfaite par la nouvelle. Sa cheville bandée et le nectar faisant son effet sur ses plaies, je pus m'occuper de moi. Je pinçai des lèvres en buvant les dernières réserves de nectar. Bon sang, rien que ça c'était significatif. J'étais meurtri de partout, mais malgré cela et le sang qui continuait de couler dans mes yeux, je m'étais d'abord occupé d'elle. Troublé, je me levai et m'éloignai vers le ruisseau pour y tremper une compresse pour nettoyer mes plaies. Déjà mon corps me semblait moins raide et la vigueur revint dans mes membres, mais mon cœur battait toujours la chamade, saignait, remuait. Si seulement le nectar était efficace contre cela …
Un bruissement nous fit sursauter et je pivotai prestement, poignard à la main. Mais ce n'était que Maximus qui trottinait tranquillement vers nous, miraculeusement sain et sauf. Visiblement, les oiseaux avaient préféré se concentrer sur les demi-dieux que sur le cheval et seule une plaie peu profonde sur son flan ne subissait de leur face à face. Soulagé, j'agrippai sa crinière et flattai son encolure.
-Bon sang, tu m'as fait peur mon vieux.
-D'où il sort ce cheval ? s'étonna Dylan, avant d'écarquiller les yeux. Mais attends, tu es venu à cheval ?!
-Ce n'est pas comme si j'avais eu le choix … Bref, en selle.
-Tu te fiches de moi ?
J'ouvris les bras, passablement agacé par cette phrase qu'elle répétait pour la seconde fois.
-Non, je ne me fiche pas de toi ! Très personnellement je ne me suis jamais fichu de toi : tu es sans doute la personne avec laquelle j'ai été la plus honnête dans ma vie ! Quand tu me saoulais, j'étais clair, quand j'ai commencé à tomber amoureux de toi, j'ai été clair aussi ! Alors ne viens pas me dire que je me fiche de toi, bon sang ! Toi, tu n'as pas le droit de me dire ça !
Dylan rentra la tête dans les épaules, l'air ébranlée par mes paroles. Je n'avais pas eu l'intention d'être aussi virulent, mais une fois qu'un mot était sortis, les autres l'avait poussé, exhorté par tout ce que la vue de Dylan avait libéré en moi. Je pris une profonde inspiration pour calmer les nerfs et passer une main sur mon visage.
-Ecoute, je suis venu t'aider, repris-je d'une voix résolument calme. Alors oui, à cheval, désolé si ça ne te va pas princesse, je n'avais que ça. Maintenant, si tu veux rester là … Je ne vais pas te retenir.
Dylan me contempla un long moment en silence et pendant quelques instants, j'eus l'impression qu'elle allait fondre en larme. Ce fut sans doute pour cela que sa voix fut rauque quand elle entonna :
-Non. Le cheval, ça me va.
Je hochai la tête, assez rassuré car malgré tout, je n'avais pas la moindre envie de la laisser derrière moi. Alors je l'aidai à se relever, puis à monter sur Maximus, avec force de grimaces. Je m'élevai à mon tour et m'installai derrière elle, me rendant compte avec une certaine gêne que j'allais avoir du mal à guider Maximus sans avoir de contact physique avec Dylan. Elle aussi parut embarrassée car elle se tendit quand mes bras se déployèrent de part et d'autre d'elle pour saisir les rênes. Mais cela avait du bon. Au moins, elle arrêterait de me fixer. Pourtant au moindre contact, au moindre mouvement, mon cœur s'emballait et je sentis mes joues s'enflammer. J'aurais plutôt aimé continuer à être en colère contre elle plutôt que toutes ces traces d'émotivité n'apparaissent. Les pentes de Shadow Mountain s'éloignaient quand elle daigna ouvrir la bouche pour chuchoter :
-Dis … j'ai peut-être oublié de te remercier.
Malgré moi, un léger sourire s'étira sur mes lèvres.
-Ouais, peut-être que ça s'impose, effectivement.
-Désolée. C'est juste … je m'attendais pas … Après ce que je t'ai fait …
Un bouchon douloureux se forma dans ma gorge et malgré le ciel dégagé, j'eus l'impression de revoir les nuages qui s'étaient abattus sur ma vie dans ce parc à Los Angeles. Je n'avais pas plus envie maintenant de m'attarder sur ça – et sur ce qui pourrait se passer maintenant qu'elle était là – alors je préférais demander :
-Qu'est-ce que tu fais là ?
Je la sentis se raidir dans mes bras. Malgré sa fatigue manifeste, elle évitait de s'appuyer contre moi et restait droite en selle en une position qui, du fait de son état, devait être hautement inconfortable.
-Comment ça ?
-La dernière fois qu'on s'est vu, tu allais à Vancouver, prête à échapper à l'influence de ta mère et à suivre la Cour. Alors qu'est-ce que tu fais dans le Colorado ?
Pourquoi es-tu revenue ? Dylan garda longtemps le silence et pendant un moment, je n'entendis plus que les sabots de Maximus qui claquaient tristement contre le sol. Sa tête s'inclina et elle repoussa une mèche de cheveux derrière son oreille.
-Le Colorado, c'est chez moi, souffla-t-elle. C'est ma terre, c'est là où je suis née, là où mon père est mort, là où mes ancêtres ont vécus. Je suis liée à ces montagnes, à ces rivières, à ces villes. C'est dans mon sang et dans ma chair.
Je reconnus le discourt de l'amérindienne dans les mots de Dylan. Chelsea s'était étonnée de voir la jeune fille quitter sa terre compte tenu de son attachement quasi-filiale qu'elle avait avec. C'était un fait que j'avais hautement sous-estimé et je me tus religieusement en écoutant cette part de Dylan que je connaissais à peine.
-Je me suis sentie vide dès l'instant où je n'avais plus les Rocheuses dans mon horizon, avoua-t-elle. Dès qu'on a quitté la ferme en flamme et que les montagnes ont disparu … Mais j'ai repoussé ce sentiment. Je me suis dis que je reviendrais. Puis je suis allée vers le Nord et chaque pas que je faisais qui m'éloignait d'elle, j'avais l'impression que je me creusais un peu plus. Il y a bien des montagnes au Canada mais … ce ne sont pas elles. Pas celles où j'ai grandi. Tu te souviens de ce que ma mère a dit avant qu'on parte ? Que je devais planter mes racines dans ma terre pour m'épanouir ? Pas n'importe quelle terre, la mienne. J'ai besoin du Colorado pour être entière. Je te jure quand j'ai revu les Rocheuses … j'ai cru que j'allais en pleurer.
Je sentais la sincérité dans les propos de Dylan, dans la vibration de sa voix, dans la façon dont elle posait chez yeux sur les cimes des arbres comme s'ils étaient une merveille de son monde. Pourtant la réponse était plus qu'incomplète et ce fut avec un goût amer dans la bouche que je demandais :
-Et la Cour ?
La question arracha Dylan à sa contemplation et de nouveau elle se recroquevilla sur elle-même.
-Ecoute … je suis tellement désolée …
Mais étrangement, ce n'était pas ce que j'avais envie d'entendre. Ça n'apaisait rien, le fait qu'elle s'excuse, au contraire : ça ne faisait qu'attiser mon ressentiment et la colère née de sa décision de suivre la Cour. De peur de laisser échapper un flot de parole que je regretterais peut-être, je contractai ma mâchoire pour ne rien laisser filtrer et garder le silence. Ce mutisme parut heurter physiquement Dylan, et elle se résolut à répondre à ma question :
-Clopin a tenu sa promesse. Allison ne nous a pas suivi – Caleb non plus, d'ailleurs. On est tous parti vers le Canada avec des meilleures résolutions : on prenait des décisions collégiales, au vote et quand on est arrivé à Vancouver on a très vite trouvé une maison abandonnée dans la banlieue est. On a tout reconstruit, on a refait des cultures, et j'ai aidé Clopin à écrire une sorte de Charte de la Cour. La Cour démocratique était née, en un sens et en ça j'étais contente. J'avais besoin d'assainir ce que j'avais créé, et à ce moment là, je me suis dis que je pourrais être à nouveau heureuse en son sein, comme avant … Et c'est là que Spencer et Jennifer nous ont rejoins. Clopin a été atterré qu'ils aient été les deux seuls à vouloir nous rejoindre et je pense qu'il est sûr que tu leur as déconseillé de venir – et il t'en veut pour ça. Mais moi … Enfin, j'avais eu peur pour Chelsea et pour tout ceux qui avaient fuis après l'incendie. Donc savoir que Connor et toi les aviez accueillis … que vous cherchiez des solutions pour eux … Qu'ils n'étaient pas seuls … j'ai franchement été soulagée. Mais en même temps, ça m'a ramené à une réalité que j'avais essayé totalement d'occulter depuis mon départ. C'était fini Denver pour moi, j'étais partie. Je parcourrais plus jamais ses rues en te cherchant pour t'embêter, je ne rigolerais plus jamais avec Chelsea à ce qu'on pourrait vous faire subir … (Elle se prit le visage entre les mains). Chelsea, par les dieux. Elle est comme ma petite sœur, et j'avais beau m'y attendre, voir qu'elle ne faisait pas partie de ceux qui revenaient, ça m'a brisé le cœur. Et je me suis rendue compte que j'allais devoir évoluer toute ma vie sans elle … C'était comme si, petit à petit, on avait morcelé mon existence. Le Colorado, Chelsea … et …
Elle s'interrompit, la voix visiblement étouffée par l'émotion, et je compris que mon nom aurait été le prochain de la liste. Mon cœur tomba dans ma poitrine et pour éloigner le sujet de moi, je rassemblai mes dernières traces d'espièglerie pour lancer :
-C'est peut-être le moment pour te dire que Chelsea aussi est chez mon grand-père. Ma mère s'est prise d'affection pour elle, et elle vient fêter noël avec nous. C'est toujours plus joyeux qu'au Camp Jupiter.
Je m'attendais à ce qu'elle désapprouve le choix de sa sœur de cœur de retourner à la Légion, ou qu'elle angoisse à l'idée de se retrouver devant cette fille qu'elle avait déçue en l'abandonnant. Pourtant, ce fut un éclat de rire, tremblant mais clair, qui s'échappa de sa poitrine.
-Ça ne me surprend pas. Ta mère a un faible pour les petits chiots égarés.
-Ce serait répété et amplifié. Qu'est-ce qu'il s'est passé ensuite ?
Les maigres épaules de Dylan se soulevèrent. La température flirtait autour du zéros et elle grelottait dans son pull déchiré par les oiseaux.
-Je ne saurais pas te dire exactement ce qui m'a décidé. J'espérais retrouver ma famille, une place dans cette vie … et au final, je me suis retrouvée étrangère dans une terre étrangère. J'avais beau reconstruire la Cour, reconstruire Clopin … moi, je me sentais détruite à l'intérieur. Je me suis assez vite rendue compte que j'avais fait l'une des plus terribles erreurs de ma vie mais … j'étais trop fière pour revenir en arrière. Et … j'avais trop honte, aussi. Et puis j'ai rêvé. C'était diffus, c'était tout et n'importe quoi, ça s'entassait pêle-mêle dans mes nuits mais c'était là. Je voyais les Rocheuses, Denver, mon père, Chelsea … Et un matin je me suis réveillée en me rendant compte que j'étais plus heureuse dans mes nuits et ce monde de songe que dans ma réalité. Je ne sais pas … la résolution est venue assez soudainement, en un sens. Je me suis vraiment réveillée un matin avec la certitude que je devais rentrer chez moi et retrouver mes terres ancestrales pour redevenir qui j'étais.
-Mouais. Somme toute tu es Simba qui rentre d'exile sur la Terre des Lions.
Cette fois, ce fut un véritable éclat de rire, pur et cristallin, que émana de Dylan. Cela produisit une embardée dans ma poitrine que j'espérais qu'elle n'entendrait pas. C'était incroyable, le pouvoir d'un rire d'adoucir les esprits : pendant le temps que dura ce son, tout sembla s'apaiser en moi, n'y laissant que ces sentiments que j'avais tenté de refouler, mais qui, appelés par ces vibrations, ressurgissait avec force.
-Je n'avais pas envisagé les choses sous cet angle, admit-t-elle une fois calmée. C'est vrai qu'il y a des analogies mais … Simba avait un plan, pour rentrer. Un but. Moi … Pas vraiment. Mais je savais que je ne pouvais plus rester là bas. Ce n'était pas là qu'était ma place. Je suis une Ute des Rocheuses, ou la vagabonde de Denver mais … je n'ai rien d'une Canadienne. Alors une fois ça établit … ne me restait plus qu'à partir.
-Clopin a bien pris la chose ?
Il y avait une certaine ironie dans mes propos et Dylan dut le percevoir car je la sentis plier son coude, comme si elle voulait me donner un coup, avant de se rétracter.
-Il s'est vraiment amélioré, le défendit-t-elle néanmoins. Je ne serais pas partie si j'avais été inquiète pour la sécurité des gosses … et ce n'est franchement pas le cas. Clopin ne commande plus seul et Jennifer m'a promis de veiller à cela. Elle est devenue la nouvelle lieutenante, si on veut et c'est logique. C'est elle qui est responsable de tout ce qui est électricité, internet … sans elle, la Cour s'écroule. Et Clopin … Evidemment, il était contre le fait que je parte. Il a essayé de me retenir … Mais j'étais certaine de ma décision. C'est mon grand frère et je garderais toujours une place pour lui dans mon cœur … Mais je sentais qu'on était aussi à la croisée des chemins, nous deux, et … qu'il était temps qu'ils se séparent.
Sa voix s'était enrouée, et je la vis porter sa main à son visage, comme si elle essuyait une larme. Touchée malgré moi, je la laissai reprendre contenance par de grandes inspirations, mais cela ne suffit pas, et je sentis quelque chose de chaud s'écraser sur ma main. Les épaules de Dylan se mirent à trembler, assez violement pour que je comprenne que ce n'était pas le froid qui y était en cause et des reniflements commencèrent à se faire entendre. Pris au dépourvu, je restai figé, à l'avoir dans mes bras dans l'avoir réellement, les mains arrosées de ses larmes. Elle finit par se prendre le visage entre les mains et éclater en sanglots.
-Dylan …
-Désolée, hoqueta-t-elle d'un ton étranglé. Je … je suis tellement désolée … d'être partie, d'être revenue … comme ça …
-Dylan …
-Je … je sais que tu … tu n'as pas envie d'en parler … pas maintenant … je comprends … Mais … Mais ça a compté … tu comprends ?
D'aucun aurait pu croire que c'était difficile de comprendre en un discourt si éludé, mais pourtant ce fut le cas. J'avais pesé dans sa décision, et je n'arrivais pas à savoir si j'en étais heureux ou agacé.
Si vraiment j'avais compté, serait-elle partie ?
Les sanglots de Dylan se firent plus sonore et plus riches d'émotions. Tout s'exprimaient dans ces pleurs : sa lassitude, ses regrets, son soulagement, sa douleur et ses incertitudes. Et quelque part entre tout ça, les prémisses d'un bonheur, celui d'être enfin rentrée chez elle, sur cette terre qui lui était tout. Rien ne semblait les arrêter, jusqu'au moment où l'amour pris le pas sur la rancœur et que je refermais plus franchement mes bras sur elle, l'attirant contre moi dans l'espoir que cela apaiserait enfin les tremblements qui menaçaient de la faire tomber de cheval. Elle se laissa aller contre ma poitrine, sans doute trop épuisée pour protester et continua de pleurer jusqu'à avoir expier la moindre larme. Je sentais sa poitrine remuer au rythme de sa respiration laborieuse, puis celle-ci se régulariser jusqu'à qu'elle trouve la force de souffler :
-Tu sais … Je m'attends à rien. Je … je sais que je t'ai fait du mal, il y a trois mois et que je n'ai aucune légitimité à revenir comme ça, et à exiger la moindre chose de toi. Et je ne le ferais pas … Je voulais simplement … revenir te dire à quel point je regrette ce que j'ai fait … Je ne te demande même pas pardon. Juste … (Ses doigts se crispèrent sur la crinière de Maximus). Je suis vraiment désolée, pour tout. Et … je comprendrais que tu veuilles que je sorte de ta vie dès maintenant.
Elle ne se détacha pas de moi en prononçant ses mots et je ne fis rien pour la repousser. Au contraire, l'une de mes mains lâcha les rênes pour passer un bras autour de sa taille et la presser un peu plus contre moi. Je l'entendis lâcher un petit soupir, presque soulagé et je vis une nouvelle larme dévaler sa joue crayeuse, y traçant un sillon rosé qui chassa la crasse et le sang. Je fermai mes yeux, tentant d'analyser tous ces sentiments qui continuaient de tempêter en moi. Evidemment que la colère battait toujours mes tempes et que la plaie infligée il y avait trois mois continuait de saigner. Pourtant les événements récents m'apprenaient que j'avais une faiblesse, vite identifié par Connor alors qu'il tentait de me calmer. J'étais fou d'elle. Ça n'effaçait pas le reste, mais c'était une réalité que je pouvais ignorer et qui me portait littéralement – y compris de l'inconscience.
-Je ne suis pas venu jusqu'ici à cheval me battre contre des oiseaux sanguinaires pour te laisser blessée sur le bord de la route, finis-je par lâcher du bout des lèvres.
Dylan ricana et laissa aller sa tête contre ma poitrine. Pourtant, une nouvelle larme coula le long de sa joue.
-Par les dieux … Je suis désolée … tu ne mérites pas ce que je t'ai fait …
-Je ne dis pas que j'oublie, Dylan, avouai-je en levant les yeux vers le ciel qui déversait sur nous sa dernière lumière. Ni même qu'à terme je pardonnerais … Je sais que, quoiqu'il arrive … ça prendra du temps. Mais je ne pouvais pas te laisser mourir.
Elle pressa un peu plus sa tête contre ma poitrine, puis après quelques secondes de latence, je sentis sa main glaciale couvrir timidement la mienne. Presque naturellement, nos doigts s'entrelacèrent. Et alors que le silence, moins pesant, plus tranquille, nous atteignîmes un endroit dégagé et je souris en observant la vue qui s'ouvrait à nous. Je posai une main sur l'épaule de Dylan et désignai le panorama sur notre droite. Les Rocheuses s'élevait majestueusement et leur cime enneigée par l'hiver perçait les cieux. La blancheur se colorait sous les ultimes lumières du soleil et offrait un spectacle à couper le souffle, teinté d'orange, de rose et de violet. Les yeux de Dylan s'embuèrent devant l'image et je resserrai un bras sur elle, aussi touché qu'elle par la majesté de notre terre.
-Bienvenu chez toi, Aiyana Blackraven.
