Chapitre 4 : Hérésie contemporaine

Je m'ennuie, c'est le vide
Déesse, détresse, le spleen
C'est l'hymne à l'ennui d'être
Je m'ennuie, un néant béant
Petite nausée, temps dilué
À l'infini
La vie oscille à l'envi
Comme un pendule rouillé, se balancer
De la tourmente à l'ennui

Mylène Farmer


Axel poussa un long soupir.

D'un coup de pied, il se débarrassa de ses baskets pour les laisser au coin du meuble à chaussures et lâcha ses clés sur ce dernier.

Il était vanné.

Saïx avait définitivement décidé de lui faire payer toutes les fois où il était arrivé un peu en retard (hé, en dessous d'une heure, c'est pas vraiment du retard, si ?!) en le faisant travailler deux fois plus dur. Et en lui refilant tout ce qui existait comme matériel d'acrylique, aussi. Il en était à peu près certain, bien qu'il ne puisse rien prouver.

Même s'il le considérait comme un ami, Axel ne pouvait s'empêcher de coller l'étiquette "démon sadique" sous son visage dans son petit mémento interne. Dans une autre vie, ce mec avait certainement dû diriger plein de gens d'une main de fer sans leur laisser un seul jour de congé, et il essayait de continuer maintenant !

Son cerveau fatigué partait un peu loin. Peut-être.

Avec un second soupir - pourquoi sentait-il qu'il y allait en avoir d'autres bientôt ? - le roux se dirigea d'un pas traînant vers le canapé. Il attrapa la télécommande par réflexe, avant de s'arrêter.

Il avait passé sa matinée à nettoyer les locaux et son après-midi sur l'ordinateur asthmatique de la secrétaire malade, pour rentrer à sa place les factures en souffrance. Autant dire qu'il avait les mains dans un triste état et les yeux pas mieux. Il pouvait tout de suite oublier la moindre distraction à base de jeux vidéo ou même d'écran ; il laissa donc la télécommande rebondir sur un des coussins.

À la place, il s'écroula sur le sofa de tout son long, attrapa un livre, et tenta de se détendre autant qu'il le pouvait avec ce dernier. Ce n'était pas parfait, mais au moins, ça n'attiserait pas la mutinerie qui menaçait dans son crâne.

Il entendit la porte d'entrée s'ouvrir et ferma ses yeux, faisant monter une prière silencieuse vers Odin, Zeus, Ganesha, et Shenron pour faire bon poids.

Que Roxas n'ait pas une autre de ses questions existentielles ce soir.

Trois jours s'étaient écoulés depuis leur expédition à la friperie. Deux jours que la Faucheuse le mettait à contribution, avec ou sans son autorisation. Il était pire qu'un gosse. Pire, parce qu'Axel ne pouvait pas s'en tirer en esquivant les questions ou lui dire qu'il comprendrait quand il serait plus grand. S'il essayait de ne pas répondre ou de le faire à l'arrache, Roxas lui adressait ce regard de poisson mort dont il avait le secret et qui mettait Axel dans un état d'angoisse profonde.

Le matin même, Roxas avait observé avec une passion quasi-religieuse le percolateur Senseo produire sa première tasse de café et avait réclamé une explication détaillée du processus. Axel avait fait de son mieux pour expliquer le fonctionnement de l'appareil, alors qu'il était réveillé depuis à peine quatre minutes et qu'il ne travaillait pas chez Philips, merde. Roxas avait tant aimé le café qu'il en avait pris un noir, un avec du lait, un sucré, et il en était à son quatrième (avec du sucre et du lait) quand Axel était parti. La seule idée d'ingurgiter une telle quantité de café lui donnait des coliques.

Et peut-être un début d'ulcère, aussi.

La veille, Roxas était revenu tout blanc - enfin, plus livide que d'habitude, quoi. Il avait déboulé dans le salon, en jean élimé et t-shirt noir estampillé d'un « PAYS DE GALLE INDÉPENDAAAAAAANT ! » en lettres d'or. Bénie mais fugace illusion de normalité qui s'était évanouie lorsque la Faucheuse était allée tendre un doigt tremblant par la fenêtre. "Quelle est cette diablerie ?", avait-il demandé..

Axel avait dégainé son Wikipédia avant de lui faire un topo concis mais concret sur l'histoire de l'aviation. La Faucheuse avait tout compris, comme en attestait la pertinence des quelques questions qu'il avait posé ensuite, sans pour autant sembler accepter l'idée. Axel l'avait vu regarder les avions qui passaient dans le ciel plusieurs fois dans la soirée, l'air toujours inquiet.

- T'es jamais allé dans un avion alors? Parfois y a des gens qui meurent là-haut, il doit bien y avoir des Faucheuses qui en prennent.

- Sans doute, avait répondu Roxas avec réticence. Moi jamais. Je suis venu en bateau.

Pour l'heure, la Faucheuse passait devant lui, direction la cuisine, un petit sac de courses à la main. Axel ne se vexa pas de l'absence de salut de son colocataire. Roxas avait sans nul doute vécu très isolé pendant longtemps et Axel ne se sentait pas visé par son manque de courtoisie qui n'était, il en était sûr, qu'une manifestation parmi tant d'autres de son inaptitude à la vie sociale.

Après un bruissement de sac plastique que Greta Thunberg réprouverait (mais allez expliquer ça à Roxas - non, vraiment, allez-y, on vous regarde!), son pâle compagnon d'appartement vint enfin le gratifier de son attention.

Roxas portait désormais ses nouveaux habits en dehors de ses heures de travail. À supposer qu'il se téléportait dans une cabine d'essayage vide avant de se rendre à nouveau visible, ce qui lui permettait par exemple de faire des courses sans risquer qu'un passant appelle les urgences psychiatriques. Ce jour-là, il avait choisi la blouse avec le ruban noué au col dont il n'avait pas voulu démordre à la friperie et un chino noir. L'ensemble était cintré et soulignait son anguleuse silhouette d'éternel adolescent. Axel aurait été parfaitement ridicule dans ce chemisier mais Roxas était juste... Bah ça lui allait super bien.

Roxas s'arrêta à côté du canapé et lui tendit ses mains. Dans chacune il tenait un petit pot de crème glacée Haagen-Däsz et une cuillère. Vanille et fleur de sel d'un côté, caramel au beurre salé de l'autre.

- On partage ? offrit-il.

Axel manqua de s'en claquer un sourcil.

Ok, le gam-... Roxas n'avait jamais été malpoli ou quoi que ce soit du genre en ce qui concernait la nourriture ces derniers jours. Un peu obsessif sur les bords - surtout avec le café - mais jamais malpoli.

Cela dit… Jamais, non plus, il n'avait proposé de partager. La Faucheuse aimait ses expériences culinaires, et quand cela lui plaisait, ce qui était presque toujours le cas, aimait finir le plat jusqu'à la dernière miette pour mieux le savourer. Et là, il proposait à Axel d'en avoir une part ? Quelque chose s'était-il mal passé au boulot pour lui ?

Enfin… Axel n'était pas vraiment sûr de vouloir poser la question. Et puis, lui soufflait son esprit fatigué, c'était une glace gratuite, il pétait de chaud, et il ne refusait jamais de la bouffe gratuite. Reno lui avait fait savoir qu'un jour, il se réveillerait dans une baignoire remplie de glaçons avec un rein en moins à cause de ça, mais il avait toujours préféré l'ignorer. Reno faisait partie de cette race de gens pénibles à vivre qui ne disent des trucs pertinents que quand ça fait chier. Axel avait fini par s'habituer.

- Euh. Ouais, merci.

Se redressant vaguement, il attrapa un des petits pots - caramel au beurre salé - et se rallongea contre l'accoudoir. Par politesse, il replia quand même ses grandes jambes, que Roxas puisse s'asseoir s'il le souhaitait. Il leva les yeux vers lui, tenta une politesse :

- Ta journée s'est bien passée ?

La Faucheuse ouvrit son pot de crème glacée et en huma le contenu.

- Oui, ça va. Un peu bizarre ce matin, je ne sais pas trop pourquoi. J'ai eu des tremblements dans les mains jusqu'en début d'après-midi. C'est passé tout seul mais j'ai fait tomber ma faux deux fois.

- Avec tout le café que tu t'es envoyé, tu t'étonnes de trembler ?

- C'est beaucoup, huit ?

- Queehr-

Axel manqua de s'étouffer avec la cuillerée de glace - voire la cuillère elle-même - qu'il essayait de manger. Il lui fallut se pencher sur le côté et laisser ses poumons expulser d'eux-même la nourriture qui avait pris le mauvais chemin, le tout sous le regard absolument impassible(™) de Roxas, qui ne broncha pas un demi-sourcil pour venir l'aider. S'il ne lui avait pas assuré qu'il ne pouvait faucher les gens dont l'heure n'était pas encore venue, Axel aurait pu jurer que ce dernier essayait de le tuer par des moyens détournés.

- HUIT ?! Tu as bu HUIT cafés ce matin ?! Et t'es encore en vie ?

- Ça fait presque deux siècles que je suis mort.

Un ange passa, une ribambelle de chérubins dodus dans son sillage. Roxas regarda son colocataire, se demandant vaguement pourquoi il passait tant de temps à essayer de se sortir les yeux de la tête. C'était quand même utile et puis ils étaient jolis, ça aurait été un beau gâchis.

Ce matin-là, après le départ d'Axel, lui avait encore plus d'une heure devant lui avant de devoir partir et il avait tellement aimé le café au lait qu'il avait liquidé les quatre disques qui restaient, donc huit en tout. Et puis, il se garderait bien de le mentionner mais il n'avait rien vu de plus amusant que cette machine depuis une éternité.

- J'en ai racheté, précisa-t-il. Le même. On peut se tuer avec du café? C'est vrai que c'est bon mais de là à s'empoisonner avec...

- Ben c'est plutôt à toi de me le dire tiens !

Quand Roxas renvoya un énième regard plat-et-rajoute-donc-quelques-détails, Axel sentit un soupir monumental naître dans le fond de sa poitrine. Il n'avait pas envie de ressortir encore une fois Wikipédia. Et pas l'énergie, non plus.

Surtout.

- La caféine n'est pas dangereuse à petite doses, mais ça reste un genre de drogue, quoi qu'autorisée par le gouvernement. Elle permet d'améliorer l'attention et d'éveiller le système nerveux, mais si on en consomme trop, ça devient nocif pour le cerveau et les nerfs.

- Trop ?

- Oui, genre huit tasses…

Roxas, comme il en avait l'habitude, traita et emmagasina les informations, triant d'un côté ce qui était clair et gardant pour plus tard ce qui demandait encore des éclaircissements - comme ce qu'était exactement un système nerveux, par exemple. Mais il voyait bien que son compagnon était mal disposé et au lieu de demander, il sniffa à nouveau son pot de glace vanille-fleur de sel.

La seule odeur que Roxas percevait était celle du froid. Mais le goût, ça c'était quelque chose.

- C'est sucré, dit-il après sa première cuillère.

Il en prit une deuxième puis une troisième. S'il mordait dans la bouchée de glace, ça faisait mal aux dents mais s'il la laissait fondre sur sa langue, c'était merveilleux.

- Non, salé, rectifia-t-il en s'essayant pour pouvoir analyser les saveurs plus à son aise.

Et se posa, bien à son insu, sur la télécommande.

Axel était sur le point de faire un vague commentaire sarcastique sur les capacités de dégustations du futur jury de Top Chef édition 2020, quand l'enfer se déchaîna à côté de lui sans lui laisser le temps de comprendre quoi que ce soit.

Répondant à l'appel impérieux du postérieur la commandant, le petit rectangle de plastique transmit ses ordres à la télévision, qui s'enclencha directement sur la chaîne demandée.

La 6, décida l'auguste fessier de la Faucheuse. Autrement dit, MTV. En heure de grande écoute, donc en plein sur un clip de Nicki Minaj. Couleurs violettes flashys, sons stridents et voix nasillarde emplirent soudain le salon, tandis que la chanteuse agitait frénétiquement ses attributs dans une parodie de danse païenne sous le regard désabusé d'Axel.

Roxas jaillit du canapé comme si la télécommande lui avait mordu les fesses, son pot de glace traversant le salon et filant par la fenêtre ouverte comme une balle de baseball. Il fit un pas malhabile, heurta la table basse et trébucha, partant en avant. Axel le voyait déjà s'étaler de tout son long sur celle-ci mais la Faucheuse se téléporta à mi-chute.

Axel le retrouva derrière le canapé, amusé malgré la fatigue et la chaleur par la scène qui aurait fait un buzz de malade sur YouTube s'il l'avait filmée (et s'il avait eu une explication à donner à propos du warp aussi). Mais la situation lui apparut soudain beaucoup moins cocasse quand il vit que son colocataire avait à la main sa faux (toujours trop grande pour lui mais qu'il semblait néanmoins parfaitement capable de manier) et qu'il la brandissait en direction de sa télé chérie.

- HÉRÉTIQUE ! SORCIÈRE ! AU BÛCHER ! cria-t-il d'une voix qui n'avait plus fourni une telle performance sonore depuis des siècles.

- Wooooooh noooon nON NON NON !

Bondissant à son tour du canapé, Axel s'interposa entre Roxas et sa précieuse télévision. Il n'était pas très matérialiste, mais bon sang, surtout, il n'était pas riche. Et il pouvait parier que l'assurance ne prendrait pas "une Faucheuse terrorisée attaquant le poste" comme un motif applicable pour lui remplacer l'appareil sans frais. Et bon sang, il avait envie de pouvoir continuer à jouer !

Même s'il ne se sentait pas très serein face à cette gigantesque faux.

Levant les mains, il tenta de calmer Roxas de son mieux.

- Pas de sorcière ni de bûcher, hein ? On n'est ni à Salem, ni au dix-huitième siècle, merci bien ! Je sais que Nikki Minaj n'a pas très bonne réputation, mais de là à vouloir sa peau…

La Faucheuse quitta des yeux le panneau hérétique et se concentra sur Axel. Il tenait toujours sa faux mais la baissa d'un rien.

- Pas de sorcière ? Mais cette… ce… enfin, ces chants sataniques et ce… ce… on voit tout !

- Chant sataniques c'est un peu fort… Les pauvres satanistes ! Et hum…

Axel se retourna pour jeter un coup d'oeil à l'écran, ou la chanteuse (?) continuait d'agiter dans tous les sens sa plastique… sulfureuse. Comment allait-il pouvoir bien répondre… ?

- Hum, oui. Bon. C'est… Comment dire. C'est le principe de la chanteuse… ? Elle s'est fait connaître grâce à ça, tu sais. On est au 21ème siècle, Roxas. Les femmes sont libres de faire ce qu'elles veulent de leur corps ! Et tu ne peux pas…

La voix d'Axel s'éteignit en entendant le clip s'achever et, après un écran noir, arriver un autre.

Dont il reconnu vaguement les premières notes et le début avec les motards. Il avait beaucoup trop tourné dans l'appartement quand son frère avait eu sa phase Lady Gaga.

Dont on ne parlait pas dans cette demeure.

Jamais.

Le rouquin ravala un grognement, se plaquant une main sur le visage.

- Oh, génial…

La Faucheuse avait reporté son attention sur l'écran avec une horreur renouvelée. Il lâcha sa faux d'une main qu'il utilisa pour tendre un doigt tremblant en direction de l'image.

- Ça c'est pas une sorcière, peut-être ?

- Euuuuuuh… Je ne sais pas ? Je connais assez peu Lady Gaga pour être honnête. Mais dans tous les cas, ça ne t'autorise pas à la brûler. Et puis… Attends, tu es croyant ? Ça peut être croyant une Faucheuse ?!

- Je… j'ai été élevé comme ça, c'est tout.

- Errrr… Oui, évidemment. Bon, attends.

Attrapant la télécommande - un frisson dévalant son dos sous le regard insistant de Roxas - Axel appuya sur un bouton au hasard pour changer de chaîne. S'il se souvenait bien de ce clip là, il valait mieux éviter que la Faucheuse ne le voit en entier. Vraiment.

L'écran de télévision bascula de la blonde à… un plateau télé habité par plusieurs chroniqueurs. Axel eut à peine le temps de réagir que la caméra dézooma pour dévoiler l'un des animateurs, au centre du plateau, en train de se faire verser ce qui devait être des… nouilles ?! Dans son caleçon ?! Bon sang mais qu'est-ce qui n'allait pas avec les gens aujourd'hui ?!

Roxas assistait à la chose avec un air de profonde perplexité, mais sa faux disparut dans une gerbe de paillettes noires. Se désintéressant un instant de ce qui se passait sur l'écran, il s'approcha pour examiner l'objet proprement dit.

- Qu'est-ce que c'est ? finit-il par demander. Il n'y a pas assez de place pour tous ces gens, là-dedans…

Il tapota doucement le cadre de la télé puis l'arrière, comme s'il cherchait un compartiment caché. Mais comme c'était un écran plat, il n'y avait aucune profondeur pour dissimuler quoi que ce soit.

Axel l'observa faire un moment, soucieux de le laisser gérer ses expériences tout seul, mais attentif à ce qu'il ne bousille pas l'appareil. C'est pourquoi il réagit en voyant la Faucheuse commencer à appuyer fermement ses doigts sur l'écran à cristaux liquides, comme s'il cherchait à traverser la matière pour essayer de, lui-même, entrer à l'intérieur.

En trois pas, il était à côté de Roxas. Il lui fit signe d'arrêter en interposant sa main - il n'était pas très sûr de la réaction de la Faucheuse s'il le touchait, et avait déjà vécu assez d'expériences pour ce soir.

- Une télévision. C'est comme ça que ça s'appelle. Et ils ne sont pas vraiment à l'intérieur. C'est plus une sorte… d'image, qui s'affiche là-dessus. L'écran est fragile, n'appuie pas trop dessus ou tu risques de l'abîmer, ok ?

Retenant son inspiration, il se prépara à l'avalanche de questions.

Sans savoir, toutefois, si cette dernière emprunterait plutôt le chemin technique du fonctionnement d'une télévision - bon sang, il n'était pas préparé pour ça - ou… sur ce que les animateurs de l'émission étaient présentement en train de faire.

Et franchement ? Axel avait encore moins de réponses à offrir pour ces questions-là.

Mais Roxas se contenta de se tourner vers lui, l'image même de la candeur. Un doigt plus ferme tendu vers l'énergumène à la toison bouclée et luisante qui encourageait les autres de la plus forte voix, ses yeux noirs brillant d'une malice qui se voyait de là ou la Faucheuse se tenait, il demanda le plus sérieusement du monde :

- Et lui ? On le brûle ?

- Roxas, on ne peut pas brûler des gens comme ça. Ça ne se fait pas !

- … C'est pour ça que j'ai plus fauché de sorcière depuis si longtemps? J'avais bien remarqué qu'ils avaient arrêté les bûchers ces derniers temps. Pourquoi ça ne se fait pas ? Enfin, plus. C'est malpoli ?

- C'est illégal !

Roxas digéra l'info. D'après lui, c'était la sorcellerie et l'hérésie qui étaient illégales. Après tout, si vous fricotez avec des démons, il ne faut pas s'étonner que ça vous retombe dessus. Il jeta un œil aux rituels païens sur la télévision avec un frisson. Même de son vivant il n'avait pas été un grand dévot, mais Roxas était superstitieux et le blasphème le mettait mal à l'aise. Comment un tel spectacle n'attirait-il pas les dix plaies d'Egypte sur ce pays?

Axel, sans aller si loin, ne pouvait pas totalement lui donner tort. Il ne s'intéressait qu'assez peu à la télé et surtout à ce type d'émission, qui lui refilaient des boutons à en friser l'eczéma. Mais la réputation de Hannouna lui était remontée aux oreilles malgré ça, et même de loin, il se demandait souvent comment il était seulement possible qu'on le laisse encore évoluer en toute liberté.

L'être humain le surprendrait toujours. Même si dans sa catégorie, Roxas n'était pas mal non plus. Avec un soupir, Axel se rassit dans le canapé, maintenant à peu près certain que la télévision ne risquait plus rien. Et parlant de ça…

- Mais, comment ça se fait que tu aies jamais vu de télévision au juste ? Tu sors d'où pour être à ce point aux fraises ?

- De Pennsylvanie, répondit spontanément Roxas. Je vivais dans un bois du comté de Lancaster.

- Dans… Dans un bois ? Pour faucher quoi, les lucanes ?

- Non, je ne fais pas les animaux. Encore maintenant, cet endroit est aussi différent d'ici que tu peux l'imaginer. Il y avait trois villages autour du bois, et vraiment petits comparés à une ville. Environ trois-cent âmes chacun. Je n'aurais jamais pu vivre là sans que quelqu'un finisse par remarquer que je ne vieillis pas.

- Donc tu vivais dans les bois ? Comme… comme un scout ?

- Un quoi ?

- … Euh. Un… ermite ?

- Ah, ça. Oui, on peut dire ça. Mais pas dans une grotte. J'avais monté une cabane sur pilotis.

Ok.

Axel ne savait plus quoi penser - ni quoi imaginer. La Faucheuse en plein bois qui récoltait l'âme des scarabés environnants, c'était déjà plutôt drôle. Mais… L'imaginer se balader dans la boue, grimper dans une cabane au milieu des feuillages, avec ses tenues plus que voyantes et ses…

Une minute.

- Attends, un peu. Toi, dans les bois. Toi. Dans les bois, la terre, la boue… Et tes robes ont survécu à ce traitement ?

- Les pilotis. C'est bien, ça protège des bestioles et de l'humidité. Et je n'avais pas ces robes à l'époque. Juste l'uniforme qu'on nous fournit. C'est vrai que j'en ai ruiné plus d'une à l'époque... Les robes que j'ai maintenant je les ai achetées quand je suis arrivé ici.

Ce que Roxas ne dit pas, c'était qu'Axel sous-estimait sans aucun doute très largement les sommes qu'il avait dépensé dans sa garde-robe. Ni qu'il avait tellement craqué qu'il avait littéralement oublié qu'il avait besoin d'un logement (ou pour le moins d'une garde-robe) pour ranger ses habits. Quand il y avait enfin pensé, il était déjà trop tard. Axel n'avait pas vu toutes ses robes et le montant total… bref, mieux valait laisser ce détail de côté.

- Ah, oui. Effectivement. Cela dit, ça ne répond pas vraiment à la question ! Si tu dois te rendre sur place pour faucher les gens, t'as forcément dû te balader chez eux, non ? Tout le monde a une télé de nos jours !

- Vraiment ? Ça doit être une technologie très évoluée !

Axel répondit par une imitation du regard plat comme la Mer Morte de Roxas, qui comprit le message. Des détails.

- Il y en avait peut-être sur le bateau, hasarda-t-il. Mais j'ai juste un peu regardé la mer et le reste du temps, je dormais.

- Sur le bateau, oui. Mais chez les gens ? Tu as bossé là-bas trop longtemps pour ne même pas savoir ce qu'est une télé, tu as forcément vu leur intérieur. Comment tu as pu ne pas remarquer une chose pareille ? Ou même une cafetière ?

- Il n'y avait rien de tout ça là où j'étais. J'y ai passé deux cent ans et je n'ai jamais rien de vécu de pire qu'un tel ennui. Je n'ai jamais rien connu d'autre alors je ne me suis pas rendu compte…

Il s'interrompit un instant pour mettre de l'ordre dans ses pensées. C'était il y avait tellement longtemps et pourtant, quand il avait quitté l'Amérique pour venir en France, rien n'avait changé. Tout était exactement pareil que le jour où il était arrivé là, après avoir accepté la Faux que lui offrait la Faucheuse qui était venue chercher son âme. C'était une grande femme aux yeux nuageux. Elle avait continué, il était resté et on lui avait attribué ces trois villages, loin de sa Louisiane natale. Les Faucheuses ne travaillaient jamais dans les lieux où elles avaient vécu.

- Quand j'ai commencé à faucher des âmes, je me suis tenu autant à l'écart que possible. Il m'a fallu du temps pour m'adapter à cette forme d'existence et à tout ce qui avait changé chez moi. Pour saisir l'ampleur de ce que j'avais perdu, de ce que j'avais gagné et de la tâche dont j'avais choisi de me charger. Par prudence, je me suis installé dans les bois et j'ai limité mes interactions avec eux au strict minimum. Pendant des années, je me suis contenté de les faucher sans jamais les approcher autrement. C'est pendant ce temps-là que j'ai construit l'endroit où je vivais. Je tuais le temps en fabriquant des choses. Des meubles, des ustensiles, des décorations. Et puis des jouets. Les objets inutiles, je les déposais à l'entrée de la forêt. Les enfants ont vite pris l'habitude de venir voir s'il y avait quelque chose.

Roxas esquissa un sourire tout en parlant.

- Il m'a fallu cinq ou six ans pour comprendre pleinement ma nouvelle condition et quand c'est arrivé, j'ai commencé à les observer de plus près. Et je les ai trouvé ennuyeux à périr. J'ai pensé que c'était ma façon de voir les gens qui avait dû changer mais ça n'a fait que s'accentuer au fil du temps. Ils se ressemblaient tous, rien ne changeait jamais, rien ne sortait jamais de l'ordinaire. Je suis retourné dans les bois et j'ai continué à fabriquer des jouets pour les enfants. Je n'avais rien d'autre à faire que ça, dormir et faucher des âmes. Il y avait peu à faire comparé à ici. Il y a beaucoup plus de monde. Mais dans ces villages dont j'ai eu la charge pendant près de deux siècles, les gens vont à cheval, cousent leurs propres vêtements et vont absolument tous à l'église.

Il s'arrêta. Il ne se souvenait même pas de la dernière fois qu'il avait autant parlé et se sentait légèrement oppressé. Il respira consciencieusement pour chasser ce malaise.

Axel, lui, avait le cerveau qui fumait - et c'était peu de le dire. Jamais Roxas n'avait autant parlé en une seule fois, et il avait presque l'impression d'être en… état de choc devant tant de détails. Il laissa passer un moment remettant de l'ordre dans ce qui venait de lui être déballé. Et comme il raisonnait mieux à voix haute…

- Deux cent ans. Tu as passé deux cent ans à t'occuper d'eux, tous les jours, et à fabriquer des trucs autrement. Et ils se baladent toujours à cheval et vont à l'église, et y a pas de télé ni de cafetière chez eux ?

- C'est ce que j'ai dit, oui.

- C'est insensé ! Qui fait ça à notre époque ? À moins que… attends.

Sortant son téléphone portable de sa poche - il capta le regard curieux de Roxas mais se contenta de froncer les sourcils, lui signifiant en silence "une autre fois, pitié" - Axel pianota consciencieusement sur le moteur de recherche.

Des personnes vivant dans de tous petits villages, en marge de la société, sans appareils électroniques ni voitures, ça lui rappelait vaguement quelque chose…

- Ah-HA ! Amish !

- Plait-il ?

- Là où tu as vécu. Enfin, non, ces gens. Ce sont des Amish. Ce sont des gens qui ont fait le choix de vivre dans des communautés où ils font tout eux-mêmes ou presque, et n'utilisent aucune technologie qui ait été inventée après la machine à vapeur. Cela explique un peu pourquoi tu ne connais pas tout… euh… tout le reste.

Axel remit le téléphone dans sa poche avec un sifflement.

- Eh bah mon pauvre vieux, tu vas avoir du boulot pour tout rattraper !

Et moi pour tout t'expliquer, songea-t-il intérieurement. Bon sang, mais dans quoi s'était-il fourré cette fois-ci ?


Petite note : warper, c'est se téléporter. Vous attendiez peut-être un truc en lien avec le coronavirus mais on est légèrement à la bourre, déjà ce chapitre ça fait un mois qu'il est fini mais on a mis longtemps à finir de le corriger. Cela dit ça viendra, mais on ne sait pas encore exactement dans quelle direction aller avec ça. Bref, nous sommes fin mars 2020 et j'espère que ce chapitre vous aura un peu égayé votre confinement. Je travaille dans un hôpital alors je ne suis pas confinée personnellement, mais ce qui nous égayerait, c'est une petite review ! *clin d'œil*