Note : Voilànotre petit cadeau dans l'espoir de vous égayer et de vous rendre le confinement plus agréable pendant un instant. Amusez vous bien !
Chapitre 5 : Oh oui, mon Précieux…
Je suis malade,
Complètement malade
Comme quand ma mère sortait le soir
Et qu'elle me laissait seul avec mon désespoir,
Je suis malade,
Parfaitement malade,
T'arrives on ne sait jamais quand,
Tu repars on ne sait jamais où...
Chaud.
Soif.
Mal. À la tête. Aux muscles. Partout.
Chaud. Très chaud. Trop. Beaucoup trop chaud.
Et soif… Le sahara ? Ici, déjà ?
Axel grogna.
Et gémit en sentant sa gorge se déchirer sous la douleur qui suivit. Ok. Pas bonne idée. Pas grogner. Surtout pas. Jamais.
Une grimace lui arracha une autre grimace - bouger le visage était pas une bonne idée non plus. Mal à la tête, trop mal à la tête.
Oh, bon sang.
Il allait mourir.
Ça y était. Salut, Hadès, Pandore et les quatre-vingt-huit Spectres, il allait tous les rejoindre bientôt pour se pinter la tronche dans l'Au-Delà. Si on se pintait seulement la tronche là-bas en fait… Enfin, ça, il le verrait sous peu. Vu l'état dans lequel il se trouvait, il ne devait plus avoir beaucoup de temps devant lui. Autant mettre ce temps à disposition. Et il connaissait Reno - son abruti de frangin n'aurait pas bougé son cul pour lui filer un pansement si Axel s'était retrouvé avec une jambe en moins. S'il voulait un verre d'eau… il allait devoir aller le chercher.
Lui-même.
Avec un gémissement venu du fond des tripes et une main plus tremblante qu'il n'aurait voulu l'avouer, Axel attrapa le coin de son drap, le rabattit, et se releva dans un grincement pénible.
Challenge accepted.
Il s'étonna à moitié de ne pas s'écrouler dès le premier pied posé par terre. Enfin c'était peut-être grâce à ce mur salvateur qui s'était précipité à son secours pour le soutenir. Bien. Bon mur. Gentil mur.
Le vertige qui l'envahit dès qu'il fut redressé faillit le convaincre de retourner immédiatement se coucher. L'état vertical, c'était très surfait. Qui était le crétin des alpes qui avait décidé de tenter la bipédie, au juste ? Il allait lui casser la gueule.
… Enfin, quand il irait mieux.
Mais malgré tout ce qu'il pensait du fait de se tenir sur deux jambes… c'était encore le moyen le plus rapide (quoique, il n'avait pas tenté le quatre pattes, à vrai dire…) d'obtenir le Saint Graal. Aussi appelé "saint-verre-d'eau-bon-sang-que-j'ai-soif-bordel". C'était l'objectif d'Axel. Et il ne se reposerait que quand il l'aurait atteint.
… Ou quand il atteindrait le dossier du canapé, là.
C'était bien, aussi. Il aimait bien ce dossier. Il était presque à sa hauteur pour qu'il s'appuie contre. S'affale contre. Des détails, tout ça.
Il s'affala donc contre. Quoi de mieux qu'une pause au milieu de cette quête épique afin de mieux la réussir, de mieux parvenir à son terme, et de goûter enfin à la félicité de l'eau fraîche et…
- Qu'est-ce que tu fais debout ? Je suis parti à peine cinq minutes…
Axel s'immobilisa. Reno avait perdu une couille ou quoi ? Sa voix avait grimpé de deux octaves. Et qu'est-ce qu'il était allé foutre dehors pendant le confinement ? Ils avaient assez de penne rigatte et de papier toilette pour tenir un siège…
Axel se retourna lentement, péniblement, avec le vague projet de s'évanouir aux pieds de son frère en priant pour que ce dernier ait au moins la charité de déplacer son corps martyrisé jusqu'au canapé. Ce qu'il vit l'accrocha assez pour le maintenir éveillé.
Reno avait rétréci d'un tiers, s'était décoloré les cheveux et tentait un cosplay chelou de l'Homme masqué dans Sailor Moon. Sauf qu'il avait mis une chemise noire, un nœud pap' noir, que la doublure de la cape était noire (Batman…?) et qu'au lieu d'une rose rouge, il tenait à la main une faux de deux mètres de long.
Axel fronça les sourcils, tentant de faire le focus avec son regard et priant que le monde décide enfin d'arrêter de bouger, bon sang ! Il releva les yeux, passa sur le corps frêle, la peau ultra blanche - jusqu'ici, pas de si grand changements - la petite taille - euh… ok ça commençait à être bizarre -, les cheveux blonds et ces immenses yeux bleus.
Ces immenses… yeux… yeux… quelque chose…
- Wouah, Reno. Depuis quand tu es devenu blond ?! Et… purée, comment t'as fait pour rétrécir, mec ?
Reno fit un super tour de magie en faisant disparaître la faux dans un nuage trop dark. C'était génial. Trop gentil de se donner tant de mal pour le divertir de son calvaire. Axel était un vilain petit frère ingrat, oh oui mon Précieux…
Mais Reno le regardait quand même un peu de travers. Il avait pas non plus cette tête de bébé en porcelaine non plus, de mémoire.
- Qui ?
- Bah toi, idiot ! pouffa Axel.
Il était bête. Mais bête ! Ah, lala… et après on osait prétendre que c'était lui, le jumeau intelligent ? Pffft ! Une insulte à la merveilleuse intelligence d'Axel, si vous vouliez son avis…
- Je ne suis pas ton frère. Tu devrais te recoucher, je vais aller te chercher à boire.
Axel ouvrit de grands yeux pleins d'admiration, toute question quant au fait que son frère n'était soudainement plus son frère balayée par la vague de bonheur qui l'envahissait.
- Mon héros… chuchota-t-il, décrochant mentalement le firmament pour l'y foutre dans ses yeux et mieux les faire briller de gratitude. Mon sauveur ! Mon… mon… ma lumière divine !
Même si à la réflexion, avec tout ce noir, il ne devait pas être très visible, en fait dans le… euh bah dans le noir. Oui, définitivement, si ce type s'était baladé dehors dans une nuit noire comme dans le trou du cul d'un taureau sans lune - ou… quelque chose du genre, pensait-il se rappeler ? - il l'aurait perdu de vue. Très vite.
Mais là, il le voyait. Et il allait lui apporter à boire, ce divin personnage. Enfin. Dès qu'il bougerait.
… Pourquoi ne bougeait-il pas ?
- Tu vas tomber, dit soudain le taureau sans lune.
… Ah oui tiens.
Axel vacilla et Taureau-Sans-Lune (probablement son nom Indien) fit encore un tour de passe-passe. Une seconde il était là et la suivante, POOF! - il lui calait son épaule sous le bras pour le stabiliser.
Vraiment tout petit, ce mec.
...Oooooh vraiment… vraiment ingrat, mon Précieux.
- Reviens sur le canapé.
Axel avança avec lui - petitpaspetitpaspetitpaspetitpas, comme leur vieux Pépé sur la fin - tout en réfléchissant à la prouesse de prestidigitation à laquelle il venait d'assister. C'était très impressionnant mais Axel savait qu'il y avait un truc. Il y a toujours un truc. On ne la lui faisait pas, à lui. Il était sûr que c'était la cape.
Au terme d'une Traversée du Désert de catégorie biblique, ils atteignirent le canapé et Axel s'affala de tout son long sur la surface bénie, revenant à sa précédente réflexion : le stade vertical, c'était vraiment et définitivement surfait. Ohhhh oui. Vive le stade horizontal. Pourquoi avait-il jamais voulu quitter cet état béni et incroyablement plein de promesses de bonheur ?
… Ah, oui, songea-t-il en voyant Taureau-Sans-Lune partir en direction de la cuisine. De l'eau. Il avait toujours la gorge à l'état de parchemin du 13ème siècle et sur le point de se désagréger. Il eut l'impression que son attente ne cesserait jamais (globalement 24 secondes, donc), mais son saint Héros béni des dieux finit par revenir, un non-moins-saint verre d'eau entre ses (petites) mains.
Il mit à profit le temps qu'il prit pour vider le verre - moins de deux secondes, record probablement battu ! - afin de réfléchir à cette histoire de sauveur ne partageant pas de lien de sang avec lui.
- Mais… lança-t-il lentement, si t'es pas Reno… alors t'es qui ?
- Roxas. J'habite ici, tu te souviens ?
- T'habites ici ? Av… Avec moi ?
- J'ai emménagé il y a deux semaines dans l'ancienne chambre de ton frère. Tu veux encore de l'eau?
Axel hocha la tête et tendit avidement son verre. Cette fois-ci, un peu moins assoiffé, il prit le temps de savourer le précieux liquide qui redonnait du sens à sa vie - et soulageait sa gorge. Même s'il lui rappelait aussi la douleur terrible qui l'étreignait dès qu'il avalait. Monde cruel.
Pour soulager sa peine, il décida de méditer, tant qu'il y était, sur la silhouette en face de lui. Finalement, il mit fin au silence en hochant la tête de façon grave.
- Ouah… j'en ai de la chance.
Roxas reprit le verre et le posa sur la table.
- C'est gentil, dit-il en prenant le thermomètre et en le lui appliquant sur le front. Moi aussi j'ai de la chance.
- Roooooh c'est trop chentil…
Et le retour des yeux étoilés, hop là ! Comment c'était possible qu'il vive avec cet espèce de cover de magazines publiés dans les hautes sphères du Paradis - ça devait être le numéro spécial Halloween, cette tenue de Mylène Farmer pour homme - et qu'il n'en soit pas immédiatement tombé amoureux ?
Il devait y avoir un os.
- La baguette mystérieuse écrit quarante. Tu devrais te découvrir.
Beau à en tomber littéralement par terre et en plus, il lui proposait de se défringuer ?
Non il devait vraiment y avoir un os. C'était louche.
Cela dit… Elle avait raison, la gravure de mode. Il faisait sacrément chaud ici. Et il n'avait même pas de couverture à enlever ! Enfin, il lui restait toujours l'option d'après. Se relevant à moitié, il attrapa le bas de son t-shirt et essaya de le faire passer par-dessus sa tête.
Mot-clef : essaya.
Au bout d'un long moment à se débattre avec ses manches, il s'arrêta, haletant et en sueur. D'une voix misérable, il lâcha un faible :
- … À l'aide ?
Roxas regarda, impassible, Axel qui avait réussi à s'entortiller son haut autour de la tête. Puis pouffa discrètement avant de tendre les mains vers lui pour l'aider à se libérer. Le vêtement était humide et sentait fort.
Axel retrouva l'air libre avec un soulagement intense et se laissa retomber sur le canapé. Le fait qu'il observe à présent son tout nouveau colocataire à l'envers, sa tête renversée, lui indiqua qu'il n'avait peut-être pas très bien visé. Quelques mouvements dignes de la vitesse du Roi Zora plus tard, il réussit néanmoins à appuyer sa tête contre l'accoudoir.
Hey… c'était qu'il commençait à être bien, là, tout compte fait ! Il tenta un sourire en direction de son vis-à-vis.
- … Et sinon, tu fais quoi de beau dans la vie ?
- Euh. Je suis… fonctionnaire. Je vais te donner ton médicament.
- Mon médicament… ? Oh, mais tu peux me donner tout ce que tu veux…
Sourire enjôleur à l'appui.
Enfin, le meilleur qu'il puisse fournir vu son état actuel. C'est à dire tordu, accompagné d'une voix grinçante, et terminé par un accès violent de toux qu'il ne parvint à réprimer qu'au prix de larmes et d'un douloureux effort. Le fonctionnaire de dix-sept ans lui tapotait gentiment le dos.
- Comment tu te sens ? Lui demanda-t-il.
- Comme eeeuuuuurhh reuh teuh teuhhh… comme un charme. Vraiment. En pleine forme. Tout va bien. Parfaitement bien. Aussi bien que les jolis petits nuages qui flottent, là… Euh… C'est normal des nuages sous un plafond ?
- Tu délires, l'informa sobrement Roxas. Il te faut ta pilule qui fait tomber la fièvre. C'est laquelle déjà ?
- … Comment tu veux que je le sache ? J'arrive même pas à différencier mon frère d'un hobbit à l'heure actuelle…
- C'est quoi un… en fait non, pas maintenant. Ne bouge pas.
Axel leva le pouce depuis son bout de canapé.
Aucun risque.
Roxas l'aida à se redresser pour prendre son cachet, puis Axel se laissa retomber contre les coussins avant de piauler de douleur. Bon sang, pourquoi son corps lui faisait si mal partout? Il avait l'impression qu'on lui tordait les muscles dans tous les sens et qu'on lui enfonçait des milliers, des millions, des milliards d'aiguilles dans chaque membre. Il hésita entre se rouler en boule ou rester immobile pour ne pas offenser plus qu'il ne l'avait déjà fait le Dieu des Muscles (qu'Axel imaginait en train de le regarder bicher, sur fond de sauna plus ou moins gay avec Muscles Blues en fond sonore), qui semblait déjà bien en colère contre lui. Il finit par choisir la première option, qui semblait quand même lui promettre plus de réconfort.
- Roxaaaaaaaaaas… gémit-il pitoyablement. J'ai mal… si mal… je sens que c'est la fin. Je vais mourir…
A l'aveuglette et malgré la souffrance qui menaçait d'emporter son âme, il tendit le bras et chercha à l'aveuglette une autre main, histoire de glaner au moins quelques miettes de réconfort. Il en trouva une, fraîche et calleuse.
- Pour la huitième fois, Axel, tu n'es pas sur ma liste, dit Roxas, une pointe d'impatience dans la voix, mais sans lui retirer sa main.
Celle d'Axel était brûlante. C'était comme d'entrer dans un bain trop chaud - ça brûlait puis quand on y était, on ne voulait plus en sortir. Roxas adorait les bains trop chauds. Il aimait sentir la chaleur le pénétrer jusqu'aux os.
Axel serra entre ses doigts la paume froide - glaciale en comparaison - que lui avait gentiment abandonné son merveilleux colocataire. Tirant un peu dessus, il sentit Roxas avancer d'un pas, surpris, et profita des quelques centimètres qu'il avait gagné pour venir plaquer la main délicieusement glacée sur son front. Il soupira d'aise, profitant de la sensation bienfaisante. Le silence vagabonda entre eux quelques instants, avant qu'il ne le rappelle à l'ordre d'une question échappée de son esprit brumeux.
- Mais Roxas… ? Qu'est-ce que ta liste a à voir avec mon probable décès… ?
- Une liste ? Quelle liste ? Je n'ai pas parlé de liste, tu as des hallucinations auditives aussi. Je vais chercher de la glace.
Il fila dans la cuisine sans demander son reste. Axel gonfla les joues de dépit, déçu d'avoir perdu la délicieuse main, oh oui mon Précieux.
Des bruits sourds lui parvenaient de la cuisine dans laquelle Roxas, hors de vue, défonçait calmement la gueule d'un pauvre essuie de cuisine rempli de glaçons. Mieux valait éviter de parler de sa profession tant qu'Axel était dans cet état.
Il revint dans le salon avec son petit baluchon de glace pilée, dégagea les coussins du dossier du canapé pour faire de la place et en cala un contre le dossier.
- Couche-toi.
Axel obtempéra avec un enthousiasme aussi sincère que discret. Roxas s'assit d'une seule fesse à côté de lui. Le roux le regarda faire avec un amusement mal dissimulé. Observant la position qui devait être rien moins que confortable, il pouffa d'une voix rauque.
- Eh… Roxas ? On pourrait se coucher sur Friheten, sinon.
- C'est qui ça, une Walkyrie ?
- Non. Le canapé.
- Tu… tu lui as donné un nom?
- Bien sûr, je nomme tous mes meubles… mon grille-pain s'appelle Roger, d'ailleurs…
Axel jeta un coup d'oeil à son garde-malade, et roula des yeux en voyant son air circonspect-mais-vaguement-convaincu-quand-même, s'infligeant au passage un élan migraineux comme devaient en avoir les damnés du Septième Cercle des Enfers. Bizarrement, ça lui semblait familier, comme situation… surtout le mal de crâne.
- Mais non, idiot ! C'est le nom du modèle. Tu sais, Ikea.
Roxas préféra s'abstenir de demander qui était cet Ikea. Axel se colla contre le dossier pendant qu'il transformait le canapé en lit en tirant sa deuxième partie d'un tiroir caché sous l'assise - une merveille d'ingéniosité et de simplicité. Le malade profita ensuite de l'espace nouvellement créé pour étaler sa longue silhouette. Il jeta un coup d'oeil à son colocataire, qui n'avait pas quitté le canapé des yeux, comme si ce dernier avait des chances d'être à l'origine de tous les secrets de l'univers. Il tenta un sourire avenant et tapota l'espace près de lui.
- Alors, tu viens ? C'est encore plus confort que tu crois, j'te jure.
- Si tu veux, dit Roxas, déterminé à dorloter le fou jusqu'à ce que la pilule magique ait fait son effet et qu'Axel arrête de délirer. Mais d'abord je vais mettre quelque chose de plus confortable, je reviens.
Roxas n'avait pas envie de froisser sa sublime cape en satin de soie ni sa chemise cent pourcent coton bio. Il disparut, laissant Axel seul.
Ce dernier roula un peu sur le canapé pour s'installer sur son côté gauche, posant la tête contre le coussin que Roxas avait gentiment installé. Il sentait que le cacheton commençait à faire effet, l'air ambiant était moins étouffant. Sa tête commençait aussi à lui fiche la paix, ne gardant les élancements douloureux que lorsqu'il bougeait un peu trop à son goût. Tant mieux, cela lui laissait l'opportunité de réfléchir un peu.
Parce que la question pour lui se posait toujours.
Il avait un colocataire absolument à tomber par terre, et âge mis à part, carrément à son goût… et il n'avait rien fait ?! Il avait du mal à y croire. Et il était sûr de n'avoir rien fait. S'il avait tenté le moindre move, et que ça c'était mal fini, il doutait que Roxas aurait pris soin de lui comme ça. Et si ça c'était bien fini… eh bien, les choses ne se seraient clairement pas déroulées ainsi.
Restait donc à savoir… pourquoi. Qu'est-ce qui l'avait freiné ainsi ? À la réflexion, c'était peut-être bel et bien l'âge. Toucher aux adolescents, très peu pour lui, il n'était pas sûr que l'orange de prison s'accorde avec sa superbe crinière. Black is the new black.
Enfin. Le moyen le plus simple serait quand même de poser la question. Et justement, le bruissement de vêtements dans son dos lui fit savoir que la cible de ses réflexions était en train de revenir.
- Roxas ? croassa-t-il. T'as quel âge ?
La Faucheuse, qui avait troqué sa tenue de gentleman cambrioleur contre un trois-quarts gris qu'il avait acheté parce que le tissu était vraiment souple et doux et son t-shirt Pink Floyd, réfléchit une seconde.
- Dix-neuf ans, mentit-il en annonçant l'âge qu'il avait le jour de sa mort. Je fais jeune pour mon âge, pas vrai ? demanda-t-il pour enfoncer le clou.
Axel retint de justesse un gémissement.
Et en plus il était majeur ?! Toute cette histoire n'avait décidément aucun sens.
- Je t'aurais donné quin- SEIZE ans ! Seize ! … Dix-sept ? se rattrapa-t-il devant le furtif regard noir de Roxas. Mais ouais tu fais… jeune. C'est quoi ton secret, tu te baignes dans le sang de jeunes vierges égorgées ?
Roxas vint s'assoir au bord du lit et lui posa le paquet de glace sur le front.
- J'ai toujours eu cet air-là. Quand j'étais enfant… ça m'agaçait beaucoup. J'avais trois petits frères mais c'était toujours moi, le petit. Ils me dépassaient tous d'une tête. Tu te sens mieux ?
- Mmmh. Moins chaud. Mal à la tête. À la gorge. Partout. La fin est certainement proche, tu sais… Le coronavirus va avoir ma peau, j'en suis sûr. Dis à Reno qu'il peut crever, il aura pas la PS4.
Attentif à ne pas mettre de coup à son interlocuteur, il releva le bras et s'allongea tout à fait pour venir poser son avant-bras sur son front et soupirer de façon dramatique. Son geste fit glisser le baluchon de glaçons jusqu'à son nez, l'aveuglant à moitié. Il ne put observer que d'un seul oeil la réaction de Roxas.
- Le docteur
t'a dit que c'était pas le coronavirus. Tu as la grippe et tes poumons vont très bien, tu te rappelles ? Il te l'a dit quand tu lui as parlé dans ton galet qui brille. Tu vas guérir, ça va prendre quelques jours, c'est tout, le rassura Roxas en replaçant la glace sur le front d'Axel.
- Mais je sens que j'en ai plus pour longtemps je t'assuuure… je n'ai pas mal aux poumons mais j'ai mal partout ailleurs !
Roxas soupira, se leva et partir, laissant là Axel et sa partoutalgie. Quand il revint, il lui colla sous le nez un chakram miniature fabriqué avec des brindilles et de la ficelle.
- C'est quoi ? gémit Axel agonisant.
- Tu te conduis comme un enfant, alors je t'offre un jouet.
…
Aoutch !
Ok, il avait tout à coup moins mal partout.
Sauf à l'égo.
D'une main tremblante - ok, un peu plus que nécessaire - il attrapa l'objet en bois, et en observa les détails. C'était… proprement stupéfiant, à vrai dire. Le jouet était vraiment réalisé d'une main de maître. Axel appuya sur l'une des pointes, et sursauta. Il s'était même piqué ! Et que dire du travail sur les couleurs ? Pour peindre ce genre de matériaux avec autant de précision, il fallait être doué !
Et Axel savait de quoi il parlait. Il avait eu son content de professeurs givrés attendant d'eux qu'ils peignent sur à peu près tout et n'importe quoi au cours de son cursus.
- C'est… il hésita, à court de mots. Incroyable ? Surprenant ? Stupéfiant ? … Magnifique.
Les joues de la Faucheuse rosirent. Il avait passé des milliers d'heures à fabriquer des jouets avec ce qui lui tombait sous la main. Avec de la ficelle et un couteau, il avait taillé de petites épées, confectionné des corbeilles, des personnages et des animaux, à peu près tout et n'importe quoi. Il avait regardé, invisible, les enfants qui approchaient de la forêt pour voir s'il y avait quelque chose de nouveau à emporter. Génération après génération, les gens avaient imaginé que des lutins vivaient dans la forêt, ce qui les effrayait autant que cela les émerveillait. Mais jamais personne ne lui avait fait de compliment aussi direct.
- Merci, répondit-il en se rasseyant près d'Axel. J'ai utilisé ton matériel. J'aurais dû te demander mais tu dormais tout le temps et je n'ai pas pu résister. Je n'avais jamais eu de couleur à disposition.
- Oh, euh. Pas de problèmes. Tant que tu ranges après ça me dérange pas.
Reportant son attention sur le jouet, Axel le fit pivoter plusieurs fois dans sa main, manquant de s'éborgner avec sur un faux mouvement. Il toussota et se décida à le tenir de façon plus tranquille. Il était déjà malade, valait mieux éviter de rajouter un oeil crevé à tout ça. Se redressant un peu, il fit tourner le chakram entre deux doigts, son regard voguant de son colocataire à l'objet, une question roulant sur sa langue.
Finalement, il se lança.
- Tu fais encore des jouets, en ce moment ?
- C'est le premier depuis que je suis arrivé ici. Je m'ennuyais.
- Oh…
C'était donc pour lui qu'il s'y était remis… Bon, au prétexte qu'il se conduisait comme un gamin, ce que son égo n'était toujours pas certain d'apprécier, mais hé ! On se satisfait de ce qu'on a.
Et ce qu'il avait, là, ça lui réchauffait bizarrement la poitrine.
.. A moins que ce ne soit la fièvre.
Oui. C'était sûrement ça.
M'enfin, restait que ce que Roxas fabriquait était magnifique, et qu'il n'aurait pas été contre en voir d'autres fleurir dans l'appartement. Ou même…
- Tu sais, si tu as envie d'en construire d'autres, ne te gêne pas. Et… j'ai quelques collègues au boulot qui ont des enfants. Je veux dire. Si… si jamais ?
Roxas resta silencieux un instant, la bouche entrouverte. Finalement, un sourire discret vint remplacer son air surpris.
- Bien sûr, ça me fait plaisir. C'est la seule chose qui me manque un peu de là où je vivais avant alors…
Axel avait des mèches de cheveux collées partout sur le visage. Roxas se pencha sur lui pour les écarter, l'une après l'autre. Axel le laissa faire tout en dévorant du regard les mèches blondes s'éparpillant comme une couronne, les traits fins, et ces absurdes yeux bleus dans lesquels il aurait volontiers plongé jusqu'à la fin des temps.
Il ne savait pas pourquoi il n'avait pas encore tenté sa chance jusqu'ici - mais, hé. L'Axel qui n'était pas à deux doigts de mourir de fièvre n'était qu'un sombre crétin.
Et lui pas.
Se redressant sur un coude, Axel profita de la proximité de Roxas pour glisser avec tendresse une main sur sa joue. Il ne prit pas le temps d'apprécier la réaction de ce dernier et, paupières baissées, vint déposer ses lèvres sur les siennes.
C'était encore meilleur que tout ce qu'il aurait pu imaginer.
Tellement meilleur qu'il se sentit glisser avec béatitude dans une parfaite inconscience.
Et tomba dans les vapes.
Roxas resta assis à côté de lui pendant longtemps, perplexe. Il n'était pas complètement niais, il avait déjà embrassé quelqu'un quand il était vivant - une fille, bon, c'était pas tout à fait pareil mais voilà. Ce n'était rien de spécial, et puis Axel n'était pas dans son état normal. Mais quand même, un baiser ? D'un homme ? C'était inédit.
Est-ce que c'était mal ?
Roxas pesa le pour et le contre pendant un moment. La Bible disait que c'était mal de partager la couche d'un homme comme celle d'une femme, mais rien sur le fait d'en embrasser un. C'était sûr qu'Axel était séduisant - il avait des yeux de chat et des cheveux de feu, il y avait de quoi s'arrêter pour l'admirer, mais...
Roxas s'ébroua. C'était ridicule, il n'était pas question de ça entre eux. Axel avait été super flatteur avec lui mais il l'aimait beaucoup moins quand il savait ce qu'il était.
Finalement, il décida de prendre ça comme un compliment et de passer à autre chose. Axel dormait comme une bébé et il alla dans sa chambre chercher son édredon pour le couvrir.
Il pouvait sortir en se rendant invisible et puisqu'il était immunisé contre la maladie comme contre le vieillissement, il partit ramasser du bois pour fabriquer d'autres jouets.
