Chapitre un peu en retard mais j'espère qu'il vous plaira! N'hésitez pas à consulter la liste de personnages par chapitre (sur projet-lorenzo sur tumblr) si vous êtes perdu·es!


CHAPITRE SECOND

Sauts dans le passé, jour de rentrée

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Lundi 4 septembre 2023

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Si vous le voulez bien, revenons un peu en arrière, avant le jour où Elinor présentait le nouveau projet aux jeunes comédiens. Peu de temps avant, vraiment. Juste deux jours avant. Le jour de la rentrée des classes.

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Le fait que cette année la rentrée tombe un lundi est déprimant. En tout cas, pour Jack c'est déprimant. Il ne sait plus grand chose sur lui mais sa haine des lundis est encrée au fer rouge sous sa peau. Il se lève donc avec difficulté et peu d'entrain. Il se traîne jusqu'à la salle de bain et s'y enferme. Dans le miroir, son image lui semble trouble, il a encore les yeux embués par le sommeil. Tant mieux. Jack se glisse sous la douche, laisse son corps en pilote automatique.

Même si ça fait un peu mal.

C'est perturbant de se sentir étranger dans sa peau. En moins d'un an, il sait qu'il n'a pas pu s'habituer autant aux lieux. Pas au point de les connaître au millimètre près et de pouvoir se déplacer les yeux fermés. L'eau chaude déclenche des frissons le long de sa colonne vertébrale. Il a toujours froid. Il espère presque voir une teinture s'écouler dans la bonde de la douche, que ses cheveux blancs soient naturels. Il ne veut plus de l'ancien lui. Il frotte nerveusement ses côtes, son torse, à s'en arracher la peau.

- Jack ? Ça va ?

Il stoppe tout mouvement, ses muscles se tendent d'un coup sec.

- Tout va bien Kat, j'allais sortir.

- Tu te lèves tôt, baille la gamine à travers la porte. Je vais prendre mon p'tit dèj'.

C'est vrai, Jack se lève tôt. Il n'arrive pas à dormir. Son corps sursaute une fois sur trois lorsqu'il tombe en sommeil profond. Ça le réveille en panique et il a du mal à respirer. Mais il préfère ne pas en parler aux médecins. Tooth lui a dit qu'il devait faire un peu d'apnée du sommeil. C'est l'angoisse qui crée ça apparemment. Il faut trouver quelque chose pour se détendre pendant qu'il dort, pour qu'il se sente en sécurité. Jack n'arrive pas à se sentir en sécurité.

- Kat ?

L'angoisse encore.

- Kat !

Jack sort violemment de la salle de bains. Il n'est même pas coiffé en entrant dans la cuisine. Sa sœur le regarde étrangement et continue de mâcher ses céréales. Il se laisse tomber près d'elle et joue avec ses cheveux. Avant ils avaient les mêmes mèches brunes. Ils se ressemblent encore beaucoup en fait : quand leur mère entre ils ont le même réflexe de repli. Kat lui sourit mais il le sent. Elle a peur. Lui aussi. Avant ce n'était qu'instinctif, comme de savoir où sont rangées les choses dans leur petit appartement. Mais depuis cet été, son corps a repris cette attitude défensive pour une raison. Evelyn, leur mère, embrasse le crâne de sa fille et passe une main dans les cheveux de Jack. Les deux se crispent : il ne faut pas réagir.

Ils se figent. Un frisson lui descend la colonne et il voit le regard inquiet de Kat sur lui. Il n'a pas de raison d'avoir peur, se raisonne-t-il. Tout va bien se passer.

Mais il a l'impression de se souvenir de ce regard.

- Je suis si heureuse que tu sois de retour Jack. Si heureuse…

La main d'Evelyn caresse doucement sa nuque. Cela fait un an mais c'est comme si elle ne s'y était pas faite. La possession transpire par tous les pores de sa peau quand elle est près de son fils. Il décide d'éloigner sa petite sœur, de partir le plus vite possible.

- Kat, tes affaires sont prêtes ?

- Presque.

- Va finir, je fais la vaisselle et on part ensemble.

La fillette ne se fait pas prier et disparaît. Jack se lève et apporte les bols dans l'évier. Sa mère le suit. Elle s'accoude au plan de travail pendant que le jeune homme frotte et rince les couverts.

- Tu sais, ton père nous a quittés si subitement. La peur de te perdre le même soir, ça a failli me tuer. Tu es mon petit garçon, je ne supporterai pas de te voir partir aussi.

Jack relève la tête en plaçant les bols pour qu'ils sèchent. Sa mère le regarde tendrement, avec amour presque. Il voudrait y croire. Il le voudrait vraiment.

Mais il sait maintenant qu'il ne peut pas. Que tout n'est que mensonge.

- Je suis prête !

Kat. Sa mère se retourne brusquement et l'éclair dans ses yeux lorsque la sœur de Jack vient le prendre par la main en lui donnant son sac de cours lui donne encore un frisson.

- Passez une bonne journée !

Jack et Kat ne répondent qu'à moitié. Le sourire de leur mère disparaît avant que la porte ne se ferme. Au premier étage, ils croisent Sandy qui habite dans le même immeuble. Tous les trois, ils descendent en silence les marches. À l'arrêt de bus, ils rejoignent Tooth qui leur sourit.

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Alors que le bus continue d'arpenter la ville pour emmener les élèves jusqu'au collège-lycée, un peu à l'écart de la ville, Clampin se réveille. Cela fait longtemps qu'il ne va plus à l'école mais il le sent au fond de son âme : c'est la rentrée.

Dans sa roulotte du cirque permanent, au milieu d'un grand lit à baldaquin couvert d'oreillers, il semble minuscule et mince. La pièce baigne dans une lumière orangée qui traverse les lourds rideaux. Ici et là des marionnettes en tissus aux visages et aux mains en bois jonchent le sol.

Clampin est seul et nu. En bougeant paresseusement, il s'étire comme un chat avant de tenter de sortir de son lit. Il vient de se lever, le soleil aussi. Dans ses esprits encore embrouillés de sommeil, des pensées se forment.

« Aujourd'hui n'est pas un jour ordinaire. Je peux le sentir dans le fond de mon âme : c'est la rentrée. Comme l'a dit le narrateur plus tôt. De pauvres âmes dans des corps encore jeunes se sont éveillées trop tôt, bousculées dans leur courte nuit. Les ventres sont habités de serpents tortueux, les esprits bourdonnent de questions sans réponse. Quel prof aurai-je ? Qui sera dans ma classe ? Reverrai-je cette fille aux grands yeux bleus que j'ai vue le jour des inscriptions ? Et ce beau garçon aux boucles brunes ? »

Il soupire bruyamment et la jambe qui pointait vers le plafond retombe platement au milieu des coussins.

« Bientôt ces questions auront perdu tout intérêt. Ne compteront plus que le bout de ciel bleu que l'on aperçoit par la fenêtre, les arbres gris sur fond gris, la chaleur du radiateur en hiver, la seconde avant la sonnerie. Seuls les enfants profitent de l'innocence, de la joie d'apprendre. Qui se soucie de Pythagore quand il est adulte ? Qui se soucie de Verlaine et Rimbaud ? »

Se souciant peu d'être seul, Clampin se jette sur ses pieds en faisant comme s'il ne ressentait pas les vertiges et se saisit d'une épée de bois pour lancer au monde tout entier :

- Je serai leur sauveur, le chevalier qui rallumera la flamme dans leurs yeux. En avant !

Il ouvre en grand la porte et la lumière du jour se déverse dans la roulotte, violente et crue et lui faisant plisser les yeux. Peut-être qu'il n'était pas aussi tôt qu'il le pensait.

- Bordel Clampin enfile un pantalon quand tu sors ! Un caleçon au moins !

Il referme la porte pour ne pas entendre la voix pleine de critique plus longtemps. Clampin rit un peu parce que entendre Aladdin râler avant même d'avoir mis un pied dehors est une victoire en soi. Il sautille presque à pied joint dans son caleçon violet et jaune puis ouvre à nouveau la porte en grand et s'élance dans ce jour de rentrée avec un plan.

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Chez les Haddock, on se prépare aussi pour la rentrée. Enfin plus précisément, Hiccup se prépare pour sa rentrée puisque le maire n'a pas de vacances (donc pas de rentrée). Dans la cuisine, Hiccup est seul pour l'instant. Il est assis devant une tasse de thé et lit en travers L'Aile de Papillon, le journal de l'école active, pour se tenir au courant des derniers délires de l'équipe de rédaction. Il ne sursaute même pas quand son père entre en trombe dans la pièce.

- Hiccup, tu es déjà debout ?

- Et toi tu n'es pas encore prêt.

Sans prendre le temps de répondre ou de s'asseoir, Stoïck avale d'une traite son bol de café que lui a préparé Hiccup et qui contient une cafetière complète. Une autre dose vient de finir de chauffer.

- Un commentaire ?

- Non. Je remarque juste que le grand maire de notre grande ville n'a pas mis les mêmes chaussettes.

Stoïck verse le café dans son grand thermos et préfère ne pas relever. Il est assez surpris de trouver Hiccup dans la cuisine ce matin.

- North vous fait rentrer tôt cette année.

- Il a dit qu'avec le projet commun entre le Pôle et le lycée-collège, il valait mieux prendre leur rythme. Mais de toute façon ce n'est pas comme si j'avais arrêté de bosser cette année.

- Pas si insensé que ça ce vieux fou.

- Arrête papa. Il est tout de même loin de Dumbledore.

Le thermos emballé et son sac déjà prêt (Stoïck ne semble pas remarquer les dossiers rangés à l'intérieur que Hiccup a ramassé ce matin dans le salon), le maire se met en route et répond depuis l'entrée en mettant ses chaussures.

- Il était déjà fou quand il était prof. J'y vais avant que Jafar n'emploie les grands moyens. S'il appelle, couvre-moi !

Hiccup ne sursaute pas non plus quand la porte claque et se contente de remarquer dans le silence de la maison :

- Oh mais il a déjà appelé.

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Pendant ce temps au centre-ville, à la mairie, Jafar tape du pied en attendant son maire. Ses sourcils sont froncés au-dessus de ses yeux soulignés d'un délicat trait d'eyeliner. Heureusement que Stoïck est plus efficace que l'ancien maire et que son seul défaut est d'être en retard sinon il aurait déjà démissionné. Foi de Jafar !

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Accélérons un petit peu le déroulement de cette journée pour retrouver Kat, la petite sœur de Jack.

Emma-Katherine de son prénom complet est une petite fille brune, aux yeux marron, de taille et de poids légèrement en-dessous de la moyenne, habitant dans un logement légèrement en-dessous de la moyenne. Aux rêves légèrement en-dessous de la moyenne.

Ce lundi de rentrée, elle se réveille d'assez bonne humeur. Après une période calme aussi longue, elle commence à penser que le danger est définitivement écarté. Et tous les adultes qui ont pu se pencher sur l'histoire de sa famille ont atteint la même conclusion insipide : le problème venait de son père, plus de père plus de problème.

Kat s'ennuie toute la journée au collège comme tout enfant qui se respecte, même sans rêve. Puis enfin vient l'heure de la délivrance. Elle se traîne hors de la salle de classe, isolée car elle n'a pas vraiment de relations avec des enfants de son âge. Il y a bien Riley Anderson qui est arrivée en milieu d'année dernière et avec qui elle parle un peu. Ou Babette, la sœur de Tooth. Mais aujourd'hui Kat n'a pas vraiment envie d'avoir de contacts avec les enfants de son âge de toute façon. Et alors qu'elle se prépare à rentrer seule car Jack a fini plus tôt et que Babette, Penny et Riley veulent faire un tour en ville et pas elle, elle se heurte presque à la petite foule amassée devant les portes de l'école.

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Si vous le permettez, nous allons revenir au déroulement de la journée de Clampin. Après son réveil et avoir enfilé son joli caleçon jaune et violet, Clampin prend un copieux petit déjeuner avec les autres circaciens et taquine un peu Aladdin. Il vole une robe à Esmeralda, se coiffe avec un des soutiens-gorges de Jasmine, discute avec les fauves sous le regard scrutateur de Nala et finalement fait une petite sieste du matin entre les pattes de l'ours.

Après le repas, auquel il ne participe qu'en tant qu'invité de corvée de vaisselle, qu'il fait en chantant trop fort pour déranger son monde, il part flâner au centre-ville et évite trois policiers par habitude. Puis il attend son heure au Fidji avant de pouvoir se mettre en route.

Poussant sa charrette à bras, il se pose devant le collège-lycée et accueille les élèves qui sortent d'une longue première journée de cours. Certains passent devant lui sans s'arrêter mais heureusement, il voit la petite Kat dans la foule qui l'écoute. Il se permet un conte dans lequel le directeur et le sous-directeur de l'école ont la place de méchants. Jusqu'au moment où James Salten (MonsieurSalten) apparaît derrière lui avec une habileté de ninja. Le sous-directeur se saisit de sa marionnette, un sorcier aux bois de cerf, et se tourne vers Clampin. L'homme sort de sa charrette et se tient face à lui. Cela fait longtemps qu'il n'a plus peur des instances professorales.

Et il a réussi à faire sourire les enfants avec sa dispute et son départ ridicules.

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Ce même jour mais plus tôt, alors qu'il roupille dans son premier cours de philosophie, Jack pense à autre chose. Il stoppe sa magnifique caricature de viking et se concentre. Il doit trouver une solution. Avec cette nouvelle année scolaire viennent de nouvelles opportunités. Il doit trouver quelqu'un. Quelqu'un pour lui faire confiance.

- Tu ne récupèreras pas ce dossier petit con. Jamais. Et personne ne te croira plus de toute manière. Je m'en suis assurée.

Jack ouvre les yeux violemment. Personne n'a rien remarqué. Onceler est assis juste à côté de lui et soupire bruyamment. Il se penche vers Jack pour lui murmurer un commentaire sur le professeur et celui-ci fait semblant de rire. Il se souvient du dossier. Il l'avait retrouvé par hasard. Avait fait le lien rapidement. Mais maintenant, c'est impossible. Il faut qu'il le retrouve, il y avait quelque chose à l'intérieur...

Pendant le trajet de retour, il arrive à convaincre Bunny et Tooth qu'il a des choses à faire et qu'il ne peut traîner avec eux. Ils vont se promener au centre-ville alors qu'il rentre directement chez lui. Il s'échappe presque sans se soucier de leur réaction. Onceler a déjà rejoint sa sœur adoptive, Audrey, et se contente de lui offrir un signe de la main depuis l'intérieur du bus.

Une fois devant son immeuble, Jack monte les escaliers quatre à quatre et rentre chez lui sans bruit.

Evelyn, sa mère, n'est pas là. Il a de la chance. Et pas beaucoup de temps. Elle ne s'absente jamais pendant de trop longues périodes. Cela fait partie de ces choses qui sont ancrées en lui. Comme des choses essentielles à sa survie.

- Réfléchis, réfléchis, marmonne-t-il.

Un dossier. Où cacher un dossier dans un appartement aussi petit pour que ses enfants qui gèrent presque tout ne le trouvent pas ? La chambre ! Jack se précipite vers la chambre minuscule de sa mère et ouvre la penderie en grand. Ses mains agiles écartent les tissus et fouillent les boites. Il ne trouve rien. Il se tourne alors vers le bureau de sa mère. Non, trop facile. Il vérifie d'abord sous le lit, derrière le sommier.

Son regard est encore attiré par le bureau.

Pourquoi ne pas y avoir pensé avant ? Ce qu'il cherche doit être caché juste là. Il prend un temps pour enregistrer mentalement la position de chaque chose et commence à feuilleter les classeurs et les pochettes cartonnées, les rangeant au fur et à mesure.

Et il finit par trouver ce qu'il cherche.

- Jack ! Tu es déjà rentré ? Je pensais que tu resterais un peu avec tes amis…

Jack réagit vite, referme la pochette, remet tout à sa place. Il vient à la rencontre de sa mère qui semble ne rien remarquer. Elle lui sourit même en posant ses sacs de courses.

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Ce soir-là, Hiccup travaille encore sur son projet de théâtre, pour que tout soit parfait lors de la présentation devant les autres, discutant par internet avec certains des acteurs. Dans une fenêtre privée, il parle avec Tatiana. Dans l'autre, sur un chat à plusieurs, il tient une conversation sans intérêt avec Astrid, Snotlout et Raiponce. Astrid lui parle des accessoires et des prochaines Festimédiévales, Snotlout cherche des mnémotechniques pour son texte et Raiponce débat sur les costumes. En même temps.

Dans un tout autre quartier, Toothiana répond du bout des doigts sur un clavier recouvert de plastique. Ses mains sont tachées par la coloration pour cheveux. Du bleu, du vert. Et un peu de violet sur la main gauche. La conversation est sérieuse : elle aide Hiccup à adapter la pièce. Mais elle n'est pas tout à fait attentive. De toute façon Hiccup fait 90% du travail. Elle écoute les mouvements de son père encore debout : il est un peu trop tard pour qu'il la surprenne, surtout la première semaine de cours.

Elle s'excuse rapidement auprès d'Hiccup lorsque son téléphone sonne et colle immédiatement l'appareil à son oreille en apercevant le nom de l'interlocuteur. Elle parle à mi-voix.

- Astrid, il faut que tu m'aides.

La jeune femme fronce les sourcils. Jack a l'air paniqué. Mais pire que ça...

- Astrid ? relève-t-elle à mi-voix.

Mais c'est comme si Jack ne l'entendait pas. Il continue.

- J'ai besoin de toi. Il faut que je... que je puisse être autonome à la fin de l'année scolaire. Il faut qu'on m'accorde ça.

- Jack, tu sais... tu sais très bien que Deville ne te laissera jamais faire... Elle a été formelle et elle pense que tu dois rester sous la surveillance de ta mère jusqu'à ce que tes souvenirs reviennent...

- Alors il faut que je trouve quelqu'un d'autre ! Il faut que je puisse être seul à la fin de l'année et que Kat soit avec moi...

- Et pourquoi ?

Jack bégaye. Elle fronce à nouveaux les sourcils. A l'autre bout du fil, elle sent la tension qui émane de son ami. Il marmonne.

- S'il te plaît, juste aide-moi. Fais en sorte qu'on me voit sous un beau jour. Il faut… Il me faut cette bourse. Avec cette bourse je pourrais faire ce que je veux et je trouverais bien quelqu'un qui m'écoutera.

- La bourse du Pôle ? Mais Jack pour ça il faut que tu présentes un projet et…

- Oui je sais mais je… Je n'arrive plus à prendre des photos. En plus j'ai tout oublié, ça va me prendre une éternité pour avoir un bon niveau et trouver un projet. J'ai plus aucune photo. J'ai juste un dossier vide. J'ai besoin… de quelque chose. Quelque chose dans quoi je suis doué. Je ne sais plus faire… Aide-moi à trouver quelque chose, n'importe quoi.

Tooth réfléchit. Elle ne savait pas qu'il n'avait plus rien. Que ses photos avaient disparu. Elle cherche, à toute vitesse. Puis ça lui revient. Jack a du talent. En théâtre. Elle ne l'a jamais vu jouer. Mais Hiccup s'en est vanté une fois. Enfin, il en a parlé une des rares fois où elle l'a entendu parler. Avec Astrid. Ses yeux brillaient de joie : il avait convaincu Jack de jouer un petit rôle. Les comédiens de la troupe de l'école active n'ont jamais été des acteurs nés. Mais sous la direction discrète, presque secrète, d'Hiccup, ils se métamorphosaient sur scène. Tatiana est jalouse. Elle avait toujours été jalouse. Ils ont moins de moyens (l'école de North finance une foultitude d'activités) mais leurs costumes sont toujours parfaits, les décors simples mais efficaces. Et les rôles sont découpés sur mesure pour les acteurs par leur metteur en scène. Un génie.

- Tu es acteur Jack.

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D'abord, Jack n'y croit pas. Puis ça lui revient lentement. Il semble que quelqu'un le lui a déjà dit. Quelqu'un qui le connaissait apparemment mieux que ses nouveaux amis le connaissent. C'est sa dernière chance. Alors il accepte.

La bourse du Pôle est offerte aux étudiants de l'école active, pour qu'ils poursuivent leurs rêves. Il y en a six de disponibles. Elles permettent normalement d'accomplir n'importe quelles études. Tooth n'en a pas besoin mais Jack entend Colette en parler dès qu'il reste un peu trop longtemps à l'école active. Elle se sent enfin prête à le tenter cette année et elle se prépare depuis presque trois ans. Jack aime bien rester dans l'école active. Dès son réveil en milieu d'année scolaire dernière, il a passé du temps dans les couloirs, à regarder passer les gens pendant que Tooth allait prendre ses cours de dessins.

Six, ça semble être assez. Mais avec les nombreux étudiants, c'est peu. Pour cette année, Hiccup en veut une, Hiro aussi mais ils ne sont pas seuls : Colette, Rémy, Oliver, Tadashi, Jim, Gogo, Esmeralda et Miguel en veulent aussi une. Les étudiants en robotique se battent sauvagement et tentent de l'obtenir presque tous les ans. Si Jack veut aussi tenter sa chance, presque la moitié des concurrents seront déçus.

Pourtant... Passer du temps avec le fils du maire, montrer qu'il va bien. Qu'il est capable de s'occuper de lui-même et qu'il est capable de s'occuper de sa sœur. Il ne veut pas leur dire. Il ne veut pas tout leur raconter. Il veut juste leur confiance pour se mettre à l'abri et emporter Kat avec lui.

- Tooth, il me faut un rôle dans la pièce de ce dingue de Hiccup.

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Le dingue de Hiccup ne dort pas encore lorsque Tooth se reconnecte et lui envoie un message. Cela fait longtemps que Stoïck a appris à le laisser gérer ses heures de sommeil et le jeune homme vient de descendre se chercher du bacon quand sa fenêtre clignote. Il coince le bout de viande entre ses lèvres et s'essuie rapidement le bout des doigts sur un tissu qui traîne. Ses yeux verts s'agrandissent lorsqu'il lit le message. Sur la conversation de groupe, seule Raiponce est encore réveillée. Astrid et Snotlout sont plus raisonnables.

Tatiana le prévient qu'elle va se coucher en répétant sa demande. Elle ne s'inquiète pas qu'il ne réponde plus : souvent pendant l'été il s'endormait sur son clavier alors qu'ils discutaient tous de la pièce. Cela donnait des messages inspirés comme « 7nj277777777777. » ou « huhuybbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbb ». Mais ce soir Hiccup ne s'endort pas sans répondre. Il reste à fixer son écran, répondant par onomatopées aux messages de Raiponce. Son cerveau réinvente la pièce, remplace les personnages, redessine les costumes. Ça ne lui demande presque aucun effort. Il coupe son amie pour lui demander son avis. Le signal qui indique qu'elle écrit un message disparaît pour réapparaître aussitôt. La missive est courte et efficace :

Msg de Punzie_Flowa [03h18] : Tu es le Roi.

Hiccup sourit en voyant la réponse la plus appropriée qu'il aurait pu imaginer. Oui. Il est le roi. Il peut bien jouer un duc.

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Dans la cuisine du Seven Dwarf's Diner, Blanche tente de faire la fermeture. Clampin est venu donner un coup de main. Enfin, ce qu'il appelle un coup de main.

Assis sur un bout du plan de travail, une fesse en lévitation pour éviter de prendre trop de place, le circacien a ramené ses cheveux en arrière avec un élastique et aide à nettoyer les assiettes en mangeant tout le bacon qui lui passe sous le nez. C'est le même bacon que celui que mange Hiccup, le burger du frigo des Haddock vient du Diner.

- Dis-moi Blanche, demande Clampin en regardant la jeune femme emballer les restes pour le squat de musiciens, si notre ville avait un personnage principal, qui serait-il ?

Il reste Grumpy d'éveillé pour aider la tenancière de l'établissement et il récupère la vaisselle uns fois débarrassée de ses restes pour la frotter dans le bassin d'eau chaude. Il se contente d'un « bah » agacé à la question de Clampin. Happy arrange la vaisselle sur les raques et la passe dans la machine. Concentré, il prendre le temps de répondre à la question de Clampin.

- Je ne sais pas, il répond, j'aurais tendance à dire un jeune, parce que personne ne serait intéressé par la vie de vieux bonhommes.

Clampin opine du chef comme si c'était évident alors que Blanche arrive à l'arrêter avant qu'il ne mange aussi le steak du sandwich décortiqué et réarrangé entre ses mains. La vaisselle, une fois propre, sort brûlante de la machine infernale et Doc et Bashful la rangent à sa place.

- Il nous faudrait quelqu'un qui fait quelque chose de sa vie. Quelque chose de fou et de révolutionnaire, quelque chose que tout le monde n'approuverait pas, continue Clampin en stockant une poignée de frites à la patate douce.

- Buster Moon va tenter de faire un concours de chant pour sauver son théâtre, lance Doc pour participer à la conversation.

- Oui mais il est insupportable, il ne ferait pas un bon personnage principal. Il est méchant parfois exprès.

Il est rare que Blanche n'apprécie pas quelqu'un mais Buster Moon fait des « blagues » sur le physique des gens et elle ne supporte pas ça.

- La pièce de Hiccup sauverait le théâtre.

La voix douce et timide de Bashful fait pétiller les yeux de Clampin. Il finit son repas à l'œil avec un demi-milkshake, délaissé par un enfant plus tôt dans la soirée, et saute du plan de travail pour aider Blanche à transporter les sacs jusqu'à sa charrette à bras. Il a l'habitude de livrer à peu près tous les deux jours les restes de restaurants au squat.

Entre ses marionnettes, des tupperwares donnés par Tiana regorgent de plat qu'elle n'a pas pu garder. Les pertes inévitables d'un restaurant. Heureusement, il n'y aura pas véritablement de pertes tant que les musiciens squatteurs voudront bien manger gratuitement. Et ça ne risque pas de s'arrêter avant un moment.

- Tu te souviens, Blanche, de quand Hiccup est enfin rentré dans ton restaurant ? Il aurait fait un fier héros de roman, non ?

Clampin n'attend pas sa réponse pour se mettre en route et la salue en brinquebalant jusqu'au squat. Blanche rentre finir de ranger le restaurant et en moins d'une demi-heure tout est fini. En allant se coucher, son esprit revient sans qu'elle le veuille à ce vendredi en 2021. C'était il y a deux ans. Et c'est vrai que Hiccup aurait fait un fier héros de roman ce jour-là.

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Vendredi 8 février 2021

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Hiccup est plus jeune qu'au début de notre histoire. Il a 14 ans. Il est à l'école active depuis le début de l'année après avoir passé son bac par correspondance en juillet. Il n'a pas beaucoup d'amis. Son père ne sait pas vraiment quoi faire de lui mais au moins, depuis qu'il est à l'école de North il semble avancer. Il a appris depuis longtemps tout ce que le système scolaire peut lui apporter et à l'école active, il a commencé le théâtre et peut vraiment continuer ses expériences. Stoïck ne se fait pas d'illusions, jamais Hiccup ne voudra entrer dans la brigade de pompiers comme il l'espérait il y a encore quelques mois. Son fils tente de ne pas l'inquiéter et lui essaye de le remettre sur la bonne voie. C'est difficile entre eux depuis le début de l'année. Hiccup ne l'écoute plus.

Ce vendredi en particulier, le jeune homme traîne en ville après être resté à l'école active pendant tout l'après-midi. Il commence à pleuvoir et Hiccup finit par s'abriter sous l'auvent du Seven Dwarfs' Diner. Ses cheveux un peu trop longs lui tombent sur le front. Il frissonne en resserrant autour de lui la veste lâche en laine sans fermoir qu'il a trouvé au rayon femme.

Il n'est encore jamais entré dans le Diner. Pourtant, il s'est toujours demandé comment était l'intérieur depuis son ouverture deux ans avant, en plein hiver. Il fait froid et il n'y a personne. C'est une heure creuse et Hiccup n'aime pas les gens. Pas en ce moment.

Alors il entre.

Une chanson d'Elvis Presley qu'il ne connaît pas résonne et l'enveloppe doucement (il s'agit de Hound Dog pour ceux que ça intéresse). Une douce odeur de pommes flotte dans le restaurant et un serveur nain s'avance vers lui. Son badge indique "Grumpy". Il a une barbe blanche taillée et une moue fatiguée, les sourcils froncés.

- Bonjour et bienvenue au Seven des fifties, t'es seul ?

Hiccup hoche la tête, n'osant pas répondre au ton morne du nain. Il suit Grumpy qui lui montre sa table sans rien dire et lui donne la carte. Le restaurant n'est pas immense mais permet tout de même d'accueillir du monde, il y a une terrasse avec une dizaine de tables et à l'intérieur, il y en a une bonne douzaine. Hiccup baisse les yeux sur la carte. Elle est en trois parties dépliables avec une quatrième en forme de pomme croquée qui annonce le menu spécial « pomme empoisonnée ».

- Bonjour, tu as choisi ?

Une belle jeune femme aux cheveux noirs de jais l'observe avec un calepin entre les mains. Elle lui sourit, étirant un peu son rouge à lèvres parfait. Hiccup rougit aussitôt et murmure sa commande.

- Un chocolat chaud à la cannelle.

- Chantilly ? demande la serveuse en notant.

- S'il vous plaît.

- Ça arrive.

Elle lui fait un clin d'œil et s'éloigne rapidement sur ses rollers. Elle a une peau très pâle sur laquelle se démarquent quelques tatouages qu'il n'a pas eu le temps de déchiffrer, une jupe cintrée jaune et un tee-shirt bleu aux manches bouffantes. En poussant les portes battantes qui mènent à la cuisine, elle hurle :

- Chocolat chaud cannelle et chantilly rapido !

Blanche-Neige aime ce qu'elle fait autant qu'elle déteste son nom complet. Rendre les gens heureux en leur offrant une place dans le Diner est un objectif presque totalement accompli. Cela fait quelques jours à peine qu'elle a remarqué Hiccup qui ralentit en passant devant son restaurant. Elle est contente d'enfin le voir à l'intérieur. Elle sent qu'il a besoin de solitude alors elle reste discuter avec Happy. Presque lilliputien plutôt que nain, il est plus grand que Grumpy qui râle en piochant dans le pot de cornichons.

Une fois le chocolat prêt, elle prend le temps d'équilibrer son plateau avant de passer à nouveau les portes. Hiccup a sorti un livre, un recueil philosophique de Nietzsche, et sursaute lorsque la grande tasse apparaît sous ses yeux. Blanche lui sourit puis repart, s'arrêtant près de la caisse. Derrière, une ouverture permet à Happy de se joindre à sa conversation avec Doc. Ils sont en semi-effectif en attendant le coup de feu du soir. Il y a toujours quelques étudiants flemmards pour venir manger un mini-burger.

Après le départ discret d'Hiccup, qui règle sa commande en faisant l'appoint sans demander l'addition, Blanche reste soucieuse. Elle sent qu'il aura besoin d'être tranquille et si venir lui fait du bien alors pourquoi pas. Mais il y a une tension dans le corps du jeune homme qu'elle connaît. Il a peur qu'on le juge. Elle reste pensive toute la soirée.

- Blanche ?

Elle se retourne vers la jeune femme aux cheveux roses et bleus qui l'a appelée depuis leur lit. Blanche sourit. C'est le soir, elles ont toutes les deux fermé leurs boutiques depuis une demi-heure. Enfin depuis quelques heures même pour l'autre. Blanche enfile un tee-shirt un peu trop large au motif enfantin représentant un faon puis se glisse entre les draps contre son amante.

- Bonne nuit Aurore.

- Bonne nuit mon ange.

Les deux femmes s'endorment. Elles ne le savent pas encore vraiment à ce moment-là mais elles vont devenir importantes dans la vie du jeune Haddock. Qui définitivement avait bien l'air d'un héros de roman.


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