Eweleïn regarda la jeune femme étendue devant elle. Sa pâleur faisait peur à voir et l'infirmière savait qu'elle avait fait tout son possible. Les personnes qui l'avaient trouvée avaient eu le bon réflexe de ne pas enlever l'arme qui était restée logée dans son abdomen. Cela avait donc limité la quantité de sang perdu et lui avait permis de tenir. Mais en réalité, Erika avait plusieurs blessures, des hématomes, l'arcade sourcilière ouverte, une côte fêlée et même une trace de morsure d'un animal. Nul doute qu'un combat l'avait mise dans cet état, une personne accompagnée d'un familier agressif qui aurait aussi attaqué le familier de la jeune femme, d'où l'arrivée du owlett blessé.
10 ans, déjà tant de temps que la terrienne était considérée morte même si officiellement, les registres indiquaient seulement « disparue ». Et la voilà qui ressurgissait. Quel âge avait-elle aujourd'hui ? 27 ? 28 ans ? Qui avait pu s'en prendre à elle ? Où avait-elle passé ces dernières années ?
- - Comment va-t-elle ?
La voix d'Ezarel, étonnamment timide, rompit le silence de l'infirmerie qui semblait se concentrer spécifiquement autour de ce lit. Eweleïn reprit le plateau contenant les rouleaux de bandages qu'elle venait d'utiliser et s'éloigna de la blessée pour éviter de parler trop fort près d'elle. L'Absynthe fit de même, le visage grave et inquiet.
- - Difficile à dire. Son corps est faible, elle a perdu beaucoup de sang mais avec une surveillance étroite, elle devrait s'en remettre même s'il y a toujours des risques que... -elle s'interrompit en voyant la tête de l'elfe- Un sort de sang lui permettrait d'aller bien mieux mais il nous manque un ingrédient essentiel qui doit arriver du territoire fenghuang…
Le chef de garde acquiesça pour montrer qu'il avait bien écouté mais il demeura silencieux. L'infirmière soupira.
- - Et toi, comment vas-tu ?
- - Bien, ça va.
- - Je t'en prie, pas à moi Ezarel… Tu es livide alors que ce matin tu allais très bien quand on s'est croisés.
- - … C'est que… c'est… C'est moi qui l'ai déclaré disparue… Mais elle était là quand même, quelque part… si j'avais mieux cherché, si j'avais cherché plus longtemps,…
Eweleïn s'approcha et se permit de le toucher à l'épaule. Il frissonna mais ne recula pas, perdu dans sa culpabilité.
- - Ezarel quand as-tu abandonné un gardien ? J'ai lu le rapport, j'ai parlé aux blessés. Vous étiez poursuivis, vous ne pouviez pas vous attarder sans risquer plus de pertes. Tu ne savais pas ce qui lui était arrivé, personne ne savait, qu'est-ce que vous auriez pu faire de plus ?
- - Je ne sais pas… Nevra m'a dit la même chose.
- - Alors écoute-nous et sois moins sévère envers toi. On en saura plus sur ce qui s'est passé quand elle aura repris connaissance.
Il fallait bien rester optimiste même si dans l'immédiat, son sort était loin d'être décidé. L'infirmière n'était toutefois pas du genre à baisser les bras, encore moins devant ce genre de cas.
Ce jour-là, beaucoup de gens passèrent à l'infirmerie pour voir la blessée, sans aucun doute pour s'assurer que Chrome avait dit vrai. Eweleïn dût même les contraindre à ne pas y aller plus de deux personnes à la fois. A la fin de la journée, presque toutes les connaissances qu'Erika avait rencontré du temps où elle était gardienne étaient passées la voir. Son familier owlett avait même forcé son entrée dans le QG pour se tenir près de sa maîtresse dès que les Purrekos s'étaient occupés de ses blessures. Il était très protecteur et étudiait chaque nouveau visiteur avec attention, ne les quittant que rarement du regard lorsqu'ils étaient présents.
Tout le monde pensait et croyait, comme s'il s'agissait d'un accord implicite, qu'Erika allait survivre maintenant qu'elle était à Eel. C'était un espoir sincère, une certitude même… mais qui finit par s'effriter au fur et à mesure que les jours passaient et que la jeune femme demeurait immobile.
Leiftan attendait ce réveil autant que les autres. Il avait eu du mal à y croire, pensant même qu'il rêvait éveillé et que s'il se rendait à l'infirmerie, ce n'est pas Erika qu'il verrait. Seulement, les preuves étaient là. Elle était ici, dans l'enceinte du QG où il pouvait la voir, la toucher et écouter sa respiration faible mais régulière. Le lorialet était conscient de ses sentiments, conscient qu'il lui avait été impossible de complètement passer à autre chose depuis sa disparition, et ce malgré les dix années qui s'étaient écoulées. Et si à l'époque, la jalousie qui l'envahissait lorsqu'il la voyait proche d'autres hommes n'était pas un signe assez évident de son attachement, la fidélité silencieuse de ses sentiments qu'il lui avait voué tout au long de ces années était on ne peut plus flagrant.
C'en était même effrayant de ressentir cette sensation si puissante alors qu'ils avaient à peine eu le temps de profiter l'un de l'autre en tant que couple. Personne n'avait même eu le temps de le remarquer. Il avait fallu que Leiftan explose face à Ezarel, l'accusant de lâcheté et d'incompétence lorsqu'il avait annoncé la nouvelle, pour que tout le monde comprenne.
Cinq jours après le retour de la jeune femme, l'Etincelant remarqua à son grand déplaisir le signe qu'on demandait à le voir. Le soir-même, alors que le QG était plongé dans l'obscurité, il s'enfonça donc dans les escaliers menant aux cachots, suivant cette route connue par cœur de ses réunions secrètes. Affichant un air détaché au cas où un gardien serait présent, il vérifia que la zone était sûre et, lorsqu'il eut fini, prit un air strict avant de lancer :
- - Tu peux sortir de l'ombre.
Avec un bruit à peine perceptible, une ombre se sépara du mur et laissa apparaître Ashkore, toujours aussi expressif grâce à son armure. Leiftan ne le laissa pas prendre la parole.
- - Tu demandes à me voir alors que le QG est en pleine sécurité renforcée, j'espère que c'est important.
- - L'humaine… j'ai entendu dire qu'elle était vivante en fin de compte.
Le lorialet fixa le masque de son allié, sourcils froncés.
- - En effet elle l'est, mais elle n'a pas repris connaissance en 5 jours, on finit par se demander si elle le fera un jour.
- - Oh… et qu'est-ce que tu penses de tout ça ?
- - Tu es venu me voir pour discuter de ce qu'on pense ? N'as-tu rien de mieux à faire ?
- - Je suis venu pour vérifier que tu n'avais pas oublié notre objectif. Il est maintenant de notoriété publique que tu avais, ou « as » ? des sentiments pour cette humaine. Je veux simplement m'assurer que tu es conscient que sa présence peut nous être utile, et qu'elle deviendra une nuisance dès qu'elle ne le sera plus.
L'Etincelante s'approcha d'Ashkore, son aura ténébreuse prenant de l'ampleur alors que ses yeux passaient au noir.
- - Je n'ai rien oublié et je ne te permets pas de me remettre en cause. Avoir les sentiments de l'humaine était un moyen d'obtenir sa malléabilité et je reprendrai ce rôle si nécessaire.
- - Du moment que tu ne te perds pas dans ton mensonge…
L'homme en armure recula de quelques pas, s'apprêtant à partir avant que leur réunion risque d'être découverte, mais il fut interrompu.
- - Autre chose, on sait qu'elle peut utiliser la magie.
- - Quel type ?
- - On l'ignore encore. Des gardiens en ont juste découvert des traces là où elle a été trouvée. On sait toutefois que son attaquant la maîtrisait aussi. Vois ce que tu peux trouver de plus avant que la Garde ne vienne fouiller.
- - Intéressant, le chaton s'est découvert des griffes…
Leiftan était quasi certain qu'Ashkore arborait un rictus fier sous son masque, assez contents de ces découvertes pour ne pas rappeler qu'il n'aimait pas recevoir d'ordres. Son visage ne laissa toutefois rien filtrer alors qu'il suivait son allié du regard jusqu'à ce que celui-ci disparaisse, quittant les abords du QG.
Il n'avait pas besoin de ça… Il avait pourtant envoyé son acolyte à la recherche d'Erika à l'époque, en vain. Maintenant il se demandait si on lui avait dit la vérité ou si on avait volontairement tenu la jeune femme à l'écart de peur qu'il « oublie l'objectif ». C'est en ruminant cette éventualité qu'il remonta les escaliers et, au lieu de retourner dans sa chambre, se rendit à l'infirmerie.
Comme toujours, elle était là, à peine éclairée par la clarté lunaire. Dans un coin de la pièce, les yeux du familier se mirent à luire alors qu'ils observaient le visiteur. Leiftan n'y prêta pas attention et se contenta de prendre place à côté du lit de la jeune femme. Il se permit de saisir sa main tiède, rugueuse, aux ongles cassés et tâchée de violet alors que sa peau soignait lentement les coups reçus.
Il se perdit alors dans ses souvenirs, surtout celui de leur premier baiser. Il se souvenait de cette main qui avait timidement effleuré sa peau juste avant que leurs lèvres se touchent, puis s'était complètement posée, l'avait caressé tandis qu'ils se rapprochaient. Rien ni personne ne l'avait enflammé de cette manière depuis. Sa peau, comme ses lèvres, étaient douces ce jour-là alors qu'aujourd'hui il pouvait voir les sillons creusés par le travail manuel. Ca ne le dérangeait pas… du moins pas le fait qu'elle ait travaillé. Ce qui le dérangeait, c'était qu'ils leur manquaient des années entières de vie, c'était qu'il ignorait ce qu'elle avait fait. Mais le pire sentiment était irrémédiablement la colère envers elle alors qu'il se demandait encore et encore « pourquoi n'est-elle pas revenue à Eel ? Pourquoi n'est-elle pas revenue à moi ? ».
