Erika fit plusieurs cauchemars durant son séjour à l'infirmerie. Ils se ressemblaient tous… et tous véhiculaient la même peur : la disparition de l'Oracle. Celle-ci était omniprésente, mais toujours en danger et la jeune femme ne parvenait pas à la secourir. Les souvenirs de son combat l'assaillaient. Pourquoi avait-elle été prise pour cible ? Comment avait-elle été trouvée ? Comment cette femme parvenait à asservir des familiers et utiliser un cristal corrompu ?
Lorsque la faelienne ouvrit les yeux, il lui fallut de longues secondes pour identifier le lieu où elle se trouvait. Cela faisait des années qu'elle n'avait pas mis les pieds ici, qu'elle avait même tout fait pour éviter d'y revenir, et la voilà dans l'infirmerie…
Le corps lourd, elle parvint à se redresser tant bien que mal, son abdomen douloureux, mais d'une douleur acceptable. Sa main palpa doucement l'endroit de sa blessure sous la chemise qu'elle avait mais… il n'y avait rien. Elle baissa la tête et regarda pour voir qu'on ne lui avait mis aucun bandage simplement car la plaie avait disparu, ne laissant qu'une ligne boursouflée où la lame était entrée. Etait-elle ici depuis si longtemps pour que son corps ait pu cicatriser ?
Sa réflexion fut coupée par un mouvement sur sa droite qui n'était autre que son familier s'approchant de son lit. Il posa sa tête sur le bord cherchant le contact de sa maîtresse qui ne lui refusa pas ses caresses.
- Et bien Tianshen… contente de voir que tu es en excellente forme… J'imagine aussi que je te dois ma survie.
Elle se souvenait de son intervention. Son familier s'était interposé entre elle et les blackdogs, lui épargnant d'autres blessures qui lui auraient certainement été fatales.
- Bon, on va pas rester ici éternellement. Je m'habille et on sort.
Pour tout vêtement, elle n'avait qu'une longue blouse blanche en coton. Il faut dire que ses vêtements à son arrivée n'avaient pas dû être en bon état… Ils se trouvaient pourtant juste à côté du lit, soigneusement pliés et empilés avec les quelques bijoux qu'elle portait ce jour-là. Il manquait toutefois ses armes mais cela viendrait en temps et heure.
Pour le moment, Erika profita de l'intimité des rideaux pour se changer, faisant attention à ses mouvements pour ménager ses muscles tendus. L'infirmerie était très calme et il semblait qu'elle était la seule patiente du moment. Eweleïn était probablement au laboratoire d'alchimie pour être absente ici ce qui était idéal pour la faelienne qui, une fois vêtue, put sortir sans soucis avec son familier.
L'owlett passa devant elle et descendit les marches menant au hall des portes en premier. Elle se dit que les lieux n'avaient pas beaucoup changé, mais même si ça avait été le cas, ses souvenirs étaient-ils encore assez nets pour remarquer la différence entre il y a dix ans et aujourd'hui ?
Une fois au rez-de-chaussée, près d'une colonne, son corps s'immobilisa, mesurant enfin l'impact qu'avait sa présence ici. Pendant dix ans, elle avait fui ce lieu, comme s'il était possible qu'elle en soit à jamais détachée. Malheureusement, le destin semblait avoir d'autres plans pour sa petite personne et l'avait donc ramenée ici. Quelques visages se tournaient vers elle, vers son familier. Ils l'observaient plus ou moins furtivement. La reconnaissaient-ils ? Leurs visages, en tout cas, étaient quasi tous inconnus à la jeune femme.
- Tu peux sortir Tianshen.
Le familier resta immobile quelques secondes puis prit la direction de la sortie. Il avait sans aucun doute été toléré tant qu'Erika était à l'infirmerie mais maintenant, il était peu probable qu'on accepte qu'un animal aussi imposant se promène tranquillement dans les couloirs.
Une fois seule, Erika inspira profondément puis quitta la colonne pour se diriger vers la salle du Cristal. Cela ne serait pas facile mais si elle était revenue ici, c'était pour une raison précise. Les retrouvailles avec la garde allaient sans aucun doute être compliquées mais la situation était trop préoccupante pour s'attarder à vouloir régler tous leurs différends.
La jeune femme monta donc les quelques marches menant à l'entrée de cette salle dont elle avait tant rêvé toutes ces années. Il y eut une petite seconde d'hésitation, puis sa main se posa sur la poignée de la porte et l'ouvrit.
Une lumière éclatante l'accueillit, reflétée par toutes les aspérités du grand Cristal trônant toujours au centre dans un silence presque total. « Presque » car les voix qui discutaient s'étaient soudainement tues lorsque la porte s'était ouverte et tous les regards s'étaient dirigés vers l'intruse.
Miiko, Nevra, Ezarel, Jamon, Leiftan et Keroshane arborèrent leur plus bel air surpris lorsqu'ils reconnurent la dernière arrivante.
- B… bonjour…, souffla la faelienne.
Ces salutations semblaient totalement surréalistes alors que personne ne savait exactement quoi dire. La jeune femme ferma doucement la porte derrière elle et s'avança un peu plus dans la salle, à côté du Cristal. Après quelques échanges de regards entre les gardiens, Miiko prit enfin la parole.
- Comment… te sens-tu ?
- Euh… bien… étonnamment.
- Tes blessures aussi?
- Ou…oui, elles ont cicatrisé même si… même si je suis un peu surprise que ça ait été aussi rapide… Ca… Depuis combien de temps je suis ici ?
- Ca fait une semaine.
Le silence retomba quelques instants avant que la voix de Nevra s'élève.
- Ca fait… longtemps, 10 ans maintenant, que tu as disparu… Et il faut que quelqu'un le demande alors : qu'est-ce que tu as fait pendant tout ce temps ? Depuis quand tu peux utiliser la magie seule ?
L'interpellée fronça les sourcils.
- Comment vous savez que j'utilise la magie ?
- Tu l'as utilisée contre Ezarel il y a deux jours, tu ne t'en souviens pas ?
- Oh… je… je m'en souviens vaguement, je croyais que je l'avais rêvé, en fait…
Bien que concerné, l'elfe n'osait pas intervenir mais personne ne le remarqua. De toute manière, les questions ne manquaient pas et maintenant que les premiers avaient osé briser le silence, elles continuèrent.
- Il semblerait que tu… sois restée éloignée de la Garde toutes ces années, et tu devais avoir tes raisons, mais comment tu t'es retrouvée si proche du QG ? interrogea Keroshane.
- Je me rendais ici, il…il fallait que je revienne, quand j'ai été attaquée par une femme.
- Qui était-ce ? reprit Miiko.
- Je ne sais pas… Elle a cru que j'étais une gardienne et disait avoir ressenti les cristaux que je transportais. Elle-même en avait un, corrompu, dont elle tirait ses pouvoirs. Deux blackdogs l'accompagnaient et elle les contrôlait.
Nouveau court silence.
- Elle les avait soumis à sa volonté ? continua la kitsune.
- Oui, je dirais ça. De mon expérience avec les blackdogs, je ne vois pas quel autre type de lien ça aurait pu être de toute manière, ils ne sont pas du genre apprivoisables.
La chef de la Garde soupira.
- Sans doute de la magie noire… et aussi proche du QG…
- Comment t'en es-tu sortie ? questionna le vampire. Tu l'as vaincue ?
Erika croisa les bras, faisant de son mieux pour se rappeler les détails de cet affrontement. Son regard se perdit dans le vide, fixant le sol alors qu'elle expliquait tout ce qu'elle pouvait.
- Je ne me souviens pas l'avoir emporté… Il y avait un blackdog attaqué par mon familier, un autre sur moi et quand j'ai réussi à m'en débarrasser, cette femme en a profité pour me poignarder. Elle m'a dit quelque chose mais je ne sais plus quoi… J'ai répondu… et l'Oracle est apparue… Tout à coup, tout est devenu blanc et quand cette lumière a disparu, la femme et ses blackdogs avaient disparu aussi. Après, j'ai perdu connaissance.
Les membres de la garde se regardèrent.
- L'Oracle est intervenue pour te sauver ?
La faelienne hocha la tête pour confirmer, le regard à nouveau vers ses interlocuteurs. Ce n'était pas exactement le type de retrouvailles qu'elle s'était imaginée. Elle sentait de toute façon que toutes ces questions, bien qu'importantes, étaient aussi un moyen d'éviter celles qui étaient beaucoup plus sensibles.
Cela dit, il était nécessaire de faire la lumière sur cette agression et la présence de cette femme qui utilisait sans aucun doute la magie noire. D'ailleurs, si Erika avait passé une semaine inconsciente à l'infirmerie, les gardiens eux devaient avoir été beaucoup plus actifs. Elle eut d'ailleurs confirmation que cette histoire les inquiétait autant qu'elle puisque Miiko enchaîna de son ton autoritaire habituel.
- Ca corrobore nos hypothèses… Il faudrait que tu écrives tout ça dans un rapport et que tu le donnes à Keroshane pour qu'on ait une trace de ce qu'il s'est passé.
- Pardon ?
- Est-ce que tu peux écrire un rapp…
- Non je ne peux pas.
Cette fois, la kitsune durcit son regard mais la faelienne n'avait pas encore terminé.
- J'ai certes une dette envers vous pour m'avoir sauvé mais n'allez pas croire que je suis à nouveau une gardienne que vous pouvez commander comme ça vous chante.
Le ton était sec, cassant, laissant paraître seulement une partie de la rancœur que ressentait la jeune femme. Miiko n'était toutefois pas décidée à se laisser faire. Si elle était intérieurement soulagée et heureuse de savoir Erika en vie, elle était également partagée vis-à-vis du fait qu'elle avait décidé de ne jamais revenir ici ni même faire savoir qu'elle allait bien.
- Tu as dit être en route pour le QG, tu avais donc certainement quelque chose à venir demander ici, quelque chose d'assez important pour que ça te décide à sortir de l'ombre après 10 ans. Si tu veux notre aide, je pense en effet qu'un rapport est la moindre des choses.
L'hostilité alourdit soudainement l'ambiance. Keroshane, d'une initiative louable mais maladroite, tenta de s'immiscer pour calmer les esprits avant que la violence verbale escalade encore plus.
- Essaie de nous comprendre, pour nous, tu es portée disparue, présumée morte depuis 10 ans et… on veut autant que toi savoir ce qui s'est passé. Tu peux nous faire confiance pour mettre tous les moyens en œuvre…
Erika, dont le regard était devenu assassin, explosa.
- Vous faire confiance ? A VOUS ? Comment oses-tu parler de confiance ?
Il voulut répondre mais elle enchaîna sans attendre, ne parvenant déjà plus à retenir tous les non-dits de ces dernières années.
- Je vous faisais confiance à l'époque, je vous ai fait confiance à chaque instant. Je vous ai même pardonné ce que vous m'avez imposé et pour quoi ? Pendant les mois où j'ai vécu ici j'ai été emprisonnée, blessée, possédée, manipulée, assommée et j'en passe. Vous m'avez même fait boire de force une potion qui m'a à jamais fait disparaître de la mémoire de ma famille, sans même être certains que ça règlerait le problème, et vous me parlez de confiance ?
Elle pointa Ezarel du doigt.
- Il savait, il savait que je n'étais pas prête pour cette mission. Tu le savais aussi Miiko ! Tous ! J'ai pourtant accepté de la faire, car j'étais naïvement persuadée que je n'étais pas seule, et vous m'avez laissé… Et au final j'ai fini à peine consciente dans un fossé après une chute de plusieurs mètres qui m'a brisé quatre côtes et ouvert le crâne.
Sa voix se fit plus fébrile alors que les souvenirs remontaient. Elle avait vraiment cru ne pas survivre à cette journée, et toutes ces années n'avaient en rien atténué la terreur qu'elle avait ressentie.
- Le pire c'est que même à moitié consciente, j'entendais tout. Je sais que vous m'avez cherché, je vous ai entendu. J'ai entendu aussi les autres gardiens, mes 'pairs' de l'Absynthe, soupirer à l'idée de me chercher car ils ne voulaient pas rester en territoire hostile pour une « terrienne ». Dire que je pensais avoir été acceptée… mais ils sont partis, vous êtes tous partis… Alors non Keroshane, il n'y a plus de confiance entre nous, vous en avez déjà eu assez de ma part.
Ezarel, qui était devenu de plus en plus livide en écoutant le point de vue de son ancienne subordonnée, tenta de prendre la parole à son tour mais, à nouveau, Erika ne lui en laissa pas l'opportunité.
- Ce n'est pas moi qui ai besoin de vous, c'est vous qui avez besoin de moi. Je suis revenue après tout ce temps parce que l'Oracle me l'a demandé. Alors au lieu de vous perdre dans les rapports et savoir qui doit obéir à qui, vous devriez peut-être vous interroger sur les raisons qui l'ont poussée à venir me chercher sur un autre continent alors que vous êtes constamment à ses côtés.
