Once More, With Feeling
Les blas-blas de Xérès : Alors, ceci est le premier chapitre d'une fiction de 150 pages qui est déjà terminée et qui était à la base un cadeau d'anniversaire pour ma petite PlumeDeSerpent. Il s'agit d'une réécriture de la saison 4 d'Outlander, une réécriture qui nous a semblée nécessaire étant donné le désastre qu'est la relation entre Brianna et Roger dans la version officielle. Ceci est donc un concentré de mignonitude et de romance SAINE entre Brianna et…. un certain pirate rencontré à Wilmington. A toutes les fans comme moi de Stephen Bonnet qui veulent lui rendre justice et qui voulaient un meilleur destin pour Brianna… je vous ai comprises. Ceci se déguste comme un bonbon, avec une tasse de thé bien chaud, bien confortablement installées sur votre canapé. Et il y aura un chapitre tous les 2 ou 3 jours, vu que la fiction est terminée. Oui, je vous chouchoute pour le confinement. Bonne lecture !
Disclaimer : L'univers et les personnages appartiennent à Diana Gabaldon, je ne suis que leur humble servante. Ne me poursuivez pas en justice. Vraiment. Ne le faites pas.
Le soleil venait tout juste de se lever sur le port de Wilmington, Caroline du Nord, mais une drôle d'effervescence y régnait déjà. Pêcheurs fraîchement débarqués de leur nuit de travail et prêts à revendre le fruit de leur labeur, voyageurs en quête d'un navire vers une prochaine destination, marchands pressés de découvrir ce que leurs fournisseurs leur ramenaient du Vieux continent ou des Colonies, marins fourbus à la recherche d'une taverne ou d'une femme pour étancher leur soif de chair et de whisky… Tout ce beau monde se bousculait sur les docks malgré le jour encore jeune et depuis le bastingage du Gloriana, le capitaine Stephen Bonnet observait non sans mécontentement son équipage décharger sa marchandise, tout en pensant aux petits paquets de pièces et d'or qu'il en récolterait. Assez pour payer chacun de ses employés, ravitailler le navire, prendre un peu de bon temps en escale et repartir vers le nord, direction Philadelphie. Un énorme goéland vint se poser à quelques mètres de lui sur le pont, sortant Bonnet de ses agréables pensées. L'oiseau éclata de son rire strident et il le chassa d'un geste de la main. Lourdement, il battit des ailes et décolla de nouveau en quête de nourriture, rasant de près le bonnet d'un de ses hommes, qui s'efforçait de charger sur ses épaules un tonnelet de vin. L'homme jura en sentant le goéland le frôler et courba l'échine par réflexe, manquant de lâcher son chargement.
« Doucement, Monsieur MacKenzie… Ce vin vaut à lui seul la moitié de votre salaire, ce serait dommage de vous en priver… », lança-t-il à l'homme, qui lui jeta un regard mauvais. Ce bêta d'Ecossais l'avait presque impressionné au début de leur voyage. Son histoire de belle fiancée enfuie à l'autre bout du monde ne valait pas un clou mais la détermination du jeune homme avait éveillé quelque chose en Bonnet. Et la pièce qu'il avait à plusieurs reprises jetée pour décider de son sort était toujours retombée du bon côté. Si les dieux eux-mêmes donnaient leur chance à un empoté pareil, qui était-il lui, humble capitaine, pour les contrarier ? Le sourire de Bonnet s'élargit en voyant MacKenzie s'éloigner avec son tonneau, le déposer maladroitement sur le quai et se redresser avec un soupir, les mains sur ses reins endoloris. Qui que fut cette mystérieuse fiancée, elle le remercierait sûrement d'avoir fait de son bienaimé un homme, un vrai. MacKenzie avait embarqué avec des mains de bourgeois et une musculature inexistante, et Bonnet n'aurait pas parié un sou sur sa capacité à résister au voyage. Et pourtant…
Une heure plus tard, les cales étaient vides et les marins s'étaient dispersés dans le port avant que ne leur soient assignées leurs prochaines tâches. Bonnet vit MacKenzie jeter son baluchon sur son épaule droite et s'apprêter à quitter le navire. Il lui décocha un sourire en coin, ce qui eut pour effet de renfrogner encore plus l'Ecossais. Leur relation professionnelle s'était quelque peu dégradée depuis que Bonnet avait précipitépar-dessus bord l'une de ses passagères malades. MacKenzie en avait conclu que son capitaine était une brute sanguinaire, et Bonnet que son marin n'était pas un génie en matière de décisions vitales. « N'oubliez pas votre salaire demain matin à la taverne, Monsieur MacKenzie… Je ne voudrais pas que le bruit coure que je suis mauvais payeur. »
Roger MacKenzie poussa un soupir qui en disait long sur ce qu'il pensait de l'éventuelle réputation du pirate et le fusilla du regard. « Bien sûr que non. »
« Bien sûr que non, qui ? » Bonnet haussa un sourcil et coinça ses pouces dans son ceinturon, se délectant du pouvoir qu'il exerçait pour encore quelques secondes sur son employé avant qu'il ne disparaisse dans la foule.
L'Ecossais plissa les yeux et pinça les lèvres, comme s'il se retenait de lâcher une répartie cinglante. Mais il n'avait pas de temps à perdre avec Bonnet, il avait l'amour de sa vie à retrouver. « Bien sûr que non, mon capitaine. »
Bonnet esquissa un sourire triomphant et d'un geste vague de la main, autorisa le jeune homme à prendre congé, ce qu'il fit sans une seconde d'hésitation. Maintenant que le brun s'éloignait du Gloriana, le sentiment qui avait poussé le pirate à accepter ce rat de bibliothèque sur son navire, et à le garder à bord malgré leurs désaccords, l'assaillit de nouveau. La curiosité. Avant même de réaliser ce qu'il faisait, Bonnet emboîta le pas à Roger, le suivant à bonne distance pour ne pas être repéré. Ils zigzaguèrent un moment entre les étals des marchands, évitant les chevaux et les carrioles. D'un geste habile de la main, Bonnet rabattit un pan de son chapeau sur son visage, du côté de sa cicatrice et fit un rapide tour sur lui-même en croisant trois gardes du gouverneur de Caroline du Nord. Sa tête était mise à prix dans un bon nombre de ports de la côte Atlantique et il était hors de question de se faire arrêter avant d'avoir pu découvrir le visage de celle qui lui avait collé MacKenzie dans les pattes. Pendant près d'une heure, il suivit Roger dans tous les commerces et hôtels qu'il jugeait bon de visiter, mais celui-ci en ressortait manifestement toujours bredouille. Désemparé, l'Ecossais avait fini par se rabattre sur la taverne Willow Tree, plus grand établissement du port comme s'il était peu probable que sa dulcinée ait opté pour un endroit du genre. En d'autres circonstances, Bonnet se serait senti vexé : c'était son pied-à-terre de prédilection. Mais il avait d'autres poissons-chats à fouetter pour le moment.
Il coula un regard discret à travers la vitre pour surveiller l'Ecossais depuis l'extérieur. Celui-ci répéta le même manège que dans les douze lieux précédents et montra au tenancier un bout de papier, probablement une esquisse représentant sa chère et tendre. Bonnet était à deux doigts de s'ennuyer lorsqu'une silhouette féminine à l'intérieur sembla réagir à la voix de MacKenzie. Stephen haussa un sourcil incrédule. La fille qui venait de faire volte-face et qui dévisageait à présent le marin avec surprise était proprement magnifique. Une rouquine, certes, probablement d'ascendance écossaise elle aussi mais que voulez-vous, personne n'est parfait. Elle avait des traits fins et réguliers, des yeux de biche et la taille fine. Mais ce qui avait frappé Bonnet, même à travers le verre crasseux de la fenêtre, c'était sa peau. Le teint de son visage était aussi immaculé que celui d'un bébé, comme s'il n'avait presque jamais vu le soleil ou la poussière. Juste assez de vent frais pour lui donner du rose aux joues. Contrairement à de nombreuses femmes du Vieux continent, elle ne dissimulait pas d'éventuels boutons ou ravages du temps sous une couche épaisse de fard blanc. Elle n'en avait tout simplement pas besoin. Comme si ni l'âge, ni la maladie, ni le soleil, ni quoi que ce soit n'avait de prise sur sa beauté. Par Danu, que je sois pendu si cette fille est bien amoureuse de ce nigaud de MacKenzie…
Les lèvres de la fille bougèrent et ce fut au tour de Roger de se retourner. Quelques instants plus tard, ils se jetaient dans les bras l'un de l'autre, sous le regard médusé des autres clients et celui dégoûté de Bonnet. Depuis le jour où MacKenzie l'avait convaincu de le laisser embarquer pour retrouver sa fiancée, le pirate l'avait pris pour un idiot. Un idiot amoureux d'une fille qui l'avait probablement déjà oublié, ou au mieux d'une fille de son niveau, un peu bébête et physiquement dans la moyenne. Voire un peu en-dessous. Mais ça… il ne l'avait pas vu venir. Une fille si belle de surcroît ne pouvait être que riche. Aucune paysanne ne pouvait décemment préserver son physique de la rudesse d'une vie rurale ou des ravages qu'une ribambelle d'enfants ferait à ses hanches. Donc belle, riche… et pure. MacKenzie avait certainement tiré le gros lot. Il en ressentit une pointe de jalousie. La porte de la taverne s'ouvrit et il sursauta en voyant les deux tourtereaux sortir précipitamment. Inconsciemment, il se plaqua contre un mur et rabattit un peu plus son chapeau sur son visage.
« Roger, attends… Comment as-tu su où j'étais ? »
La jeune femme avait posé la question avec un ton presque accusateur, comme si ce n'était pas la première fois que MacKenzie lui faisait des coups en douce. Cela promettait d'être intéressant… Peut-être n'avait-il pas perdu son temps après tout et qu'il assisterait tout de même à une rupture sur la place publique. Je n'aurai pas trop de mal à convaincre MacKenzie de remonter sur le bateau jusqu'à Philadelphie, dans ce cas…
« J'ai parlé à Gayle. Elle m'a dit que tu allais rendre visite à ta mère. Alors je suis allé te chercher à Inverness…
—Tu as lu ma lettre… »
Bonnet réprima un sourire moqueur. Ainsi donc, elle lui avait laissé une vulgaire lettre avant de traverser l'océan. Cette fille ne manquait pas d'audace, il devait l'avouer. Cela ajoutait à son charme.
« Bien sûr que oui ! » Le ton de l'Ecossais était légèrement monté et il tira violemment la jeune femme par le bras. « C'est tout, une lettre ? Tu aurais pu m'appeler !, gronda-t-il, tandis que la rouquine se dégageait avec force.
—Je voulais t'appeler, mais comment te dire combien je t'aime ? »
Depuis son recoin sombre, Stephen leva les yeux au ciel.
« J'ai pensé que si je te disais que je venais ici, tu m'en aurais empêchée ! », reprit-elle avec un regard accusateur.
L'expression de MacKenzie s'était radoucie et il la dévisageait à présent comme un chiot qui vient de retrouver sa mère. « Tu viens de dire que tu m'aimes ? »
Il n'y a pas que toi qui es surpris, MacKenzie, honnêtement je ne sais pas ce qu'elle te trouve non plus… La discussion ne prenait pas du tout une tournure amusante et Bonnet se dit qu'il devait se faire une raison. Il les vit échanger un regard transi d'amour et approcher leurs visages comme pour s'embrasser. Beurk… Partons avant de voir quelque chose que je vais regretter… Du coin de l'œil, il les vit s'éloigner, probablement pour aller folâtrer dans un endroit moins exposé et haussa les épaules. MacKenzie était vraiment un sacré veinard. Mieux valait qu'il reste à l'écart du Gloriana le lendemain s'il ne voulait pas que Bonnet se fasse un malin plaisir à le faire redescendre sur terre. Ou plutôt en mer…
~o~
« On perd son courage, l'ami ? »
Stephen leva les yeux de ses cartes et les posa sur l'homme qui venait de parler, de l'autre côté de la table de jeu. Un marin chauve, à qui il devait rester moins de dents que de doigts sur ses mains, mais qui malgré sa laideur trouvait le moyen de lui sourire avec impertinence. Autour d'eux, la taverne bien remplie embaumait le mauvais whisky, la sueur, la viande grillée et le parfum bon marché des filles de joies assises çà et là sur les genoux de leurs clients.
Stephen laissa échapper un léger rire. « J'ai perdu 20 shillings mais il me reste encore mon âme ». Contrairement à toi, l'affreux, ajouta-t-il pour lui-même en détachant son regard de l'homme.
« Une âme est aussi rare qu'une fille avec toutes ses dents, ici », grinça l'édenté, comme s'il ne saisissait pas lui-même l'ironie de sa remarque.
Derrière Stephen, la porte de la taverne s'ouvrit et même s'il avait perçu le grincement des gonds mal huilés, il ne se retourna pas. Il était temps de prendre sa revanche sur le chauve et de récupérer son dû… Un seul problème, cependant : il n'avait plus de pièces. Posant ses cartes à plat sur la table, face cachée, il extirpa une des bagues de ses doigts, une alliance qu'il avait dérobée à une soigneuse quelques semaines plus tôt. « Et si nous misions des valeurs plus terriennes ? », proposa-t-il en levant la bague pour la montrer à l'homme.
L'autre ricana. « Il vous faudra une sacrée chance pour gagner, Bonnet. »
« C'est exact. »
Il sentit l'étoffe d'une robe frôler son bras droit et il déporta brièvement son regard en direction de sa propriétaire. A sa grande surprise, il reconnut la chevelure de feu, la peau diaphane et les traits délicats de la fiancée de MacKenzie. Mais ce ne fut pas ce qui l'interpella le plus : ses yeux étaient rougis et gonflés, et de grosses trainées de larmes avaient laissé quelques traces sur ses joues rosies. Oh… intéressant…
Il remit prestement la bague à son doigt et frappa ses cartes du plat de la main, sous le regard médusé de son adversaire. « Je me couche. »
« Vous admettez votre défaite ? », s'étonna l'autre en tendant aussitôt la main vers le pactole qui s'était accumulé au centre de la table. Le pirate jeta un regard empreint de malice en direction de la jeune femme qui traversait la salle de la taverne avec autant d'entrain qu'un condamné à mort rejoignant l'échafaud.
« Aux cartes, certainement… » Il se leva et enfonça son chapeau sur sa tête d'une main, avant de lui décocher un sourire de connivence, le bout de sa langue s'attardant légèrement sur sa lèvre inférieure. « Mais j'espère gagner plus que quelques shillings, ce soir… »
Le chauve suivit son regard et détailla avec un rire gras la silhouette agréable de la fille, qui se dirigeait vers l'escalier menant à l'étage et aux chambres de l'établissement. Bonnet fit quelques pas en avant et coinça ses pouces dans son ceinturon. « Comment va ce cher Monsieur MacKenzie ? », lança-t-il assez fort pour être certain qu'elle l'entende, malgré le brouhaha ambiant et les quelques mètres qui les séparaient.
Comme il l'avait prévu, il vit la fille s'arrêter net, les épaules crispées. Sa tête s'était redressée d'un coup et elle se retourna lentement, cherchant de son regard interrogateur celui qui avait posé cette question incongrue. Les sourcils de la fille étaient froncés et il percevait un certain agacement, voire une pointe de colère, d'être ainsi hélée par un inconnu. Qui plus est au sujet d'un homme avec qui elle venait tout juste de se disputer violemment.
« Excusez-moi, est-ce qu'on se connaît ? », demanda-t-elle d'une voix glaciale, les vestiges de ses larmes brillant toujours sur ses pommettes.
L'homme plaqua sa main droite sur son cœur et s'inclina avec un sourire qu'elle trouva suffisant et prétentieux. Il franchit les derniers mètres qui les séparaient et esquissa un rapide geste vers son chapeau en guise de salut.
« Pardonnez-mon incorrection, je ne me suis pas présenté : capitaine Stephen Bonnet. Votre ami, Monsieur MacKenzie a travaillé comme marin sur mon navire pour rejoindre l'Amérique et j'ai malgré moi assisté à vos retrouvailles, un peu plus tôt dans la journée… A vrai dire, je ne m'attendais pas à vous croiser… seule… ce soir. »
Tout en parlant, il la sondait du regard, guettant sa réaction qui ne se fit pas attendre. Elle baissa la tête et il vit son menton trembloter légèrement. Oooh MacKenzie, MacKenzie… Qu'avez-vous fait, malheureux ?, ricana-t-il intérieurement, tout en glissant un doigt sous les lèvres de la jeune femme. « Puis-je vous proposer un petit quelque chose pour réchauffer votre cœur meurtri ? Un whisky ? »
Les yeux rougis de Brianna se relevèrent vers les siens et il fut frappé par le feu qui embrasait ses pupilles. Même embués de peine, il y voyait transparaître un caractère bien trempé. Mais avant d'avoir eu le loisir de l'admirer plus longtemps, il sentit la fille se dégager et reculer d'un pas. « Je vous remercie mais… je suis fatiguée… »
Elle lui tournait déjà le dos lorsqu'il abattit sa dernière carte. L'humour. Un humour qui faisait souvent mouche auprès de la gent féminine. « Pas de whisky, dans ce cas. Préfèreriez-vous que je fasse fouetter MacKenzie pour le petit-déjeuner ? Une sorte de… dîner-spectacle… mais tôt le matin… », acheva-t-il d'un ton badin.
Cette fois, lorsque la fille se retourna, ce fut pour le regarder avec les sourcils toujours froncés et une grimace incertaine. Un demi-sourire. « Vous êtes sérieux ? »
Il répondit en haussant exagérément les épaules et les sourcils, tout en balançant ses épaules de gauche à droite. Le demi-sourire se transforma en un quasi-sourire franc et il la sentit se détendre quelque peu. « Même si nous ne faisons qu'en parler… », reprit-il, tendant une main dans sa direction et reposant l'autre sur son cœur. « Les problèmes de mon équipage sont mes problèmes. Et je m'en voudrais de vous laisser aller vous coucher avec le cœur si lourd, miss… ? »
« Fraser. Brianna Fraser. »
Le pirate la vit secouer doucement la tête et sourire de nouveau. Il savait qu'il avait gagné, elle avait succombé à son charme comme beaucoup d'autres avant elle. Peut-être n'était-elle pas si exceptionnelle que ça, après tout… Tant pis, il passerait certainement quelques bonnes heures en sa compagnie. Il sentit les doigts de Brianna effleurer la main tendue et il l'entraîna aussitôt vers une table vide près du comptoir où s'affairait le tavernier.
« Juste un verre, alors… », prévint-elle avant de se laisser tomber sur une chaise.
~o~
« Un quoi ? », s'exclama-t-il avec un rire sardonique. Devant eux, la bouteille de whisky qu'ils avaient commandée s'était déjà vidée d'un bon tiers. Après de premiers échanges timides, leurs langues s'étaient déliées, et ils avaient l'un comme l'autre constaté avec un plaisir non dissimulé combien il leur était facile de plaisanter et de converser ensemble.
Brianna avala une gorgée de whisky et fit claquer son verre presque vide sur la table en bois. Ses yeux brillaient de nouveau mais plus à cause des larmes. « Un Rituel de mains liées… C'est comme des fiançailles, mais plus que des fiançailles… » Il s'esclaffa de plus belle et bien qu'elle se sente vexée par son hilarité, l'alcool qu'elle avait bu et la fatigue de son voyage prirent le dessus et elle entra dans son jeu. « C'est une vraie coutume ! », se défendit-elle avec véhémence, tandis qu'il remplissait de nouveau leurs verres pour la énième fois. Elle avait perdu le compte.
« Donc si je résume la situation… » Bonnet empoigna son verre et en vida la moitié d'un trait avant de le pointer en direction de Brianna. « Votre Roger qui insistait pour attendre religieusement le mariage… vous a laissé croire qu'il suffisait de vous attacher les mains pour que vous soyez mariés ? Et consommer ledit mariage ? » Il vida le reste du verre et secoua la tête. « C'est la chose la plus stupide que j'ai jamais entendue… »
Brianna se tassa sur sa chaise avec une moue boudeuse. « Vous savez le pire ? » Il fit non de la tête et elle reprit : « Je crois que moi aussi, c'est la chose la plus stupide qu'on m'ait jamais dite… »
Bonnet fit tinter son verre contre le sien, toujours posé sur la table, comme pour trinquer à cette conclusion édifiante.
« Non, en fait non, ce n'est pas ça le pire… » Elle s'était redressée sur son siège et se penchait à présent vers Stephen, comme pour comploter quelque mauvais plan. « Il a eu d'autres filles… Plusieurs même… ! Pourquoi est-ce que je devrais le laisser exiger de moi quelque chose qu'il n'est pas capable d'appliquer lui-même ? Pourquoi ne pourrais-je pas moi aussi exiger d'épouser un homme vierge ? »
Elle le dévisageait avec les sourcils levés, les yeux écarquillés, et Bonnet en conclut que c'était une vraie question. « Eh bien, pour commencer… c'est un homme. »
Brianna se laissa retomber contre le dossier de sa chaise avec un soupir exaspéré. « Oh non, pitié, pas vous, capitaine. Moi qui vous prenais pour un homme moderne ! »
« Je suis un homme moderne ! » Il s'était avancé un peu trop rapidement vers elle et un coup de chaud remonta à ses joues. Le niveau de liquide dans la bouteille de whisky avait encore bien diminué. « Je suis un homme moderne : je ne demande jamais aux femmes d'être vierges avant de coucher avec. »
« Mais vous ne les épousez pas non plus… », railla Brianna avec un sourire mesquin.
Il leva son verre en l'air, tout comme ses sourcils, et se mit légèrement de profil, menton fièrement relevé. « Je suis plus moderne que le mariage. »
« Oooooh, bien sûr, je vois… », ironisa la jeune femme en roulant des yeux. Lorsqu'elle les reposa sur l'Irlandais, elle vit celui-ci la dévisager avec une expression amusée et son sourire s'élargit, découvrant légèrement ses dents. Il s'écoula au moins une quinzaine de secondes avant qu'elle ne réalise qu'elle fixait ouvertement les lèvres du marin. Elle se reprit, mais trop tard, les yeux de Bonnet brillaient d'une lueur intéressée.
Brianna se mordit la lèvre et prit une longue inspiration. « Merci… M. Bonnet. Pour ces quelques heures en votre compagnie et… pour votre compassion. Vous pourrez vous endormir ce soir avec la certitude que je n'ai plus le cœur aussi lourd qu'en entrant dans cette taverne. »
Stephen baissa subrepticement les yeux, une lueur de déception traversant son regard, mais cela ne dura qu'un instant. Il ne laisserait pas tomber aussi facilement. Pas après avoir passé les dernières heures à tenter de gagner un plus gros lot que ses vingt shillings aux cartes. « J'ai aussi une chambre à l'étage… Je vous suivrai donc… »
Brianna esquissa un sourire d'excuse, consciente que l'Irlandais avait dû espérer beaucoup plus qu'un simple remerciement oral, mais ses déboires avec Roger étaient encore trop frais dans son esprit et le charme de l'Irlandais était beaucoup trop efficace sur son état vulnérable. Elle prit la direction des escaliers, la présence de Bonnet à deux pas derrière elle la submergeant littéralement. Ils montèrent les marches en silence et plus elle se rapprochait de la porte de sa chambre, plus l'idée de se retrouver de nouveau seule avec son chagrin lui semblait insupportable. Elle se sentait presque idiote d'avoir quitté la salle bruyante, la bouteille de whisky et l'amusante compagnie de Bonnet. Derrière elle, les pas de l'homme s'arrêtèrent et elle supposa qu'il avait atteint sa propre chambre. Elle se retourna.
Il la dévisageait gravement. Toute hilarité avait quitté son visage et bien qu'il ne bouge pas d'un cil, Brianna sentit avec une intensité presque palpable qu'il la désirait. Dans un coin de son esprit, la voix glaciale de Roger s'imposa, ravivant des souvenirs douloureux de leur nuit au festival écossais, là-bas en 1969. Comment il avait suggéré avec hargne qu'elle ne le méritait pas si elle n'était pas pure. Qu'elle était une dépravée, avant même d'avoir commis le moindre péché de chair. Son cœur se serra et elle ferma les yeux, de nouvelles larmes prêtes à affluer derrière ses paupières closes.
Elle sursauta lorsque le parquet grinça devant elle et rouvrit les yeux. Bonnet avait refermé la distance qui les séparait et s'employait visiblement à l'hypnotiser de son sourire en coin. Sentait-il son désespoir ? Son envie maladive de se sentir désirée sans être jugée ? Peut-être même s'en repaissait-il, comme un charognard tirant avidement sur les derniers lambeaux de sa courte idylle avec Roger, pour les dévorer, les digérer et les faire disparaître.
« Un peu de modernité, lass… », murmura-t-il contre ses lèvres, son sempiternel sourire flottant sur les siennes. L'alcool, le regard ardent que Bonnet posait sur elle, l'envie d'oublier comment Roger s'était joué d'elle et de son amour… Il n'en fallut pas plus à Brianna pour la faire basculer. Elle emmerdait Roger, elle emmerdait ses principes d'un autre âge, elle emmerdait son rituel stupide… Elle aurait même hurlé qu'elle emmerdait le monde entier si sa bouche ne s'était pas retrouvée occupée à dévorer avec avidité les lèvres de Bonnet.
Le pirate gloussa et la saisit fermement par les hanches pour la pousser jusque dans sa chambre, puis claqua la porte du pied. Brianna ne l'avait toujours pas lâché lorsqu'ils butèrent contre le rebord de la table qui trônait au centre de la chambre, comme si elle craignait de changer d'avis si le moindre centimètre de distance s'interposait entre eux. Bonnet sentit ses doigts frêles s'agiter sur son ceinturon pour le dénouer et libérer sa chemise. D'ordinaire, il ne prenait pas la peine de se déshabiller ni de faire de même avec ses partenaires, cela lui permettait de s'éclipser plus vite une fois son affaire terminée. Mais il la laissa faire, supposant qu'elle finirait elle aussi par se retrouver nue sous ses yeux. Et l'idée de vérifier si le reste de sa peau était tout aussi parfait que les parties exposées hors des vêtements le taraudait depuis un petit moment. Depuis la seconde où il l'avait vue enlacer MacKenzie le matin-même, à vrai dire. D'un geste empressé, elle le débarrassa de sa chemise, exposant son torse nu à la lumière du feu qui brûlait dans la cheminée. Il la vit s'attarder un instant sur les cicatrices qui barraient çà et là ses muscles endurcis par des années de marine, les effleurant des doigts. Bonnet n'avait cependant ni le temps ni l'envie d'être observé sous toutes les coutures. Avec une certaine fermeté, il la fit pivoter et passa ses mains autour de ses hanches pour venir délacer son corsage, noué sur le ventre. Ce furent ensuite la jupe, puis le jupon qui rejoignirent le corsage sur le sol. Dans la pénombre, il distingua une trace de sang au centre de son linge de corps de lin blanc. Brianna dut se rappeler de ce détail car elle lui refit aussitôt face, rouge d'embarras et fit passer le tissu par-dessus sa tête, avant de le rouler en boule et de le jeter dans un coin.
Stephen ne bougeait plus, il gardait les yeux baissés en direction de son corps nu, comme s'il s'était totalement déconnecté de la scène. Sans pouvoir se contrôler, Brianna sentit ses mains se mettre à trembler, terrifiée qu'il se permette une remarque cinglante sur sa virginité à peine perdue avec un autre le matin même, ou qu'il la trouve laide, ou n'importe quoi qui justifie son immobilité à cet instant précis. Allait-il la laisser plantée là, nue comme un vers et s'en aller en s'esclaffant devant tant de stupidité ? Ce serait normal après tout…, pensa-t-elle, en sentant soudain les vapeurs de l'alcool se dissiper sous l'effet du stress. Il doit me trouver stupide, facile, il doit penser que -
« Par Danu, cette peau… », l'entendit-elle murmurer dans la pénombre, mettant un terme au fil de ses pensées négatives. Elle prit une grande inspiration, se rendant compte par la même occasion qu'elle était en apnée depuis une bonne trentaine de secondes déjà. Les mains de Bonnet glissèrent sur ses hanches, remontant le long de ses côtes, ses seins avant de doucement enserrer sa gorge. « …Parfaite… »
Brianna esquissa un sourire fébrile. A quoi Roger l'avait-il donc habituée pour qu'elle ne pense qu'à être humiliée ou moquée dans une telle situation ? A chaque fois qu'elle s'était déshabillée (ou avait tenté de se déshabiller) devant lui, cela s'était soldé par une dispute et par des remarques cinglantes. Mais Bonnet s'était contenté de l'admirer, avec une fascination presque gênante. Brianna se rendit alors compte que ce n'était ni plus ni moins que ce qu'elle avait attendu depuis des mois : un homme qui la regarde se dévoiler avec rien d'autre que du désir et de l'envie dans les yeux. Ce que Roger avait fait… brièvement seulement. Pour mieux la rabaisser juste après. J'emmerde Roger… Toute peur désormais envolée, elle tira sur la ceinture du pantalon de Bonnet pour l'amener contre elle. Il sortit de sa rêverie et sembla comprendre que sa contemplation avait assez duré. Il ôta son pantalon, sans quitter des yeux le succulent mélange du regard à la fois avide et anxieux de Brianna, de sa peau pâle et de son corps exquis, légèrement tremblant devant lui. Il la vit se diriger doucement vers le lit mais saisit sa main pour la ramener vers la table. Elle lui jeta un regard interrogateur, mais il répondit en l'asseyant sur le bord, écartant ses cuisses pour se glisser entre elles.
« Trop moderne pour un lit ? », chuchota-t-elle avec petit rire gêné. Pour toute réponse, elle sentit les doigts de Bonnet venir se poser contre son clitoris et elle réprima un frisson. Sa respiration s'accéléra au fur et à mesure que les caresses s'intensifiaient et elle ne put s'empêcher de se sentir un tout petit peu gênée par l'attention aussi intime que lui portait cet inconnu (car c'était objectivement ce qu'il était, un inconnu), ainsi que par son regard insistant, son sourire orgueilleux et… Oh… Bonnet venait d'insérer deux doigts dans son intimité. Instinctivement, Brianna se laissa partir en arrière sur la surface de la table, laissant un espace de travail plus libre à son amant. Une série de pensées farfelues lui traversait l'esprit… Ce qu'elle ressentait à cet instant précis n'avait rien à voir avec ce qu'elle avait ressenti avec Roger. Après leur rituel de mains liées, il l'avait prise comme on prend une vierge, cérémonieusement, dans un silence quasi-religieux, sans empressement et c'était certainement ce qu'elle avait attendu de lui dans un sens, pour une première fois.
Mais là, sur cette table, aux prises avec un homme qu'elle ne connaissait que depuis quelques heures, elle était tout aussi excitée que lorsqu'elle chipait les romans à l'eau de rose de Gayle, sa colocataire à Boston. Elle s'était sentie épouse avec Roger, mais entre les mains de Bonnet elle se sentait héroïne de roman. Femme. Une putain et une sainte tout à la fois. Une vague agréable de plaisir remonta dans son ventre et elle dévisagea Bonnet d'un air suppliant à travers ses paupières mi-closes. Elle le voulait en elle, maintenant. Parfaire ce fabuleux rôle d'héroïne, pour ne plus se sentir épouse mais femme libre, comme elle avait tant et si bien tenté de le faire comprendre à Roger quelques mois plus tôt.
Comme s'il avait lu dans ses pensées, Bonnet retira ses doigts de son intimité et passa un bras sous les hanches de Brianna pour les cambrer violemment, lui arrachant un hoquet de surprise. Sans lui laisser le temps de reprendre son souffle, il entra en elle, ravivant quelque peu la douleur diffuse de son premier rapport avec Roger. Bonnet laissa échapper un grognement de satisfaction et resserra son emprise autour de Brianna, comme s'il voulait lui briser les os. Elle ressentait le désir de l'homme aussi violemment qu'une porte claquée en pleine figure, dans les va-et-vient de plus en plus avides de son sexe, dans ses mains qui ne se lassaient pas de caresser sa peau douce, dans ses yeux qui semblaient lui dire qu'elle était la plus belle femme qu'il ait jamais vue.
Brianna l'aurait volontiers cru, s'il le lui avait affirmé. La violence de son attirance pour elle l'enorgueillait, flattait son égo meurtri par l'abandon de son fiancé. Elle aurait voulu ne plus jamais être regardée autrement de toute sa vie. Bonnet se pencha sur elle pour mordiller ses seins, ses doigts agrippés à sa taille, tandis que ses reins redoublaient d'efforts entre les cuisses de Brianna. Elle se maudissait presque de n'avoir pas perdu sa virginité plus tôt, car elle sentait que son hymen fraîchement rompu l'empêchait d'apprécier pleinement ce qu'elle vivait avec l'Irlandais. Elle aurait voulu être à la hauteur, savoir répondre avec la même intensité à son contact, maîtriser son corps pour jouir comme une femme et non découvrir comme une adolescente. Toutefois le plaisir timide qu'elle percevait par vagues successives était largement décuplé par le sentiment coquin d'être aussi ardemment désirée.
Sentant qu'il était proche de la fin, Bonnet se redressa et glissa de nouveau une main entre lui et Brianna pour caresser son clitoris. Il voulait la voir jouir, même s'il comprenait qu'elle ne soit pas pleinement en mesure d'y arriver pour le moment. Quel dommage… Ralentissant le rythme, il s'employa à la caresser avec précision, jusqu'à ce qu'elle commence à se tortiller légèrement sur la surface en bois. Lorsqu'il sentit de légers spasmes autour de son propre sexe, il recommença ses va-et-vient sans jamais cesser de la caresser.
Brianna poussa un gémissement langoureux et il sut qu'il avait, une fois de plus, gagné la partie. Il n'avait certes pas été le premier à entrer en elle, mais il savait désormais que MacKenzie serait relégué au rang de mauvais souvenir, loin, très loin derrière lui. Après quelques minutes, il jouit en elle, sans qu'elle ne semble même le remarquer, tant elle semblait occupée à reprendre le contrôle de sa respiration erratique.
Lorsqu'il s'éloigna pour se servir un verre d'eau bien mérité, elle se redressa, toujours assise sur la table et suivit le moindre de ses gestes d'un regard enfiévré. Reposant son verre vide, il se retourna et faillit avoir un mouvement de recul en constatant l'expression carnassière de la jeune femme, ses cheveux flamboyants formant une folle crinière autour de son visage rose. Elle se leva et approcha de nouveau de Bonnet, ses dents mordant sa lèvre inférieure. Arrivée à sa hauteur, elle plongea son regard dans le sien et murmura un seul et unique mot :
« Encore. »
Les sourcils de Bonnet se levèrent vers son front et sa bouche se tordit en un sourire moqueur. Il inclina la tête sur le côté. « Les désirs de mademoiselle sont des ordres… »
~o~
Aussi silencieux qu'un chat, Stephen Bonnet se rhabilla à la pâle lueur du soleil levant. Brianna était toujours endormie dans le lit qu'ils avaient partagé toute la nuit, une chose assez inhabituelle pour un homme comme lui qui ne restait généralement pas plus d'une heure avec la même femme. Mais elle n'avait cessé d'en redemander toujours plus, plus d'attention, plus de caresses, plus de baisers. Et il était assez difficile de résister à un aussi magnifique spécimen féminin. Ses yeux s'attardèrent un instant sur ses fesses que la couverture ne recouvrait plus, ses cuisses fuselées qu'il avait maintes fois empoignées durant la nuit. L'espace d'un instant, il envisagea presque de partir avec la marée du lendemain pour satisfaire encore vingt-quatre heures les envies de la jeune affamée. Mais cela irait à l'encontre de son mode de vie. Pas d'attaches, un emploi du temps bien huilé, des magouilles discrètes aux quatre coins de l'Atlantique… S'il exigeait de la ponctualité et de la loyauté de son équipage, il ne pouvait pas se permettre de déroger à ses propres règles.
Et puis partir en toute discrétion lui évitait beaucoup de problèmes. Les femmes avaient le don pour vous lancer de ces regards accusateurs, au petit matin… Mieux valait disparaître avant que leurs paupières se lèvent. Malheureusement pour lui, le destin n'était pas de son côté et il grimaça en entendant un imbécile frapper de toutes ses forces à une porte voisine.
« Brianna ! Brianna, ouvre-moi…. », entendit-on d'une voix geignarde, teintée d'un horripilant accent écossais.
MacKenzie ? Bonnet fronça les sourcils et reporta son attention sur sa belle… qui avait à présent les yeux grands ouverts, écarquillés d'horreur. Elle aussi avait reconnu la voix de l'importun dans le couloir. Stephen se figea, les doigts tentant de boucler discrètement son ceinturon, comme s'il tentait de se rendre invisible, mais les yeux de Brianna s'étaient lentement posés sur lui et le dévisageaient avec une immense déception. Elle venait de comprendre qu'il avait tenté de l'abandonner là, nue et seule dans cette chambre qui n'était pas la sienne et elle fronça les sourcils.
C'est précisément ce regard que je ne voulais pas voir…, soupira intérieurement le pirate en achevant de boucler sa ceinture. Tant pis, MacKenzie me servira de diversion. Il pointa le doigt en direction de la porte. « Je crois qu'il y a quelqu'un qui vous cherche… Attendez, ne bougez pas… »
« NON ! », s'écria-t-elle en sautant sur ses pieds, avant de réaliser qu'elle était totalement nue. Elle se précipita sur ses vêtements épars sur le sol, mais trop tard. Ce maudit pirate avait ouvert la porte et était sorti dans le couloir.
« Monsieur MacKenzie ! », lança-t-il d'un ton horriblement enjoué. « Ravi de voir que vous êtes déjà prêt à embarquer pour l'appel ! Prochain arrêt, Philadelphie… »
Dans la chambre, Brianna s'habillait à la hâte, avec l'impression de vivre un véritable cauchemar. Qu'est-ce qu'il prenait donc à Bonnet de lui faire ce coup-là ? L'homme qu'elle avait devant elle n'avait plus rien à voir avec celui qui l'avait séduite la veille. Cette nouvelle facette de l'Irlandais semblait se nourrir du chaos qu'il ne manquerait pas de créer autour de lui. Et ça semblait très mal parti… Elle entendit la voix de Roger s'élever de nouveau dans le couloir.
« Je ne repars pas avec vous, je dois parler à ma femme… », cracha-t-il avec mépris.
La bouche de Stephen forma un « O » exagéré avant de s'étirer en un sourire mesquin. « Votre femme ? Vous voulez dire… » Il désigna du doigt l'intérieur de sa propre chambre, et indirectement Brianna qui lui jetait un regard absolument affolé. Stephen fit semblant de réfléchir assez longtemps avant d'achever. « …B… Brianna, c'est ça ? », demanda-t-il à la jeune femme, qui bouillait à présent de colère. Elle savait qu'il connaissait parfaitement son prénom, pour l'avoir murmuré à plusieurs reprises au cours de la nuit.
Espèce de sale… Elle s'apprêtait à lui aboyer une série d'insultes au visage, lorsque la silhouette de Roger se profila dans l'encadrement et en une seconde, Brianna sentit son cœur se briser en mille morceaux devant le regard dégoûté que lui lançait Roger. Oh non, pas encore… Elle ne se sentait pas capable de supporter une nouvelle fois d'être humiliée de la sorte. D'abord Roger, ensuite Bonnet qui faisait comme s'ils ne venaient pas de passer une nuit absolument magique ensemble. Mais peut-être qu'elle n'était magique que pour moi… Brianna sentit une boule douloureuse se former dans sa gorge. Qu'avait-elle fait ? Elle s'était laissée manipuler, embobiner… Elle…
« Brianna… ? »
La voix de Roger, cassante, méprisante, effondrée, dégoûtée. « Roger, ce n'est pas ce que…
—Ce n'est pas ce que je crois, c'est ça ?, acheva-t-il à sa place avec une grimace. Tu vas me faire croire que tu n'as pas couché avec cette ordure ? Tu devrais pourtant être ravie, ce n'était pas ce que tu voulais depuis tout ce temps ? Enchaîner les hommes, jusqu'à peut-être en trouver un qui te satisfasse ? »
Les larmes se mirent à couler toutes seules sur les joues de Brianna. A la lumière du jour, son comportement de la veille lui semblait maintenant des plus abjects et elle aurait tout donné pour remonter le temps et aller se coucher en larmes, comme ce que Roger avait manifestement supposé qu'elle ferait après son départ. « Arrête, c'est totalement faux, je n'ai…
—Je ne peux même plus entendre le son de ta voix, Brianna, tu… » Roger se pinça l'arête du nez et secoua la tête. « As-tu la moindre idée de qui est l'homme avec qui tu viens de t'étendre ? Un criminel, Brianna. Un contrebandier, un meurtrier… »
Quoi ? Le cauchemar semblait sans fin et elle pria de toutes ses forces que quelqu'un, quelque chose, la réveille pour y mettre un terme.
« La putain d'un meurtrier… Je n'arrive pas à le croire… Je… » Roger éclata d'un rire sardonique. « Tout ce chemin, pour une vulgaire putain… Je rentre en Ecosse… »
Brianna porta une main à son estomac, comme si elle venait d'être frappée par deux coups de poignard. Une putain… Les mots lui faisaient mal, comme s'ils avaient une part de vérité alors qu'elle savait pertinemment qu'elle n'était pas ce genre de femme. Ce n'est que Roger et son délire de femme pure, ressaisis-toi, ne le laisse pas t'atteindre, ne le laisse pas t'anéantir comme il l'a déjà fait….
Malgré ce mantra qu'elle se répétait sans cesse dans son esprit, la douleur dans son estomac s'intensifia et elle repensa brièvement au jour où son père s'était effondré en plein milieu d'une énième dispute avec sa mère, plié en deux de douleur par un ulcère qui avait éclaté. Était-ce ce qu'il lui arrivait ? Roger l'avait-il rongée de l'intérieur à ce point ? Elle tomba à genou, le souffle court, comprenant vaguement à la sensation d'étouffement qu'elle éprouvait, qu'elle était en pleine crise d'angoisse. Elle ne vit même pas Roger s'éloigner dans le couloir, suivi de près par Bonnet, qui lui avait emboîté le pas non sans avoir d'abord jeté un regard inquiet à Brianna au sol. Roger avait presque atteint les escaliers qui menaient au rez-de-chaussée lorsque Bonnet l'interpella.
« Où pensez-vous aller comme ça, Monsieur MacKenzie ? »
Roger se retourna vivement et tendit son index droit sur la poitrine de son capitaine. Il semblait tenter de vouloir dire quelque chose mais se ravisa, optant plutôt pour un direct du droit. Bonnet esquiva sans aucune peine, s'attendant précisément à ce que ce genre de choses arrive. D'une main, il sortit une lame bien aiguisée de son ceinturon et de l'autre rattrapa l'Ecossais par le col pour le plaquer au mur et presser le couteau contre sa gorge.
« Figurez-vous que je suis heureux de tomber sur vous ce matin…, reprit Bonnet en appuyant un peu plus la lame sur la glotte de Roger, qui le fusilla du regard. Car je n'ai pas le temps d'envoyer un homme chercher le membre manquant de mon équipage avant le départ.
—Votre nuit avec ma femme vous a rendu sourd, capitaine ? Je repars en Ecosse, cracha Roger avec hargne.
—Eh bien, l'Ecosse devra attendre, Monsieur Mackenzie, vous allez venir avec nous jusqu'à Philadelphie. » Il lui décocha un sourire mielleux et Roger serait volontiers sorti de ses gonds si le contact glacé de la lame sur sa pomme d'Adam ne l'en avait pas dissuadé.
La voix de Roger n'était plus qu'un grondement. « Je vous avais dit que je devais me rendre à Wilmington…
—En effet…, ponctua le capitaine avec un hochement de tête. Et je vous ai dit que c'était un des ports sur le chemin… »
Le regard de l'Ecossais s'éclaira d'une lueur de compréhension et il sut aussitôt où le pirate voulait en venir.
« Vous ne pensiez tout de même pas tout abandonner et ne pas remplir vos obligations avant la fin du voyage ? » Comme Roger ne répondait pas, il reprit : « Un dernier petit conseil, M. MacKenzie. Mes hommes font ce qu'ils veulent à quai… » Il inclina brièvement la tête en direction de sa chambre. « Et moi aussi… »
Roger serra les dents mais ne broncha pas.
« Mais s'ils ne sont pas là lorsqu'il est temps de lever l'ancre, il leur manque souvent bien plus que leur salaire. » Il fit une pause pour laisser à Roger le temps de bien comprendre la portée de ses mots. « J'ai des amis dans cette ville. Je suppose que vous préfèrerez de loin perdre une fille que l'un de vos membres.
—Je l'ai déjà perdue…, murmura Roger, les mâchoires serrées. Stephen hocha la tête avec une moue approbatrice.
—Je m'en suis effectivement assuré. Vous serez donc payé une fois la cargaison déchargée à Philadelphie. Après ça, ce que vous faites et où vous allez ne regarde que vous. » Il décolla la lame du cou de Roger, qui prit une inspiration rapide, et lui tapota la poitrine à travers ses vêtements. « Je vous rejoins en bas dans une minute, MacKenzie. Mes hommes nous y attendent déjà, ils se feront un plaisir de vous escorter jusqu'au bateau. »
Roger replaça correctement son bonnet sur son crâne et après un dernier coup d'œil haineux, mais quelque peu craintif, en direction du capitaine, il descendit les escaliers sans se retourner. Bonnet le suivit un instant du regard puis reporta son attention vers la porte de sa chambre. Pas un son n'en sortait et Bonnet grimaça. Il redoutait la colère de la jeune femme, mais une femme en colère est généralement assez bruyante. Elle ne pouvait tout de même pas être morte de chagrin en quelques minutes ? Lentement, il réapparut dans l'encadrure de la porte et trouva la malheureuse recroquevillée sur le sol, exactement là où ils l'avaient laissée quelques instants plus tôt. Elle avait posé son front sur ses genoux repliés et sanglotait en silence. Bonnet passa sa langue sur ses dents de devant, faisant gonfler ses lèvres closes, sans vraiment savoir comment se sortir de ce pétrin. Il n'avait pas imaginé une seule seconde qu'elle s'effondrerait ainsi, sans un bruit, aussi discrètement qu'une rose que l'on piétine. Il avait espéré provoquer la dispute du siècle, qui lui aurait permis de sortir sans avoir à s'expliquer auprès de sa belle, mais elle avait encaissé les insultes sans rien dire, comme si elle s'y attendait. Comme si elle y était habituée. Cela le mit étrangement mal à l'aise mais il n'avait pas de temps à perdre en psychanalyse s'il voulait partir tant que les courants marins étaient favorables.
Il s'accroupit pour se mettre à sa hauteur et caressa d'un doigt la tempe de la jeune femme. Elle sursauta à son contact et darda sur lui ses iris bleus. Il n'avait jamais vu un tel sentiment de trahison et de colère mêlés dans un seul regard. Le temps qu'il réalise ce qui allait se passer, il s'était pris la gifle de sa vie. Voilà pourquoi il s'en allait toujours avant leur réveil. Ce n'était pas les femmes le problème, mais lui qui ne pouvait s'empêcher inconsciemment de tout gâcher, de tout salir. Tout réduire en miettes.
« Je l'ai certainement mérité, lass… »
Brianna le dévisagea, les larmes coulant sur ses joues rouges. « Pourquoi… ? », parvint-elle à articuler d'une voix cassée.
Stephen frotta son nez du bout de ses doigts, haussant les épaules. « Il l'a dit… MacKenzie… je suis une ordure… c'est comme ça… »
Elle secoua la tête, comme si une partie d'elle-même refusait cette explication trop simpliste. Mais il ne lui en donna pas d'autre. Devant le silence qui s'installait entre eux, elle tourna la tête sur le côté, pour ne plus le voir, ne plus l'entendre. Elle voulait juste retrouver sa mère, se blottir dans ses bras et pleurer toutes les larmes de son corps. Elle entendit Bonnet se relever, puis le bruit d'un petit objet métallique déposé sur le parquet près d'elle.
« Pour le dérangement… », marmonna Bonnet, tandis qu'elle serrait ses paupières closes jusqu'à s'en faire mal. Elle ne retourna la tête vers la sortie que lorsqu'elle fut certaine d'entendre ses bottes à l'autre bout du couloir. C'est alors que ses yeux accrochèrent l'anneau qu'il avait laissé à ses pieds. Une bague. Une alliance, pour être plus précis. Une alliance qu'elle ne connaissait que trop bien, pour l'avoir si souvent vue au doigt de sa mère. La bague de Jamie.
Comme mue par un ressort, elle se releva d'un bond et courut pour rejoindre Bonnet dans les escaliers. « ATTENDEZ ! », hurla-t-elle pour qu'il s'arrête. Elle vit l'homme se figer et se retourner avec une expression à la limite de l'impatience. Il devait s'attendre à ce qu'elle le supplie de ne pas l'abandonner ou n'importe quelle autre idiotie de femme bafouée… Mais elle ne lui donnerait pas ce plaisir. Elle brandit la bague sous son nez avec une expression déterminée. « Où avez-vous trouvé cette bague ? »
Il haussa les sourcils, décontenancé par la tournure que prenait la situation. « Pourquoi cette question ? »
« On dirait celle de ma mère… »
« Vraiment ? » Malgré son air détendu, un frisson glacial parcourut l'échine de Bonnet, un mauvais pressentiment. Quel était son nom de famille, déjà ? Ah oui… Fraser. Brianna Fraser… Que je sois maudit s'il s'agit de leur fille… Il tenta de rester impassible et de rebondir sur un mensonge bien pensé, mais elle avait plongé son regard dans le sien et semblait lire dans son esprit comme dans un livre ouvert.
« Est-elle en vie ? », demanda-t-elle d'une voix sombre, se rappelant des accusations que Roger avait proférées à l'encontre de son capitaine. Un meurtrier… « Les bijoux des morts portent malchance… » Elle avait prononcé cette phrase comme une menace et Bonnet dut avouer qu'il était surpris de la voir passer aussi rapidement d'un état de serpillère à celui de chienne de garde.
« Je ne peux pas vraiment dire que cela m'affecte… », tenta-t-il avec un sourire narquois, qui retomba comme un soufflé en voyant les flammes de l'enfer danser dans les prunelles de la jeune femme. « …mais je vous assure que votre mère allait parfaitement bien quand je l'ai quittée. »
Brianna tenta de dissimuler un soupir de soulagement, mais cela n'échappa pas à Bonnet. « Où est-elle ? »
« Je l'ignore, répondit-il du tac-au-tac. Sa compagnie remonte à un moment… bien qu'elle fut agréable. » Cette fois, il vit la gifle arriver et saisit in extremis le poignet de Brianna entre ses doigts. « Doucement, lass, il semblerait que vous ayez plutôt du mal à gérer les émotions fortes, vous devriez vous ménager…
—Hors de ma vue… », gronda-t-elle, la fureur déformant ses traits.
Bonnet descendit une paire de marches avant de se retourner une dernière fois dans sa direction. « Je reviens dans un mois ou deux. Si jamais votre colère est retombée d'ici là… » Il la déshabilla littéralement de son regard malicieux. « Faites-moi signe… »
Brianna pensa très fort à un « signe » qu'elle avait envie de lui faire mais elle n'était pas sûre que lui brandir son majeur au visage rencontre le même effet qu'en 1969. Pour toute réponse, elle tourna les talons et s'enferma dans sa chambre.
~o~
Après presque quatre jours de navigation ininterrompus, le Gloriana avait enfin atteint le port de Philadelphie, au grand soulagement de Roger qui ne supportait plus d'avoir Stephen Bonnet dans son champ de vision ni de devoir obéir à chacun de ses ordres, mais également pour le plus grand bonheur du capitaine qui ne pouvait plus voir en peinture le visage stupide et buté de son matelot. Les deux hommes ne s'étaient quasiment pas adressé la parole de toute la traversée, par peur de finir par s'entretuer avant la fin du voyage. Enfin, MacKenzie avait peur. Bonnet aurait plutôt été soulagé de lui trancher la gorge, mais il avait besoin de tous les bras disponibles pour décharger rapidement sa cargaison avant que d'éventuels représentants de la loi ne décident d'y mettre leur nez d'un peu trop près.
Du haut du pont supérieur, Stephen observait avec attention les caisses qui s'empilaient sur le quai, directement récupérées par la clientèle du continent, tout en rognant une cuisse de poulet froide. Il entraperçut MacKenzie qui remontait sur le bateau pour se charger à nouveau comme une mule et lorsqu'ils croisèrent leurs regards, Bonnet lui adressa un sourire faux de sa bouche pleine de poulet. Roger lui répondit par une expression torve et se détourna aussitôt. Le capitaine roula des yeux avec agacement, comptant les minutes qu'il lui restait avant de pouvoir larguer ce nigaud sur le quai.
Lorsque l'heure de la délivrance arriva enfin et qu'il vit l'Ecossais ressortir des cales du bateau avec son misérable baluchon sur l'épaule, ainsi que la bourse bien remplie délivrée par le capitaine en second en guise de paiement, il se sentit de nouveau d'humeur légère et attendit que Roger ait posé pied à terre pour lancer son os de poulet rongé dans sa direction. L'os le manqua de peu mais Roger le vit et se figea, avant de se retourner lentement vers son ex-employeur avec une expression assassine.
« Bon retour au pays, M. MacKenzie !, railla Bonnet le saluant de son chapeau. Pour ma part, je compte bien repartir vers le sud prochainement. Si ça peut vous rassurer, je m'occuperai bien de votre petite femme, comptez sur moi. » Bien entendu, il ne pensait pas une seconde que cela fût possible. Déjà parce qu'il était peu probable qu'il réussisse à mettre la main dessus à sa prochaine escale en Caroline du Nord, et aussi parce qu'il était encore moins probable qu'elle veuille un jour le revoir.
Roger pinça les lèvres, comme s'il était à deux doigts de remonter sur le bateau pour lui arranger le portrait. Mais quelque chose le retint. La peur, peut-être, gloussa intérieurement Bonnet en léchant ses lèvres graissées de jus de poulet.
« En ce qui me concerne, capitaine… Vous pouvez aller en Enfer. Et emmenez-la avec vous, ajouta-t-il avec morgue.
—Excellente suggestion, l'Enfer sera certainement plus agréable avec elle dedans… », lança-t-il en s'esclaffant. Mais l'Ecossais ne l'écoutait plus. Il s'éloignait à pas de géants, se fondant dans la foule, et bientôt Bonnet le perdit de vue. Il poussa un soupir de soulagement et se retourna vers son second, qui avait observé la scène de loin.
« C'est assez incroyable de se dire que la petite beauté a pu tomber amoureuse d'un imbécile pareil… », lâcha le matelot, le regard perdu dans la foule où l'imbécile en question venait de disparaître.
Stephen cligna des yeux, se demandant comment il pouvait bien savoir que Brianna était une beauté, avant de se rappeler que près de la moitié des clients de la taverne ce soir-là faisait partie de son équipage. Il ne répondit pas et fit quelques pas sur le pont du bateau, passant machinalement ses doigts sur l'auriculaire autrefois orné de la bague de la guérisseuse. Celle qu'il lui avait laissé.
Le dernier regard de dégoût qu'elle lui avait lancé le hantait toujours de temps à autre, tout comme sa fragile silhouette recroquevillée sur le sol de la chambre, son expression interdite et coupable lorsque MacKenzie l'avait traitée de putain… Pour avoir justement couché avec bon nombre de putains, Bonnet pouvait justement affirmer sans mentir que cette jeune femme-là n'en était pas une. Et pourtant, elle avait accepté l'insulte sans broncher. Ça aussi, ça le hantait, et cela avait certainement nourri une grande partie du mépris qu'il éprouvait à l'égard de Roger.
O'Brien, son second, le regardait toujours avec une expression narquoise. « Elle vous trotte dans la tête, cette fille, pas vrai, cap'taine ? »
Bonnet, dont les pensées avaient brutalement dérivé vers d'autres expressions du visage de Brianna (sa façon mutine de lui demander de renouveler leurs ébats, sa manière de gémir de plaisir…), fut brutalement ramené à la réalité et fronça les sourcils. Il ne savait pas pourquoi il s'attardait autant sur ses souvenirs d'elle elle n'avait pourtant rien de bien spécial, mis à part un corps et une peau magnifiques, un franc-parler peu courant chez les filles de son âge, un sourire angélique et des idées bien arrêtées sur la condition féminine… Par les couilles de Neptune, grogna-t-il en se pinçant l'arête du nez.
Il entendit O'Brien s'éloigner en riant doucement et grimaça. De temps à autre, il lui arrivait de tomber sur une fille comme ça, à qui il pensait quelques jours durant, mais rien de bien durable. Rien que quelques soirées à boire en charmante compagnie ne lui fassent vite oublier, en tous cas.
Ce soir-là, ils trouvèrent une taverne non loin du port, pour boire du mauvais rhum et rafler quelques mises aux cartes. Bonnet venait d'empocher quelques shillings avec une main chanceuse, lorsqu'une des catins de l'établissement, visiblement attirée par le pactole, vint se frotter contre lui avec un regard aguicheur. Il lui décocha son sourire faux et remit une mise au centre de la table. La bougresse insistait cependant, faisant danser sa poitrine volumineuse sous son nez.
« Pas ce soir, catin…, la houspilla O'Brien en plaçant à son tour une pièce sur la pile. Notre capitaine est souffrant… »
Bonnet haussa les sourcils, apprenant à l'instant qu'il était visiblement malade. Première nouvelle… Les autres marins autour d'eux ricanèrent à l'unisson, comme s'ils étaient tous au courant d'une plaisanterie que personne n'avait jugé utile de partager avec lui. Cela l'agaça légèrement. De l'autre côté de la table, O'Brien continuait sa représentation théâtrale et plaqua une main sur son cœur. « Il a attrapé la maladie de l'amour… », acheva-t-il d'un ton plaintif, sous les rires de l'assemblée.
Oh, je vois… Visiblement, la rumeur selon laquelle il avait passé une nuit entière avec la petite rousse du Willow Tree avait fait le tour du Gloriana. La prostituée eut un mouvement de recul et le regarda avec une moue scandalisée.
« La vérole ? », couina-t-elle en grimaçant. Cette fois, ce fut tout l'équipage qui partit d'un monumental éclat de rire, à l'exception de Bonnet qui commençait à en avoir légèrement assez d'être le dindon de la farce. Les matelots savaient pertinemment que l'union faisait la force et que leur capitaine ne pouvait pas tous les faire fouetter pour leur impertinence. Alors ils s'en donnaient à cœur joie.
« Non, non, pas la vérole…, reprit O'Brien tandis que les autres marins tentaient tant bien que mal de calmer leur fou rire. L'amouuuuur…
—Oh, ben si c'est que ça, je peux t'en guérir, mon beau… », minauda la femme en passant une main autour de ses épaules.
Oh et puis tiens, volontiers…, pensa Bonnet en vidant son verre d'un trait. Il jeta ses cartes sur la table, empocha ses gains et se leva sous les vivats de son équipage. Il désigna la direction des chambres de la taverne à la putain et la conduisit vers celle qu'il avait réservée pour la nuit, les rires de ses matelots s'élevant de nouveau dans le lointain. Il ferma la porte derrière eux et la fille se dirigea aussitôt vers le lit, pour s'asseoir dessus sans aucune classe en écartant les cuisses. D'ordinaire, il n'aurait pas été contre un tel manque de cérémonie, mais pas ce soir. Approchant des jambes de la putain, il grimaça. Des croûtes de boutons grattés jusqu'au sang parsemaient çà et là la peau de ses cuisses, elle avait quelques hématomes certainement laissés par quelques clients trop éméchés, et des rougeurs sur les genoux. Il laissa échapper un grognement de dégoût et la pute ouvrit la bouche toute grande.
« Eh bah merci, ça fait plaisir… », cracha-t-elle avec colère et un accent du Pays de Galles à couper au couteau. « Tu vas me faire croire que t'as été habitué à mieux, p'tet, le marin ? »
Bonnet inclina la tête sur le côté. « Avez-vous déjà goûté ce délicieux vin pétillant qu'ils font en France et qu'ils appellent Champagne ?, lui demanda-t-il sur un ton mielleux. La fille secoua la tête.
—Non, pourquoi ?
—Parce que si c'était le cas, vous comprendriez pourquoi après avoir goûté à un excellent Champagne, il est extrêmement difficile de repasser au vulgaire vin de table… »
Elle plissa les yeux et Bonnet trouva que le temps qu'elle mettait pour faire l'analogie entre sa métaphore et la situation en cours dépassait tout ce qu'il avait pu imaginer. Il roula des yeux et secoua la tête avec exaspération. « Allez, dehors. »
La bouche de la catin s'ouvrit de nouveau toute grande et elle referma ses cuisses sales avant de sauter à bas du lit pour quitter la chambre en marmonnant des insultes en vieux gallois. Ce qui était sûr, c'est qu'il n'avait pas fini d'entendre rire ses matelots le lendemain. Il lui faudrait trouver un moyen de rétablir l'ordre parmi ses rangs, quelque chose qui les dissuaderait à jamais de se moquer de lui. Mais pas ce soir.
Il se laissa tomber tout habillé sur le lit, les yeux perdus dans le velours épais des baldaquins. Bon sang, pourquoi était-il si obsédé par cette fille ? Fermant les yeux, il tenta de faire le vide dans son esprit et avant d'avoir pu le réaliser, la fatigue des quatre jours de voyage le rattrapa et il sombra dans le sommeil.
Et comme chaque nuit depuis des années, elle le submergea de nouveau. La mer. Le bouillonnement de l'eau tout autour de lui était assourdissant. Une eau si froide qu'il ne parvenait plus à bouger, ni à penser. Ou seulement à la mort qui viendrait inévitablement l'emporter. La lumière du soleil qui filtrait à travers la surface se réduisait comme peau de chagrin, au fur et à mesure qu'il s'enfonçait dans les profondeurs de l'océan. L'eau l'appelait, lui interdisait de la quitter et l'entraînait par le fond, ralentissant les battements de son cœur, tandis qu'elle infiltrait ses narines, ses oreilles, ses lèvres. Il hurla et elle envahit instantanément sa gorge, puis ses poumons. Il sentit ses mains malgré elles se diriger vers son cou, ses ongles déchirant la chair dans une tentative inutile et désespérée d'y faire rentrer de l'oxygène. Le dernier réflexe des noyés. Autour de lui, l'eau bleue se teintait de rouge. Le rouge de son sang. Ce serait bientôt fini… Bientôt la douleur cesserait, bientôt…
Stephen Bonnet se redressa en sursaut, tremblant de tout son être, et sentit la moiteur de sa propre transpiration coller sa chemise contre sa peau. Instinctivement, il porta ses mains à son cou, haletant, mais aucune trace de griffure ne s'y trouvait. Il n'eut cependant pas le temps de s'attarder sur son soulagement d'avoir été réveillé de son cauchemar. Et pour cause : il venait enfin de comprendre pourquoi la fille Fraser avait hanté son esprit de cette manière et il se maudit de ne pas l'avoir remarqué plus tôt. C'était pourtant maintenant une évidence, aussi visible qu'un nez au milieu de la figure. Cette nuit-là, après leurs multiples étreintes, il s'était endormi paisiblement contre la peau douce de Brianna. Et il n'avait pas rêvé.
Cette nuit-là, pour la première fois depuis des années, il ne s'était pas noyé.
