Once More With Feeling
Merci à tous ceux qui ont lu le premier chapitre et qui sont de retour pour la deuxième partie ! Et notamment à Plumette pour avoir été l'étincelle de mon inspiration, ainsi qu'à Wizzette et écathe38 pour leurs reviews !
Chapitre 2 :
Roger avait erré trois jours dans le port de Philadelphie, les dernières paroles de Bonnet résonnant dans son crâne comme un glas sinistre dans le lointain. Je vais bien m'occuper de ta petite femme… Il pinça les lèvres et secoua la tête. Lorsqu'il avait vu Brianna se rhabiller dans la chambre du capitaine, il avait cru devenir fou. Comment avait-elle pu lui faire une chose pareille, alors qu'elle savait pertinemment combien il attachait d'importance au fait d'avoir une femme pure et fidèle ? Elle l'avait trompé en toute connaissance de cause, certainement par vengeance… Sa première intention avait été de la laisser là et il s'était aussitôt renseigné au port sur les bateaux en partance pour l'Europe. Mais il n'y avait rien avant cinq jours. Il avait décidé de prendre son mal en patience, découvrant les lieux et cette époque qu'il n'avait jusque-là connue qu'à travers ses livres. Mais plus les heures passaient, plus il regrettait son coup de sang. Peut-être qu'il aurait dû la laisser s'expliquer… Peut-être que Bonnet l'avait forcée, après tout, c'était un criminel… Mais forcée ou consentante, cela faisait-il vraiment une différence ? Elle était salie à jamais, non ?
Le matin du troisième jour, il s'était renseigné sur les bateaux qui repartaient vers le sud du pays, mais à sa grande surprise, lorsqu'il demanda une place sur chacun d'eux, la simple mention de son nom lui valait un refus catégorique. Après quatre tentatives infructueuses, il tenta alors d'utiliser un faux nom mais son visage devait être connu car il ne rencontra pas plus de succès. Jusqu'à ce qu'il tombe sur un capitaine qui lui avoua ne pas être prêt à perdre un bras ou une jambe pour transporter un ennemi de Bonnet. « On a reçu des menaces, voyez-vous… », lui avait avoué l'un des marins avec une expression gênée. « Interdiction de faire monter Roger MacKenzie vers toute autre destination que l'Europe… Je suis un honnête homme, moi, m'sieur MacKenzie… J'veux pas avoir de problèmes… »
Roger l'avait remercié pour sa franchise et avait fini par retourner dans la chambre qu'il louait en ville. Ainsi donc Bonnet avait usé de son influence pour s'assurer qu'il prendrait bien la direction de l'Ecosse et aucune autre. Pourquoi… Roger doutait qu'un type comme Bonnet ne s'attache à ses conquêtes d'un soir au point d'éloigner tout autre prétendant. Il n'avait pas le temps pour ces sornettes. Peut-être qu'il veut Brianna pour lui tout seul… Ou juste pour m'atteindre, moi. Se venger de l'avoir défié en protégeant cette femme et son bébé durant la traversée. Oui, c'est sûrement ça…
Malgré lui, ses méninges se mirent en branle pour trouver un moyen rapide de regagner Wilmington et il sentit sa détermination à retourner à son époque fondre comme neige au soleil. Peut-être qu'un abandon temporaire et une bonne dispute avaient remis les idées de Brianna en place et qu'elle lui pardonnerait tout le reste s'il revenait ? Après tout, elle avait fauté bien plus gravement que lui, elle devrait être soulagée qu'il veuille encore d'elle… Mais était-ce vraiment le cas ? Voulait-il d'une fille qui ne manquerait pas de le comparer lui à un autre partenaire sexuel ? C'était tellement vulgaire… Il grimaça. Les femmes ne devraient pas faire ce genre de choses, elles ne devaient appartenir qu'à un seul homme, point final.
Il avait malgré tout deux avantages non négligeables sur Bonnet : ils avaient lié leurs mains, Brianna lui appartenait donc quasi-officiellement. Et il serait certainement un gendre beaucoup plus apprécié par la famille Fraser qu'un vulgaire pirate sans foi ni loi. Il les aurait de son côté. Peut-être même que ses parents feraient la leçon à Brianna sur son comportement inacceptable et elle n'aurait d'autre choix que d'admettre ses fautes. Et alors il pourrait la pardonner. Oui, c'était un assez bon plan. S'il ne pouvait pas rejoindre la Caroline par la mer, il la rejoindrait donc par la terre. Bonnet ne pourrait pas lui pourrir la vie éternellement. Une fois le port derrière lui, il n'avait plus aucun pouvoir.
Il y avait un peu moins de mille kilomètres entre Philadelphie et Wilmington, s'il marchait une trentaine de kilomètres par jour, il pourrait être là-bas en un peu moins d'un mois. Il pourrait même gagner quelques jours en trouvant un cheval en chemin. C'était un long voyage, sans doute périlleux, mais un mois à se croire abandonnée de lui serait largement suffisant pour que Brianna déborde de joie en le voyant lui revenir. Du moins le pensait-il…
Rasséréné, il ressortit de sa chambre pour se mettre en quête d'équipement qui lui permettrait d'effectuer ce long voyage. Il aurait besoin d'une carte approximative de la région, d'un bon manteau et de viande séchée. Il faisait un bref récapitulatif mental de son paquetage lorsqu'un jeune homme, manifestement un marin, le heurta de plein fouet, faisant presque basculer Roger au sol. L'homme le rattrapa in extremis par le col de son gilet et le redressa en s'excusant avec un sourire pas désolé du tout. Roger haussa un sourcil puis se détourna en grommelant quelque chose sur les gens qui ne regardent pas devant eux dans la rue. Il ne vit pas le sourire du jeune homme retomber, ni le regard glacial qu'il lui jeta avant de disparaître. Roger avait à peine fait quelques pas qu'un marchand furieux apparut quelques mètres plus loin, accompagné de deux gardes anglais.
« C'est lui ! Le voleur ! »
Roger fronça les sourcils en voyant l'index du commerçant pointé sur lui et se retourna, cherchant un éventuel coupable dans cette direction. Quatre mains l'empoignèrent violemment et il poussa un hurlement indigné. « Qu'est-ce que vous faites ? Lâchez-moi ! »
« C'est bien lui ? », demanda l'un des gardes en l'emmenant plus près du marchand. Mieux valait ne pas protester, il n'avait vu ce type de sa vie donc il ne pourrait pas être identifié formellement. C'était une simple erreur.
« Affirmatif », répondit le marchand sous le regard effaré de Roger.
« Mais enfin c'est ridicule, je n'ai jamais vu cette personne ! », beugla Roger en se débattant mais les gardes ne le lâchèrent pas d'un pouce.
« Fouillez-le, vous verrez ! », insista le marchand en pointant du doigt les poches de sa lourde veste en laine. « Il m'a très exactement volé un bracelet en argent ciselé et un dé à coudre en porcelaine peint à la main… Je l'ai vu faire… Il n'était pas très discret, si vous voulez mon avis… »
« C'est ridicule… », répéta Roger avec un léger rire. « Allez-y, fouillez-moi, vous verrez bien que je suis inno- »
L'un des gardes avait déjà plongé la main dans la poche gauche de Roger et en ressortait, sous ses yeux ébahis, un fin bracelet argenté. « C'est le bijou en question ? », demanda-t-il au marchand tandis qu'il plongeait une nouvelle fois la main plus profondément. « Et voilà le dé… »
La bouche de Roger s'ouvrit et se ferma plusieurs fois comme un poisson qui aurait sauté hors de son bocal. Comment est-ce possible, je n'ai… C'est là qu'il comprit. L'homme ne l'avait pas heurté par hasard. Il avait glissé les objets dans sa poche à son insu. Roger entendit des rires sur sa droite et tourna la tête. Il reconnut la mine patibulaire d'O'Brien, le capitaine en second du Gloriana, ainsi que deux autres des matelots avec lesquels il avait voyagé depuis l'Europe jusqu'à Wilmington. O'Brien mit sa main en coupe autour de sa bouche et Roger entendit très nettement les mots « Le capitaine vous salue » par-dessus le brouhaha du port. Mais il n'eut pas le temps de rétorquer. Les gardes l'emmenaient déjà.
« Attendez, on m'a piégé, je suis innocent… », paniqua Roger. « C'est cet homme qui m'a bousculé… il a mis le bijou dans ma poche ! »
« Mais oui, mais oui… Vous expliquerez ça au gouverneur. En attendant, un peu de prison vous fera du bien… », ricana l'un des soldats tandis qu'ils l'emmenaient à leur poste de garde.
« Quand ? Quand pourrai-je voir le gouverneur ? », demanda aussitôt Roger, voyant là une porte de sortie.
L'un des soldats haussa les épaules. « Rapidement, je dirais un mois, un mois et demi… »
« Quoi ? », couina Roger d'une voix faible. « Vous appelez ça rapidement ? »
Le second soldat ricana et ouvrit la porte du poste de garde pour les faire entrer et approcher des cellules. Quelques types croupissaient là, la mine morne et la morve au nez. « Ecoutez, monsieur… », commença le soldat qui le tenait toujours par le bras.
« MacKenzie. Roger. »
« Monsieur MacKenzie, deux solutions s'offrent à vous. Tout d'abord nous allons chercher dans nos registres si vous êtes déjà connus pour d'autres crimes dans la région. Si vous êtes nouveau… et j'espère pour vous que vous l'êtes… vous ne prendrez qu'une peine minimum de six mois pour un simple vol sans violence… »
« S… six mois ? » Roger rouvrit la bouche pour leur dire qu'il n'avait pas six mois à perdre dans leur trou mais le soldat lui jeta un regard qui lui fit comprendre qu'il n'aimait pas être interrompu.
« …Ou bien vous pouvez demander à ce que votre cas soit examiné par un juge et dans ce cas vous resterez ici jusqu'à votre audience, puis effectuerez le reste de votre peine… Et le gouverneur n'aime pas être dérangé pour de petits larcins, il pourrait vous enfermer un année entière juste pour la perte de temps occasionnée… Estimez-vous également heureux qu'on ne marque pas les voleurs au fer rouge comme dans les Etats du sud… »
« Oh Seigneur… », soupira Roger en fermant les yeux. Il entendit une grille grincer et qu'on le poussait dans une cellule. Six mois dans ce bouge… ce serait déjà une bonne nouvelle s'il survivait au tétanos ou au typhus… Maudis sois-tu, Bonnet… Mais penser à Bonnet revenait à penser à Brianna et au fait qu'elle était en grande partie responsable de cette situation.
« Alors ? Vous voulez qu'on fasse remonter au gouverneur ou vous préférez effectuer votre peine de suite ? »
La voix du garde le sortit de ses noires pensées et il poussa un long soupir. « Non, il ne sera pas nécessaire de déranger le gouverneur… », répondit-il d'une voix abattue.
« Bien… Tenez-vous correctement, proposez-vous pour les travaux forcés et vous pourrez peut-être sortir dans cinq. »
Là-dessus le garde s'éloigna après avoir verrouillé la cellule et Roger rejeta la tête en arrière avec lassitude.
~o~
Cela faisait un peu plus de deux mois que Brianna était arrivée à Wilmington, deux mois riches en émotion, pendant lesquels elle avait retrouvé sa mère, mais aussi rencontré son père biologique, le parrain de celui-ci, un certain Murtaugh, mais aussi son cousin Ian, un adorable jeune homme qui n'était jamais avare de sourires en sa présence. Après avoir passé presque toute sa vie avec uniquement Frank et Claire pour seule famille, elle ne savait plus où donner de la tête parmi tout ce nouveau monde. Les journées elles aussi étaient chargées, avec l'aménagement du chalet, la nourriture à préparer pour l'hiver, les bêtes à soigner… Lizzie, la jeune fille qu'elle avait prise pour servante à son départ de l'Ecosse, papillonnait de corvée en corvée, tout en faisant les yeux doux au jeune Ian. Ils étaient adorables mais Ian ne semblait pas vraiment avoir remarqué l'importance de l'intérêt de la jeune fille pour sa personne.
Brianna se sentait réellement heureuse ici, malgré le fantôme de sa relation catastrophique avec Roger qui planait toujours comme une ombre au-dessus d'elle. Ça et un autre « léger » problème. Au fil des semaines, une expression d'inquiétude s'était installée durablement sur ses traits, fronçant ses sourcils et embuant son regard lorsqu'elle pensait être seule. Bien entendu, sa mère avait tout de suite saisi que quelque chose n'allait pas mais se contentait de la couver d'un regard inquiet. Brianna savait qu'elle finirait par lancer inévitablement la conversation. Peut-être même sentait-elle déjà quelle était la nature du problème de sa fille. Claire avait toujours eu un don pour deviner les choses. Et même si cela avait été quelque peu frustrant lorsque Brianna avait fait sa crise d'adolescence, parfois une mère qui devine tout avait ses avantages.
Alors qu'elles se trouvaient à recueillir des plantes médicinales dans un coin de la forêt, Claire lui jeta une énième œillade inquiète mais cette fois déterminée. Brianna sut qu'elle allait se lancer et prit une légère inspiration pour se préparer à ce qui allait suivre.
« Je sais que Roger te manque… », commença Claire. « Mais il y a autre chose, n'est-ce pas ? »
Brianna esquissa un sourire pincé. « Je me demandais justement si tu savais toujours faire ça… »
« Quoi donc ? » Mais le sourire de Claire démontrait que sa question n'était que rhétorique.
« Lire dans mes pensées… Je l'espérais, à vrai dire », avoua-t-elle.
« Je manque un peu de pratique. » Claire tendit la main à sa fille et l'invita à se lever du sol pour s'asseoir plus confortablement sur un arbre mort couché en travers de la clairière. « Accorde-moi un peu de temps. » D'un geste doux, elle caressa le visage et les cheveux de Brianna, qui l'observait avec une légère appréhension. Lorsque sa mère reprit la parole, ce fut pour poser la question la plus directe que Brianna avait envisagée : « Tu en es à combien de mois ? »
La jeune femme poussa un soupir de soulagement. Le calme de sa mère la rassurait. Elle ne la jugerait pas, elle le savait, Claire était trop moderne pour ça et Brianna en avait assez soupé des réactions archaïques. « Deux mois, à peu près. »
Claire hocha la tête. « Ni toi ni Roger n'avez songé à vous protéger ? »
Brianna grimaça. « Je n'avais pas pensé devoir emporter des préservatifs, maman… Mais il n'a pas… Il s'est retiré… », marmonna-t-elle avant de détourner le regard. Bon, peut-être qu'elle se sentait un peu jugée, après tout. Et encore, Claire ne connaissait pas encore l'intégralité de l'histoire. On va passer un super moment…
« Oh », répondit Claire, comme si elle se rappelait soudait où elles étaient et surtout à quelle époque. Elle passa une main dans le dos de sa fille pour le caresser doucement. « Je suppose que Roger n'est pas au courant, étant donné son départ précipité ? »
Brianna se redressa, prête à aborder la seconde partie du scénario. « Eh bien… » Elle pinça les lèvres. « Ce n'est peut-être pas celui de Roger. »
Claire eut un mouvement de recul. « Comment ? »
« Ce n'est peut-être pas l'enfant de Roger. » Combien de fois allait-elle devoir le répéter ? Non, elle ne devait pas s'énerver. Ni Roger ni Bonnet ne méritaient qu'on s'énerve pour eux. Après réflexion, peut-être que Bonnet le méritait, mais c'est ce qui arrivait quand on se donnait aveuglément non ? Il fallait s'attendre à être déçue… Ceci dit, je pensais connaître Roger et au final, il s'est avéré un épouvantable c-
« D'accord… », souffla Claire, qui visiblement semblait plus que surprise par la tournure que prenait la discussion. « De qui, alors ? »
Nous y voilà… « Il y avait cet homme, à la taverne Willow Tree. C'était le capitaine du bateau sur lequel Roger avait voyagé. Il m'a vue revenir… en larmes… et il m'a demandé ce que son matelot m'avait fait. » Brianna ne put s'empêcher de sourire tristement à l'évocation de ce souvenir. « On a commencé à parler, et à boire… pendant des heures. Il était gentil avec moi et je me sentais tellement nulle d'avoir obéi aveuglément à Roger, de m'être laissée embarquer dans ses exigences d'un autre âge, je… » Elle prit une nouvelle inspiration et secoua la tête.
« Il t'a séduite… », acheva Claire avec un hochement de tête compréhensif.
La jeune femme esquissa une moue approbatrice. « Je lui ai sauté littéralement sauté dessus. Il avait ce charme irlandais, comme l'a dit Ian… »
Claire fronça les sourcils. « Ian le connaît ? »
La grimace de Brianna s'accentua. « En fait, d'après ce qu'il m'a dit… vous le connaissez tous. » Devant l'expression confuse de Claire, Brianna plongea une main dans la petite sacoche qu'elle transportait partout avec elle et qui était solidement attachée à sa ceinture. Elle en ressortit un anneau, qu'elle tendit doucement à sa mère. Les yeux de Claire s'écarquillèrent d'horreur en reconnaissant son alliance dérobée par le pirate.
« Bonnet… », murmura-t-elle tandis que Brianna déposait l'anneau dans sa paume tremblante.
« Il me l'a donnée en guise de dédommagement… » Brianna baissa le nez, honteuse. « Roger est revenu me voir le lendemain matin et il a frappé à ma porte… Sauf que j'étais dans une chambre voisine. Avec Bonnet. » Les yeux bleus de la jeune femme s'embuèrent de larmes. « Il a dit que j'étais une putain… »
« Cela ressemble bien à ce maudit pirate… », maugréa Claire en refermant ses doigts sur l'alliance.
« Non… Roger. Roger a dit ça… » Les vannes étaient ouvertes et les larmes se mirent à couler librement sur les joues de Brianna. Les yeux de Claire s'étaient de nouveau ouverts tout grands et elle garda les mâchoires serrées tout en enlaçant sa fille sanglotante. Roger lui avait toujours semblé gentil et prévenant. De tels mots dans sa bouche, à fortiori à l'égard de sa fille, lui étaient intolérables.
« Il… il a dit ça sous le coup de la colère… », tenta Claire pour l'apaiser, mais sa fille secoua la tête.
« Il m'a déjà dit ce genre de choses… Quand on était au festival. Parce que je ne voulais pas me marier avec lui avant de… Je lui ai dit que c'était stupide et il a réagi comme si j'étais la dernière des traînées… »
« Chhh… », souffla Claire en l'attirant un peu plus près d'elle. Heureusement que Roger était parti très loin, à cet instant précis, car il se serait certainement pris une gifle bien sentie de sa part. Elle savait que Brianna en pinçait depuis longtemps pour Roger mais c'était un amour de jeune adulte, d'adolescente même. Comment Roger avait-il pu exiger d'elle de se marier alors qu'il savait justement pour l'avoir vu avec Claire, Frank et Jaime qu'un premier amour n'est pas forcément celui de toute une vie ? Et surtout l'insulter de la sorte pour s'être montrée raisonnable face à lui ? Par comparaison, ses folâtreries avec Bonnet semblaient soudain bien moins graves. Surtout pour une fille de 1969.
Le souvenir du regard vicieux de Bonnet lorsqu'il lui avait sorti ses alliances de la bouche s'imposa cependant de nouveau à elle et elle serra les dents. Bon, peut-être un peu grave quand même. Mais Brianna ne pouvait pas savoir qui était cet homme et il l'avait manifestement mieux traitée que Roger. Claire ne put s'empêcher de se sentir soulagée. Sa propre expérience de Bonnet lui avait montré qu'il pouvait se montrer presqu'aussi gentil qu'il n'était cruel et heureusement Brianna était tombée sur lui dans un bon jour. Que ce serait-il passé, si elle s'était refusée à lui ? Claire ne voulait même pas y penser, mais Dieu merci, cela n'avait pas été le cas. Elle comptait cependant bien la questionner un peu plus pour s'en assurer.
Après quelques minutes, Brianna reprit sa respiration et frotta ses joues pour sécher ses larmes.
« Et… Bonnet… est-ce que… je veux dire… est-ce qu'il t'a fait du mal ? », demanda-t-elle.
« Eh bien, il m'a abandonnée à Wilmington, alors que Roger venait à nouveau de me hurler des horreurs à la figure… », grinça l'Américaine, « mais je suppose que c'est à peu près tout ce qu'on doit attendre d'une aventure d'un soir… »
Claire se racla la gorge. « Hum, non, je voulais dire… avant ça… pendant la nuit. »
Brianna rougit violemment, repensant à la table sur laquelle il l'avait prise pour la première fois, sa fascination pour sa peau « parfaite », selon lui, les multiples étreintes qu'ils avaient échangées durant cette longue nuit et la soif de chair qu'il avait éveillée en elle. « Non… non pas du tout… »
« Bien… », souffla Claire, visiblement soulagée, avant de remarquer le teint écarlate de sa fille. « Et lui, est-ce qu'il… a pris ses précautions ? »
Ça devenait franchement gênant pour Brianna, que la discussion ne cessait de ramener à des souvenirs sensuels et enfiévrés. Des souvenirs dont elle rêvait parfois, alertant Lizzie qui la réveillait, en sueur, en pensant qu'elle cauchemardait.
« Pas une seule fois, non… »
Claire hocha la tête en silence. Cela faisait beaucoup d'informations d'un seul coup, à vrai dire. Roger qui dévoilait un nouveau visage, Brianna qui s'était consolée dans les bras d'un pirate sanguinaire et était vraisemblablement tombée enceinte de lui… Elle baissa les yeux et rouvrit ses doigts pour observer son alliance. Elle avait tant pleuré sa perte, prié pour la retrouver et voilà qu'elle la tenait de nouveau entre ses doigts, ramenée par un véritable coup du sort. Comment elle allait expliquer cela à Jaime, elle se le demandait… Il faudrait bien tout lui dire, d'une manière ou d'une autre. Ou bien seulement une partie de la vérité mais ce serait à Brianna de décider.
« Je peux m'en occuper, si c'est ce que tu veux… », reprit-elle doucement. « La décision t'appartient, bien sûr, mais sache que j'ai le matériel nécessaire et… enfin, c'est toujours une option… »
Brianna opina du chef et serra ses bras contre son ventre. « Je ne sais pas vraiment… J'y pense depuis maintenant près de trois semaines et je n'ai toujours pas réussi à me décider. »
« Il ne te reste plus beaucoup de temps… », insista Claire en serrant sa main dans la sienne.
« Je sais… » Brianna prit une longue inspiration et leva un regard apeuré dans sa direction. « Est-ce que… ce serait dangereux ? »
Claire hocha la tête avec une expression douloureuse. « Même en prenant toutes mes précautions, il y a toujours un risque, ici… L'autre solution serait de rentrer… à Boston. » Sous-entendu en 1969. Là où elle n'aurait plus ni père, ni mère, ni cousin, ni qui que ce soit d'autre. Plutôt se jeter dans l'océan avec des palmes en béton.
« Non, je ne veux pas partir. Pas si vite… J'ai à peine eu le temps de connaître Jaime… », gémit Brianna, des sanglots dans la voix.
« Quoi que tu décides, je te soutiendrai. » Mère et fille échangèrent un sourire. « Mais ce n'est pas une époque facile… pour une femme non mariée, surtout avec un enfant », acheva Claire, pensive.
« Techniquement, je suis presque mariée mais mon époux a préféré partir en mettant un océan et deux siècles entre nous parce qu'il ne supportait même plus le son de ma voix… » Le ton de Brianna était cassant, amer et Claire pinça les lèvres. « Quant à l'autre… malheureusement, je ne pense pas qu'il soit du genre à se marier… »
« Malheureusement ? », répéta sa mère avec un hoquet de surprise. Elle ne voyait pas vraiment ce qu'il y avait de malheureux à ne pas épouser un homme comme Stephen Bonnet. Ou alors elles ne parlaient définitivement pas du même.
Brianna gratta nerveusement l'un de ses ongles avec ses doigts. « Je ne sais pas si c'était le whisky, mais j'avais l'impression de pouvoir tout lui dire. Il écoutait mes idioties avec Roger avec attention, comme si ça l'intéressait réellement. Il a su me remonter le moral quand le monde entier s'effondrait autour de moi. Il y a eu quelque chose… entre nous. Une sorte de connexion. Je pensais qu'il l'avait sentie aussi. J'ai été bête. Tout ce qu'il voulait, c'était humilier Roger. »
« Je n'ai rencontré Bonnet que deux fois… », commença sa mère avec une expression pensive. « Je pense que s'il n'avait pas ressenti quelque chose de particulier vis-à-vis de toi, il ne t'aurait même pas adressé un regard. Il n'est pas du genre à s'attarder sur les gens ou les choses qui ne l'intriguent pas. Je pense que c'est pour ça qu'il nous a attaqués, Jaime et moi, alors que nous lui avions sauvé la vie quelques jours plus tôt. Quelque chose lui a plu chez nous. Ni plus ni moins. »
« Tu veux dire qu'il fait du mal aux gens… qui sont gentils avec lui ? », décrypta Brianna. « Il aurait définitivement besoin d'un bon psy… »
Claire éclata de rire et opina du chef. « Oui, sûrement. »
« Au moins, je pouvais être moi-même avec lui… », ajouta Brianna, la mine sombre et sa mère lui jeta un regard surpris.
« Tu n'es pas toi-même avec Roger ? » Ce n'était pas l'impression qu'elle avait eue les rares fois où elle les avait vus ensemble avant de repasser par les pierres.
« Plus depuis le festival écossais… Après ça, j'avais sans arrêt peur de dire ou de faire quelque chose qui le vexerait ou qui me ferait passer pour une dévergondée. » Brianna essuya une larme sur sa joue. « J'ai essayé, maman. De toutes mes forces. Je ne suis juste pas assez bien pour lui. Et je lui ai prouvé. »
Claire saisit brusquement sa fille par les épaules et la secoua, comme pour la réveiller. « Ne redis jamais que tu n'es pas assez bien pour un homme », gronda-t-elle avec une pointe de colère. « Surtout si les critères de cet homme sont purement et simplement surréalistes. »
Brianna se contenta d'un « Hmm… » peu convaincu, ce qui accentua la colère de Claire. « S'il veut une fichue sainte, il y en a en statue plein les églises… », ajouta-t-elle avec véhémence.
Cela eut pour effet de redonner un faible sourire à Brianna, qui posa la tête sur l'épaule de sa mère. « Je suis contente de vous avoir trouvés… », murmura-t-elle après un long silence.
Claire sentit sa colère retomber aussitôt et se blottit à son tour contre sa fille. « Moi aussi, Bree, moi aussi… »
~o~
Le soir venu, Claire attendait Jaime près du feu tandis que Brianna et Lizzie s'étaient retranchées dans la petite cabane qui leur servait de chambre. Claire avait insisté pour tout expliquer à Jaime seule à seul, appréhendant sa réaction. En tant que femme du vingtième siècle, elle ne jugeait absolument pas Brianna pour s'être jetée dans les bras d'un bel inconnu après une violente dispute, mais elle savait que ce ne serait pas le cas de Jaime. Brianna n'avait pas besoin qu'un autre homme lui reproche ses décisions et décide ce qu'elle devait ou non faire de son corps.
Jaime s'était assis pour lire, ses petites lunettes rondes renvoyant un éclat doré dans la lumière des flammes. Claire prit son courage à deux mains et vint s'asseoir près de lui.
« Jaime… il faut qu'on parle… de Brianna. »
Le regard de son mari s'était aussitôt empreint d'une tristesse infinie et il s'était penché en avant d'un air abattu. « Elle veut repartir… », lâcha-t-il comme si c'était une évidence.
Claire pinça les lèvres. C'était plutôt le contraire, à vrai dire. Et en choisissant de rester auprès de son père, Brianna s'engageait sur une voie compliquée. « Ce n'est pas ça… » L'Anglaise tripota nerveusement un pan de sa robe de ses doigts fins. « Jaime, tu dois me promettre de ne pas te mettre en colère. »
Il fronça les sourcils et lui fit signe de continuer.
« Après sa dispute avec Roger, Brianna… a rencontré un homme à Wilmington. C'était le capitaine du bateau sur lequel a voyagé Roger. Il l'a vue en larmes et a pris soin d'elle, ils ont beaucoup parlé… »
« Au moins en voilà un qui n'abandonne pas les jeunes filles à leur triste sort… », grommela Jaime, qui n'avait toujours pas digéré ce qui lui avait raconté Brianna peu après leur rencontre.
Claire serra les dents. Attends un peu avant de te réjouir, mon amour, pensa-t-elle avant d'ajouter cette fois à haute voix : « Brianna était vulnérable et en colère contre Roger, elle s'est laissée séduire… » Elle vit Jaime ôter ses lunettes d'un air courroucé. « Ils ont passé la nuit ensemble. »
Un silence pesant s'installa dans le chalet, à peine brisé par le crépitement du feu dans l'âtre. Après ce qui lui sembla être une éternité, la voix sourde de colère de Jaime s'éleva de nouveau. « Tu es en train de me dire… que ma fille a cédé aux avances d'un inconnu, peu après s'être fiancée avec un autre ? »
« Jaime… »
« Peut-être bien que ce Roger avait raison finalement, cette petite n'a-
« Jaime, si tu finis cette phrase comme je crois que tu veux la finir, tu peux prendre tes affaires tout de suite et partir te chercher une chambre à Wilmington… »
Jaime referma aussitôt la bouche, surpris par le ton employé par Claire et qu'elle ne réservait généralement qu'aux gens qu'elle voulait intimider. Sa femme lui adressait un regard sévère et à la fois inquiet. « En 1969, les jeunes filles sont libres de disposer de leur corps comme elles le souhaitent et ce qu'a fait Brianna n'a absolument rien de répréhensible. Et en aucun cas tu n'es autorisé à la juger. Me suis-je bien faite entendre ? »
Jaime ne répondit pas et elle en fut soulagée. Car la meilleure partie de l'histoire n'était pas encore arrivée. « Il y a autre chose. Deux autres choses, plus exactement. »
« Par le Christ, Sassenach, tu ne vas tout de même pas me dire en plus qu'elle est enceinte ? », gronda Jaime en serrant de ses mains les accoudoirs de son fauteuil. L'expression de son épouse suffit à lui donner la réponse qu'il redoutait. Il marmonna un juron en écossais qu'heureusement pour lui elle ne comprit pas. « Tu as dit deux autres choses, quelle est la deuxième ? »
Claire baissa la tête et Jaime vit qu'elle tenait quelque chose dans la paume de sa main. « Promets-moi d'abord de rester calme. »
« Je dois t'avouer que cela devient de plus en plus difficile de tenir cette promesse. Que peut-il y avoir de pire que ce que tu m'as déjà dit, de toute façon ? »
L'expression de Claire lui indiqua qu'il y avait malheureusement bien pire. « Garde à l'esprit qu'elle ne savait pas qui il était et qu'il ne lui a fait aucun mal… en tous cas, beaucoup moins que Roger… »
« Sassenach… », gronda Jaime qui perdait patience. « Qui était cet homme ? »
Pour toute réponse, Claire avança sa main au-dessus de celle de Jaime et y laissa tomber son ancienne alliance. Les yeux de Jaime fixaient la bague avec une lueur meurtrière. Claire le vit se mettre à trembler de rage, dans un silence absolument assourdissant. Elle-même sentit son dos commencer à frémir de manière incontrôlable. Lorsqu'il se leva d'un bond de son fauteuil, le poing serré sur l'anneau, tous ses sens se mirent en alerte et elle lui saisit aussitôt le bras. « Qu'est-ce que tu fais ? »
« Je dois parler à Brianna », répondit Jaime dans un feulement.
« Pas dans cet état, certainement pas ! », le prévint Claire en tirant plus fort mais il était bien plus puissant qu'elle et il se dégagea sans aucune peine. Il avait déjà une main sur la poignée de la porte lorsqu'un hurlement déchirant s'échappa de la gorge de sa femme. « Jaime, pour l'amour du Ciel ! »
« Je devrais donc te laisser me raconter qu'un criminel de la pire espèce a déshonoré ma fille sans avoir mon mot à dire ? », aboya-t-il, fou de rage.
« Brianna n'est pas déshonorée ! » Claire criait aussi à présent et elle réalisa avec un frisson que cela faisait très longtemps qu'ils n'avaient pas eu une telle dispute. « Pour elle, Bonnet n'a été qu'une oreille attentive et une épaule sur laquelle pleurer ! »
Jaime éclata d'un rire sardonique. « Oh oui, il a dû sacrément être attentif pour la mettre dans son lit ! »
« Brianna en avait envie également, alors que comptes-tu faire ? La punir elle aussi ? », s'égosilla Claire en levant les bras, exaspérée.
« C'est effectivement une excellente idée, Sassenach ! »
« Jaime, si tu passes cette porte, je t'assure que ce n'est pas seulement ta place dans ce lit que tu perdras. » Elle s'approcha lentement de lui, essayant de l'apaiser et de reprendre son propre calme par la même occasion. « Brianna ne le supportera pas si toi aussi tu lui fais une scène. Mais si tu préfères la voir partir et regagner son époque, seule, désemparée et enceinte, alors vas-y ne te prive pas… mais sache que je ne te le pardonnerai jamais. »
Les mots firent l'effet d'une douche froide et Jaime jeta un regard craintif en direction de Claire. La seule idée de la perdre à nouveau, elle et sa petite fille… Il passa une main sur son visage et appuya son dos contre la porte en bois. « Je vais tuer ce chien de Stephen Bonnet. »
« Tu ne feras rien du tout », asséna Claire en croisant les bras. « La seule chose que l'on te demande, c'est d'être là pour ta fille. »
Jaime continuait de fixer le sol d'un air sombre. Il regretta soudain d'avoir manqué les vingt premières années de la vie de Brianna. Vingt années où il aurait pu la voir grandir, innocente et pure, la choyer, lui enseigner des valeurs saines. Cela faisait deux mois à peine qu'il avait sa fille à la maison et elle n'était déjà plus son bébé, mais une future maman convoitée par d'autres hommes. Tout cela était beaucoup trop rapide à son goût. Une autre réalité le frappa de plein fouet.
« Elle ne pourra pas rester seule, Sassenach, tu en es consciente ? Il nous faudra trouver une solution… », marmonna-t-il dans sa barbe.
Claire baissa la tête. Evidemment qu'elle y avait pensé. Les mères célibataires n'étaient pas exactement en odeur de sainteté dans l'Amérique du dix-huitième siècle. « Je n'ose même pas envisager de lui proposer d'aller retrouver Roger, étant données les horribles choses qu'il lui a dites… »
« Peut-être devrions-nous retourner chez tante Jocasta… Elle a des relations, dans la haute bourgeoisie. » Jaime se décolla du panneau de bois et fit quelques pas dans la pièce pour détendre ses muscles crispés par la colère.
L'idée de retourner dans cette plantation esclavagiste n'enchantait pas du tout Claire, mais Jaime marquait un point. De plus, Jocasta vivait dans une propriété magnifique, saine et pas au milieu des bois regorgeant de dangers. Brianna y serait confortablement installée et en sécurité. « Nous lui en parlerons demain… », murmura Claire en venant se blottir contre Jaime. Celui-ci posa son menton dans les cheveux de jais de sa femme et ferma les yeux. Le visage souriant et espiègle de Bonnet s'imprima sur ses paupières closes et il les rouvrit aussitôt. Pas étonnant que Brianna soit tombée dans ses bras s'il s'était montré aussi charmant que lorsqu'ils l'avaient aidé à passer les barrages de gardes. Jaime était pourtant de nature méfiante, et il s'était laissé berner comme un débutant. Alors une jeune femme de vingt ans… d'une autre époque de surcroît. Elle n'avait aucune chance. Il soupira, soulagé que sa tendre épouse l'ait encore une fois empêché de succomber à la colère. Il aurait pu dire ou faire des choses qu'il aurait amèrement regrettées par la suite. Resserrant ses bras autour de la silhouette frêle de son Anglaise, il pria cependant pour ne jamais plus croiser Stephen Bonnet de sa vie. Ou il risquerait bien de commettre l'irréparable.
~o~
Claire saisit un des sacs de nourriture qu'elle avait préparés pour le voyage de sa fille et alla le déposer dans la charrette qui les attendait devant le chalet. Elle ne rejoindrait River Run qu'un peu plus tard, deux de ses patientes étant enceintes (et plus avancées que sa fille) et un autre nécessitant des soins quasi-quotidiens. Brianna achevait de préparer ses propres affaires avec Lizzie, le cœur lourd. Elle avait bien compris qu'il serait plus sage et plus confortable dans son état de séjourner chez sa grand-tante, mais l'idée de sortir du cocon rassurant de ses parents pour rencontrer de nouveaux membres de la famille ne la mettait pas vraiment en joie. Elle sentait aussi que le confort n'était pas la seule raison à ce transfert, mais son père ne lui avait rien dit de plus.
Le parrain de celui-ci, Murtagh Fitzgibbons, était venu spécialement de Wilmington pour l'accompagner jusqu'à River Run. Jaime avait été appelé par Tryon, le gouverneur de Caroline du Nord, afin de l'aider dans sa traque des Régulateurs. Et depuis l'échec de son infiltration au sein du groupe de rebelles, deux mois et demi plus tôt, il était quelque peu sur les dents.
Jaime avait également jugé utile d'éloigner Murtagh, chef des Régulateurs, de Wilmington quelque temps, sa tête étant placardée sur bon nombre d'affiches dans la ville. Alors qu'il finissait d'atteler les chevaux, Jaime s'assura qu'aucune oreille indiscrète ne traînait dans les environs et fit signe à Murtagh de le suivre. Son parrain fit quelque pas avec lui et fronça les sourcils.
« Une fois que tu auras déposé Brianna chez Jocasta… » murmura Jaime avec un regard sombre. « J'aimerais que tu trouves Stephen Bonnet et que tu me le rapportes. En toute discrétion, évidemment. »
Murtagh hocha la tête. « Quand seras-tu de retour ? »
« Je ne sais pas vraiment… Une fois que Tryon ne sera plus sur mon dos, j'essaierai de me renseigner pour savoir si Roger MacKenzie est vraiment reparti… chez lui. » Il acheva sa phrase avec un regard entendu et Murtagh comprit ce qu'il voulait dire par là. Chez lui. En 1969.
« Tu veux essayer de le retrouver ? Alors qu'il a insulté ta fille ? Et l'a abandonnée ? » Murtagh esquissa un sourire et désigna du menton Brianna, qui approchait du charriot avec ses affaires. « Et si elle ne veut plus le voir ? »
« Si elle ne veut pas épouser un homme laid et deux fois plus vieux qu'elle, car c'est tout ce qu'elle pourra trouver en étant dans sa situation, elle n'aura pas le choix. MacKenzie fera un bon mari et elle lui pardonnera sa colère. Justifiée, si tu veux mon avis… », acheva Jaime à mi-voix. Que Dieu le garde si jamais Brianna ou Claire entendait sa remarque.
Murtagh esquissa un rictus mais n'ajouta rien. Il accomplirait sa mission et ramènerait Bonnet. Peut-être pouvait-il déjà faire parvenir un message à Fergus pour lui dire de rester attentif aux allées et venues du pirate. Ce gamin avait des yeux et des oreilles dans toute la ville…
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Près d'un mois et demi s'étaient écoulés depuis que Murtagh avait laissé Brianna à Jocasta. De retour à Wilmington, il s'était installé « temporairement » chez Fergus et Marsali, ne pouvant décemment pas louer une chambre en ville alors qu'il était recherché par toute la garde. Ils prendraient déjà suffisamment de risques en allant cueillir Bonnet lors de sa prochaine escale.
Ce jour était finalement arrivé et lorsque Bonnet entra à la taverne Willow Tree, comme à son habitude, Fergus, Murtagh et leur indicateur l'attendaient déjà, assis autour d'une table dans le fond de la salle. Murtagh enfonça bien profondément son chapeau sur son crâne au passage de deux gardes anglais qui traversaient la taverne.
Bonnet fit quelques pas dans la salle, avant de se faire harponner par une fille de joie avec laquelle il échangea quelques mots.
« C'est lui », fit l'un des hommes à leur table, tandis que Fergus cessait enfin de faire rouler sa pièce d'argent sur la table. Murtagh n'avait pas osé le lui dire, mais cela faisait bien dix minutes qu'il ne supportait plus le raclement incessant du métal sur le bois. Murtagh se retourna et observa l'homme qu'on lui désignait. Plutôt bel homme, du genre à attirer le regard des midinettes. Il avait un sourire enjôleur qui éclairait son visage, lequel aurait pu être qualifié de parfait s'il n'y avait pas eu cette longue cicatrice barrant sa joue gauche.
La prostituée ne sembla pas avoir beaucoup de succès, car elle fit la moue et il se détourna d'elle en la saluant pour prendre la direction des chambres. Fergus fit rouler une dernière fois sa pièce d'argent sur la table, l'homme l'attrapa au vol et s'éclipsa aussitôt avec un sourire.
« Il monte seul… », constata Murtagh et Fergus approuva d'un hochement de tête.
« J'ai un plan. » Le jeune Français sourit et ils se levèrent à leur tour.
A l'étage, Stephen Bonnet avait pris ses quartiers temporaires dans sa chambre, pressé de pouvoir enfin s'étendre sur un lit confortable, sans le roulis des vagues ni les rires bruyants de son équipage. Il n'était pas revenu à Wilmington depuis qu'il avait quitté Brianna et il se demanda si elle était encore dans les parages. Il aurait été plus que ravi de retomber sur elle. Dans tous les sens du terme…
Il sourit tout en prenant une gorgée dans la bouteille qu'il avait fait monter dans sa chambre. Un grincement du parquet dans son dos attira son attention et il se retourna, s'attendant à ce que la catin qu'il avait rembarrée un peu plus tôt n'ait pas compris ce que « non » voulait dire. Mais ce n'était pas la catin, définitivement pas.
Un homme d'une soixantaine d'années, doté d'une barbe blanche et d'un chapeau à larges bords, se tenait au milieu de la pièce, l'air menaçant. Ce qui était encore plus menaçant, était le pistolet qu'il venait d'armer et de pointer sur lui.
« Bonsoir », fit l'homme avec un sourire railleur. De son arme, il fit signe à Bonnet de poser sa bouteille et Stephen s'exécuta docilement, les sourcils levés.
Allons bon, qui c'est encore celui-là ? Stephen se retourna de nouveau vers son visiteur, désormais sans bouteille et écarta les bras pour lui montrer qu'il avait les mains vides. Il s'apprêtait à faire un autre mouvement, lorsque l'intrus se fendit d'un léger « ah ah ah… » lui intimant de ne pas bouger. Cela commençait à l'irriter sérieusement.
« Je pense que vous vous êtes trompé de chambre, monsieur… », fit Stephen avec une expression qu'il voulait patibulaire. Mais encore une fois, il était du mauvais côté de l'arme. Mieux valait ne pas fanfaronner.
« En effet. Je cherche un gentleman. Et tu n'en es pas un… »
Vif comme l'éclair, Stephen tendit les mains en direction de l'arme pour s'en saisir mais le vieillard était bien plus réactif que prévu. La crosse du pistolet s'abattit violemment sur son crâne et il s'effondra, inconscient avant même d'avoir touché le sol.
Fergus fit son entrée dans la chambre, tout sourire et se pencha sur Bonnet pour qu'ils le soulèvent à deux. Tant bien que mal, ils réussirent à transporter le corps inerte du pirate dans la taverne et à l'en faire sortir par l'arrière-boutique. La charrette de Fergus les y attendaient à quelques mètres et Murtagh ordonna au jeune homme de l'approcher pour qu'ils y chargent leur colis. Fergus s'éloigna et ne vit pas les deux hommes armés tourner à l'angle de la ruelle.
« Qu'avez-vous fait à cet homme ? », demanda l'un d'eux en accourant. Murtagh poussa un juron. Il lui fallait trouver un plan pour préserver Fergus et vite. Avant que les hommes ne soient arrivés à leur hauteur, il rejoignit le jeune Français et murmura : « Retourne à ta femme et ton fils… », avant de lui asséner un coup de poing magistral dans l'abdomen. Fergus se pliait en deux avec un « ouf » sonore lorsque les gardes apparurent et levèrent leurs fusils pour les pointer sur Murtagh. L'Ecossais s'immobilisa et repoussa Fergus avant de lever docilement les mains en l'air.
« Allez vous en », dit l'un des nouveau-venus et Fergus ne se fit pas prier.
« Vous me semblez familier », fit l'autre en dévisageant Murtagh.
« C'est étrange, je ne crois pas qu'on se soit déjà rencontrés », rétorqua celui-ci. Il pointa l'index en direction de Bonnet, avachi contre des sacs de jute. « Je pense en revanche que mon compagnon vous dira quelque chose, Stephen Bonnet. »
« Le meurtrier ? »
« Lui-même. » Murtagh tenta de faire un pas en avant mais les hommes ne semblaient pas décidés à baisser leurs armes.
« Celui qui a échappé à la potence ? », reprit le premier garde, mais l'autre lui coupa la parole.
« Je vous ai déjà vu dans un journal, Murtagh Fitzgibbons. Emmenez-le », ordonna-t-il à son collègue, tandis que Murtagh levait les yeux au ciel. Il regarda l'homme lui confisquer son pistolet à sa ceinture et le suivit en soupirant.
~o~
Blottie dans son lit, Brianna baissa le nez sur son ventre qui s'arrondissait sous les couvertures. Malgré le copieux repas que Tante Jocasta avait organisé un peu plus tôt ce soir-là, son estomac criait famine. Et pour cause, elle n'avait pas été capable de manger plus de quelques bouchées lorsqu'elle avait compris que la plupart des « amis » invités par la veuve n'étaient autres que des fils à marier quarantenaires, parfois bedonnants, qui la regardaient tous comme si elle était la septième merveille du monde. Une intense nausée l'avait saisie à la simple idée d'être forcée à épouser et à combler les désirs de l'un de ces hommes. C'est cette nausée, couplée à la pression qu'exerçait son corset sur son ventre, qui l'avait faite défaillir.
Sur la table de nuit trônait la lettre de son père que John Grey lui avait remise en privé, après sa mésaventure. Elle ne l'avait toujours pas ouverte. Quoique Jamie ait pu écrire dans cette missive, elle lui en voulait de l'avoir piégée ici, avec sa tante organisatrice de mariages sans amour. Sans considération pour ses sentiments, il l'avait livrée à une entremetteuse. Et ces hommes… Bon sang, ces hommes lui fichaient la chair de poule. Tous empressés à leur âge avancé de mettre la main sur une femme aussi jeune… Son estomac émit un énième gargouillis et elle se décida à sortir de la chaleur de son lit pour aller grignoter en cuisine. S'armant d'une chandelle, elle sortit de sa chambre et descendit à l'office pour se servir un en-cas.
Mais un bruit étrange, comme des grognements, lui parvenaient depuis un couloir voisin. A pas de loups, elle suivit la provenance des sons jusqu'à arriver dans un placard à linge de maison. Retenant son souffle, elle vit Lord Grey et l'un de ses prétendants, le Juge Alderdyce, se livrer à une occupation qui n'était certainement pas légale en cette période de l'Histoire. Elle se fichait pas mal de ce que les gens faisaient dans leur intimité, mais l'idée d'avoir été témoin d'un acte aussi intime, en plus d'être interdit et sévèrement puni par la loi de l'époque, la fit rebrousser chemin en quatrième vitesse et se recoucher en silence.
Lorsqu'elle rouvrit les yeux, ce fut au son des rideaux tirés et de la voix chantante de Phèdre, la jeune esclave qui lui avait été attribuée par Jocasta, qui lui annonçait que sa tante la conviait à boire le thé. Avant d'ajouter qu'elle devait l'habiller pour une occasion spéciale.
« Vous avez fait forte impression sur M. Forbes hier soir, il a l'intention de vous demander en mariage ! », pépia Phèdre comme si c'était une merveilleuse nouvelle.
Brianna sentit son cœur s'emballer. Elle devait trouver un moyen rapide de tuer cette demande en mariage dans l'œuf. Prétextant vouloir prendre l'air avant d'y aller, elle lui demanda de faire venir Lizzie et de faire patienter sa tante une petite heure. Lorsque Lizzie arriva avec son sempiternel sourire doux, elle lui demanda précipitamment de donner rendez-vous à Lord John sous le grand chêne et s'habilla à la va-vite. Une ébauche de plan avait germé dans sa tête et elle se détestait d'avoir à utiliser ce qu'elle avait vu durant la nuit contre le seul homme de la soirée qu'elle avait trouvé un tant soit peu agréable. Mais aux grands maux les grands remèdes.
« Vous n'avez pas trop froid ? », lui demanda Lord John lorsqu'il la rejoignit à l'endroit convenu.
« Non, et vous ? » Elle tentait de ne pas avoir l'air trop impatiente, mais sentait sa voix la trahir. Toutefois, Lord Grey ne sembla pas lui en tenir rigueur.
« L'air frais me ravit. »
Bon, assez de blabla…, pensa-t-elle en passant aussitôt au vif du sujet. « Je parlerais bien de la pluie, du beau temps, des jardins, mais je n'ai plus beaucoup de temps, je dois vous demander… » Elle s'arrêta et se tourna vers l'homme avec un regard déterminé. « Voulez-vous m'épouser ? »
Il y eut un silence gênant pendant lequel John commença par lui sourire, persuadé qu'elle plaisantait, mais après un bref regard en direction de son visage déterminé, son sourire se transforma un rictus. « Par la sainte mère de Dieu… Je doute que votre père eût cela en tête quand il m'a demandé de veiller sur vous. »
« Je sais, mais si je ne demandais pas, dans l'intérêt de mon enfant… »
John lui coupa la parole d'un long soupir. « Vous êtes bien la fille de votre père, c'est certain. »
« Ecoutez, je ne veux pas de votre argent », reprit-elle avec empressement. « Je signerai ce que vous voulez. Vous n'auriez pas à vivre avec moi non plus, bien que je doive probablement vous accompagner en Virginie, au moins pour un temps. »
Mais son interlocuteur ne semblait pas plus convaincu par sa proposition. « Jamie est la personne que je chéris le plus sur cette Terre, et j'ai de l'affection pour vous, pour une raison que j'ignore, mais je ne peux pas vous épouser. »
Brianna plissa les yeux, réticente à l'idée d'abattre sa dernière carte mais il ne lui en laissait pas le choix. « Lord John, si vous refusez mon offre, c'est avec regret que je devrai révéler ce que je vous ai vu faire hier soir avec l'un de mes supposés prétendants. »
L'expression jusqu'alors désolée de Grey se durcit et changea du tout au tout face aux menaces proférées par la jeune fille. « Quoique vous pensiez avoir vu, vous faites erreur. »
« Non, je sais ce que j'ai vu et j'écrirai des lettres, au gouverneur, au shérif… »
« Sachant la sévérité du châtiment pour ce crime, le ferez-vous ? », aboya presque son aîné en la regardant avec froideur. « Ma vie serait ruinée. »
« Alors je le dirai à Jaime. »
John Grey haussa les sourcils. « C'est présumer qu'il ne le sait pas déjà, et entre le gouverneur Tryon et les Régulateurs, il a d'autres chats à fouetter. »
Ils se mesurèrent un instant du regard et Grey commença à s'agacer de l'impertinence de cette jeune femme. Elle lui faisait penser à sa mère, qu'il jalousait plus que n'importe quelle autre personne au monde.
« Je serais presque tenté de me soumettre à votre scandaleuse proposition, ça vous apprendrait à jouer avec le feu », gronda-t-il en faisant un pas en direction de Brianna.
Elle ne se laissa toutefois pas démonter et répondit sur le même ton : « On dirait une menace. Vous voulez dire que… » Le regard glacial de Grey lui indiqua que oui, il voulait bien dire qu'il n'hésiterait pas à la faire sienne pour le seul plaisir de lui rabattre le caquet. « Quoi, les femmes aussi ? »
« J'ai été marié… »
« Ce n'était pas un mariage de convenance, alors… » Brianna sentit sa voix trembler et comprit qu'elle avait misé sur le mauvais cheval en supposant que Lord Grey était uniquement attiré par les hommes.
« Je vous assure que je suis parfaitement capable de remplir mes devoirs conjugaux. »
Il avait prononcé cette dernière phrase avec tant de hargne qu'elle se sentit de nouveau piégée. Quoi qu'elle fasse, il y aurait toujours un nouvel homme, de nouvelles obligations à assumer, de nouvelles mains qui voudraient la posséder. Son expression déterminée laissa la place au désespoir et ses épaules s'affaissèrent. Elle ne voulait plus d'un nouvel homme dans sa vie, elle avait déjà eu suffisamment à faire avec les deux précédents. Lentement, elle se détourna et fit quelques pas pour s'éloigner de lui.
« Je suis désolé, Brianna, je ne peux pas vous épouser. »
Elle ferma les yeux et soupira. « Non, c'est moi qui suis désolée, je dois avoir l'air d'une folle. Et je n'aurais rien dit à personne à votre propos », acheva-t-elle avec un sourire rassurant.
« Ayez confiance en votre famille… Votre père m'a avoué qu'il souhaitait partir à la recherche de votre fiancé dès qu'il serait libéré de ses obligations, un certain Roger ? »
Le cœur de Brianna fit un bond dans sa poitrine. Peut-être aurait-elle dû lire cette lettre, finalement. Mais avait-elle réellement envie de retomber dans les bras d'un homme qui la considérait comme une putain ? Et le lui avait surtout craché au visage ?
« Il ne m'en a pas informée… », murmura-t-elle avec un froncement de sourcils. « Peut-être parce qu'il sait que je n'aurais pas été d'accord. »
« N'y a-t-il aucune chance de pardon entre vous ? », s'enquit Lord Grey avec un sourire encourageant.
Tout ce chemin pour une vulgaire putain… La voix de Roger résonnait encore dans sa tête et elle ferma brièvement les paupières. « Je ne sais pas… tout a été si violent… » Une larme roula sur sa joue et Lord Grey prit les mains de Brianna dans les siennes.
« Il y a autre chose, n'est-ce pas ? »
« Même s'il retrouve Roger… Il ne voudra probablement pas… Il pourrait ne pas être le père de l'enfant. » Elle baissa la tête, honteuse. « C'est même presque certain. »
Comme il ne disait rien, elle choisit d'être honnête avec lui. Après tout, elle connaissait son secret et sa petite histoire d'un soir n'était rien en comparaison. Il ne la jugerait pas. « Après que Roger m'ait abandonnée, j'ai noyé mon chagrin dans les bras du capitaine de son navire. Un certain Stephen Bonnet. Nous avons fait l'amour à plusieurs reprises et contrairement à Roger, nous n'avons pris aucune précaution… »
Elle vit Lord Grey prendre une longue inspiration et hausser brièvement les sourcils. Mais elle ne voulait pas entendre quoi que ce soit de sa part. « Et maintenant, M. Forbes veut demander ma main. » Elle secoua la tête. « J'ai donné mon cœur et mon corps à deux hommes dans ma vie et cela s'est terminé en drame à chaque fois. Je ne pourrai pas supporter de laisser un troisième homme me toucher. A fortiori lorsque l'homme en question a deux fois mon âge, que je ne l'aime pas et qu'il me regarde comme un morceau de viande. » Son ton était monté, trahissant son appréhension. « J'en mourrais. »
Elle se leva brusquement, ne pouvant plus supporter l'idée que l'homme à qui elle s'était confiée reste les bras croisés sans l'aider. « Ma tante m'attend. »
Et sans un mot de plus, elle regagna la propriété, le cœur lourd. Lorsqu'elle arriva dans le salon, Jocasta et le dégoûtant M. Forbes l'y attendaient déjà.
« Bonjour, ma tante. »
Jocasta se tourna de trois-quarts et sourit. « M. Forbes voudrait s'entretenir avec vous de quelque chose. »
L'interpellé s'avança vers elle, le torse bombé, bien perché sur ses talonnettes et un sourire qu'il voulait distingué sur les lèvres. Celles de Brianna se mirent à trembler. Je vais vomir…
« Merci de m'avoir attendu, ma chère ! », fit la voix de John dans son dos. Elle lui jeta un regard confus. « Leur avez-vous annoncé la bonne nouvelle ? »
Ils échangèrent un regard appuyé et Brianna sentit toute la tension des dernières minutes s'envoler. « Non. »
« J'ai demandé la main de Miss Fraser », dit-il sans détourner son regard des yeux bleus de Brianna. Quand enfin il reporta son attention sur le reste de l'audience, la jeune femme ne réalisait toujours pas qu'elle venait d'être sauvée par le gong. « Et elle a accepté. »
« Quelle joie », commenta Jocasta, tandis que la mine déconfite de Forbes exprimait plutôt une profonde déception.
Brianna vécut ensuite le départ de Forbes, les félicitations de sa tante et la conversation qui s'ensuivit comme si elle était enveloppée dans du coton. Elle n'était pas passée loin du troisième drame. Lorsqu'il fut l'heure pour John de prendre congé, elle l'accompagna hors de la maison pour le remercier. Il lui sourit d'un air complice puis fronça les sourcils.
« Puisque votre père se renseigne de son côté sur le devenir de votre fiancé… me permettez-vous de faire de même avec votre capitaine ? » Il marqua une pause devant son expression pensive. « Si vous êtes évidemment ouverte à la possibilité de lui faire assumer ses responsabilités. Dans l'éventualité où votre père faillirait dans ses recherches. »
Epouser Stephen à la place de Roger ? L'idée n'était pas totalement saugrenue, étant donné qu'il y avait de grandes chances pour qu'il soit le père de son enfant. Bien que la matinée suivant leur folle nuit ait été difficile à digérer, les autres moments qu'ils avaient passé ensemble étaient plutôt très plaisants. Comme le disait John, il lui faudrait assumer ses ébats si leurs chemins venaient à se recroiser. Et à côté de Forbes, Stephen Bonnet faisait presque figure de bon parti. Dieu que ce vieux bourgeois la dégoûtait…
« C'est un marin, vous aurez peu de chances de le trouver s'il décide de réellement disparaître… », murmura-t-elle. « Mais oui, je vous y autorise. »
John hocha la tête et pressa doucement sa main dans les siennes. Quelques instants plus tard, il disparaissait sur son cheval, sans savoir qu'il laissait derrière lui une jeune femme tiraillée entre deux destins possibles. Roger ou Stephen ? Chacun était l'antithèse de l'autre, on ne pouvait faire plus différent, de même que l'eau et le feu. Roger avait fait battre son cœur d'adolescente, puis de jeune adulte, mais elle avait réalisé ces derniers mois que cette attirance, cette idolâtrie même, était presque la même que lorsqu'elle avait eu sa période Elvis à l'adolescence. Le King pouvait faire battre son cœur à en crever dès qu'elle croisait son regard à la télévision, en concert (où le pauvre Frank était forcé de la chaperonner, à son grand désarroi), ou sur les posters dans sa chambre. Mais cette attirance était chaste et superficielle, basée sur l'idée qu'elle s'était faite de la personnalité du chanteur. Tout comme elle était tombée amoureuse de Roger à distance, séparée de lui par un océan, en se basant sur l'idée qu'elle se faisait de son caractère affable et dévoué.
Stephen en revanche, avait éveillé un désir différent. Plus charnel, plus mature, plus animal. Elle désirait Roger avec sa tête, mais Bonnet avait réveillé un véritable brasier dans son ventre. Sa raison avait beau lui hurler que Roger était un homme plus fréquentable, plus honnête, le reste de son corps brûlait d'envie d'être à nouveau touché comme Stephen l'avait fait. Sans jugement ni exigences particulières.
Son subconscient aussi avait fait son choix. Les cauchemars dans lesquels apparaissait Roger n'étaient que des redites de toutes les fois où il l'avait rejetée, insultée, humiliée. En revanche, les rêves dont Stephen était le héros avaient une nature beaucoup plus érotique. Elle sentit le rouge monter à ses joues et se demanda ce que penseraient ses parents s'ils savaient ce qu'elle avait en tête. Jaime ferait certainement une attaque… Mieux valait pour lui qu'il ne sache pas ce que Lord John comptait faire. Les chances de remettre la main sur Bonnet un jour étaient de toute façon aussi minces qu'une feuille de papier. Du moins le croyait-elle…
