Once More With Feeling
Merci à Ecathe38, Wizzette et aux anonymes, pour leurs reviews ! Et toujours à Plumette pour son soutien indéfectible. Je réponds aux reviews anonymes ci-dessous :
Anonyme 14 avril : Merci beaucoup pour ta review et pour tes compliments ! J'espère que ce nouveau chapitre te plaira lui aussi !
English anon, april 15th : Thank you so much for your comment ! It is great to have some non-French speakers reading this story ! Hope you'll enjoy this new chapter too !
Chapitre 3 :
Contrairement à ce que Brianna avait imaginé, il ne fallut pas longtemps à Lord John pour localiser Stephen Bonnet. Et pour cause, ce-dernier s'était fait cueillir par la garde, inconscient et déjà ligoté, en même temps que le chef des Régulateurs lui-même. Autant dire que tout le monde ne parlait plus que de ça à Wilmington.
La nouvelle était parvenue à Brianna lorsque Lord John était revenu à River Run, deux jours à peine après l'arrivée de Claire. Ayant achevé tous les soins de ses patients en cours, elle avait décidé qu'il était désormais temps de rejoindre sa fille. Elle en était déjà quasiment à la moitié de sa grossesse et Claire en avait assez de manquer les étapes importantes de la vie de Brianna. Quant à Lord Grey, Claire eut la sensation que sa fille avait fait une très forte impression à l'ami de Jamie, sans pour autant savoir de quelle manière ni pourquoi.
« J'ai les informations que vous m'avez demandé », lui annonça Lord John en esquissant un rictus gêné. Derrière eux, Claire les observait avec attention, ne sachant absolument pas de quoi il était question. « Bonnet était recherché pour contrebande et piraterie, entre autres méfaits… Il a été arrêté et jeté en prison, en attendant d'être condamné à mort pour ses crimes. »
Brianna ouvrit la bouche mais aucun son n'en sortit, elle sentait de nouveau une nausée la submerger et elle manquait cruellement d'air. Avec Roger dans un autre espace-temps et un harem de prétendants hideux à ses basques, elle ne pouvait pas se permettre de laisser sa dernière option mourir sur la potence. De plus, elle était une farouche opposante à la peine de mort et avait de nombreuses fois manifesté à Boston pour son abolition.
« Qu'est-ce que c'est que ces histoires ? », fit Claire, paniquée en comprenant qu'elle avait demandé à John de chercher Bonnet pour elle. « Tu ne vas tout de même pas… »
« Murtagh Fitzgibbons s'est également fait arrêter alors qu'il venait d'attaquer M. Bonnet et l'avait ligoté… », intervint John pour éviter à Brianna une remontrance. L'effet fut immédiat et Claire écarquilla les yeux d'horreur en apprenant l'arrestation de leur ami.
« Pourquoi Murtagh aurait-il… ? », marmonna Brianna avant de comprendre. « Jamie… » Elle tourna un regard courroucé en direction de sa mère. « Tu étais au courant ? »
« Que Murtagh prendrait le risque stupide de se faire arrêter en traquant un pirate dans les rues de Wilmington ? Certainement pas, non… », aboya Claire en se passant une main sur le visage.
Brianna arbora son expression la plus triste possible et se tourna vers John. « N'y a-t-il rien que vous puissiez faire, Lord Grey ? Vous avez de l'influence… Peut-être pourriez-vous passer un marché pour leur libération ? »
Lord Grey dévisagea un instant Brianna et comprit en sentant son cœur fondre qu'il ne pourrait décidément rien refuser à la fille de Jamie Fraser. « Êtes-vous vraiment sûre de vouloir de cet homme dans votre vie, Brianna ? Ce n'est pas exactement… un être fréquentable. »
Le regard inquisiteur de sa mère, à travers ses doigts plaqués sur la moitié de son visage, s'était de nouveau tourné vers elle et attendait sa réponse avec appréhension. « Je veux au moins essayer. Il le faut. »
John hocha imperceptiblement la tête. « Je vais voir ce que je peux faire. » Saluant poliment les deux femmes, il remonta sur son cheval, laissant Claire et Brianna dans un silence inconfortable.
« Tu as des nouvelles de Jamie ? », demanda Brianna à mi-voix.
« Non… » Claire mis les mains sur ses hanches, ses sourcils étaient froncés et son regard perdu dans le vague. « Mais je suis sûre qu'il va bien, sans quoi le gouverneur m'aurait prévenue… »
« Il n'est peut-être plus avec le gouverneur… » Comme les yeux de Claire s'écarquillaient de nouveau, Brianna s'empressa d'ajouter. « C'est John qui m'a dit qu'il voulait s'assurer que Roger était bien rentré en Ecosse et pas en train d'errer quelque part à ma recherche… »
« Mais enfin… » Claire poussa un exclamation exaspérée. « Pourquoi suis-je toujours la dernière au courant quand mon mari ou ma fille décident de se lancer dans des aventures pareilles ? »
« Peut-être parce que tu essaierais de nous en dissuader ? », hasarda Brianna avant de refermer la bouche illico devant l'expression mauvaise de sa génitrice. « Si ça peut te consoler, Jamie ne m'a pas dit non plus qu'il voulait tenter de trouver Roger. Je lui aurais certainement dit de ne pas s'en donner la peine… »
« En revanche, faire libérer un criminel de prison ne te pose aucun problème ? »
Brianna haussa les sourcils. « Maman, tu as toi-même fait libérer Jamie de prison, si je ne me trompe pas… »
« C'était totalement différent ! »
Brianna roula des yeux, comme si elle en doutait fortement. « De toute façon, ce n'est pas encore fait. Le gouverneur n'acceptera peut-être pas sa mise en liberté, alors… » Elle soupira et jeta un bref regard en direction du porche de la propriété, afin de s'assurer qu'aucune oreille indiscrète ne traînait par là. « J'ai été obligée de faire croire à tante Jocasta que Lord Grey et moi allions-nous marier, pour ne pas qu'elle me force à épouser un de ses vieux amis. Et quand je dis vieux, je ne parle pas de l'ancienneté de leur amitié, mais bien des amis eux-mêmes », acheva-t-elle avec une grimace.
« Tu es fiancée à… ? » Claire prit une longue et profonde inspiration pour se calmer. « Non, tout compte fait, je ne veux même pas savoir ce que vous avez manigancé. C'est beaucoup trop perturbant. »
« Parce que Lord John est amoureux de papa ? »
L'Anglaise dévisagea sa fille avec une surprise non dissimulée. Brianna sourit : « John et toi avez plus de points communs que vous n'aimeriez tous les deux l'admettre… »
L'expression de Claire s'adoucit et elle considéra un instant sa fille si perspicace avec tendresse. « Bri… je ne veux pas avoir l'air d'insister mais… es-tu sûre que c'est une bonne idée de faire libérer Stephen Bonnet ? »
Brianna avait beaucoup réfléchi à cette question ces dernières semaines et elle en était venue à une seule conclusion raisonnable : « Il y aura des conditions. Et s'il ne les accepte pas, eh bien… nous aviserons. »
« Jamie ne l'acceptera jamais dans notre famille, tu en es consciente ? »
« Si tes parents avaient pu rencontrer Jamie à l'époque… ils auraient approuvé votre mariage, tu penses ? », rétorqua Brianna en levant son menton comme pour la défier. Claire dut avouer qu'elle marquait un point.
« Non, probablement pas. »
Il y eut un silence pendant lequel Brianna se replongea dans d'heureux souvenirs et un sourire se profila sur ses lèvres. « Papa m'aurait soutenue, je crois… », murmura-t-elle avec une pointe de tristesse et sa mère comprit aussitôt qu'elle ne parlait plus de son père biologique mais de Frank. « Tu te rappelles quand on passait des heures à faire nos banderoles pour aller manifester devant la prison ? Papa n'aurait pas voulu que je reste sans rien faire alors que j'ai l'opportunité de proposer une nouvelle vie à Stephen. »
« Mais tu es sûre de ne pas vouloir attendre qu'on en sache plus sur la situation de Roger ? », insista Claire avec douceur.
« Maman, je n'ai plus ni le temps ni l'envie de me préoccuper des états d'âme de Roger. » Elle avait dit cela avec un agacement palpable, tout en désignant son ventre rond. « Il a eu plusieurs chances et il les a gâchées à chaque fois. J'ai mis du temps à le comprendre et à l'accepter mais il ne mérite plus que je l'attende en pleurnichant dans mon coin. » Brianna se rapprocha un peu plus de sa mère, la lèvre inférieure tremblante. « Tu n'imagines pas ce que ça a été d'être ici sans toi… J'ai évité de justesse un mariage avec un homme de votre âge, simplement parce que Lord Grey est venu à mon secours. Je n'ose même pas imaginer ce qu'il se passerait si Jocasta venait à apprendre ce que nous avons comploté dans son dos… »
Claire haussa un sourcil éloquent. Jocasta était une femme inflexible sur certaines traditions, elle-même en avait fait les frais lors de leur première visite. « Que comptes-tu faire, alors ? Pour Bonnet ? »
Brianna pinça les lèvres et sourit. « J'ai un plan. »
~o~
La cellule commune était un véritable cloaque où régnait une puanteur infâme, résultat d'un savant mélange de sueur, d'excréments, de paille moisie et d'humidité. Tous les prisonniers du moment y étaient réunis et pour avoir croupi en ces lieux plusieurs fois au cours de son existence, Stephen devait avouer que pour une fois, ils ne se marchaient pas dessus. Il pouvait même étendre les jambes devant lui, ce qui était un sacré luxe. Il venait de se réveiller d'une petite sieste lorsqu'il croisa le regard noir du vieux barbu qui était responsable de leur malheur. Murtagh Fitzgibbons, l'appelait-on, chef présumé des Régulateurs de Caroline du Nord, dardait sur lui deux prunelles aussi sombres que cette cellule. Stephen n'en était pas franchement impressionné, mais il n'avait pas pour habitude d'être attaqué sans savoir pourquoi. De plus, les Régulateurs étaient eux aussi des hors-la-loi, ils étaient donc plutôt du même côté que lui. Mais depuis leur incarcération, l'homme s'était contenté de le fusiller bêtement du regard sans lui adresser un mot et Stephen refusant d'être le premier à lui adresser la parole, ils s'étaient donc tous deux contentés de se regarder de travers du matin au soir. Qu'est-ce qu'on s'amuse…
Un bruit de bottes le sortit de ses pensées et il tourna la tête en direction des grilles, pour voir un soldat approcher. « Bonnet ! », aboya le garde. « Debout. »
« S'il vous plaît ? », tenta le pirate avec une moue offensée.
Mais l'autre se contenta d'un « Dépêche… » en plissant les paupières. Stephen se leva avec un soupir théâtral et avant de se diriger vers la porte, adressa un petit salut de la main à Murtagh, dont le regard s'assombrit encore plus si c'était possible. « On part en balade ? », ironisa-t-il tandis que le garde l'entraînait dans le couloir jusqu'à une autre cellule, vide, tout au fond de la prison.
« Tu as de la visite… »
Et sans autre forme de procès, il referma la grille derrière lui avant de s'éloigner d'un pas rapide. Stephen observa avec curiosité sa nouvelle demeure. Un soupirail diffusait une pâle lueur au ras du plafond, des crochets auxquels étaient fixés des fers pendaient le long du mur. Au vu de la couche de crasse qui recouvrait les menottes, il fut heureux de ne pas y être attaché. Qui devait-il s'attendre à voir débarquer ici ? Un homme furieux d'avoir été volé ? Un marchand arnaqué ? Un bourgeois curieux de voir à quoi ressemblait le célèbre Stephen Bonnet ? Bon, il s'avançait peut-être un peu trop sur la dernière hypothèse.
En tous cas, il avait à peu près tout imaginé sauf ça. Lorsque des pas retentirent de nouveau dans le couloir, il sut tout de suite à leur rythme, à leur légèreté, que c'était une femme. Il posa son front contre un barreau de sa geôle et plissa les yeux pour fouiller la pénombre. Une silhouette vêtue d'une longue robe bouffante et d'une lourde cape en velours sombre approchait. Il décelait dans la démarche une certaine hésitation, comme une appréhension, ce qui l'intrigua encore plus. Ce ne fut que lorsque le visage de son invitée rencontra le rai de lumière en provenance du soupirail, qu'il la reconnut enfin.
« Brianna Fraser… » Dire qu'il était surpris était un euphémisme. Un sourire charmeur s'invita aussitôt sur ses lèvres, tandis qu'il l'analysait de la tête au pied. Une coiffure sophistiquée, des bijoux de valeur à ses oreilles et autour de son cou, elle avait certainement grimpé d'un échelon depuis la dernière fois qu'ils s'étaient vus. « Que me vaut l'honneur d'une si agréable visite ? » Il fit un geste pour désigner la cellule autour de lui, avec une expression désolée. « Je suis désolé de ne pas pouvoir vous offrir quelque chose à boire… Cette petite pension de famille a une politique très stricte en ce qui concerne l'alcool. »
Brianna se mordit l'intérieur des joues pour ne pas sourire. A peine vingt secondes qu'elle était en sa présence, et elle se sentait déjà réceptive à ses plaisanteries badines. Mais elle ne devait rien laisser paraître. Elle se tourna vers le garde qui l'avait accompagnée et lui demanda gentiment de bien vouloir ouvrir la porte.
« Vous êtes sûre ? »
Elle opina du chef et l'homme s'exécuta avant de s'éloigner. Brianna entra lentement dans la cellule, non sans jeter un regard dégoûté à la crasse qui suintait tout autour d'elle. Quel horrible endroit pour passer ses derniers instants…, pensa-t-elle avec un frisson. Elle reporta son attention sur Bonnet, qui l'observait avec curiosité.
« Comment allez-vous ? », demanda-t-elle simplement, sans chaleur aucune.
« Très bien, et vous ? » Il avait rétorqué sur le même ton, entrant dans son jeu avant même qu'elle n'en ait énoncé les règles.
« J'ai connu mieux… » Elle le défia un instant du regard, l'incitant à lui demander ce qui n'allait pas dans sa vie. Stephen plissa les yeux, songeant certainement à une bonne réplique.
« J'en déduis que ce cher MacKenzie n'est pas réapparu ? Sans quoi vous seriez bien plus guillerette, aujourd'hui… »
Premier coup de poignard…, pensa Brianna en se mordant la lèvre. Si Bonnet ne prenait pas rapidement conscience que tout ceci était un test et que chacune de ses réactions pesait dans la balance, elle finirait réellement par devoir épouser John Grey. Ou Forbes. Ou plutôt mourir, tiens…
« Vous déduisez bien… Que vous dit également votre sixième sens si affûté ? », railla-t-elle en s'efforçant malgré tout de garder un visage neutre.
Bonnet leva un doigt jusqu'à son nez pour le tapoter, puis avança en direction de Brianna de sa démarche chaloupée qui donnait l'impression qu'il était toujours plus ou moins en équilibre sur le pont d'un bateau. Il prit la main droite de Brianna dans sa propre main gauche et lui fit écarter le bras sur le côté. « Je dois mourir demain et vous êtes mon dernier repas ? », demanda-t-il à tout hasard. « Hum non, vous êtes beaucoup trop habillée pour ça. En plus, je digère mal le velours… »
C'en fut trop pour Brianna qui tenta de dissimuler un rire dans une quinte de toux, mais trop tard, Bonnet affichait un air triomphant. « Enfin, un sourire, je commençais à désespérer… »
Elle tenta de retrouver une certaine contenance mais elle sentait que son regard la trahissait. Elle ne s'était certainement pas attendue à ce qu'il l'accueille dans la bonne humeur. Elle avait imaginé un homme abattu à la perspective de mourir prochainement, rendu malade par l'humidité ambiante et les nuits froides. Mais il semblait parfaitement normal, comme le jour où elle l'avait rencontré.
« Il fallait que je vous voie… », reprit-elle avant de s'humecter les lèvres. Elle se sentit légèrement gênée en voyant que Bonnet avait suivi attentivement la furtive apparition de sa langue entre ses lèvres. « Avant que votre destin ne soit scellé. »
« Ne l'est-il pas déjà ? », demanda-t-il avec un haussement de sourcil.
« Tout dépend de vous. » Bonnet ne répondit pas et elle sut qu'elle avait capté son attention. D'un geste lent, elle défit le ruban qui maintenait sa cape fermée, puis en écarta les pans pour révéler l'arrondi de son bas-ventre, désormais bien visible malgré les nombreuses couches de vêtements. Elle retint son souffle, tandis qu'il fixait sa taille avec une expression indéfinissable. Tout éclat rieur avait quitté ses iris, ses sourcils étaient froncés et les coins de sa bouche pendaient mollement vers le sol. Le silence devenait pesant.
« Comment vous pouvez être sûre qu'il est de moi ? »
Ce fut au tour de Brianna de perdre toute envie de rire. Il m'a passé un coup de fil, imbécile. « Allô maman, ici bébé… » Mais elle ne pouvait décemment pas répondre ainsi à un homme de ce siècle. « Il n'y a pas eu d'autre homme… »
« Il y a eu MacKenzie », l'interrompit-il avec une pointe d'exaspération dans la voix. Ça commençait très mal… Brianna décida donc de faire comme lui un peu plus tôt et de lui répondre exactement sur le même ton.
« Une seule fois, et il a pris ses précautions. Lui. » Regard appuyé, sourire narquois. Brianna attendit qu'il lui renvoie la balle. Avec un peu d'imagination, elle se serait crue sur un court à Wimbledon.
« Les vrais hommes ne prennent pas de précautions…
— Les vrais hommes assument quand ils ne prennent pas de précautions…
— Au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, je suis un peu coincé, ici.
— Au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, je suis en train de vous offrir une porte de sortie. »
Ils reprirent tous deux leur souffle et Brianna remarqua seulement qu'il tenait toujours sa main dans la sienne. Jeu pour Fraser, Bonnet au service, pensa-t-elle en guettant sa réaction.
« Vous êtes en train de me proposer une évasion ? », chuchota-t-il en rapprochant son visage vers elle pour être sûre qu'elle l'entende.
« Je suis en train de vous proposer une remise de peine. Et une nouvelle vie. »
Il la dévisagea sans comprendre. Elle ne pouvait pas être plus puissante que le gouverneur de l'Etat, comment pouvait-elle donc lui affirmer une telle chose ? Echapper à la mort était devenu une habitude ces dernières années, mais s'il suivait bien ce qu'elle venait de dire, il ne serait plus non plus obligé de fuir ? Il lâcha sa main, prenant lui aussi soudain conscience qu'il l'avait gardée depuis le début de la conversation et croisa les bras sur sa poitrine. « Je suis tout ouïe. »
« La vérité c'est que j'ai besoin de vous autant que vous avez besoin de moi… », reprit Brianna en se détendant un peu. « Après avoir découvert que j'étais enceinte… ma tante s'est mis en tête de me faire épouser un de ses riches amis… » Brianna grimaça et frissonna ostensiblement.
« Pourquoi vous n'avez pas dit oui ? »
« Je vous demande pardon ? » Elle le dévisagea avec stupeur.
Bonnet haussa les épaules. « S'il est riche… »
« Mais parce que… il me dégoûte… Il a l'âge de mes parents ! », s'emporta-t-elle en voyant qu'il ne semblait pas trouver ces deux premières raisons valables. « Et je ne l'aime pas ! »
« Donc votre plan, c'est de laisser s'échapper un homme riche et suffisamment âgé pour espérer hériter rapidement, pour le remplacer par un hors-la-loi sans le sou ? » Bonnet éclata d'un rire franc. « Je vous croyais plus futée que ça. »
Les joues de Brianna avaient rosi de colère. Forcément, dit comme ça, son projet de vie paraissait extrêmement stupide. Mais les raisons qu'elle invoquait au plus profond d'elle-même étaient valables. Était-ce stupide de ne pas vouloir d'un inconnu de plus dans sa vie ? De ne pas laisser son corps en pâture à un vieux libidineux comme Forbes ? Non, elle ne le trouvait pas.
« Très bien. Vous voulez mourir ? » Elle referma les pans de sa cape sur sa robe et lui jeta un regard sévère. « Je vous souhaite une agréable éternité en Enfer, monsieur Bonnet. »
Elle se détournait déjà lorsqu'elle sentit qu'il agrippait prestement son bras. « Aaaaattendeeeeez…. », gronda-t-il en laissant traîner les syllabes. Elle se laissa attirer en arrière puis pivota pour lui faire face. Ils étaient à présent très proches l'un de l'autre, beaucoup plus proches qu'une minute plus tôt. « Quelle est votre proposition ? »
Brianna sentit son cœur manquer un battement. Elle approchait du but. « Un ami de mon père, Lord Grey, est un membre influent de l'Etat de Virginie. Il a négocié un accord avec Lord Tryon. Un accord qui vous permettrait de sortir de prison sous quelques conditions. »
« Lesquelles ? »
« Que vous m'épousiez et éleviez avec moi notre enfant, en honnête citoyen, et que vous vous engagiez à respecter la loi. »
« Et si par hasard il m'arrivait de l'enfreindre à nouveau ? », demanda Stephen tandis que Brianna plissait les yeux. « Simple hypothèse. »
« Vous retournerez en prison et serez exécuté dans les plus brefs délais. » Elle avait répondu cela sans sourciller, sans la moindre once de compassion, bien que l'idée de le savoir sur l'échafaud la dérangeait au plus haut point. La jeune femme vit le contrebandier tressaillir devant son aplomb et lui jeter un regard craintif.
« Eh bien on peut dire que vous savez quels mots employer pour charmer un homme… », railla-t-il en roulant des yeux. Comme elle s'était tue et qu'elle semblait dans l'expectative, il ajouta : « Il faut une réponse maintenant ? » Brianna hocha la tête en silence.
Il l'observa un moment et posa la question qui le turlupinait depuis le début. « MacKenzie a déjà refusé, c'est ça ? Vous lui avez fait une proposition approchante et il vous a envoyée paître. »
La jeune Américaine sembla surprise par sa question. « Je n'ai pas revu Roger depuis… cette nuit-là, à vrai dire. »
« Vous ne l'avez pas cherché ?
— Pourquoi l'aurais-je fait ?, s'insurgea-t-elle. Vous étiez là, vous avez entendu ce qu'il a dit…
— Ce n'était pas très gentil.
— Non, en effet.
— Il y avait tout de même un fond de vérité. »
Elle le dévisagea avec stupeur, avant de voir à son sourire suffisant qu'il plaisantait. Du moins, l'espérait-elle.
« Vous la regrettez ? », demanda-t-il d'une voix plus douce, plus feutrée. Elle leva son visage vers le sien, ne comprenant pas bien le sens de sa question. « Cette nuit-là… » Il était à présent si près d'elle qu'elle pouvait sentir son souffle caresser sa gorge. Elle le vit lever un main et replacer une boucle rousse derrière son oreille. Son esprit s'encombra aussitôt de souvenirs plus ou moins torrides de leur unique nuit ensemble.
« Non », souffla-t-elle sans avoir même réfléchi une seconde à sa réponse.
« Moi non plus. » L'air qu'exhalait l'homme lui chatouillait à présent le menton. Elle se serait volontiers jetée sur ses lèvres comme la dernière fois, mais un boucan de tous les diables à l'entrée de la prison les fit sursauter et s'écarter précipitamment l'un de l'autre.
« Qu'est-ce que… », commença Stephen en scrutant le couloir.
Il entendit Brianna souffler un : « Oh non, déjà ? » et il s'apprêtait à lui demander de quoi elle parlait lorsqu'elle le saisit brutalement par les épaules.
« Il me faut une réponse, maintenant ! »
Stephen la regarda, décontenancé et elle se mit à le secouer comme un prunier. « Bon sang, vous voulez vivre ou vous voulez mourir ? » Le brouhaha se poursuivait à l'autre bout du bâtiment et comme il ne répondait toujours pas, Brianna décida qu'elle allait forcer un peu le destin. Tirant violemment sur le col de la chemise de Bonnet, elle l'attira contre elle pour l'embrasser avec toute la passion dont elle était capable. Quitte à forcer un peu le trait. Elle avait beau se répéter depuis des semaines que c'était lui, Grey ou Forbes, en vérité elle était parfaitement consciente qu'elle le voulait lui, point final. Et la façon dont il interagissait avec elle, autant dans leurs échanges verbaux que dans leurs regards, lui indiquait qu'il n'était pas non plus indifférent à son charme. Elle percevait dans ses yeux la même fascination qu'à leur première rencontre et les paroles de sa mère lui revinrent en mémoire. Il ne s'attarde pas sur les gens qui ne l'intéressent pas…
Lorsqu'ils se séparèrent enfin, elle rouge d'audace et lui de surprise, il vit qu'elle attendait toujours une réponse clairement formulée. « Il fallait commencer par cet argument-là, on aurait moins perdu de temps… », ironisa-t-il en jetant malgré tout un regard inquiet en direction du tumulte qui s'élevait un peu plus loin.
Brianna se mit à parler à toute vitesse : « Vous serez sous surveillance constante de ma famille, vous ne pourrez plus naviguer et j'en suis désolée, vous ne pourrez plus fréquenter de criminels, de près ou de loin, vous ne- »
« Aurai-je toujours le droit de respirer ?
— A peine, railla-t-elle avec un sourire.
— A peine, c'est toujours mieux que pas du tout. »
Plusieurs hommes firent irruption dans le couloir, projetant le corps inerte d'un garde dans un coin et Brianna se tourna dans leur direction. « Tout est prêt, Fergus ? », demanda-t-elle à l'un d'eux, un jeune homme brun aux cheveux bouclés et dont l'une des mains était remplacé par une prothèse en bois. Le jeune lui répondit avec un accent Français à couper au couteau.
« Tout est en place, il ne reste plus qu'à faire sortir Murtagh. Mais vous d'abord… » Il jeta un regard mauvais en direction de Bonnet. « Avez-vous eu la réponse que vous attendiez, Brianna ? » Celle-ci hocha la tête et Fergus sembla se dérider un peu. « Sortez vite. Et faites en sorte qu'on vous voie. »
Brianna saisit la main de Stephen et remonta le couloir à toute allure, tenant l'avant de sa robe de l'autre main pour ne pas s'entraver dedans. Derrière eux, le groupe d'hommes s'efforçait de forcer la porte de la cellule commune. Juste avant d'atteindre la porte de sortie, Brianna s'arrêta, arrangea sa tenue, prit une grande inspiration et redevint en cinq secondes une jeune femme de bonne famille impassible, traînant derrière elle un désormais ex-détenu. Stephen calqua instinctivement le rythme de ses pas sur ceux de Brianna et tenta d'avoir l'air le plus normal possible, malgré la ligne de poudre noire qu'il venait d'apercevoir sur le sol, longeant les murs de la prison. Par Danu, que se passe-t-il ici ?
Ils tournèrent au coin de la rue et Brianna vit Lord Grey un peu plus loin s'entretenir avec son bon ami le Juge Alderdyce. Celui-ci lui lança un regard légèrement apeuré quand elle approcha avec Bonnet et supposa que John avait certainement dû obtenir le soutien du Juge en lui laissant entendre que leur secret intime pourrait être éventé. « Monsieur Stephen Bonnet ? », demanda le Juge en les voyant approcher. Il tenait dans ses mains une planchette de bois, sur laquelle il avait entassé quelques feuilles de parchemin et une plume. « Déclarez-vous officiellement avoir accepté la proposition de Miss Brianna Ellen Fraser ici présente et reconnaissez-vous avoir pris connaissance des conditions de votre libération ? », récita-t-il d'un ton pompeux.
« Oui et … oui ? », demanda-t-il avec un faux air interrogateur. Le Juge sembla hésiter un instant mais Brianna lui arracha littéralement les documents des mains, fourra le tout dans celles de Stephen et alla même jusqu'à tremper la plume dans le petit encrier intégré à la planche avant de la lui tendre. Les yeux de Stephen s'écarquillèrent légèrement et il secoua la tête tout en apposant sa signature au bas des différents documents.
Lord Grey adressa un regard entendu au Juge, qui semblait littéralement terrifié par ce petit bout de femme. « Quand je vous dit qu'il ne s'enfuira pas… », marmonna-t-il en désignant Bonnet d'un signe de tête.
« Il n'a pas intérêt… », murmura Brianna, tandis que son futur époux achevait de signer les documents. « Il va très vite voir ce que cela implique d'intégrer le clan Fraser… »
Le Juge rassembla les papiers et Stephen dévisagea Brianna avec un froncement de sourcil décontenancé. Elle avait plongé son regard déterminé dans le sien et semblait attendre quelque chose.
Soudain une explosion monumentale secoua tout le quartier et Bonnet, dont les bras s'étaient instinctivement levés pour protéger son visage et celui de Brianna, comprit que la poudre qu'il avait vue venait de faire exploser la prison. Le Juge Alderdyce faillit laisser tomber ses documents, qu'il confia précipitamment à John avant de courir en direction de la colonne de fumée qui s'élevait dans les airs, un pâté de maisons plus loin. Contrairement à l'intégralité des passants dans la rue, Brianna ne regardait pas en direction de l'explosion mais dardait toujours ses iris bleus sur Stephen avec un calme olympien. John Grey, qui avait la bouche grande ouverte de stupeur, le vit également et se pencha vers elle avec un regard courroucé. « Par le Christ, mais qu'avez-vous fait ? », dit-il en se retenant de hurler pour ne pas alerter les badauds.
« Vous ne croyiez tout de même pas que nous allions laisser le parrain de mon père en prison ? », lança-t-elle avec un petit sourire. « Vous devriez aller déposer ces documents chez le gouverneur, Lord John, il ne s'agirait pas de les perdre… » Amusée de l'expression désemparée de son ex-fiancé, elle se tourna vers le nouveau. « Une chance que vous ayez accepté ma proposition, capitaine Bonnet. »
Stephen esquissa un petit sourire. « Vous ne m'auriez pas laissé là-dedans, si j'avais refusé… »
Brianna haussa un sourcil, comme si elle en doutait. « Ça, vous ne le saurez jamais… »
~o~
Brianna et Stephen remontaient le flot de badauds à contre-courant avec difficulté. Tout Wilmington semblait avoir eu vent de l'explosion et se ruait pour observer les dégâts. Tant bien que mal, ils parvinrent jusqu'au petit pavillon de Fergus et Marsali où Brianna avait laissé l'attelage avec lequel elle était arrivée de River Run. Marsali l'y attendait, les bras croisés sur son ventre. Son visage pâle trahissait son inquiétude mais il s'éclaira quelque peu en voyant Brianna sortir de la foule. Et accompagnée.
« Dieu soit loué, vous êtes là… », s'exclama-t-elle avec un soupir avant de s'adresser directement à Brianna. « As-tu vu Fergus ? »
La jeune femme hocha la tête. « Ils vont bien, j'en suis sûre. Le point de ralliement n'a pas changé ? » Marsali secoua la tête et Brianna lui pressa doucement l'avant-bras. « D'ici quelques heures, tu auras retrouvé ton mari et tout cela sera derrière nous. »
Marsali esquissa un pauvre sourire et hocha la tête. « Allez, montez, ne traînez pas trop par ici au cas où le gouverneur changerait d'avis… »
Brianna grimpa non sans mal à l'avant de la charrette, son ventre de plus en plus proéminent ne lui facilitant pas vraiment la vie. Elle prit les rênes en mains tandis que Bonnet grimpait à ses côtés. Les deux filles se sourirent une dernière fois, puis Brianna agita les rênes pour lancer les chevaux sur la route. Ils auraient huit heures de trajet après avoir récupéré Murtagh à la sortie de la ville et il leur faudrait probablement camper à la belle étoile quand la nuit approcherait. Mais plus rien n'avait d'importance. Le parrain de Jamie était libre et elle-même était libérée de toute promesse de mariage avec John Grey. Ou Forbes, d'ailleurs. C'était un sacré soulagement.
Bonnet n'avait plus dit un mot depuis l'explosion de la prison et pour la première fois depuis qu'ils se connaissaient, un silence inconfortable s'était installé entre eux. Même au plus profond de son désespoir, après sa dispute avec Roger, elle avait toujours trouvé facile de lui parler, mais à présent, le visage du pirate s'était fermé et il se contentait de regarder droit devant lui avec les sourcils froncés.
Après de longues minutes de silence, Brianna n'en pouvait plus. Elle avait certainement dû faire quelque chose de mal pour qu'il se montre aussi taciturne et décida donc de s'excuser. Pour avoir chamboulé tous ses plans s'il s'était habitué à l'idée de mourir, pour lui avoir forcé la main, pour l'avoir privé à jamais de la joie de naviguer sur les océans…
« Je suis désolée… », lâcha-t-elle de but en blanc.
Il releva la tête et son froncement de sourcil s'accentua. « Désolée ? »
« Eh bien… », elle se mordit la lèvre. « Je sais que les conditions pour vous sortir de là sont contraignantes et qu'elles ne doivent pas vous enchanter… Mais j'ai décidé pour une fois d'être égoïste et de faire ce que j'avais envie de faire. Voilà tout. »
« Egoïste ? », répéta-t-il, sans comprendre. En quoi était-ce égoïste de me sauver la vie ?
Elle poussa un soupir. « Vous comptez vraiment répéter à chaque fois un mot de mes phrases ou vous le faites exprès… ? »
Il la regarda avec un sourire naissant et après quelques secondes de réflexion, demanda : « Exprès ? » Il la vit faire la moue et laissa échapper un petit rire. « Pardonnez-moi, mais je ne comprends absolument pas pourquoi vous vous excusez. »
« Je ne sais pas, vous ne dites plus rien… », marmonna-t-elle avec un haussement d'épaules. Le silence retomba, encore plus pesant qu'auparavant.
Il a dit oui sur un coup de tête, il s'en fiche de moi, il va prendre ses jambes à son cou et fuir à l'autre bout de la planète. Je ne suis qu'une idiote. Idiote et naïve… Des pensées négatives envahirent aussitôt l'esprit de Brianna et son cœur se serra. Une larme se fraya un chemin hors de son œil droit et elle l'essuya avec un geste rageur.
« Pourquoi moi ? », demanda-t-il soudain, la tirant de ses sombres réflexions.
Elle lui jeta un regard interloqué. « Je vous l'ai dit, je… je porte votre enfant et je ne veux pas d'un inconnu pour l'élever… » Je n'ai cessé de penser à vous ces derniers mois, ajouta-t-elle intérieurement, mais la voix dans sa tête était si forte qu'elle était quasiment sûre qu'il l'avait entendue aussi. Il lui jeta un regard impénétrable et elle se sentit rosir. « Et puis… je suis contre la peine de mort. »
Il cligna plusieurs fois des yeux, comme si c'était la chose la plus saugrenue qu'il ait entendue. « Vous êtes consciente que je n'ai plus un seul sou en poche ? Rien à vous offrir ? »
« Je n'ai pas besoin de votre argent…
—Je n'ai pas de toit sur ma tête.
—J'ai déjà un toit.
—Mon nom a été sali par mes crimes…
—Vous n'aurez qu'à prendre le mien !
—Vous ne serez jamais invitée aux grands dîners à cause de moi-
—Je me fiche des grands dîners ! Bon sang, mais qu'est-ce que-, tempêta Brianna, que les remarques de son fiancé commençaient à énerver au plus haut point.
—Par Danu, pourquoi moi ?! »
Il avait presque hurlé cette fois et elle sursauta. Les chevaux se cabrèrent légèrement et elle préféra les immobiliser pour finir cette conversation étrange.
« Vous n'êtes pas heureux d'être un homme libre ? » Brianna le dévisagea avec stupeur, elle ne comprenait pas pourquoi il s'emportait de la sorte.
« Bien sûr que si, je ne trouve juste aucune logique à la situation… Vous aviez à votre disposition un homme qui vous aimait et vous n'avez même pas cherché à le retrouver. Ensuite vous aviez un homme riche et vous avez tout fait pour ne pas l'épouser. Soit vous mentez, soit… vous êtes complètement folle. »
Brianna haussa les sourcils. « C'est si difficile à croire pour vous que j'ai pu vous choisir délibérément ? »
« Oui, justement, c'est même ridicule. Je ne suis jamais le premier choix de personne. Jamais. »
Brianna le regarda longuement et sentit une vague de tristesse la frapper de plein fouet. Bonnet la dévisageait par en-dessous, son visage baissé empreint d'amertume et de peine. Elle se souvint alors de sa propre hypothèse qu'elle avait soumis à sa mère à propos de Bonnet. Il fait du mal aux gens qu'il apprécie… Elle comprenait à présent pourquoi. Il trahissait le premier par peur d'être trahi lui-même. Le moindre attachement qu'il ressentait envers quiconque, il le tuait dans l'œuf avant que l'autre personne ait eu le temps de le décevoir. Lentement, elle posa sa main droite sur la sienne et serra doucement. « Eh bien depuis aujourd'hui, ce n'est plus vrai. » Elle le vit redresser un peu la tête, mais son expression restait incrédule. Il aurait besoin de temps pour lui faire confiance, tout comme elle aurait également besoin de temps pour lui accorder la sienne. Elle donna à nouveau l'ordre aux chevaux d'avancer et ils reprirent leur route. Une demi-heure après avoir quitté Wilmington, ils arrivèrent à proximité d'une petite ferme abandonnée, à l'orée de la forêt. Brianna tira le levier du frein pour immobiliser les roues et tendit le cou en direction du bois. Quelques secondes plus tard, des silhouettes émergèrent d'entre les fourrés pour approcher de la charrette. Parmi eux, Murtagh et Fergus, qui se fendit d'un large sourire.
« Vous avez vu cette explosion ? Je dois avouer que je suis assez fier de moi… », fanfaronna le jeune homme tandis que les autres hommes qui les accompagnaient, des Régulateurs pour la plupart, s'esclaffaient en hochant la tête.
« Merci encore d'avoir accepté de greffer mon plan de libération au vôtre… », fit Brianna en souriant à chacun d'eux.
« Tout le plaisir était pour nous ! », clama un Régulateur, tandis que Murtagh montait à l'arrière de la charrette. Il s'allongea sous une pile de sacs de grain et deux hommes recouvrirent le tout d'une couverture.
« Marsali est très inquiète. Tâche de rentrer rapidement… », dit-elle cette fois à Fergus, qui opina du chef.
« Bonne route. Mes amitiés à Claire… », dit le jeune homme en tapant sur le châssis de la charrette avec sa main valide.
« Pas de nouvelles de mon père ? »
Il secoua la tête lentement avec un air désolé. Brianna le remercia d'un sourire et ils reprirent la route de River Run. Au loin, le soleil de janvier commençait déjà à entamer sa descente sur l'horizon et il ne resterait plus que deux ou trois heures avant la nuit. Ils poussèrent le plus loin possible dans la forêt avant d'établir un campement. Alors que Murtagh s'efforçait de tendre une toile au-dessus de leur tête pour les abriter, Brianna organisait des pierres sur le sol pour contenir le futur feu. Lorsque Stephen revint avec du bois sec et des brindilles, elle sortit machinalement le vieux briquet doré de Frank, qui lui venait de son grand-père, et alluma le tout rapidement. Derrière Bonnet, Murtagh lui fit un signe affolé, mais trop tard. Stephen observait l'objet avec une expression intriguée. Oh, c'est vrai…, se maudit-elle, ayant oublié que même une chose aussi stupide qu'un briquet à essence n'était pas encore monnaie courante à cette époque. Elle décida d'opter pour une approche plus franche, au lieu d'attiser encore plus sa curiosité en dissimulant prestement le briquet.
Elle lui tendit le petit objet ciselé avec un sourire. « Il me vient de mon père… Enfin, je veux dire… l'autre mari de ma mère, celui qui m'a élevée. » Stephen saisit l'objet et le fit tourner entre ses doigts. « Il inventait plein de choses, il adorait… créer… des trucs… je veux dire, des objets utiles. » Elle vit Murtagh secouer la tête en signe de désapprobation mais il ne dit rien.
« Ingénieux… », marmonna le pirate en essayant de rallumer la flamme qu'il avait vue naître dans les doigts de Brianna. En vain. La jeune femme se leva et posa sa main sur la sienne pour actionner la pierre et produire l'étincelle. Il sursauta et elle dut mobiliser toute son énergie pour ne pas éclater de rire. Avec un claquement sonore, elle referma le couvercle du briquet et le lui extirpa des mains pour le remettre dans sa petite sacoche.
Après avoir mangé quelques rations de viande séchée et des fruits, Murtagh se cala contre un arbre près du feu et bien qu'il eut fermement décidé de garder un œil sur Bonnet, il s'endormit avant même d'avoir eu le temps de dire « ouf ». Brianna tendit les mains en direction du feu, puis resserra son manteau autour d'elle. Comme à chaque fois qu'elle avait eu l'occasion d'être dehors à une heure aussi tardive, elle leva le nez vers le ciel pour admirer les étoiles. A Boston, il était possible d'en voir quelques-unes à l'œil nu, les plus brillantes comme l'étoile polaire, mais la pollution lumineuse des gratte-ciels et des réverbères rendaient l'observation difficile. Ici, point de néons, d'éclairage public ou de publicités lumineuses. La voix lactée s'étendait à perte de vue et c'était l'un des plus beaux spectacles qu'elle ait vus de sa vie.
« Comment est-ce que vous faites pour vous diriger en mer, avec toutes ces étoiles ? Il y en a tellement plus que je ne le pensais… », murmura-t-elle en essayant de localiser la Grande Ourse, l'une des rares qu'elle connaissait.
Bonnet haussa les épaules et jeta un bref regard en direction de la voûte céleste. « On a des sextants, des cartes… et l'habitude aussi, j'imagine. »
« Quand avez-vous commencé à naviguer ? » Réalisant qu'elle ne savait presque rien de lui, Brianna passa ses mains autour de ses genoux et décida de le questionner un peu.
« Il y a environ seize ans…
—Seize ans ?, répéta-t-elle avec un mouvement de recul. Quel âge avez-vous au juste ?
—Trente-deux ans, pourquoi ? »
Brianna rougit violemment. Elle s'était laissée induire en erreur par son visage rieur et sa nonchalance, mais au final, il était encore plus âgé que Roger, qui n'avait 'que' vingt-neuf ans, soit déjà huit années de plus qu'elle. La barbe de Roger le vieillissait, sans doute. Et sa mentalité moyenâgeuse aussi, sûrement…
« Pour rien… », marmonna-t-elle en se concentrant de nouveau sur le ciel, histoire de se donner une contenance. « Ça ne va pas vous manquer ?
—Quoi donc ?
—L'océan, répondit-elle. L'odeur de la mer, les étoiles, le bruit des vagues. Être libre comme l'air, sans attaches… »
Le regard du capitaine se perdit dans le vide et il envisagea à brûle pourpoint de répondre « oui ». Mais maintenant qu'elle se trouvait là devant lui, avec son ventre rond, leur enfant qui grandissait en elle et son teint toujours aussi immaculé, il se rappela qu'il avait été incapable de toucher une autre femme depuis cette fameuse nuit avec elle. Toutes celles qui avaient croisé son chemin lui avaient semblé bien fades en comparaison, moins belles, moins drôles, moins rafraîchissantes, moins franches. Ses nuits avaient paru plus froides, ses mains plus vides encore. Et par Danu, elle avait littéralement fait plier un gouverneur et exploser un bâtiment public pour les sauver lui et le vieil imbécile qui l'avait envoyé en prison. Combien de femmes auraient fait ça pour lui ? La réponse était simple : aucune. L'envie soudaine de la déshabiller pour la redécouvrir à nouveau se fit sentir et il regretta la présence de Murtagh ainsi que la fraîcheur de la nuit malgré le feu qui les protégeait.
« Certaines attaches valent le coup qu'on s'y attarde… », répondit-il en lorgnant en direction de sa nouvelle fiancée. Il la vit rosir à la lueur des flammes, puis frissonner légèrement. L'occasion était trop belle et il la saisit. « Permettez-moi… » Il se leva pour attraper une couverture supplémentaire dans la charrette et revint recouvrir les épaules et les bras de Brianna, avant de s'asseoir tout contre elle. Derrière eux, contre l'arbre, un léger raclement de gorge s'éleva et Stephen se retourna, mais Murtagh avait toujours les yeux clos. Le vieux brigand ne dort pas vraiment, j'en mettrais ma main à couper, pensa-t-il en le fusillant du regard. Brianna ne semblait pas avoir remarqué quoi que ce soit.
Maintenant que la distance entre eux était réduite à néant, il lui devenait de plus en plus difficile de se retenir de la toucher. Près de cinq mois d'abstinence totale, il se demandait même comment il pouvait être encore en vie. Brianna fixait toujours les flammes mais depuis qu'il s'était assis, son épaule contre la sienne, ses lèvres auparavant pincées s'étaient entrouvertes, comme si elle avait besoin de davantage d'air. Il ne comprenait toujours pas comment une fille comme elle avait pu un tant soit peu s'intéresser à un moins que rien tel que lui. Il allait devoir devenir un être humain exemplaire pour mériter de la garder. Autant dire qu'il n'était pas près d'y arriver.
Ce qu'il réalisa soudain lui fit l'effet d'un coup de poignard en plein cœur. La raison pour laquelle MacKenzie n'était pas revenu et qui avait fait qu'il pouvait aujourd'hui prendre sa place… était sa manigance pour le faire jeter un prison par erreur. Autrement dit, quand il sortirait (car il sortirait, et bientôt certainement), si par malchance il décidait de revenir chercher sa promise, le secret serait éventé et il retournerait aussitôt en prison. Peut-être même qu'on le pendrait haut et court sans passer par une cellule. Et elle me haïrait… de toutes ses forces… Il fronça les sourcils et serra les poings, jusqu'à ce que ses doigts lui fassent mal. Deux solutions s'offraient à lui : ne rien dire et prier pour que MacKenzie ne refasse jamais surface. Ou tout avouer et espérer être pardonné. Si elle devait le livrer en pâture à la justice, mieux valait qu'elle le fasse maintenant plutôt que dans quelques mois quand il serait complètement fou d'elle. Car il le sentait, cela finirait par arriver et il ne savait pas si cette perspective le réjouissait ou non. Son instinct de survie lui hurlait que la prison avait un avantage sur une femme : elle ne risquait jamais de le décevoir ou de le mettre dehors.
« Il y a quelque chose que je dois vous avouer… », commença-t-il en la voyant tourner un visage interrogateur vers le sien. « Je n'ai pas eu le temps plus tôt, mais… je comprendrais si vous voulez tout annuler. Ce serait logique, d'ailleurs. Moi-même à votre place, je me jetterais dans un cachot et je coulerais la clé au fond d'un puits. »
Brianna fronça les sourcils et resserra la couverture autour d'elle. « Qu'y a-t-il ? »
Adieu, ce fut une belle nuit… Une série de grimaces se succéda sur ses traits, mais il finit par se lancer. « Il se pourrait… Il est même fort probable… que Monsieur MacKenzie soit toujours à Philadelphie… »
« Qu'en savez-vous ? »
Stephen se racla la gorge et jeta un bref regard en direction de Murtagh. Il aurait pu jurer avoir vu l'un des yeux de l'Ecossais papillonner et décida que de toute manière, il était cuit. Avec ou sans témoin.
« Eh bien, il semblerait », fit-il en insistant lourdement sur le conditionnel, « que mon équipage lui ait joué… un petit tour. Trois fois rien… Une petite plaisanterie entre marins… »
« Que lui avez-vous fait ? », s'indigna Brianna avec une pointe d'inquiétude.
« Moi ? Rien ! », se défendit-il avec une évidente mauvaise foi. « Ce sont mes hommes, ils… vous savez… »
« Non, je ne sais pas, non… Où est Roger ? »
Stephen ouvrit la bouche et esquissa un rictus, inclinant la tête sur le côté. « En prison ? » La bouche de Brianna s'ouvrit toute grande et il ajouta précipitamment : « Ou peut-être pas, très franchement il est certainement déjà sorti. Il a dû rapidement prouver qu'il était innocent et repartir libre comme l'air. Très loin. Très… très loin… d'ici… » Il se tut, les yeux bleus de Brianna lançant littéralement des éclairs. Quand elle les referma un instant pour prendre une longue inspiration, il sut qu'il ne lui restait plus que quelques heures à vivre. Heureux de vous avoir connue…
« J'enverrai une lettre à mon père en arrivant à River Run… », marmonna-t-elle, plus pour elle-même que pour lui. Elle secoua la tête, sous le choc de la nouvelle mais tout en sentant étrangement que cela ne changeait pas grand-chose pour elle. « Vous me jurez que vous n'étiez pas au courant de ce que votre équipage allait faire ? », lui demanda-t-elle en le scrutant, les yeux mi-clos.
J'ai soumis l'idée mais je n'étais pas là pour vérifier s'ils l'ont fait, alors techniquement… « Je le jure. » Je suis vraiment la pire des ordures, ajouta-t-il intérieurement tout en la gratifiant d'un large sourire.
« Autre chose, puisqu'on en est aux confidences ? »
« Ça dépend, est-ce que vous allez me ramener en prison ? », demanda-t-il sur un ton badin. Elle plissa de nouveau les yeux et il leva les mains en signe d'apaisement. « C'était une plaisanterie. Je n'ai rien d'autre à ajouter. »
Poussant un soupir, Brianna tassa un des sacs de grain qu'ils avaient sortis de la charrette et s'allongea pour poser la tête dessus. Quelques minutes plus tard, Stephen s'allongea à son tour à ses côtés, un bras replié sous sa tête. Les yeux de la jeune femme fixaient le ciel au-dessus d'elle et il comprit à son expression préoccupée qu'elle devait penser à MacKenzie, croupissant peut-être quelque part dans une cellule.
« Vous ne vous vous êtes jamais excusé d'avoir dévoilé à Roger ce que nous avions fait ce matin-là… », murmura-t-elle, sans quitter le ciel des yeux. « Il aurait pourtant été facile de ne rien dire et d'attendre qu'il parte. »
Stephen s'efforça de garder un visage inexpressif. Il n'avait aucune idée de pourquoi il s'était senti obligé de gâcher cette nuit parfaite. Ou peut-être était-ce justement cela : elle avait été trop parfaite. Et le problème de la perfection, c'est qu'elle ne dure jamais. Autant tout piétiner sur le moment, avant que cela ne fasse trop mal. Il l'entendit se tourner sur le côté et chercher son regard.
« Je suis désolé », lâcha-t-il laconiquement sans en penser un traître mot.
« Menteur. »
Cette fois, il tourna la tête dans sa direction et vit qu'elle le dévisageait avec un mélange de reproche et d'amusement.
« De quoi aviez-vous peur au juste ? » Brianna plongea son regard dans le sien et il se sentit désagréablement… mis à nu.
« Je n'ai peur de rien. »
Elle esquissa un sourire contre le sac de grains qui lui servait d'oreiller. « Moi, au contraire, je pense que beaucoup de choses vous effraient. Alors vous blessez les autres avant qu'ils ne vous blessent. » Comme il se tendait visiblement, elle le voyait à sa mâchoire serrée et à son regard perçant, elle décida de ne pas lui faire l'affront d'aller jusqu'à lui demander si ses parents étaient violents ou absents. La psychologie n'était pas encore entrée dans les mœurs de l'époque et la bienséance ne voyait pas d'un bon œil de telles intrusions dans l'esprit des gens, comme elle l'avait constaté au dîner chez Jocasta en analysant les pensées de quelques convives. Le Juge Alderdyce ne semblait toujours pas s'en être remis, d'ailleurs. « Je ne vous blesserai pas… », ajouta-t-elle dans un souffle.
« Même si MacKenzie revient ? » Il avait littéralement craché sa question, comme s'il ne croyait pas une seule seconde en sa promesse.
« Roger m'a blessée bien plus de fois que vous ne l'imaginez… J'ai beau être une folle, une idiote ou tout ce que vous voulez, j'ai mes limites. » Son ton s'était durci et son regard aussi. « Et il ne reviendra pas. »
« Puissiez-vous avoir raison… » Il se retourna sur le dos et ferma les yeux. Je ne suis jamais le premier choix de personne…
~o~
Lorsque le soleil réapparut au petit matin, la première chose dont Brianna prit conscience fut la douce chaleur qui l'enveloppait. Elle entendait encore le faible crépitement du feu et en déduit que quelqu'un avait alimenté le brasier régulièrement pendant la nuit. La seconde chose qu'elle perçut fut une pression supplémentaire sur son ventre. Pas celle du fœtus qui pesait sur ses organes, ni celle de la lourde couverture ou de ses robes. Une des mains de Bonnet était posée près de son nombril. Il avait passé un bras autour d'elle et elle comprit que la source de chaleur dans son dos n'était autre que le corps du pirate pressé contre le sien. Toujours immobile et feignant d'être encore endormie, la jeune femme envisageait de bouger pour se redresser et le réveiller lorsque le pouce de Bonnet caressa subrepticement son ventre par-dessus sa robe, plusieurs fois, et elle comprit qu'il était déjà réveillé. Que faire ? Prétendre n'avoir rien senti ? Faire semblant de se réveiller en sursaut pour éviter un instant gênant ? Ou ne pas bouger ? Les réels moments de tendresse avaient été rares ces derniers mois, entre les disputes avec Roger, les tensions avec sa famille à cause de sa grossesse, le stress de se retrouver mariée à un inconnu… Ce simple pouce qui caressait son vêtement, son ventre, et par extension son enfant en-dessous, faisait littéralement fondre son cœur meurtri. Il lui faudrait pourtant briser sa petite bulle pour retrouver River Run, Jocasta et affronter ses foudres. Mais pas tout de suite… Avec un léger sourire, elle referma les yeux, comme on replonge avec plaisir dans le sommeil un dimanche matin en réalisant qu'on n'est attendu nulle part. Malheureusement, elle entendit les bottes de Murtagh racler le sol derrière eux et le bras de Stephen disparut aussi vite que l'éclair, laissant derrière lui un vide bien plus grand qu'elle ne l'aurait imaginé. Par le Christ !, jura-t-elle intérieurement dans une parfaite imitation de Jamie. Elle se redressa avec une grimace, sa poitrine de nouveau soumise à la loi de la gravité la faisant atrocement souffrir. Cinq minutes, je voulais seulement qu'il laisse sa main encore cinq minutes !
« Bien dormi ? », fit la voix légèrement menaçante de Murtagh. Elle tourna la tête dans sa direction et vit qu'il s'adressait directement à Stephen, lequel lui répondit par un regard torve. Chacun était parfaitement conscient que ce réveil brutal n'était pas le fruit du hasard et Brianna poussa un soupir.
Comme à son habitude lorsqu'il se sentait agressé, Stephen esquissa un large sourire, lequel n'atteignait toutefois pas ses yeux, qui brillaient d'une lueur glaciale. « Comme un mort. »
« Très bien. Et si vous voulez que la comparaison s'arrête là, vous serez prié de garder vos mains dans vos poches jusqu'à nouvel ordre… », gronda l'Ecossais, tandis que Stephen secouait la tête avec un rire amer.
« De quoi avez-vous avez peur, messire ? », railla-t-il avec un haussement de sourcil songeur. « Qu'elle tombe enceinte ? Oh, attendez… »
Murtagh fit un pas en avant et Stephen recula d'autant, un sourire narquois flottant sur ses lèvres, mais Brianna s'interposa entre les deux, exaspérée. « Murtagh, si les mains de qui que ce soit me dérangent, je le ferai savoir moi-même. »
L'Ecossais hocha la tête à contrecœur, mais le pirate ne put s'empêcher de rajouter son grain de sel, haussant les épaules avec nonchalance : « Mes mains ne l'ont jamais dérangée. »
Oh mon Dieu, gémit intérieurement Brianna, mortifiée. Elle se retourna lentement et le regard qu'elle lui lança fit aussitôt disparaître son sourire railleur. Il se redressa dans un sursaut, passant vivement les mains dans le dos, comme un enfant pris la main dans un sachet de bonbons. Bonnet lui lança un regard presque effrayé et elle le soutient une bonne vingtaine de secondes sans ciller, avant de murmurer simplement « En route. »
Les deux hommes se mirent aussitôt en mouvement pour charger la charrette et repartir, Murtagh toujours dissimulé sous les sacs de grains. Après quelques heures de trajet, l'immense plantation apparut enfin, baignée de soleil sur des kilomètres à la ronde. La maison de maître s'élevant sur trois niveaux se tenait en bordure de la rivière, entourée d'arbres gigantesques et l'on discernait un peu plus loin les quartiers des esclaves, une série de cabanes identiques à proximité des champs. « Nous sommes arrivés », annonça Brianna en direction de Murtagh, invisible sous ses sacs.
« J'espère que tu es prête à affronter le dragon, petite… », fit la voix étouffée de Murtagh en parlant évidemment de Jocasta.
« Un conseil pour survivre ? », plaisanta Brianna, bien qu'elle tremble littéralement de peur à l'idée de la conversation qui suivrait inévitablement dès qu'ils pénètreraient dans la maison.
« Rentrer en Ecosse ? »
Brianna fit la grimace, mais son attention fut soudain attirée par l'expression incrédule de Bonnet.
« C'est ici ? », demanda-t-il en embrassant toute la propriété du regard. Brianna opina du chef. « Seulement le temps que… le bébé naisse. La maison de mes parents n'est que temporaire et très spartiate. Beaucoup plus spartiate que celle-ci en tous cas. »
Une ride d'inquiétude se creusa sur le front de Bonnet et Brianna s'en sentit peinée. Il devait encore se dire qu'il ne méritait pas tout cela et qu'il perdrait certainement tout à la seconde où un meilleur parti que lui se présenterait sur le seuil. La jeune Américaine quant à elle ne s'inquiétait vraiment que pour deux choses : la réaction de Jocasta… et celle de Jamie. Son retour risquait d'être extrêmement tendu. Quant à sa mère, elle respecterait ses décisions et le fait qu'elle ne l'ait pas dissuadée de se lancer dans cette aventure était déjà un grand pas en avant.
Brianna jeta un rapide coup d'œil en arrière pour s'assurer que Murtagh ne les regardait pas depuis sa cachette, et posa sa main glacée par le vent et la conduite des chevaux sur celle de Bonnet. Le pirate sursauta, puis reprit son habituel sourire narquois : « Prenez garde », chuchota-t-il avec un faux air effrayé. « Vous pourriez tomber enceinte. »
Elle se pencha vers lui comme pour comploter un mauvais plan et chuchota : « Je prends le risque ! »
Un grognement s'éleva à l'arrière de la charrette et l'instant d'après, ils gloussaient comme des adolescents. Brianna jeta un regard complice à son partenaire de crime, regrettant de n'avoir jamais vraiment connu de moments comme celui-ci avec Roger. Peut-être que tout aurait été différent si Roger ne se prenait pas autant au sérieux. Et qu'il ne la plaçait pas sur un piédestal dont elle ne voulait pas. Elle lâcha la main de Bonnet à contrecœur pour la replacer sur les rênes. Tout était tellement plus naturel et simple avec lui, qu'elle se demandait comment elle avait pu supporter les drames en série de sa courte idylle avec Roger. Elle fit claquer les rênes et les chevaux accélérèrent.
~o~
Brianna descendit la première de la charrette qu'elle avait stationnée dans l'allée qui menait à la demeure de sa tante. Sa mère attendait sur le perron et s'élança à sa rencontre pour serrer sa fille dans ses bras. La fatigue sur ses traits trahissait une nuit sans sommeil, passée à se ronger les sangs pour sa fille, pour Murtagh et pour tous ceux qui avaient participé à son évasion. Lorsque l'Ecossais émergea à son tour de sous les sacs de grains, Claire se fendit d'un sourire comblé de bonheur et alla serrer dans ses bras son ami fidèle.
« Rentrez vite, vous devez être gelés », dit-elle en voyant que Murtagh ne portait toujours que la simple chemise et le gilet qu'il avait sur le dos en prison.
Il y eut un mouvement discret de l'autre côté de la charrette et Brianna se retourna pour chercher Bonnet des yeux. Comme elle s'y attendait, il restait en retrait de leurs retrouvailles, probablement honteux de faire à nouveau face à la femme qu'il avait dépouillée et terrorisée quelques mois plus tôt. Brianna contourna les chevaux et prit sa main dans la sienne. « Ça va aller… », souffla-t-elle, encourageante. Mais elle le sentit trembler. De froid ? D'angoisse ? Difficile de le savoir avec certitude. Lorsqu'il se révéla enfin aux yeux de Claire Fraser, celle-ci croisa les bras sur sa poitrine et la colère qu'il sentait dans son regard faillit le faire reculer de quelques pas. Du moins, il l'aurait fait si Brianna n'avait pas serré ses doigts d'une poigne de fer.
« J'espère que vous réalisez la chance qui vous est offerte… », siffla-t-elle sans le quitter des yeux. « Si ça ne tenait qu'à moi, vous seriez resté en prison. »
Brianna ouvrit la bouche, prête à dire quelque chose pour tenter d'apaiser sa mère, mais Stephen la devança et marmonna faiblement un « Oui, Madame Fraser » contrit.
« Ne me faites pas regretter de vous avoir ouvert notre porte… » Claire secoua la tête. « Très honnêtement, je ne sais même pas si vous survivrez au retour de Jamie, mais en attendant ne prenez pas trop vos aises… »
« Maman ! », protesta Brianna tandis que Stephen répétait un autre « Oui, Madame » aussi faiblard que le précédent.
Cela devait bien faire depuis la petite enfance qu'il ne s'était pas fait « gronder » comme un vulgaire chenapan. Mais il ne pouvait pas décemment montrer une quelconque insolence à l'égard de Claire Fraser. Cette femme l'avait soigné, lui avait sauvé la vie, et l'accueillait de nouveau alors qu'il lui avait dérobé ses plus précieuses possessions. Lui qui était rarement habitué aux secondes chances venait de s'en voir accorder deux en deux jours à peine. Incompréhensible. Il entendit Brianna prendre une longue inspiration à côté de lui et un frisson le parcourut à son tour. Lui aussi ne portait qu'une chemise bien trop légère malgré la douceur du climat de Caroline du Nord et même s'il ne voulait pas s'imposer, il avait hâte de pouvoir rentrer à l'intérieur pour se réchauffer près d'un bon feu.
« Est-ce que tante Jocasta est fâchée ? », demanda Brianna, supposant que Claire avait dû lui révéler leur aventure après son départ deux jours plus tôt.
Claire haussa les sourcils et esquissa un rictus. « Disons… qu'elle est consciente que tu l'as bien roulée dans la farine… Mais apparemment, tu lui avais déjà fait le coup avec Lord Grey et un certain… Forbes ? »
Brianna réprima un frisson de dégoût. « Maman, si tu avais vu comment cet homme me regardait au dîner… Tu serais toi aussi devenue une fervente partisante de M. Bonnet », acheva-t-elle avec un sourire mutin.
« Je ne serais pas aussi catégorique… », murmura Claire en dévisageant Stephen comme si elle doutait des dires de sa fille.
Ils remontèrent l'allée jusqu'à la maison et entrèrent, trouvant Jocasta et Murtagh en pleine conversation. Ils étaient si proches l'un de l'autre que Claire fut presque gênée d'interrompre leur échange. Heureusement, Ulysse, le majordome noir de Jocasta, vint à son secours.
« Madame, votre nièce est de retour avec… son… »
« Futur époux, Ulysse, futur époux… », lâcha Jocasta avec une politesse exagérée. « Il va falloir nous y habituer. Comment est-il ? »
Stephen détailla la soixantenaire qui se trouvait en face de lui et comprit à son regard vide qu'elle avait perdu la vue. Ses yeux morts étaient dirigés vers un point imaginaire, à mi-chemin entre le sol et les visages de son assistance.
« Il a des cheveux blond foncé, Madame, et des yeux verts », reprit Ulysse, docilement. « Il semble de bonne constitution, grand, mince et… »
Stephen avait commencé à sourire devant la description élogieuse que l'on faisait de son physique, mais ce sourire disparut aussitôt lorsque le majordome acheva sa phrase. « Il est également très sale, Madame. »
« Ce doit être la prison », commenta Jocasta en appuyant sur le dernier mot. « Il paraît que ces établissements sont aussi sales que certains de leurs occupants… »
Brianna se mordit l'intérieur des joues pour éviter de lancer une répartie cinglante à sa tante qui avait la bonté de l'héberger, mais Stephen ne s'en priva pas. Il prit son ton le plus mielleux et bourgeois qu'il lui fut possible d'adopter.
« La prison de Wilmington est, ou plutôt était, de loin la plus confortable que j'aie eu le privilège de visiter. Presque pas de rats… »
Il vit les sourcils de Jocasta se hausser sur son front et Brianna lui donna un discret coup de coude dans les côtes.
« Ulysse ?
—Oui, Madame ?
—Veuillez mener Monsieur Bonnet à sa chambre, faites préparer un bain et des vêtements propres…
—Bien, Madame.
—Et si besoin… faites venir quelqu'un pour l'épouiller… »
L'attaque était directe. Mais il devait avouer qu'il l'avait bien cherché en mentionnant les rats. Il tapota la main de Brianna dans la sienne. « Merci, mais j'ai déjà quelqu'un pour m'épou- »
Un claquement sonore retentit et Jocasta sursauta. « Que s'est-il passé ? »
Ulysse, imperturbable, répondit aussitôt : « Mademoiselle Fraser a donné une tape sur la tête de Monsieur Bonnet pour l'empêcher de terminer sa phrase et… elle me regarde à présent d'un air courroucé, Madame. »
Stephen crut un instant déceler l'ombre d'un sourire sur les lèvres de Jocasta, mais elle se reprit aussitôt et fit un geste de la main en direction d'Ulysse pour lui indiquer d'exécuter ces ordres. Le majordome jeta un bref regard à la tenue de Stephen, pinça les lèvres et lui fit signe de le suivre. Jocasta dut entendre le froissement de la robe de Brianna qui s'apprêtait à leur emboîter le pas, car elle ajouta aussitôt, sur un ton sans appel. « Pas vous, ma nièce… »
Brianna et Stephen échangèrent un regard, puis la jeune femme se retourna vers sa tante, prête à répondre de ses actes. Il n'était pas fâché de l'abandonner là, pour être honnête. Les drames familiaux n'avaient jamais été sa tasse de thé. Jocasta tendit une main devant elle, faisant signe à Brianna d'approcher.
« Qu'espérais-tu au juste en ramenant ce criminel sous mon toit ? », demanda Jocasta avec un calme qui contrastait fortement avec la nature de sa demande.
« Ce n'est plus un criminel, il a été grâcié », corrigea Brianna avec douceur. « Mais je n'espérais rien en retour de votre part, ma tante. S'il vous déplaît de l'accueillir en votre demeure, nous repartirons à Fraser's Ridge dans les plus brefs délais. Je ne veux pas abuser de votre hospitalité, alors même que je vous ai désobéi par deux fois. »
« Et vous laisser accoucher en pleine nature, au milieu des bois ? », s'exclama Jocasta, tandis que Claire levait les yeux au ciel. 'En pleine nature' était un peu exagéré, ils avaient tout de même un chalet terminé et une autre maison plus grande en cours de construction, où Claire avait prévu d'installer son cabinet. Mais pour Jocasta, le chalet devait sembler à peu près aussi accueillant et confortable que la niche de ses chiens.
« Vous resterez ici, ma nièce, mais votre ami… devra mériter notre confiance, et il devra déployer beaucoup plus d'efforts que quiconque pour cela… »
« Il en est conscient, ma tante… » Brianna vit sa mère faire une moue dubitative et ajouta : « Et je le lui rappellerai autant de fois que nécessaire, soyez en sûre. »
Jocasta hocha la tête, son regard toujours planté dans le vide. Cela avait quelque chose de déstabilisant mais Brianna avait fini par s'y habituer. « Puis-je me retirer dans ma chambre ? Je suis frigorifiée et le voyage m'a beaucoup fatiguée. »
« Bien sûr, mon enfant… », fit Jocasta en serrant sa main froide dans la sienne. « Demandez à Phèdre de vous préparer un bain bien chaud à vous aussi. »
Brianna sourit et se détourna pour monter les escaliers, fébrile. Cela s'était beaucoup mieux passé qu'elle ne l'avait espéré, même si le gros de la bataille ne se jouerait qu'au retour de Jamie. Elle avait d'ailleurs une lettre à rédiger… Remontant le couloir, elle vit que la porte de sa chambre était entrouverte et en passant la tête dans l'entrebâillement, elle avisa Bonnet, penché sur la petite table près de la fenêtre. Les dessins que Brianna avait faits depuis son arrivée à River Run étaient éparpillés sur la table et il les observait attentivement. La jeune femme sentit son cœur s'emballer en se rappelant que parmi les croquis représentant Phèdre, Jamie, sa mère, ou encore Roger, un certain nombre étaient aussi des ébauches où elle avait tenté de reproduire le visage de Bonnet d'après ses souvenirs. Presqu'aucun n'était vraiment terminé, elle s'était plutôt concentrée sur des détails, la cicatrice qui courait le long de sa joue, une main ornée de bagues, un regard pénétrant. Attendant le jour où elle pourrait de nouveau rassembler les morceaux et parfaire son portrait. Elle rosit en le voyant soulever l'une des feuilles de papier et reconnaître le dessin qui se trouvait dessus. La main droite de Bonnet, parfaitement reconnaissable aux deux bagues qui l'ornaient, était posée sur son propre ventre nu, qu'elle avait dessiné aussi plat que lors de leur première rencontre, avant que n'y grandisse l'être qu'ils avaient créé ce jour-là. C'était de loin le dessin le plus érotique de toute la collection et l'on y devinait la légère pression qu'exerçaient les doigts de Stephen sur sa hanche, à droite de son nombril.
« Hum… », fit-elle pour signaler sa présence.
Le pirate sursauta et rabattit prestement la feuille de papier sur les autres. Il se détendit quelque peu en voyant qu'il s'agissait d'elle et non du personnel de maison, ou pire d'un membre de sa future belle-famille, et esquissa un sourire suggestif.
« Très bon coup de fusain, Mademoiselle Fraser… Très réaliste… »
Elle s'avança, les joues en feu, et rassembla précipitamment les feuilles pour les ranger dans un tiroir. « J'ai été bien inspirée… »
Ils échangèrent de nouveau un regard complice, et Brianna eut pour la énième fois l'impression qu'ils se comprenaient à demi-mots. Une sensation qu'elle avait eue dès leur toute première rencontre à la taverne Willow Tree.
« Monsieur Bonnet, votre bain est prêt. » La voix d'Ulysse sortie de nulle part les surprit tous les deux et Stephen se dirigea vers la sortie en pinçant les lèvres pour essayer de se débarrasser du sourire niais qui menaçait d'y faire surface.
« Merci, mon brave… », railla-t-il tandis que le majordome détaillait d'un air ouvertement dégoûté les vêtements et les bottes crasseuses qui laissaient quelques traces sur le sol dans le sillage du pirate. Il adressa un dernier regard à Brianna et Ulysse referma la porte. La jeune femme secoua la tête avec un sourire, puis s'assit à la petite table, s'arma de papier et d'une plume, et s'employa à rédiger une lettre pour son père.
