Once More With Feeling
Merci à tous d'être encore au rendez-vous pour ce quatrième chapitre, et plus particulièrement à Wizzette, ecathe38, Drknite24, Audie396 pour leurs reviews !
Reviews :
Anonymous : Thank you so much ! I hope you will enjoy this new chapter just as much ! This fanfiction was a birthday gift for a friend so it is rather short, I didn't describe everything that needed to be described, to be honest, BUT I'm currently writing a new Brianna/Bonnet fanfiction (already 11 chapters are finished), so if you want more of them after this story is over, you will be served ! :)
Chapitre 4 :
Après quelques jours, Brianna dut se rendre à l'évidence. Ramener Stephen Bonnet à River Run n'avait pas été l'idée du siècle. Non pas qu'elle ait quelque chose à redire sur son comportement, qui avait été exemplaire, presque trop, puisqu'elle sentait son cœur se serrer à chaque fois que le regard du contrebandier trahissait ses doutes vis-à-vis de sa capacité à être accepté au sein de la famille.
Non, le problème ne venait pas de Bonnet lui-même. Mais d'elle. Elle n'avait pas réussi à faire la moindre nuit complète de sommeil depuis qu'elle le savait si proche. Jocasta avait attribué à Stephen une chambre à l'autre bout du couloir, le plus loin possible de celle de Brianna, comme si elle voulait s'assurer qu'ils ne puissent consommer leur mariage avant que celui-ci ne soit prononcé, selon la tradition. Et le fait que Brianna soit d'ores et déjà enceinte ne représentait pas une exception.
Malheureusement, elle passait ses nuits à l'imaginer seul dans sa chambre, se posant mille questions tourmentées sur son avenir incertain, tournant et retournant entre ses draps comme une âme en peine. Maintenant qu'elle cernait un peu mieux le personnage, qu'elle avait perçu sa fragilité et sa peur maladive de l'abandon, elle redoutait qu'il se fasse de fausses idées sur elle et la promesse qu'elle lui avait faite. Autre problème : dès qu'elle fermait les yeux, elle sentait de nouveau la pression de son pouce sur son ventre. Ce geste si tendre, si intime qui avait duré à peine une minute lui avait fait perdre littéralement la tête et elle ne pensait plus qu'à le provoquer de nouveau.
Roger avait toujours peur de la toucher avant qu'ils ne soient liés par le rituel, comme s'il la prenait pour une espèce de sainte qu'il ne fallait désacraliser. Elle ne voulait pas être une sainte, elle voulait être l'égale de celui qu'elle aimait. Et jusqu'à présent, Stephen l'avait toujours traitée comme son égale.
Encore une fois, la nuit était tombée depuis longtemps et Brianna ne trouvait pas le sommeil. Au diable Jocasta… Elle bascula les jambes hors de son lit, enfila prestement une robe de chambre par-dessus sa chemise de nuit et saisit un chandelier pour s'aventurer à pas de loup dans le couloir. Elle arrivait à peu près à mi-chemin, au niveau du palier, lorsqu'elle entendit une poignée tourner. Brianna s'immobilisa, l'oreille aux aguets.
« Où vas-tu ? », chuchota sa mère qui occupait la chambre la plus proche de la sienne.
Brianna se redressa et haussa les épaules. « J'ai… faim ! Je descends aux cuisines…, répondit-elle sur le même ton.
—Tu veux que je t'accompagne ?
—Non, non, j'en ai pour une minute. Rendors-toi, maman. »
Mais Claire ne bougea pas, elle l'observait désormais les bras croisés, un sourcil levé.
« Eh bien ? Tu descends ou non ? »
Elle m'a eue…, grommela intérieurement Brianna. « J'y vais… j'y vais… » Avec un soupir, elle entreprit de descendre les escaliers jusqu'au demi-palier, jeta un œil au-dessus d'elle, mais sa mère l'observait toujours. Zut… Bon, autant y aller…
Une fois à l'office, elle attrapa une petite part de cake et la dégusta avec plaisir. Ses yeux se posèrent ensuite sur les grappes de raisin entreposées dans un grand plat de porcelaine et cela lui fit envie. Et si j'en ramenais à l'étage ? Il a peut-être un petit creux, lui aussi ?, pensa-t-elle en s'imaginant aussitôt déguster ce délicieux raisin bien au chaud sous les draps avec son futur époux. Brianna gloussa comme une adolescente et faillit s'étrangler avec une miette de cake. Comment pouvait-elle être aussi niaise, bon sang ? Elle avait bientôt vingt-deux ans, pas seize ! Ça devait être les hormones, quelle saleté. Néanmoins, elle sortit une petite assiette à dessert d'un placard et y déposa une grappe entière de raisin blanc. Sa mission serait à présent de remonter l'escalier en prenant garde de ne faire aucun bruit. La troisième marche en partant du premier étage grinçait si on appuyait un peu trop au milieu, il lui faudrait donc raser les murs pour ne pas alerter qui que ce soit. Et garder la bouche ouverte pour ne pas risquer d'éternuer en respirant uniquement par le nez. Elle en avait assez qu'on lui dise quoi faire, où dormir, avec qui… Ce soir, elle passerait un peu de temps avec son fiancé, point à la ligne. Elle posa le pied sur la première marche, puis se ravisa. Son estomac criait encore famine et elle détacha un petit grain de raisin « pour la route ».
Avec l'impression d'être Cinnamon Carter, héroïne de la série Mission impossible, elle remonta les escaliers en étudiant chaque pas, scrutant chaque recoin sombre et parvint au palier du premier étage sans avoir fait le moindre bruit. Le plus dur était à venir. Elle n'allait jamais dans la deuxième partie du couloir, celle qui menait à la chambre de Jocasta et aux autres chambres des invités, dont celle de Stephen. Elle ne savait donc pas localiser les lattes de parquet qui grinçaient. Les dieux semblaient pourtant être de son côté, car elle parvint à la bonne porte aussi silencieusement qu'une petite souris. Tenant son assiette d'une main, elle chipa un nouveau grain de raisin, le goba, puis tourna la poignée de la porte tout en mâchant avec une lenteur presque comique. La chambre de Bonnet était plongée dans le noir et elle distinguait sa silhouette sous les draps, immobile. Elle referma la porte derrière elle et approcha doucement du lit, presque déçue de voir qu'il dormait profondément. Peut-être était-elle la seule à se poser toutes ces questions et à se torturer jusqu'au bout de la nuit ?
Elle se sentait maintenant idiote avec son assiette de raisin, debout au milieu de la chambre. Elle était sur le point de faire demi-tour lorsque un gémissement en provenance du lit la fit sursauter. Elle approcha du lit, maintenant la chandelle à bonne distance pour ne pas réveiller Bonnet mais la faible lueur projetée par la flamme lui suffit à comprendre qu'il ne dormait pas aussi paisiblement qu'elle le pensait. Son front était constellé de gouttes de sueur, ses sourcils étaient froncés et il tremblait légèrement. Est-il souffrant ou simplement en train de faire un mauvais rêve ? Prudemment, elle déposa l'assiette de raisin sur la table de nuit et posa sa main sur le front de l'homme. Chaud mais pas fiévreux. Le contact de sa main froide dut briser la logique du cauchemar qui se jouait dans son cerveau, car elle vit bientôt les paupières de Bonnet s'ouvrir toutes grandes et la dévisager avec stupeur.
« Tout va bien ! », murmura-t-elle en levant sa chandelle pour qu'il voie son visage. « Ce n'est que moi… »
Il sembla soulagé mais sa respiration était toujours erratique. De quoi pouvait-il bien rêver pour se mettre dans cet état ?, pensa-t-elle en s'asseyant sur le bord du lit. Comme il la regardait étrangement sans rien dire, elle décida d'alléger un peu l'atmosphère et de lui faire oublier ce mauvais rêve.
« Je n'arrivais pas à dormir et je me suis dit que vous auriez peut-être une petite faim ? », demanda-t-elle tout sourire en lui montrant l'assiette de raisin avant de la poser sur ses cuisses.
« Pas vraiment… Mais merci d'y penser… », railla-t-il en détachant malgré tout un grain.
« Vous serez prié de faire honneur à cet en-cas, Monsieur Bonnet. J'ai dû effectuer un véritable parcours du combattant pour venir vous le porter », déclara Brianna qui leva fièrement le menton tout en avalant deux grains de raisin en même temps. « Il a fallu déjouer les pièges du relief de l'escalier, contourner une horde de chiens de garde, passer devant le cyclope sans qu'il ne m'entende… »
« C'est votre tante que vous appelez Cyclope ? », pouffa Bonnet à mi-voix.
« Ne lui dites jamais que j'ai dit ça, où on se retrouverait à devoir construire notre propre cabane dans les bois et à chasser le sanglier pour vivre… »
Ils rirent doucement, puis le silence retomba entre eux. Pas un silence embarrassant, juste le genre de silence qui tombe parfois entre deux personnes sans que cela ne soit dérangeant. Un silence où l'on profite simplement de la présence de l'autre.
« De quoi rêviez-vous tout à l'heure ? », demanda-t-elle soudain.
Elle vit le regard de Stephen se glacer un instant, puis il reprit sa nonchalance habituelle et haussa les épaules. « De ma mort. »
Brianna resta un instant bouche bée, puis avala un nouveau raisin. « Eh bien… vous êtes un optimiste… »
Il rit. « Je n'y fais même plus attention, à vrai dire. Je fais ce rêve toutes les nuits depuis des années… » Enfin, presque toutes, ajouta-t-il intérieurement en lui lançant un regard coquin.
« Vous voulez dire… que vous mourrez toujours de la même façon ?
—Toujours.
—Comment ?
—Je me noie. »
Brianna fronça les sourcils et le dévisagea avec un demi-sourire. « C'est une plaisanterie ?
—Non, pourquoi ?
—Mais vous êtes marin ! », s'exclama-t-elle un peu trop fort, oubliant où elle était. Elle plaqua une main sur sa bouche et tendit l'oreille. Aucun bruit dans le couloir. Elle se pencha un peu plus vers lui, pour recommencer à chuchoter. « Si vous avez aussi peur de vous noyer, alors pourquoi diable passer votre temps en mer ?
—Cela n'a rien à voir, le bateau n'est pas dans l'eau mais sur l'eau. On ne se noie pas sur un bateau.
—Et si le bateau coule ?
—Ce n'est pas la faute du bateau, mais de la chose qui l'a fait couler…
—N'empêche que vous avez beaucoup plus de chances de vous noyer en étant marin qu'en étant, je ne sais pas… agriculteur ? Imprimeur ? Aubergiste ? »
Il haussa les épaules et avala un grain de raisin.
« Vous êtes maso, en fait… », conclut Brianna avant de se mordre la lèvre. Il la regarda, sourcils froncés, ne connaissant pas le mot employé. Pourquoi n'arrivait-elle pas à maintenir une façon de parler soutenue et ancienne avec lui alors qu'elle y arrivait parfaitement avec tout le monde ? Sauf peut-être sa mère, évidemment. Parce que je suis moi-même, avec lui…
« Je suis quoi ? »
« Maso… masochiste… » Comme il secouait la tête, Brianna haussa les épaules. « Ce sont des gens qui aiment faire ou qu'on leur fasse des choses… qui leur font du mal. »
Elle vit qu'il avait plissé les yeux, comme s'il analysait ses paroles. « Pourquoi je voudrais me faire du mal ? », murmura-t-il. Son ton laissait à penser qu'il avait déjà une réponse en tête mais il attendait qu'elle le lui dise.
« Peut-être parce que vous pensez le mériter ? Vous prétendez ne jamais être le premier choix de qui que ce soit et vous vous accrochez à cette phrase pour justifier tous vos agissements. Car si vous êtes l'ordure que tout le monde attend que vous soyez, au moins personne n'est déçu. Ni vous, ni eux. »
Il la dévisageait avec des yeux ronds et comme au dîner où elle avait métaphoriquement deviné l'homosexualité du Juge Alderdyce avec son petit exercice mental, elle comprit qu'elle avait été trop loin dans sa psychanalyse. Ce devait être la première fois de sa vie qu'on lui disait de telles choses en face. Elle décida de désamorcer la situation avant qu'il ne se renferme.
« Pas de chance pour vous, Monsieur Bonnet. Moi, j'attends de vous que vous soyez parfait sous tous rapports, et je sais que vous ne me décevrez pas.
—Comment pouvez-vous en être si sûre ?, demanda-t-il d'un air sombre.
—Parce que j'y crois, tout simplement. » Elle sourit, lança un grain de raisin en l'air et rejeta la tête en arrière pour l'attraper au vol. Elle ne se manqua pas et s'en félicita, cela lui aurait déplu de finir cette magnifique séance de psychothérapie par un échec ridicule. Du coin de l'œil, elle vit Bonnet sourire et ce fut la plus belle récompense de la soirée. Je veux sa main sur moi et je l'aurai… Elle reposa l'assiette sur la table de nuit et glissa ses jambes sous les draps avant de se blottir douillettement dans les oreillers.
« J'ai un aveu à vous faire… Je ne suis pas venue simplement pour fouiller dans votre cervelle tout en mangeant du raisin…
—Ah non ? », ironisa-t-il, comme si c'était évident.
Elle se mordit la lèvre, ne sachant pas vraiment comment tourner sa phrase pour qu'il ne la prenne pas pour une traînée en chaleur, alors qu'elle souhaitait juste une étreinte chaste. Puis elle se rappela qu'elle n'avait pas affaire à Roger mais à un homme avec qui elle avait pu parler librement dès la première seconde. Elle se tourna sur le côté, pressant son dos contre lui et saisit doucement sa main pour la poser sur son ventre. « Cela n'a pas duré assez longtemps la dernière fois… », fit-elle timidement en entrelaçant se doigts dans les siens.
« Je suis bien d'accord… »
Elle pinça les lèvres pour réprimer un sourire niais, puis comme il n'ajoutait rien, elle se redressa juste assez pour souffler la bougie et plonger de nouveau la chambre dans l'obscurité.
~o~
Six mois jour pour jour après son arrestation arbitraire, Roger était finalement sorti de la prison de Philadelphie, amaigri et sale, mais libre. Il avait tenté de retourner à la taverne où il avait pris une chambre six mois plutôt, espérant retrouver ses affaires quelque part mais le propriétaire avait tout donné aux bonnes œuvres, quelques mois auparavant, ne le voyant pas revenir. Il n'avait plus ni argent, ni vêtements de rechange, ni baluchon, plus rien d'autre que ce qu'il portait sur son dos. Impossible dans ces conditions de rentrer en Ecosse. La seule option qu'il lui restait était de partir sur les routes, rentrer à Wilmington et récupérer Brianna. Même s'il n'avait plus voulu d'elle, ce qui n'était pas le cas, il aurait été forcé d'y aller afin que les Fraser lui donnent de quoi rentrer chez lui. La prison n'avait que renforcé sa décision de la retrouver. Après tout ce qu'il avait enduré par sa faute, elle n'aurait d'autre choix que de reconnaître son dévouement et il lui pardonnerait ses erreurs.
Ils rentreraient en 1970 ensemble, ils se marieraient et pourraient laisser toute cette affreuse histoire derrière eux. Il avait donc pris la route et fut soulagé que le printemps approchant ait radouci l'air. Il ne manquait plus qu'il attrape une pneumonie en chemin… Jusqu'à présent, il avait été relativement chanceux.
Mais la chance s'était définitivement détournée de lui et il manqua de quelques dizaines de minutes le quarantenaire aux cheveux roux, accompagné d'un jeune homme d'une vingtaine d'années, qui demanda après lui au poste de garde de la prison. Il ne sut jamais que ces deux mêmes hommes avaient ensuite questionné les passants à son propos. Ni qu'ils s'étaient élancés à sa suite sur la route de Wilmington.
Et quand une horde de Mohawks lui fondit dessus pour avoir pénétré sans le savoir sur leur territoire, il se crut perdu à tout jamais.
~o~
Stephen avait parcouru de long en large l'intégralité de la plantation, longé chaque allée, chaque champ, remonté et descendu la rivière, s'était abrité sous chaque arbre et avait respiré chaque fleur. Du moins, c'était l'impression qu'il en avait. Malgré tous les efforts de Brianna pour le rassurer et rendre son séjour agréable, il sentait qu'il n'était pas exactement le bienvenu dans cette maison et ne pouvait pas les en blâmer. Les seuls moments où il se sentait réellement heureux et utile étaient ceux qu'il partageait avec Brianna, lorsqu'elle le rejoignait pour de longues discussions dans sa chambre, bien après que tout le monde soit couché. Il avait toujours été un homme d'action et d'aventure, rester enfermé comme un animal de compagnie à ne rien faire lui pesait atrocement.
Il avisa au loin Brianna qui dessinait à l'ombre d'un saule, de plus en plus encombrée par sa grossesse, et esquissa un sourire triste. Il regrettait les codes, les traditions, les interdits et s'il s'écoutait, il aurait passé l'intégralité de son temps couché contre elle, une oreille sur son ventre, à l'écouter donner son avis sur tout et n'importe quoi. Et par Danu, elle en avait des opinions ! Bien plus que la plupart des femmes et bien plus censées aussi.
Il lui fallait trouver quelque chose à faire. Quelque chose de concret, pour la remercier de tout ce qu'elle avait fait pour lui, lui montrer combien il était reconnaissant. Il s'écarta de justesse lorsqu'un groupe d'esclaves passa près de lui, les bras chargés de planches de bois de différentes tailles et essences. Ils se dirigeaient vers une grande remise et il fronça les sourcils. Suivant les esclaves, il passa la tête à l'intérieur de la bâtisse et ses yeux s'agrandirent de surprise. Quelques secondes plus tard, une idée germait dans son esprit. Il s'élança jusqu'au saule où se trouvait Brianna et tomba à genoux à côté d'elle, si brusquement qu'elle lui jeta un regard étonné.
« Tu aurais une feuille et un bout de fusain ? », demanda-t-il en fouillant déjà dans ses réserves.
Leur façon de se parler s'était grandement détendue au fil des semaines et, mis à part lorsque Jocasta ou Claire était dans les parages, ils se parlaient à présent comme de vieux amis. Sans fioritures ni retenue. Et Brianna adorait ça, il le voyait dans son regard. C'était aussi ce qu'il adorait chez elle : aucune autre femme de ce temps n'aurait supporté autant de familiarité de la part d'un homme, surtout avant d'être mariés. Mais elle se fichait pas mal des convenances et l'acceptait tel qu'il était.
« Qu'est-ce que tu mijotes ?, demanda-t-elle avec un sourire intrigué, mais en lui donnant néanmoins ce qu'il réclamait.
—Tu le sauras bien assez tôt. »
Sans un mot de plus, il était reparti en courant et Brianna renonça à tenter de le suivre. Déjà parce qu'elle était heureuse qu'il se soit trouvé quelque chose d'enthousiasmant à faire et aussi parce que le temps qu'elle réussisse à se relever et à lui emboîter le pas, il aurait déjà parcouru une bonne centaine de mètres.
Elle ne le revit plus de la journée et lorsqu'il rentra enfin, juste à temps pour le dîner, les ongles noirs de fusain, son sourire était tellement large qu'elle ressentit une pointe de jalousie. C'était normalement elle qui était capable de le faire sourire à ce point, qu'était-il donc parti faire ?
Les jours suivants, il rentrait tellement tard qu'il manquait également le dîner et lorsqu'il montait enfin se coucher, les traits tirés, il s'endormait quasi-instantanément. Plus étrange encore, Jocasta envoyait systématiquement un des esclaves porter un plateau de viande et de fruits à l'extérieur, sans s'offusquer de l'absence de Stephen aux repas. Et lorsque Brianna s'aventurait en direction de la remise où il disparaissait du matin au soir, Phèdre, Lizzie, Jocasta ou même Ulysse trouvaient toujours le moyen de la ramener à l'intérieur avec un impératif quelconque. Une robe à reprendre à sa taille, un détail sur l'organisation des repas selon ses goûts… Même Claire s'y était mis et changeait ostensiblement de sujet dès lors qu'elle questionnait quiconque sur ce que faisait son fiancé dans cette remise. Après quatre jours entiers à ce rythme, elle n'en pouvait plus. Non seulement elle en était réduite à dormir seule dans sa chambre, ne sachant jamais à quelle heure Stephen finirait par sortir de son antre, mais en plus son contact lui manquait.
Le matin du cinquième jour, en passant dans sa chambre avant d'aller prendre son petit-déjeuner, elle constata qu'il ne s'était même pas couché. C'en était trop. Elle repartit dans sa chambre pour s'habiller plus chaudement et ignorant les appels de Phèdre, descendit les escaliers pour sortir de la maison. Ouvrant la porte, elle le vit sur le perron et il sembla aussi surpris qu'elle de la croiser déjà prête alors que le soleil venait à peine de se lever.
« J'allais justement te chercher, fit-il en tendant la main vers elle. Viens.
—Vais-je enfin savoir ce que tu fais dans cette remise, nom d'un chien ? »
Il s'esclaffa et l'entraîna à sa suite sur le chemin de gravier qui menait aux champs. A l'étage, Claire n'avait pas perdu une miette de la scène et poussa un soupir. Bonnet l'avait agréablement surprise, ces derniers temps et elle se sentait de moins en moins réticente à lui laisser sa fille. Bien entendu, leur mariage posait d'autres problèmes, notamment le fait que Brianna ne pourrait pas retourner à son époque et qu'elle devrait garder ce lourd secret avec elle, élever ses enfants dans un monde hostile et dangereux, risquer de périr en couches ou d'une autre maladie… Mais elle devait avouer que le jeune couple s'entendait fort bien. Il y avait une alchimie entre eux, qui était très attendrissante. Comme s'ils soignaient mutuellement leurs blessures du passé dans les bras l'un de l'autre. Bonnet s'adoucissait au contact de Brianna, tout autant qu'elle mûrissait au sien.
Sur la route, Brianna leva ses doigts entrelacés avec ceux de Stephen pour mieux les observer. Les mains du blond étaient rugueuses, constellées de coupures et de blessures à différents stades de cicatrisation. « Tu ne comptes vraiment rien me dire avant qu'on y soit ?, demanda-t-elle, boudeuse.
—Tu te souviens quand j'ai dit que cela faisait seize ans que j'étais en mer ? » Elle hocha la tête. « Que crois-tu que l'on fait avant de devenir capitaine comme je l'étais ?
—Eh bien, j'imagine qu'on fait toutes les tâches ingrates. On nettoie, on charge, on décharge, on répare…
—On répare quoi ?
Elle lui jeta un regard idiot.
—Le bateau, je suppose…
—Le bateau, qui est en… ? »
Brianna fronça les sourcils. « En bois ?
—Tu es décidément une femme d'une intelligence supérieure, bravo, railla-t-il en l'entraînant en direction de la remise.
—Si je savais où tu veux en venir, ce serait plus simple. »
Ils étaient arrivés devant la porte et Stephen se planta en face d'elle avec un sourire énigmatique. « Ferme les yeux. »
Brianna prit une grande inspiration, secoua la tête en souriant, mais s'exécuta. Stephen passa une main devant son visage, mais n'obtenant aucune réaction, il ouvrit la porte de la remise. A l'intérieur brûlaient toujours plusieurs chandelles et il guida lentement Brianna vers son travail. Lorsqu'elle fut bien en face, il se glissa derrière elle et murmura :
« Ouvre les yeux. »
La jeune femme obéit et sentit sa mâchoire tomber sur sa poitrine. Elle tendit le cou en avant, n'osant pas croire ce qu'elle était en train de voir.
« J'ai appris à faire beaucoup de choses quand j'étais jeune marin… Travailler le bois en faisait partie… Le sculpter, c'était plutôt pour passer le temps… »
Brianna s'avança, chancelante, et posa ses mains tremblantes sur le bord du berceau que Stephen avait fabriqué. Les pieds étaient simples mais robustes. La pièce principale, conçue pour accueillir le bébé était faite de barreaux sculptés suffisamment espacés pour assurer le passage de l'air mais pas assez pour représenter un quelconque risque pour l'enfant. Chaque barreau était arrondi et rejoignait la base en-dessous, évoquant la coque d'un navire. Enfin, la tête était joliment décorée de volutes successives, comme des vagues se brisant sur la côte.
Brianna sentit soudain qu'elle avait du mal à respirer et réalisa qu'elle avait tout bonnement oublié de le faire depuis plusieurs dizaines de secondes. Elle devait avoir l'air d'un poisson échoué sur le sable, la bouche grande ouverte et les yeux écarquillés.
« Il te plaît ?, fit la voix de Stephen dans son dos. Elle fit volte-face la bouche toujours ouverte.
—S'il me plaît ? Tu es sérieux ? Je… J'en ai oublié de respirer, Stephen. De respirer !
—Donc c'est un oui.
—Mais bien sûr que oui, idiot. » Avec un rire complètement fou, elle se jeta à son cou, avant de se raviser et de s'écarter à nouveau de lui pour admirer son œuvre. « Il est… incroyable !
—Merci. »
Brianna réalisa soudain une chose. « Ils étaient tous au courant, n'est-ce pas ? A la maison. Ils m'ont tenue éloignée de cette cabane pendant des jours…
—J'ai été obligé de tout avouer à Jocasta dès le premier soir… Elle m'a menacé de me ramener en prison si je n'avais pas une raison valable de ne pas me présenter au dîner. Etrangement, elle m'a laissé tranquille après que je lui ai expliqué ce que je faisais. »
Brianna éclata de rire et fondit de nouveau dans les bras de Stephen. Plongeant son regard dans le sien, elle se sentit soudain sur le point de dire quelque chose mais se retint. Elle éprouvait une folle envie de prononcer les mots fatidiques, mais ne voulait pas qu'il se sente mis sous pression. « Je t'aime » pouvait être une phrase difficile à prononcer pour les gens qui n'y avaient jamais été habitués. Elle garda donc les lèvres scellées. C'était peut-être encore un peu tôt. Même si cela faisait bientôt trois mois qu'ils vivaient sous le même toit. Elle intensifia son regard, espérant y faire passer les mots qu'elle désirait si ardemment lui souffler. Pour toute réponse, il regarda brièvement derrière lui pour s'assurer que personne ne les regardait, puis déposa un tendre baiser sur les lèvres de la jeune femme. Il aurait adoré aller plus loin, mais la fatigue, la faim et la peur de trahir le peu de confiance que la famille lui avait accordé ces derniers jours le retinrent.
« Merci… », murmura Brianna, les larmes aux yeux. Les hormones avaient cet effet pervers sur les émotions fortes, mais elle n'y fit pas attention. Rien d'autre ne comptait plus que l'homme qu'elle tenait dans ses bras et le magnifique cadeau qu'il venait de lui faire.
~o~
« Oncle Jamie, par ici ! »
Depuis le bord d'un ravin, Ian fit de grands gestes en direction de son oncle, tandis que Rollo aboyait bruyamment à ses côtés. Au fond de la ravine, on distinguait le corps inerte d'un homme, coiffé d'un bonnet. « Vous pensez que c'est lui, mon oncle ?, fit Ian en plissant les yeux.
—Un seul moyen de le savoir… », répondit Jamie en se laissant prudemment glisser le long de la roche. Une fois en bas, il approcha de la silhouette et après avoir vérifié que l'homme respirait bel et bien, sortit de la poche intérieure de sa veste la lettre que Brianna lui avait fait remettre par coursier interposé. Le messager l'avait par chance intercepté alors qu'il était encore en mission pour Lord Tryon, qui ne se doutait toujours pas que Jamie œuvrait tout aussi bien pour lui que pour les Régulateurs. Elle y avait joint un croquis de Roger et Jamie plaça le dessin à côté du visage de l'homme.
« C'est assez ressemblant, je suppose, commenta Ian avec une grimace. Il a été salement amoché…
—Il a dû tomber sur une tribu de natifs… Les Mohawks vivent dans ces plaines, ils ont dû le prendre pour un vagabond et l'auront chassé.
—Je croyais que Brianna ne voulait pas qu'on le retrouve, mais seulement qu'on s'assure qu'il était sorti de prison et reparti en Ecosse…, reprit Ian tandis que les paupières de l'homme étendu à terre papillonnaient.
—Je ne laisserai pas ma fille enceinte et seule à la merci du monde… Elle a beau prétendre que tout va bien, je sens qu'elle ne me dit pas tout.
—Je suis son cousin, je prendrai mes responsabilités pour sauver l'honneur de la famille, s'il le faut, clama solennellement Ian, mais Jamie secoua la tête.
—Cela ferait bien trop de mal à cette pauvre Lizzie, Ian… »
Ian fronça les sourcils, comme s'il ne voyait pas bien ce que Lizzie venait faire là-dedans, mais un grognement en provenance de la bouche enflée de Roger le tira de sa réflexion.
« Bri…anna…
—Cette fois, plus aucun doute, c'est bien lui…, marmonna le jeune homme avec un haussement d'épaules. Que faisons-nous, mon oncle ?
—Aide-moi à le transporter, il faut au moins sortir de ce trou et rejoindre la route principale. Ensuite, nous monterons le camp et le laisserons se reposer… La route est longue jusqu'à Wilmington, et elle le sera encore plus avec un homme blessé. »
~o~
A River Run, l'ambiance s'était considérablement détendue après que le berceau ait fait son entrée dans la maison et tout le monde s'était accordé à dire que c'était un chef-d'œuvre. Jocasta en avait effleuré chaque détail avec un sourire satisfait, Phèdre et Lizzie s'étaient extasiées sur les décors de la tête, Claire avait dégotté un voile qu'elle comptait imprégner de citronnelle pour éloigner les moustiques en été… et Brianna en avait presque oublié son appréhension du retour de Jamie. Avec toutes ces femmes de son côté, Stephen ne risquerait plus rien, n'est-ce pas ?
A un peu plus d'un mois du terme, son ventre était devenu énorme et elle commençait à en avoir assez. Elle ne rêvait plus que d'une chose : retrouver une corpulence moins gênante pour les gestes du quotidien, rencontrer son enfant, et épouser enfin Stephen au retour de son père. Sa seule hâte, pouvoir enfin officiellement partager son lit et y trouver tout le plaisir dont elle rêvait depuis des mois. Les baisers et les caresses qu'ils échangeaient parfois en cachette ne lui suffisaient plus, elle voulait de nouveau le sentir en elle, entendre leurs cœurs battre l'un contre l'autre et qu'il serre ses hanches nues entre ses doigts jusqu'à en crever.
Stephen semblait quant à lui de plus en plus impressionné par la taille de son ventre et elle captait parfois ses regards inquiets lorsqu'elle voulait se serrer contre lui, comme si elle était faite de verre et qu'il pouvait la briser par inadvertance.
L'après-midi était très doux, presque chaud, et elle avait décidé d'aller s'asseoir au bout du ponton pour tremper ses pieds gonflés dans l'eau froide de la rivière. Cela lui faisait un bien fou.
« Ah, ces maudits pieds, voilà bien quelque chose qui ne me manquait pas… », fit une voix enjouée dans son dos.
Brianna se retourna et vit Marsali qui lui souriait, une grande boîte coincée entre l'un de ses bras et sa hanche.
« Marsali ! Qu'est-ce que tu fais là ?, s'écria Brianna en tentant de se lever pour la saluer mais la blonde s'esclaffa.
—Ne te lève pas, je vais m'asseoir… Je suis venue te porter quelque chose. » Joignant le geste à la parole, Marsali se laissa tomber sur le ponton et posa la caisse sur le sol devant elle.
« Fergus et Germain sont avec toi ?, demanda Brianna en se retournant en direction de la maison.
—Ils admirent le berceau… Une merveille, soit dit en passant. Qui aurait cru que cet homme-là était aussi doué de ses mains ? » Les deux filles gloussèrent. « Je me suis éclipsée quand Fergus a commencé à lui poser des questions sur l'intégralité des outils et des techniques qu'il avait utilisés pour le faire. » Marsali roula des yeux et Brianna éclata de rire.
« Alors voyons, que m'as-tu apporté ? »
Tout sourire, Marsali ouvrit la boîte, révélant des piles entières de petits vêtements pour nourrisson immaculés. « C'était à Germain, ce sont ses premiers vêtements…
—Oh Marsali, c'est beaucoup trop…, murmura Brianna en dépliant un petit maillot de corps brodé.
—C'est un prêt, seulement…, l'avertit la jeune femme avec une expression malicieuse. Car je risque d'en avoir de nouveau besoin, disons d'ici six ou sept mois… »
Brianna se tourna vers elle, bouche bée. « Un deuxième ? Oh, toutes mes félicitations ! », fit la jeune Américaine en serrant son amie dans ses bras. « J'en prendrai grand soin et te rendrai tout sans faute pour le jour J. »
Marsali laissa Brianna fouiller un peu plus de temps parmi les petites tenues d'enfant, puis se lança.
« Fergus a reçu une lettre de Jamie…, fit-elle en guettant la réaction de la rousse. Roger est bien sorti de prison. Il est libre.
—Tant mieux pour lui, répondit froidement Brianna en repliant soigneusement les vêtements qu'elle avait dérangés.
—Tu ne lui as rien dit à propos de Bonnet, c'est ça ? »
Brianna se mordit la lèvre inférieure, puis secoua la tête en signe de dénégation.
« Je crois qu'il va essayer de convaincre Roger de venir ici… du moins, c'est l'impression que cela donnait dans son message.
—Je lui avais pourtant dit de n'en rien faire !, protesta Brianna avec véhémence.
—Parce qu'il te croit dévastée, pleurant nuit et jour l'absence de Roger et condamnée à un mariage sans amour s'il ne le ramène pas ! Mais ce n'est plus le cas, n'est-ce pas ? Tu es amoureuse de Stephen Bonnet ? »
Brianna baissa le nez et ferma les yeux en soupirant.
« Inutile de le confirmer, Claire me l'a dit… », reprit Marsali avec un haussement d'épaules.
Claire Fraser, l'extralucide a encore frappé…, pensa Brianna avec une pointe d'exaspération.
« Je ne te juge pas, hein, il est extrêmement beau garçon…, ajouta-t-elle avec un sourire, avant de faire une grimace. Ne répète pas ça à Fergus…
—Ce n'est pas qu'une question de physique…, murmura Brianna, le rose aux joues. Lui et moi, on se comprend. Même sans se parler. On se sent libres de s'exprimer comme on le veut, quand on le veut, même lorsqu'on aborde des sujets sensibles… Et puis il y a… Oh mon Dieu, je n'arrive pas à croire que je vais dire ça…
—Quoi donc ?
—Quand il me regarde, c'est comme si j'étais … son univers tout entier.
—C'est un peu le cas, tu l'as sauvé de la corde, tu lui as offert une vie honnête, un enfant à venir… Que tu le veuilles ou non, tu es devenue son univers.
—Alors que Roger… Roger voulait seulement être la seule personne dans le mien. Il ne voulait même pas que je vienne retrouver mes parents en Amérique… »
Marsali grimaça. « Même ma mère n'a pas osé me faire ce coup-là, et pourtant…
—J'ai rencontré ta mère, je vois de quoi tu parles… »
Elles rirent de bon cœur et Brianna sentit que ses pieds étaient en passe de devenir congelés.
« Rentrons », fit Marsali en se mettant debout en quelques secondes. Brianna envia sa mobilité lorsqu'elle tenta de se relever elle-même mais dut abdiquer et se faire soulever par Marsali, qui riait aux éclats. La blonde ramassa la boîte de vêtements et la cala sur sa hanche, et elles remontèrent le chemin jusqu'à la maison, tout en répertoriant tous les aspects les plus horribles et insoupçonnés des joies de la grossesse. C'est hilares qu'elles poussèrent la porte de la maison, pour trouver Claire, Fergus et Stephen dans le salon, où Jocasta tenait Germain sur ses genoux avec un sourire ravi.
Exactement comme elle venait de le décrire à Marsali, à la seconde où Stephen la vit entrer, son visage s'illumina et Brianna se sentit légère comme une plume.
« Ah oui, en effet… Je vais finir par tomber amoureuse aussi…, marmonna Marsali dans sa barbe, avant d'ajouter précipitamment : Ne dis pas non plus à Fergus que j'ai dit ça. »
Brianna pouffa et Claire décocha un regard amusé aux deux jeunes femmes. « Qu'est-ce qui vous fait rire comme ça, mesdemoiselles ?
—Marsali, m'a apporté quelque chose, éluda Brianna tandis que son amie posait la boîte sur la table, avant d'être rejointe par Fergus qui passa une main autour de sa taille.
—Ce sont les anciens vêtements de Germain…, expliqua Marsali. Fergus et elle échangèrent un regard complice et quelques coups de coude, comme s'ils se battaient pour savoir lequel des deux prendrait la parole. Claire fronça les sourcils, amusée par leur petit jeu.
—Et comme Marsali a déjà dû le dire à Brianna…, nous comptons bien les récupérer quand le moment sera venu. »
Claire ouvrit la bouche au moment où Marsali ponctua l'annonce de Fergus en posant une main sur son ventre encore plat. « Oh mes enfants, je suis si heureuse pour vous », s'écria Claire en enlaçant tour à tour le Français et sa jeune épouse.
Brianna les regarda s'embrasser avec un sourire. Il n'y avait aucun autre endroit où elle aurait voulu être en ce moment même. Pas à Boston, seule dans la grande maison vide des Randall, ni même en Ecosse où Roger lui aurait certainement demandé de déménager pour lui. Mais ici, entourée de sa nombreuse famille. Et peu importait ce qui lui réservait l'avenir, ou plutôt le passé et ses grandes guerres à venir, elle ne quitterait pour rien au monde cette époque bénie où tous les siens étaient réunis. Pas exactement tous… Son cœur se serra en pensant à Frank. S'était-il imaginé que toute sa famille finirait ici, dans ce dix-huitième siècle qui lui avait volé l'amour de sa vie malgré tous ses efforts pour le reconquérir ?
Elle fut tirée de ses pensées par Stephen, qui tendit la main pour déplier l'un des vêtements de la boîte et elle lut dans son regard effrayé combien il les trouvait petits. Il dut sentir qu'elle le dévisageait car il tourna ses yeux verts dans sa direction et elle lui envoya toute la confiance dont elle était capable pour le rassurer. Cela sembla fonctionner car il parut apaisé et replia le vêtement pour le poser sur les autres. Et l'envie revint : Je t'aime. Trois mots qu'elle aurait voulu hurler à la Terre entière. Il ne pouvait pas ne pas être au courant. Sa mère le savait, Marsali le savait, elle-même le hurlait dans sa tête à chaque fois qu'elle sentait son regard vert posé sur elle. Pourtant elle ne pouvait s'empêcher de craindre sa réaction si elle le disait tout haut. Promets-moi de ne pas t'enfuir le jour où ça arrivera…, pensa-t-elle en souriant à Stephen par-dessus le cadeau de Marsali.
Et à cet instant, elle aurait juré que ses iris d'émeraude lui répondaient : Je te le promets.
~o~
Le mois de mai était arrivé et avec lui les premières chaleurs de l'été. Le dos de Brianna la faisait souffrir atrocement depuis deux jours et elle passait le plus clair de son temps assise, calée sur une montagne de coussins, en robe de chambre. Plus aucune robe normale ne lui allait, son ventre avait pris des proportions monumentales et elle ne pensait plus qu'à une chose. Faire sortir ce qu'il contenait. Depuis plusieurs jours, le regard de Stephen était aussi terrifié que celui d'un lapin pris dans les phares d'une voiture. Autour de lui, toutes les femmes de la maison s'affairaient d'une manière qui laissait présager que l'arrivée du bébé était imminente. Tout était prêt : le berceau avait été agrémenté d'un petit matelas et des langes pliés étaient déjà posés dessus, Claire vérifiait et nettoyait ses instruments deux fois par jour avec un air préoccupé, Brianna passait son temps à grogner et à souffler, Phèdre et Lizzie semblaient avoir sorti et nettoyé l'intégralité des draps de la maison…
Et lui tournait comme un lion en cage, totalement impuissant et perdu. Seule Jocasta restait impassible et tenait sa maison comme si de rien n'était, mais il imaginait qu'à son âge, les aléas de la vie n'avaient plus de prise. Lorsqu'un hurlement rauque provint soudain de la bouche de Brianna, qui tentait jusque-là de dessiner sur la terrasse couverte, et qu'il vit Claire lever le nez du livre qu'elle feuilletait, il sut au regard de sa belle-mère que le compte à rebours était lancé. Le cri poussé par la jeune femme était différent de tous ceux qu'elle avait pu émettre jusqu'à présent. Claire se précipita vers sa fille et l'instant d'après, Phèdre et Lizzie la rejoignaient pour la transporter à l'étage, jusqu'à sa chambre. Il les suivit, l'œil hagard, avisa la chaise que Phèdre venait de positionner près du lit, la sacoche d'instruments de Claire ouverte et prête à l'emploi, Lizzie le bouscula les mains chargées d'une grande bassine d'eau fumante et il se plaqua contre le mur, pour ne pas gêner qui que ce soit.
Assise sur le bord de la chaise, Brianna avait fermé les yeux et serrait les mâchoires si fort qu'il eut peur qu'elle s'en brise les dents. Lorsqu'un nouveau hurlement guttural s'échappa de sa gorge, il commença à se sentir nauséeux. Pourquoi avait-elle si mal ? Comment avait-il pu lui faire une chose pareille, lui faire un enfant, si cela devait lui occasionner autant de souffrance ? Pendant l'espace d'un instant, il se demanda s'il serait de nouveau capable de la toucher un jour de peur de lui faire à nouveau subir cela. Il devait avoir pâli dangereusement car Claire leva les yeux dans sa direction :
« Monsieur Bonnet, vous n'êtes pas obligé de rester si vous ne vous en sentez pas capable… Nous sommes assez nombreuses ici, vous ne nous serez d'aucune utilité… »
La voix de Claire était bienveillante et elle ne le chassait pas vraiment. Une partie de lui voulait rester auprès de Brianna, lui tenir la main peut-être. Mais en voyant la force avec laquelle elle serrait les accoudoirs de la chaise, il se dit qu'elle lui briserait sûrement les doigts. Nouveau hurlement.
« Les contractions se rapprochent, Madame Claire », annonça Phèdre et la mère de Brianna reporta de nouveau son attention sur sa fille. Du coin de l'œil, elle vit Stephen écarquiller les yeux, alarmé. Il ne devait pas savoir ce que cela signifiait, ni si c'était une bonne chose ou non, et bien qu'elle trouve sa présence touchante, Claire redoutait qu'il finisse par paniquer réellement. Cela paniquerait certainement aussi Brianna et elle ne pouvait pas laisser cela arriver. Heureusement, Ulysse apparut dans l'encadrement de la porte.
« Monsieur Bonnet, Madame vous recommande de descendre au salon. »
Il jeta un regard anxieux en direction de Brianna. La douleur semblait s'être légèrement apaisée (elle ne hurlait plus), mais le regard furieux qu'elle tourna dans sa direction lui indiqua qu'elle ne devait plus être franchement sous l'emprise de son charme irlandais en ce moment-même.
« Je… », commença-t-il sans avoir quoi faire. Mais le destin choisit pour lui : Brianna poussa un nouveau beuglement, encore plus fort que tous les précédents et avant qu'il n'ait compris ce qu'il se passait, il avait fui dans le couloir. Ulysse referma doucement la porte derrière lui et le suivit au rez-de-chaussée avec un sourire à peine perceptible.
Jocasta était calmement assise dans son fauteuil en velours et en entendant ses pas sur le parquet, lui fit signe de s'asseoir. « Whisky ?, lui demanda-t-elle avec un sourire légèrement moqueur.
—Ouisilvousplaît », répondit-il d'une traite tandis qu'Ulysse lui servait une triple dose. A peine eût-il le verre en main, qu'il en engloutit près d'un tiers d'une seule gorgée.
Le sourire de Jocasta s'agrandit en l'entendant déglutir bruyamment.
« Les hommes sont trop fragiles pour assister à cela et votre présence serait de toute façon bien inutile…, lâcha-t-elle sur son ton aristocratique à toute épreuve.
—Les hommes font la guerre, Madame…
—Supprimer des vies, c'est facile. L'affaire de quelques secondes, si l'on s'y prend bien. Mais ce qu'il se passe là-haut… » Elle releva le menton, moqueuse. « Aucun homme n'y survivrait plus de cinq minutes. »
Etrangement, Stephen voulait bien la croire sur parole. Les hurlements de Brianna devenaient plus fréquents, plus rauques aussi, et il se maudit d'être responsable de sa douleur.
« Ne vous blâmez pas…, fit Jocasta d'une voix douce, comme si elle avait lu dans son esprit. Les femmes sont faites pour endurer toutes les souffrances. C'est notre force… et notre malédiction. »
Les heures s'écoulaient au compte-goutte, ponctuées par les hurlements de Brianna, la porte de la chambre qui claquait lorsque Phèdre ou Lizzie allait changer l'eau de la bassine, et la chaleur de l'après-midi devenait étouffante. Après ce qui sembla une éternité, il y eut un long hurlement et des éclats de voix joyeux à l'étage. La bouche de Jocasta s'ouvrit pour laisser échapper un « ah ! », mais Stephen s'était déjà rué dans les escaliers. Il y trouva Phèdre tenant entre ses bras un paquet de draps sanguinolents qui remuait.
« C'est un garçon, Monsieur ! Venez m'aider à le nettoyer… »
Stephen tourna la tête en direction de la chambre mais Lizzie en sortit et ferma prestement la porte derrière elle, ses bras chargés de linges souillés de divers liquides, dont une quantité de sang que Stephen trouva astronomique. Comment le corps si frêle de sa fiancée pouvait-il perdre autant de sang sans que la vie la quitte ? C'était impossible. Une goutte lui aurait déjà paru beaucoup trop. Mais Lizzie souriait largement.
« Attendez encore un peu, Monsieur Bonnet, Claire est en train de suturer… Venez plutôt admirer votre fils. »
La suturer ? Par Danu, l'enfant était-il sorti en se frayant un chemin à coup d'ongles à travers son ventre ? Divers scénarii tous plus affolants les uns que les autres se formèrent dans son esprit et il entendit Lizzie pouffer. Puis Phèdre lui déposa le paquet gigotant dans les bras et son esprit se retrouva soudain vide. Entièrement libéré de toute pensée inquiétante. La seule chose qu'il ressentait à présent était encore plus profonde et puissante que ce qu'il avait jamais ressenti de sa vie. Et pourtant il n'avait jamais imaginé pouvoir être capable d'aimer qui que ce soit d'autre que Brianna.
Le bébé entre ses bras remuait et son petit visage ridé et rouge, encore couvert d'un mélange visqueux, semblait furieux d'avoir été extrait du cocon rassurant du ventre de sa mère.
« Venez », insista Phèdre en lui faisant signe de la suivre. Elle le mena jusqu'à la salle d'eau où elle avait fait préparer une bassine d'eau tiède et propre, ainsi que des langes. Elle invita Stephen à poser l'enfant sur la table et à le défaire de la serviette qui l'entourait. Celui-ci s'exécuta avec des gestes craintifs, frémissant en découvrant le minuscule bout de cordon ombilical qui demeurait sur le ventre de l'enfant. Phèdre l'aida à plonger l'enfant dans l'eau, ce qui sembla le calmer, comme si la sensation du liquide chaud lui rappelait ce qu'il avait quitté quelques instants plus tôt. Paniqué à l'idée que le bébé puisse se noyer dans ces quelques centimètres d'eau, il avait passé une main sous son crâne pour qu'il ne plonge pas et tressaillit quand Phèdre versa un peu d'eau pour lui nettoyer le visage.
Lorsqu'il fut propre, elle l'enveloppa dans une serviette, le sécha délicatement, puis noua de ses mains expertes un lange autour des hanches et des fesses du nourrisson avant de l'emmailloter bien serré dans une nouvelle épaisseur de tissu. Lorsque ce fut fait, elle repositionna l'enfant dans les bras de Stephen avec un sourire lumineux. Lizzie repassa près d'eux, les bras chargés de chiffons tâchés par différentes matières de toutes couleurs qu'elle avait entassé dans un bac. La porte de la chambre s'ouvrit de nouveau et ce fut au tour de Claire de sortir, ses outils souillés dans une bassine de métal. En voyant Stephen avec l'enfant désormais propre et enveloppé, elle sourit et pencha son visage ravi sur le nourrisson.
« Comment va Brianna ?, demanda aussitôt Stephen, qui ne pensait plus qu'à une seule chose : la retrouver.
—Elle est dans son lit, elle doit se reposer. Vous pouvez y aller mais pas longtemps… Brianna doit dormir quelques heures avant de pouvoir le nourrir sans s'effondrer. »
Stephen n'attendit même pas la fin de sa phrase et poussa de son épaule la porte de la chambre. Avant de se figer. Brianna avait le teint cireux et des cheveux roux étaient collés par la sueur qui perlait sur son front. L'odeur qui subsistait dans la pièce, un mélange de sang, de transpiration, d'urine et quelque chose qu'il n'identifiait pas, lui laissa penser qu'une guerre s'était effectivement déroulé en ces lieux. La fenêtre ouverte laissait rentrer un peu d'air frais en soulevant les rideaux. Les yeux de Brianna étaient mi-clos mais elle fit un effort qui lui parut surhumain pour les ouvrir et sourire en voyant le bébé dans les bras de Stephen.
Il s'approcha lentement du lit et s'assit sur les couvertures pour poser le petit entre eux.
« Bonjour, souffla Brianna en se penchant doucement sur son fils, avant d'esquisser une grimace de douleur.
—Je suis désolé… tout est de ma faute…, balbutia Stephen et Brianna sourit faiblement.
—Je mentirais si je te disais que je ne t'ai pas un peu détesté entre la troisième et la quatrième heure de douleur…, murmura-t-elle tandis qu'il esquissait un rictus désolé. Mais ça valait le coup… »
Elle tendit une main vers la sienne et la souleva pour l'amener contre sa joue brûlante. La fraîcheur de la main de Stephen était plus douce que le léger courant d'air qui caressait ses cheveux humides. Elle ferma les yeux et se sentit sombrer.
« Elle doit dormir… », fit la voix de Claire depuis la porte et Stephen se rappela qu'il n'était pas censé rester. Il se pencha par-dessus l'enfant pour embrasser Brianna sur le front et la jeune femme se laissa retomber sur les oreillers, exténuée. A contrecœur, il reprit l'enfant dans ses bras et sortit de la chambre sous le regard attendri de Claire.
