Au programme : un placement de produit pour les raviolis et deux grands crétins.

Merci à ma sœur pour ses jolis conseils et sa détermination sans faille, et merci à Aeliheart974 d'avoir introduit le KuroShou dans ma vie.

Amusez-vous bien !

Disclaimer : les personnages appartiennent tous à Haruichi Furudate.


Kuroo contempla le désastre qui s'étalait devant lui, symbole du massacre qu'il venait de perpétrer. Il grimaça en constatant que la substance rougeâtre s'était entièrement répandue sur la table, redécorant la toile cirée, et retint un juron en apercevant une trace sur le mur. Son manque d'expérience et de technique était flagrant, et chaque recoin de la petite pièce qui lui servait de cuisine le lui rappelait. Il en avait jusque dans les cheveux. Certes, Kenma lui dirait que ce n'était pas une grande perte, mais le garçon grogna tout de même de mécontentement. Il chercha des yeux l'arme du crime, que son geste surpris avait laissé s'échapper jusqu'à l'autre bout de la pièce, et ses yeux la rencontrèrent après quelques minutes d'inspection visuelle. Ah, jusque sous le canapé. Une traînée de liquide indiquait l'itinéraire pris par l'objet, redonnant des couleurs au parquet terne du salon qui faisait aussi office de chambre et de bureau, vie étudiante oblige.

- Super, lâcha Kuroo en contenant son désespoir.

Il se saisit de son téléphone portable et son doigt resta en suspend au-dessus de la liste de ses contacts. Il devait choisir avec discernement. Pas Kenma : l'idée de déranger le blondinet à cette heure tardive et risquer d'interrompre sa partie lui arracha une expression réticente. Non, vraiment, il tenait à la vie. Bokuto et Mika étaient exclus : il ne pouvait se résoudre à les réveiller. Oikawa le retrouverait et l'attacherait à un arbre en lui jetant des pommes de pin pour le punir s'il osait ne serait-ce qu'imaginer le déranger. Ne restait plus qu'une personne. Et étrangement, il se dit qu'il aurait dû y penser plus tôt : l'idée d'interrompre son doux sommeil peuplé probablement de vipères et de cobras fit naître un sourire narquois sur ses lèvres. Il appuya sur le téléphone miniature sans plus attendre. Les tonalités familières retentirent aussitôt, brisant le silence du petit appartement. Kuroo grogna en entendant le répondeur, mais ne se départit pas de son sourire si particulier. Au contraire, il s'intensifia alors qu'il rappelait. Au bout de la quatrième tentative, on décrocha. Toute l'animosité que son interlocuteur ressentait le frappa de plein fouet, transcendant les ondes téléphoniques, et il dû se contenir pour ne pas rire de son machiavélisme génial.

- Kuroo, constata une voix glaciale à l'autre bout du fil. En tendant bien l'oreille, on pouvait y distinguer une lourde trace de fatigue.

- Daishou, quel plaisir.

Le coupable avait pris le ton le plus enjoué possible, et l'autre pouvait presque l'entendre sourire.

- Il est 4 heures.

A nouveau, une simple constatation polaire. Kuroo jubilait, et imaginait sans peine les yeux mi-clos de Daishou, accentuant son côté serpentin. Cependant, il sentit que s'il ne poursuivait pas vite la conversation, son interlocuteur se ferait un plaisir de lui raccrocher au nez. Il reprit, sûr de lui.

- Si tu raccroches, je te rappelle tous les soirs de toute la semaine, et je demande à Mika de veiller à ce que ton volume soit malencontreusement au maximum.

Daishou s'accorda quelques secondes de réflexion difficile et grimaça. Mika sauterait sur l'occasion. Non pas qu'elle souhaite faire de sa vie un enfer -enfin, parfois la question se posait-, mais elle avait une inclinaison toute particulière à suivre les plans foireux de Kuroo, surtout quand il s'agissait de l'embêter lui. Il soupira.

- Qu'est-ce que tu veux ?

- T'as un ouvre-boîte ?

Il n'entendit pas distinctement la flopée de jurons qui échappa à Daishou, mais la deviner suffit à ce qu'il ait dû mal à retenir son sourire railleur. Oh, qu'il se délectait de la détresse de son pire ennemi du monde entier.

- Attends, reprit ce dernier, la voix vibrante de colère. Tu m'appelles à quatre heures trente-huit du matin pour me demander un ouvre-boîte ?

Kuroo acquiesça d'une onomatopée satisfaite, mais cela lui rappela l'état de sa cuisine.

- C'est les raviolis.

- Pardon ?

L'amusement de Kuroo diminua légèrement, et il commença ses explications.

- Bon…

Peut-être qu'appeler Daishou n'était pas une si bonne idée finalement. Le grognement d'impatience de ce dernier le poussa à continuer.

- J'ai peut-être essayé d'ouvrir une boîte de raviolis, et j'ai peut-être utilisé un couteau, et ça s'est peut-être mal passé.

Ses yeux se posèrent sur la boîte de conserve qui gisait face à lui. L'opercule n'était ouvert que sur quelques centimètres, insuffisants pour laisser passer son contenu. En forçant, le geste de Kuroo s'était fait maladroit et une bonne dose de sauce s'était lâchement échappée de sa cage pour venir redécorer sa cuisine. Ledit couteau avait volé jusqu'au salon, et avait barbouillé les environs d'un mélange peu rassurant de sauce tomate et de viande. S'il ne trouvait pas rapidement un moyen de remédier à son problème, ses raviolis allaient périmer et il en serait privé pour l'éternité.

A l'autre bout du fil, il pouvait presque sentir le changement d'humeur de son interlocuteur.

- A partir du moment où tu manges des conserves, il y a un problème, Kuroo. J'ai toujours su que t'étais limité, mais à ce point-là, quand même…

- C'est super pratique, et en plus les raviolis sont vraiment bons.

Daishou leva les yeux au ciel.

- Admettons, mais à quatre heures du mat' ? Sérieux ?

- T'as un ouvre-boîte ou pas ?

Kuroo avait perdu de sa superbe, et la raison pour laquelle il détestait Daishou lui revint : cet abruti trouvait toujours une façon de tourner la situation à son avantage, et à la fin c'est lui qui se retrouvait piégé.

- Pour qui tu me prends ?

Kuroo s'impatienta : en langage Daishou, ça pouvait tout autant vouloir dire que oui, en effet, tout être qui se respectait avait un ouvre-boîte, que non, jamais de la vie, les ouvre-boîtes étaient une invention réservée aux pires criminels de l'univers.

- Donc ? Il appuya sur la syllabe centrale, signifiant son mécontentement et nourrissant ainsi l'amusement naissant de Daishou. Mais ce dernier se souvint de son test d'anglais du lendemain et jeta un coup d'œil blasé aux chiffres digitaux de son réveil. Super. Kuroo ne le lâcherait pas avant qu'il ne l'ait aidé.

- Oui, j'en ai un, et non, c'est hors de question que tu te déplaces jusqu'ici pour me l'emprunter. Déjà, tu me le rendras jamais et ensuite, j'ai pas forcément envie de voir ta tête. Entendre ta voix me suffit largement.

- T'es en train de dire que j'ai une jolie voix ? susurra Kuroo, sautant sur l'occasion.

- Si t'es un adepte des sons produits par un débutant en violon, carrément.

Ouais, c'était sans compter la méchanceté légendaire de Daishou. Kuroo grimaça, mais son amusement ne s'évanouit pas.

- Tu dis juste ça parce que tu sais pas apprécier les bonnes choses.

- Si par « bonnes choses » tu entends ta personne, je préfère encore vivre en ermite.

- Crétin.

Daishou retint un sourire de contentement. Kuroo ne se formalisa pas des remarques de son interlocuteur. Après tout, il était son pire ennemi du monde entier, il se serait inquiété si leur conversation n'était pas construite uniquement sur des piques. C'en était presque rassurant. Enfin bon, il était toujours quatre heures quarante-six, et son projet de se nourrir n'avait pas avancé d'un pouce.

- Je te laisserai pas tranquille tant que j'aurais pas mes raviolis dans l'estomac, reprit Kuroo.

Evidemment. Daishou soupira et s'accorda quelques secondes de réflexion.

- Si tu les mets au frigo, tu peux les garder jusqu'à demain même heure au moins. Donc tout à l'heure, je te ramène mon ouvre-boîte, tu manges tes raviolis à midi et tu me le rends l'après-midi. Si tu me le rends pas-

- Ouais, ouais, tu vas mettre de la colle dans mes affaires et voler mes chaussures. Déjà fait, va falloir que tu te renouvelles un peu.

- Je pensais plutôt à t'arracher la tête et exposer tes restes pour que les vautours en profitent, mais ok.

- C'est l'heure tardive qui te rend aussi violent ?

- Je deviens violent quand je suis forcé d'avoir une conversation avec un abruti.

- Le meilleur d'entre eux.

- Qui ne sait pas ouvrir une boîte de conserve, précisons-le.

- C'est vraiment pas la peine.

Ils esquissèrent tous les deux un sourire, amusés par leur bêtise, et Daishou secoua doucement la tête.

- Bon, va dormir.

Il raccrocha. Kuroo resta un instant interdit, contemplant l'écran de son téléphone, puis le posa sur les quelques centimètres propres devant lui. Il laissa échapper un soupir de désespoir profond. Maintenant, il allait devoir nettoyer. En sentant une présence à ses pieds, il baissa les yeux sur Meruem, qui, du haut de ses quatre pattes, le regardait avec ses grands yeux félins remplis d'une teinte indescriptible. Kuroo crut y lire une forme profonde de mépris.


- J'arrive pas à croire que je t'ai suivi jusqu'ici.

- Si tu me faisais confiance, on n'en serait pas là.

Daishou lui adressa un regard scandalisé, comme s'il venait de proférer un blasphème. Kuroo leva les yeux au ciel. Ils étaient assis l'un en face de l'autre, et le micro-ondes derrière eux venait d'entonner son chant ronronnant. Une douce odeur s'en dégagea bien vite, et Kuroo soupira de contentement, comme s'il avait attendu ce moment toute sa vie. Il surprit l'expression dubitative de Daishou et esquissa un sourire dont il avait le secret.

- T'inquiète, le goût de ces fruits divins suffira à me faire pardonner.

- Étrangement, j'y crois pas trop, grimaça Daishou.

Le bip sonore retentit alors. Quelques secondes plus tard, le plat fumant de raviolis trônait au centre de la table. Ils n'avaient pas bonne mine, mais Daishou devait avouer que leur odeur n'était pas rebutante. Ce matin, il avait eu du mal à le croire quand Kuroo lui avait proposé de venir manger chez lui, mais avait tout de même accepté, de peur que son ouvre-boîte si précieux ne lui échappe pour toujours. Il regarda son vis-à-vis dévorer son assiette, autant littéralement qu'avec ses yeux, et commença à manger sans se départir de sa moue réticente.

- Alors ? Kuroo avait la bouche à moitié pleine et les yeux tout pétillants. L'expression de Daishou s'accentua et sa grimace se fit plus prononcée. Il avait posé sa fourchette.

- Je sais pas ce que t'as dans la bouche, mais c'est hors de question que je-

Il fut interrompu par un grognement sonore qui semblait s'élever d'outre-tombe. Il s'assura qu'il n'avait pas malencontreusement marché sur la queue de Meruem avant que les yeux amusés de Kuroo ne le ramènent à la réalité : c'était son estomac. Daishou avait faim. Il lança un regard plein d'avertissements à son interlocuteur, du style « parle et je te tue, et je tue aussi tous ceux que t'aimes et je tue même les mouches de ton appartement » et se résolut à manger la bouillie difforme et presque infecte que lui avait servi Kuroo. Quelle idée, d'avoir accepté aussi. L'image d'un ouvre-boîte perdu à jamais le remit sur le droit chemin : ce n'était qu'un maigre sacrifice afin d'éviter des années de fouilles archéologiques dans la décharge qu'était l'appartement de l'autre garçon. Daishou ne l'aurait jamais avoué, pas même sous la torture, mais au bout de plusieurs bouchées son repas se fit presque, presque mangeable.

- Je te déteste.

C'était un grognement mécontent, mais il arracha un nouveau sourire à Kuroo. Ce dernier ne s'inquiétait pas trop d'avoir Daishou en face de lui : entre les soirées, les séances de révision tard le soir et les quelques rassemblements hebdomadaires, les deux avaient eu le temps de s'habituer à la présence de l'autre. Bon, c'était rare qu'ils soient en tête-à-tête, mais il ne pouvait décemment pas expliquer la situation à quelqu'un d'autre, parce que ce quelqu'un d'autre se ferait alors une joie de lui déblatérer des conneries et pointerait du doigt le fait que maintenant, il était redevable envers un serpent. Alors que non, il ne l'était pas. Kuroo n'était pas et ne sera jamais redevable envers Daishou, et surtout pas pour un simple ouvre-boîte.

La suite des événements lui prouva qu'il se plantait complètement.


Kuroo ouvrit difficilement les yeux. Tout son corps était lourd, et il dû se faire violence pour identifier la cause de son réveil qui visiblement, n'avait rien de naturel. Fatigué par sa longue semaine de nuits trop courtes, il s'était couché tôt. Apparemment, on avait décidé de réduire ses efforts à néant. Au bout de quelques secondes intenses en réflexion, il se rendit compte que son téléphone sonnait. Il grogna. Qui était l'abruti qui osait ?

Il décrocha d'un geste presque rageur, sans même regarder son écran tant il lui aurait fait mal aux yeux.

- Coucou.

Kuroo étouffa un juron en reconnaissant la voix à l'autre bout du fil. Le ton moqueur lui avait suffi à imaginer l'expression satisfaite de Daishou, parce que c'était bien lui.

- Je te déteste. Bonne n-

- Tu m'obligeras pas à te menacer, quand même ?

Des menaces ? Kuroo eut un éclair soudain de lucidité et grogna de plus belle.

- Qu'est-ce que tu veux ?

Valait mieux oser une petite discussion -si on pouvait appeler une interaction entre les deux ainsi- qu'écouter les plans farfelus de Daishou pour l'obliger à rester au téléphone : le serpent avait forcément bien préparé son coup. Cependant, il marqua un temps de pause, surpris que Kuroo abdique aussi facilement. Il se reprit bien vite.

- C'est si étrange que je t'appelle pour prendre des nouvelles ?

- Ça se saurait, si Daishou Suguru était quelqu'un de gentil.

- Ah, ce n'est pas comme ça qu'on me présente ?

Kuroo soupira. Bien sûr. Il se redressa contre le mur, utilisant son oreiller pour rendre sa position plus confortable.

- Bon, sérieux, qu'est-ce que tu veux ?

L'expression condescendante de Daishou, ses fausses menaces, son sourire en coin, ses cheveux parfaitement coiffés malgré l'heure tardive, son tee-shirt vert… Kuroo pouvait imaginer le tout, et il détestait ce qu'il voyait. Ce sentiment s'intensifia après la réponse de son interlocuteur.

- Ah, tu sais, rien de spécial. Je voulais juste vérifier que tu faisais de jolis rêves, me graver dans ton esprit, te laisser te rendormir et rêver de moi, pour que je te hante même dans ton sommeil.

Kuroo marmonna quelque chose à propos de psychopathie et de le donner en pâture à son chat, mais Daishou fit la sourde oreille.

- Enfin, c'est pas comme si t'avais besoin de ça pour rêver de moi, poursuivit-il, fier de son petit effet.

- Ah, tu veux dire quand je me fais poursuivre par des centaines de serpents ? Désolé, chez moi on appelle ça un cauchemar.

Plutôt que de s'en formaliser, Daishou éclata d'un rire moqueur.

- Tant que je te pourris la vie, ça me va.

- J'avais étrangement cru comprendre.

Une masse tomba alors sur le ventre de Kuroo et il retint de justesse un juron.

- Et bah, on dirait que ça te fait de l'effet.

Il ignora la voix railleuse de son interlocuteur et baissa les yeux. Il grogna.

- Meruem.

- Passe lui le bonjour et rappelle lui à quel point il est génial.

- Je suis persuadé que ce chat veut ma mort.

- C'est bien pour ça que je te dis ça.

- Crétin.

Daishou esquissa un sourire, et celui de Kuroo lui fit écho quelques secondes plus tard. Ils devaient bien se rendre à l'évidence : ce petit jeu était foncièrement amusant. Mais ils préféraient qu'on détruise toute leur collection de DVDs plutôt que de l'avouer, même mentalement. De toute façon, l'introspection n'était la spécialité d'aucun des deux.

- Bon, t'as fini ?

- Ah, tu veux pas m'écouter réciter ma leçon de maths ?

Kuroo secoua la tête, avant de se souvenir que Daishou ne pouvait pas le voir.

- Non merci.

- Je suis déçu.

- Tant mieux.

- Dis à Meruem que je suis fier de lui et que je lui souhaite une très jolie fin de nuit.

- Et moi ?

- Crève, répliqua Daishou sans une once d'animosité. Il raccrocha.

Kuroo souriait toujours quand il reposa son téléphone après avoir pris soin de le mettre en silencieux. Il souriait toujours aussi quand il se recoucha, accueillant Meruem à côté de lui. Le chat se roula en boule, empêchant tout mouvement de couette, dardant sur son maître son regard si particulier.

Cette nuit-là, Kuroo rêva de Daishou.


- Tetsu-chan, rappelle-moi à quel point tu penses être discret ?

C'était la voix moqueuse d'Oikawa. Le concerné se décala sur le côté, et n'eut pas le temps de répondre avant que Daishou, juste devant lui, ne prenne la parole.

- Ouais, il arrête pas de me suivre depuis ce matin. Je crois qu'il m'utilise pour se cacher.

Les yeux d'Oikawa affichèrent une lueur dangereusement intéressée, et en deux enjambées, il était en face de Kuroo, le toisant.

- J'attends des explications.

Sachant très bien que ce n'était pas la peine de résister, l'interrogé leva les yeux au ciel et se mordit la lèvre d'inquiétude.

- Je vais mourir.

Devant les regards incrédules de Daishou et d'Oikawa, il crut bon de préciser.

- Il arrive.

Agacé, Oikawa le pressa.

- Qui ça ?

-Kenma, murmura Kuroo, et Daishou jura avoir vu un frisson parcourir son corps élancé. Un éclair de compréhension passa dans son regard.

- Oh. Quand tu disais que tu t'étais trompé, et que t'avais fait la pire erreur de ta vie, c'était…

Kuroo hocha vivement la tête. Oikawa la secoua.

- T'es au courant que Kenma est même pas sur le campus ?

- Crois-moi, tu ne veux pas le sous-estimer.

- Qu'est-ce que t'as fait exactement ?

A côté, Daishou retenait à grand-peine l'éclat de rire qui menaçait d'arriver un peu plus à chaque seconde. Il avait hâte d'entendre Kuroo expliquer la situation. En désespoir de cause et trop fatigué pour trouver une excuse à deux balles, ce dernier répondit.

- Je voulais appeler quelqu'un cette nuit, mais j'ai pas fait exprès et j'ai appuyé sur Kenma.

Oikawa fronça les sourcils. La phrase de son ami avait beau être courte, il savait qu'en creusant un peu, il découvrirait tous les secrets qu'elle cachait.

- Cette nuit ? A quelle heure ?

A côté, Daishou pouffait doucement.

- Vers deux heures.

- Et tu comptais appeler qui, à deux heures du matin ?

Kuroo marqua une hésitation et lança un regard que Daishou imagina, non sans raison, suppliant. Mais ce dernier ne fit rien. Il riait pour de bon.

Evidemment, Oikawa Tooru n'était pas né de la dernière pluie. Son sourire s'agrandit.

- Tetsu-chan, c'est lui que tu voulais appeler ?

Il pointa vulgairement le jeune homme hilare du doigt, qui ne s'en formalisa pas. Kuroo détourna vivement le regard et haussa les épaules.

- Ouais, comme ça je le réveille et ça le fait chier.

- Je me disais bien que ça faisait longtemps que j'avais pas entendu parler de vos frasques.

L'intuition légendaire d'Oikawa le poussa à continuer la discussion, et surtout à poser les bonnes questions. Kuroo avait parlé au présent.

- C'est régulier ?

Daishou se calma et haussa un sourcil, se sentant immédiatement concerné. Oh, Kuroo, ne tombe pas dans une piège aussi grossi- mais Kuroo avait déjà hoché la tête. L'expression d'Oikawa semblait partagée entre la jouissance pure et la consternation absolue, si la combinaison des deux était possible.

- Depuis quand ?

Kuroo calcula mentalement, se souvenant de la fameuse nuit aux raviolis, mais avant qu'il ne puisse ouvrir la bouche, Daishou le devança, accompagnant sa réponse d'un haussement d'épaule.

- Deux, trois jours.

Oikawa plissa doucement les yeux. Menteur. Kuroo hocha la tête, l'empêchant de remettre en cause quoi que ce soit.

Non, en vérité, cela faisait bien plus d'une semaine que Kuroo et Daishou avait pris l'habitude de s'appeler à tour de rôle, histoire de s'embêter continuellement, expliquant alors leurs cernes profonds et leurs soupirs incessants. Mais sur l'instant, Kuroo avait d'autres chats à fouetter que la curiosité maladive d'Oikawa. La menace d'un Kenma en colère le faisait trembler. Il avait osé l'appeler, même par erreur, et Kenma avait fait la bêtise de décrocher, pensant que son ami ne le contactait ainsi qu'en cas d'extrême urgence -autrement, il envoyait un message. Résultat des courses : Kuroo avait interrompu un raid d'une importance majeure, et s'en était retourné vers Daishou, penaud. Mais hors de question qu'il en fasse part à son pire ennemi du monde entier qui ne manquait jamais une occasion de se moquer de lui.

Dans l'optique de se protéger, Kuroo passa sa journée derrière l'épaule de Suguru, demandant inlassablement s'il ne voyait personne venir vers eux, ou s'il ne sentait pas une aura meurtrière. Si Daishou s'en amusa au début, le tout l'agaça sur le milieu, pour qu'il s'y habitue finalement.


- Hors de question que je rentre avec toi, affirma Daishou, les bras croisés, alors que Kuroo l'avait rejoint après son dernier cours.

- Et si je meurs sur la route ?

- Tant mieux, tu rejoindras le cimetière des hérissons.

Kuroo posa une main sur son cœur et afficha une mine faussement outrée.

- T'as pas osé ramener les hérissons morts dans cette conversation, quand même ?

- Non, t'as raison, j'ai pas osé, affirma Daishou après quelques secondes à considérer la question.

Finalement, il le raccompagna. Après tout, ça lui permettrait de voir Meruem et de l'inciter à défigurer son maître dans son sommeil. Ou peut-être qu'il y avait une part de lui-même qui cédait bien trop facilement à Kuroo en ce moment. Accepter ses appels, les lui retourner, accepter sa compagnie… Ouais. Mais Daishou ne voulait pas y réfléchir, il ne pouvait pas y réfléchir. Il ignorait avec force le sentiment de contentement qu'il retirait de leurs conversations téléphoniques, niait l'attendrissement qui l'avait pris aux tripes quand Kuroo s'était endormi alors qu'il lui parlait, retenait les sourires de plus en plus nombreux et de moins en moins narquois avec force, sans parler des innombrables fois ou son esprit, vagabond solitaire, lui avait imposé l'image de l'autre garçon en tête et qu'il n'avait pu s'en départir avant de se changer les idées.

Non merci.

- Merci, annonça Kuroo.

Daishou releva les yeux vers lui, surpris. Son expression se fit malicieuse.

- Le grand Kuroo qui me dit merci ? On aura tout vu.

Kuroo passa une main sur sa nuque, signe qu'il était doucement gêné et soupira.

- Ouais, bien sûr. Je suis gentil, moi, au moins. Je dis merci.

La moue ironique de Daishou lui arracha un sourire.

- Bref, reprit-il en tournant les talons. A toute à l'heure.

Il disparut dans son appartement sur un dernier sourire, et Daishou partit en levant les yeux au ciel. « A tout à l'heure ». Abruti.


- Tu m'as pas appelé.

Daishou releva les yeux, surpris de ne pas avoir entendu Kuroo arriver. Ce dernier tira la chaise en face de lui et s'y installa. Il semblait lui-même déstabilisé de se trouver dans cette position, et on pouvait facilement dire qu'il n'avait pas prévu d'aller au bout de son idée.

- De quoi ?

Daishou était désinvolte, et aussi un peu perdu.

- Hier. Tu m'as pas appelé. C'était ton tour.

Daishou plissa les yeux et siffla sa réponse, plus claquant qu'il ne l'aurait voulu.

- Ah, parce que c'est chacun son tour ?

Le regard vacillant de Kuroo fit naître un soupçon de regret qu'il effaça aussitôt. N'importe quoi. Ils étaient censés se détester, pas s'appeler tous les soirs et avoir des conversations presque normales, presque amicales. Le visage de Kuroo se recomposa bien vite. Sa méprise lui restait en travers de la gorge, mais soit. Il tourna les talons sans un regard supplémentaire, haussant simplement les épaules. Daishou se fit violence pour ne pas lui dire de rester. Non, Daishou ne demandait rien, et surtout pas à Kuroo Tetsurou.

Ce soir-là, ils furent comme deux abrutis à fixer l'écran de leur téléphone.


Daishou lui manquait. Bon, Kuroo avait fait du chemin avant de pouvoir énoncer cette constatation dans son esprit -surtout pas à voix haute. Il était assis sur son lit, son portable à la main, et les affres de l'introspection nocturne -ou matinale, à ce stade- le frappaient. Il avait attendu l'appel de Daishou sans vraiment y croire, et il l'attendait toujours. Mais il devait se rendre à l'évidence : il n'y avait rien de normal dans le fait d'attendre que son pire ennemi du monde entier daigne vous contacter pour demander si vous aviez passé une bonne journée, ou vous insulter et critiquer votre coupe de cheveux, pourtant si bien élaborée.

A côté de lui, Meruem le regardait avec ses yeux profonds, et ils semblaient lui dire « T'es qu'un crétin ».

Kuroo voulait bien y croire. Il s'était d'abord dit que c'était une histoire d'habitude, et que Daishou avait momentanément pris de la place dans sa vie, en tant que son pire ennemi du monde entier, d'où la sensation de vide soudaine. Mais le garçon dû vite se rendre à l'évidence : on n'a pas envie de raconter sa journée à son pire ennemi du monde entier, ni de s'enquérir de la sienne, ni de lui dire que sa voix ressemblait étrangement à un sifflement de serpent mais que c'était pas si mal. Honnêtement, Kuroo était si désespéré qu'il était à deux doigts d'appeler Oikawa. Rien que l'image mentale de la conversation qu'ils pourraient avoir suffi à le faire frissonner, et il posa son téléphone un peu plus loin pour ne pas céder à la tentation. Mais au moment où il le lâcha et qu'il rebondit doucement sur le matelas, il vibra de manière sonore.

Ugh, Oikawa aurait-il le pouvoir de lire dans les pensées ? Kuroo grimaça à cette idée, parce qu'à ce stade, son ami serait redoutable. Il tourna la tête pour lire le nom de son potentiel correspondant, et sa gorge se serra.

Daishou.

Il s'empara de l'appareil en ignorant son alerte mentale signifiant que sa voix pouvait potentiellement trembler comme s'il venait de prendre cinquante ans, et décrocha.

-Ouais, fit-il en priant pour paraître désinvolte. Si ça se trouve, c'était Daishou qui avait hérité d'un pouvoir psychique.

L'autre ne répondit pas, et la ligne resta silencieuse durant de longues secondes, qui parurent véritablement interminables à Kuroo. Alors qu'il retenait un soupir, prêt à raccrocher, Daishou se racla la gorge.

- T'es bon en anglais ?

Kuroo marqua une pause puis se retint de justesse de hocher la tête.

- Je me débrouille.

- Ok, viens demain à la cafet' du bâtiment A, vers quatorze heures.

- Mais j'ai c-

Daishou avait raccroché. Interloqué, Kuroo resta immobile pendant un certain temps, avant de doucement froncer les sourcils. C'était quoi ce rendez-vous nul ?


Kuroo détestait qu'on lui donne des ordres, et en général, il faisait tout pour faire le contraire. Là-dessus, Daishou et lui avaient au moins le mérite de se ressembler. Pourtant, il poussa la porte de la cafétéria, et chercha les cheveux aux reflets verdâtres du regard. Il les aperçut étrangement vite et s'approcha de sa table.

- T'es en retard, siffla Daishou, en y mettant tout le mépris dont il était capable. Les sourcils de Kuroo se froncèrent et il s'apprêta à répliquer, mais l'entrée d'une nouvelle personne dans son champ de vision l'en empêcha.

- Mika !

Un sourire naquit sur son visage alors qu'il saluait la jeune fille. Il s'assit avec eux, et elle lui expliqua qu'elle avait tout à fait forcé Daishou à l'appeler et qu'en vérité, elle avait des difficultés en anglais. Enfin, Mika était une jeune fille formidable à l'intellect éblouissant, mais elle avait ses faiblesses, et la grammaire anglaise en faisait douloureusement partie.

Kuroo lança un regard interrogateur vers Daishou, un peu pour lui demander ce qu'il faisait là. Il n'échappa pas à Mika.

- C'est lui qui a insis-

Daishou l'interrompit d'un coup de pied sous la table qu'il voulait discret. Mais Kuroo esquissait déjà son sourire insupportable, celui qui remontait dans le coin et accompagnait ses yeux pétillants.

- Ah vraiment ? Je te manquais tant que ça ?

Daishou leva les yeux au ciel.

- Non, j'avais pitié de ton air de chien battu.

- Si ça peut te faire plaisir.

Kuroo ne se départit pas de son sourire durant toute l'heure qui suivit, et Daishou dû avouer qu'il se sentait bien plus apaisé que durant ces derniers jours.

Quand Kuroo l'appela ce soir-là, il décrocha.

- Alors, je t'ai manqué ou pas ?

Il pouvait l'entendre sourire, et il aurait dû se douter qu'il allait remettre tout ça sur la table.

- Je vais raccrocher, répondit Daishou sans appel.

- Tu fuis tes responsabilités.

- En fait, c'est moi qui t'ai manqué.

- Jamais de la vie. Comment est-ce que tu pourrais possiblement manquer à quelqu'un ? Je veux dire, tu t'es vu ? N'importe quoi.

Kuroo extrapolait bien trop pour être honnête, et Daishou s'en délecta.

- Ouais, mais c'est toi qui m'appelles. T'as des choses à me dire plus intéressantes que m'avouer ton affection sans borne pour ma personne ?

- Beurk, jamais de la vie. Autant embrasser Meruem.

- C'est ça. Donc ?

- Tu vas chez Oikawa demain ?

- Tu m'appelles vraiment pour ça ?

- Ouais, mon rôle principal c'est de te pourrir la vie, t'avais oublié ?

- Impossible, railla Daishou pour toute réponse.

- Donc c'est un oui ?

- Bien sûr que c'est un oui, abruti.

- Crétin.

Les habitudes ont la vie dure. Kuroo et Daishou en faisaient l'expérience.

- Tu sais, reprit Kuroo, il va probablement nous enfermer dans son placard à chaussure.

Daishou fronça les sourcils.

- Pourquoi ?

- Il me l'a dit. Il m'a dit « je vous enferme comme ça vous arrêtez de pourrir mon atmosphère et vous réglez vos problèmes comme des grands ».

- On a des problèmes ?

- On a des problèmes ? répéta Kuroo, amusé.

- Pas que je sache.

- Moi non plus.

- Enfin je veux dire, à part ta coupe affreuse et ton style vestimentaire qui laisse clairement à désirer, et puis ta voix criarde et tes sourires super moches, pas de problème pour moi.

- Ouais, le fait que tu sois la pire personne de la terre, et accessoirement un serpent, c'est des détails non ?

- Carrément. Ça compte pas.


Daishou et Kuroo s'étaient arrêtés sur le balcon, haletant, et avaient refermé la baie vitrée derrière eux. Penché en avant, les mains sur les genoux, Kuroo reprenait doucement son souffle.

- C'est bon ? il inspira. On l'a semé ?

Daishou lança un regard derrière eux et se laissa glisser jusqu'au sol, s'appuyant contre la rambarde de sécurité. Kuroo le rejoignit rapidement.

- Je crois, oui.

- Mais quel grand malade.

- Il nous avait prévenu, asséna Daishou en haussant les épaules. Leur regard se croisèrent et ils sourirent, l'adrénaline aidant. En effet, Oikawa avait vraiment l'intention de les enfermer dans son placard. Bon, concrètement, s'il se rendait compte qu'ils étaient sur son balcon, il fermerait la porte sans aucun scrupule, mais il ne les avait pas vus sortir et dans tous les cas, ils avaient le mérite d'être à l'air libre. Et puis, ils étaient protégés par l'obscurité. Kuroo s'attarda quelques secondes de trop sur le visage momentanément éclairé d'un sourire de Daishou.

- Quoi ?

L'autre haussa les épaules.

- J'avais des doutes quant au fonctionnement de tes zygomatiques. Je pensais qu'ils avaient que l'option « sourire de serpent ».

- Je préfère ça à un sourire de crétin.

Kuroo eut une pensée pour Bokuto.

- Tu viens de critiquer à peu près 2/3 de nos amis.

- Tant que t'es dedans, c'est bon.

Daishou se rendit compte que Kuroo pouvait mal comprendre sa phrase, mais avant qu'il ne puisse rectifier, ses yeux s'entrechoquèrent avec son regard pétillant. Encore.

- Je suis ton ami ? Berk.

Daishou grimaça.

- Jamais de la vie. J'ai un minimum de critères.

- Ah ouais ? Et c'est quoi ?

- Pas un grand crétin qui sait pas s'habiller, pour commencer.

- Je vais faire comme si tu parlais pas de moi.

- Prends le plutôt comme une opportunité de renouveler ta garde-robe.

- Je ne sais pas ce qui est le plus inquiétant entre toi me donnant des opportunités ou toi qui emploies le mot « garde-robe ».

- Bah quoi ? siffla Daishou, agacé par le regarde joueur de son vis-à-vis. Tu dis quoi ?

- Placard.

- Et bah, on sait d'où vient le problème maintenant.

Un claquement sec les interrompit, et ils sursautèrent de concert, dirigeant leur regard vers la baie vitrée. Oikawa était de l'autre côté, le visage rempli de colère, et montrait du doigt la serrure où il venait d'insérer une petite clé. Tout son corps disait « Vous êtes foutus, maintenant ».

Daishou grimaça mais Kuroo se moqua surtout de l'expression de son ami resté à l'intérieur.

- Je crois qu'il est fâché d'avoir dû courir.

- Ah, vraiment ? Daishou était sarcastique, et il arracha un sourire à Kuroo. Il reprit.

- Bon, j'espère que t'as une bonne température corporelle.

- Pourquoi ?

- Parce que si tu te les gèles, c'est hors de question que je te file mon pull.

- Zut alors, railla Kuroo. J'avais vraiment envie d'avoir ton odeur sur moi et de sentir mauvais pendant trois jours.

- Déjà, je sens super bon, et ensuite, tu regretteras d'avoir dit ça quand tu me demanderas mon pull.

- Aucune chance.

Une demi-heure plus tard, Kuroo dû se rendre à l'évidence : être en tee-shirt le désavantageait fortement. Ils avaient beau être au printemps, le mois d'avril offrait une météo fragile, et la nuit tombante n'aidait en rien. Pourtant, il résista et contrôla les tremblements de son corps. Il avait la technique ultime d'imaginer être sur une île en plein cagnard. Mais un regard en direction de son compagnon de fortune lui apprit que ce dernier n'était pas dupe pour un sou. Kuroo grimaça. Super.

- Tant pis pour toi, asséna Daishou, heureux de pouvoir prendre Kuroo en flagrant délit de défaite.

- Même pas froid.

- Menteur.

Mais Kuroo ne répondit pas. Daishou posa son regard sur lui, et l'éclat qui brilla dans ses yeux lui donna envie de partir très très loin très très vite. Trop tard. Kuroo avait glissé vers lui, et leur bras se touchaient plus que nécessaire. Des frissons se perdirent de part et d'autre, après tout, il commençait vraiment à faire froid.

- Qu'est-ce que tu fous ?

- Si ton pull ne vient pas à moi, c'est moi qui viendrai à ton pull, énonça Kuroo d'une voix presque calme.

- N'importe quoi.

Mais Daishou ne bougea pas, appréciant beaucoup trop de le sentir à proximité.

- Si tu t'endors sur moi, je te tue.


A : Abruti Fini

« Kuroo ? »

Daishou hésita, mais finit par presser la petite flèche pour envoyer son message. Il se fustigea immédiatement. Quelle idée. Mais ils n'avaient pas cessé de discuter ces derniers soirs, ou au moins de s'envoyer un message pour se dire qu'ils étaient pris, et là, il n'avait aucune nouvelle. Il était deux heures. Or, Daishou avait la fâcheuse tendance de s'inquiéter bien trop vite. Et si Kuroo s'était fait capturer ? S'il avait énervé Oikawa ? Pire, Kenma ? Est-ce qu'il était de nouveau coincé sur un balcon ou dans un placard à balai ?

Mécontent, Daishou grogna doucement. Non, ce n'était vraiment pas dans ses habitudes, et s'il était complètement honnête, il détestait ça. Il en voulait à Kuroo de l'obliger à le suivre dans un labyrinthe d'idées incompréhensibles. Sa réflexion ne put se poursuivre davantage : son téléphone sonna. Il reprit contenance et attendit au moins trois sonneries avant de décrocher. Immédiatement, la voix amusée de son interlocuteur lui chatouilla les tympans.

- Bah alors ? Tu t'impatientes ?

Daishou marmonna et Kuroo comprit vaguement quelque chose sur une tête arrachée et des cheveux brûlés. Il retint à grand-peine son sourire.

- Désolé.

Cela eu au moins le mérite d'interrompre la litanie de Daishou, qui se figea sous le coup de la surprise. Woah. Kuroo était absolument aux mains de kidnappeurs, et il voulait laver tous ses péchés avant de se prendre une balle. Mais le jeune homme ne le laissa pas se remettre de sa surprise et poursuivit.

- J'ai une épreuve sur un bouquin demain, et tu t'en doutes bien, je l'ai pas lu. Donc je dois apprendre plein de fiches nulles.

Daishou expira, et c'est à ce moment-là qu'il se rendit compte qu'il avait retenu sa respiration. Il se maudit d'avoir été aussi réactif.

- Ok, travaille bien.

- Attends.

Daishou interrompit le geste de décoller son téléphone de son oreille, entendit vaguement un bruit de pas et puis un bruissement.

- Voilà.

- Quoi ? Tu vas pas travailler ?

- Non, pas envie.

- Va dormir, alors.

- Non, il faut que je travaille.

Le calcul se fit rapidement dans la tête de Daishou.

- Je te laisse alors.

- T'as vraiment rien compris.

Le ton de Kuroo semblait fatigué, mais il se doutait bien que ses révisions devaient l'avoir épuisé.

- Quoi ? Daishou commençait à s'agacer, comme à chaque fois que l'autre semblait prendre le dessus dans la conversation. Un grognement frustré lui parvint à l'autre bout de la ligne. Evidemment que Daishou avait compris. Mais c'était si improbable que son cerveau avait balayé son hypothèse d'un revers de la main, ajoutant en prime des images de Kuroo se moquant ouvertement de lui.

- Faut que je me change les idées.

Daishou faillit lui asséner qu'il n'était pas là pour le divertir, mais tout son esprit s'était tendu en comprenant le sous-entendu. J'ai envie de te parler.

- Tu paniques ? étrangement, il n'y avait aucune trace de moquerie dans sa voix.

- Un peu, lui répondit Kuroo après une courte pause. Mais je sais, j'aurais dû travailler plus tôt, tout ça.

- Tu vas gérer.

- Hein ?

Kuroo était incrédule. Est-ce qu'il avait bien entendu ? Est-ce que Daishou venait de l'encourager ?

- Tu vas gérer, abruti.

D'accord, c'était un peu contradictoire comme affirmation, mais son pire ennemi du monde entier venait d'essayer de le rassurer, et pire encore, deux fois de suite. Plutôt que de le faire franchement rire, cette idée fit éclater des petites bulles dans les tripes de Kuroo qu'il s'empressa de dégager d'un revers mental de la main.

- Ouais.

Derrière son téléphone, Daishou devinait son sourire.


- Je déteste ce film.

Daishou se tourna vers Kuroo, interloqué.

- Tu rigoles ou quoi ?

Ils étaient assis sur le canapé, dans la chambre étudiante de Kuroo. Bien qu'elle soit petite, la présence de Meruem était un avantage sans pareille aux yeux de Daishou. Bon, il y avait aussi celui d'imaginer Kuroo en panique en train de tout ranger dans son appartement. Ce dernier tenait en main un exemplaire de Spirited Away, tandis que Daishou défendait corps et âme Roméo+Juliette.

- On est chez toi. C'est ton DVD, argumenta-t-il.

- Mais il est super triste, et tout le monde connaît déjà l'histoire.

Incrédule, Daishou secoua la tête. Comment un étudiant en littérature pouvait-il tenir des propos aussi aberrants ?

- Autant regarder Star Wars. Ça aura le mérite de nous mettre d'accord.

Kuroo accepta, et aucun des deux ne se formalisa sur le fait qu'ils venaient de faire un compromis. Ils étaient de plus en plus courants.

- De toute façon t'es qu'un crétin qui a besoin de films avec des explosions.

Ah, au moins une chose qui n'avait pas changé -ou évolué. Kuroo leva les yeux au ciel.

- Blasphème.

On était samedi, et après avoir passé une bonne partie de l'après-midi chez Bokuto, Kuroo avait proposé à Daishou de venir chez lui pour regarder un film, étant donné qu'aucun des deux n'avait vraiment envie de rentrer en solitaire et de ruminer les résultats des examens à venir. Il n'avait même pas eu besoin de sortir la carte Meruem : après avoir refusé une seule fois pour la forme, son pire ennemi du monde entier avait accepté. Enfin, il ne savait pas s'il pouvait réellement l'appeler comme ç- oh, le film avait commencé.

Une dizaine de minutes passèrent en silence, et le premier commentaire fut celui de Daishou, rapidement suivi par une remarque de Kuroo. A coups de « Elle est vachement jeune la princesse, quand même », et de « Oui, on a compris que dans l'espace les explosions ça fait pas de bruit, abruti », ils s'immergèrent tout à fait dans le film, et surtout dans l'instant. Aussi, quand Meruem vint se placer entre eux et qu'ils le caressèrent de concert sans s'en rendre compte, ils tressaillirent quand leurs doigts s'effleurèrent. Ah. Immédiatement, Kuroo retira sa main, comme brûlé par le contact, alors qu'il n'avait ressenti qu'un léger frisson de surprise. Il n'osa pas lancer un coup d'œil à Daishou pour déchiffrer son expression -il avait le mérite d'y arriver de plus en plus ces temps-ci-.

Oh, et zut, il avait bien compris que son voisin de canapé n'était plus vraiment son pire ennemi du monde entier, juste peut-être la pire personne du pays. Ou de la région. Ou juste du campus. A voir. Il reposa doucement sa main sur les poils doux de Meruem qui profitait d'avoir deux esclaves, et à nouveau, les bouts de ses doigts rencontrèrent ceux de Daishou qui n'avait visiblement pas enlevé sa main. Kuroo s'immobilisa et laissa le contact se prolonger, sans chercher à l'approfondir. Après tout, Daishou devait être à fond dans le film, alors Kuroo l'imita et se replongea dans la scène qui se déroulait sous les yeux.

En vérité, Daishou devait se faire violence pour contenir tous les mouvements dans son estomac qu'il détesta de tout son être.

Ce soir-là, c'est à tous les deux que le regard de Meruem sembla s'adresser.


Quelque chose avait changé, Daishou le savait. Il le savait parce qu'il se surprenait à regarder Kuroo un poil trop longtemps, à ne pas éviter son regard pesant. Il le savait parce que l'image de ses cheveux en bataille et de son sourire amusé persistait derrière ses rétines. Il le savait parce qu'il raccrochait avec un sourire aux lèvres. Il le savait parce qu'il s'était trop surpris à le chercher dans la foule.

Et Dieu qu'il détestait ça. Daishou était intelligent, mais il se refusait à parvenir à une conclusion logique. Non merci. Tout ça, c'était pas pour lui, et surtout pas avec cet abruti. Il était physiquement incapable d'imaginer quoi que ce soit aux côtés de Kuroo, être son pire ennemi du monde entier lui suffisait largement.

Et pourtant, il devait se rendre à l'évidence : il adorait les contacts volés. Leurs mains qui s'entrechoquaient maladroitement, leurs épaules qui s'effleuraient, des doigts posés sur son bras, les mêmes qui frôlaient sa hanche, un pied qui rencontrait le sien. Il se détestait d'apprécier ces moments qui étaient devenus précieux, et il avait beau essayer de les éviter, il y revenait inlassablement. Il fallait dire que Kuroo n'aidait pas beaucoup avec ses grands gestes brouillons et sa démarche envahissante.

Au-delà du domaine corporel, il y avait aussi tous les sourires que Kuroo lui lançait, sa voix dont il ne pouvait décidément plus réfuter l'attrait, et ses yeux qui pétillaient dès qu'il était en proie à une émotion positive.

Quand après le film de ce soir, Kuroo posa distraitement sa tête sur son épaule, fatigué d'avoir veillé trop tard la nuit dernière, et que tout son corps se figea, tous ces éléments lui apparurent clairement, accompagnés d'une violence inouïe.

Il jura intérieurement.

Il était amoureux de Kuroo Tetsurou, le plus grand crétin que la planète terre n'ait jamais porté.


-Rappelle moi ce que je fais ici, déjà ?

Kuroo posa ses yeux amusés sur son vis-à-vis. La configuration était étrangement familière : eux, une table, une boîte de raviolis.

-Tu peux plus te passer de moi, donc tu manges chez moi le midi.

-C'est pas plutôt parce que je devais t'aider à finir ta boîte avant qu'elle périme ?

Excuse tout à fait nulle, l'un autant que l'autre s'en rendait compte. Tout n'avait été qu'excuses et prétextes, et maintenant, ils étaient face au fait accompli. Ou du moins, c'est comme cela que Daishou voyait les choses dans ses nuits les plus dramatiques, quand il en profitait pour pester contre l'univers dans son intégralité et les cheveux de Kuroo qui lui allaient si bien. Il lui était d'ailleurs apparu que Mika n'avait aucune difficulté en anglais.

-Tu vois, tu t'en es souvenu comme un grand.

-Heureusement que je peux compter sur toi, railla Daishou.

Meruem monta sur la chaise vide à la droite de Kuroo. Ce dernier grimaça.

-Ce chat est un diable. Il vient tout le temps te voir.

-Qui se ressemble s'assemble, énonça fièrement Daishou en faisant les yeux doux au chat qui le lui rendait bien.

-Je vais devoir faire des efforts, alors, lâcha Kuroo de but en blanc.

Le silence se fit, et Daishou posa ses yeux indécis sur lui. Maintenant, il y avait des voix qui lui disaient ce qu'il voulait entendre. Il se reprit.

-T'es bien trop un crétin pour réussir ne serait-ce qu'à égaler Meruem, et c'est un chat.

Kuroo lui lança un sourire assuré.

-Je suis sur la bonne voie, t'en fais pas.

Daishou, à nouveau incrédule, chercha dans ses yeux une quelconque trace de moquerie, mais n'y trouva que des résidus amusés et une légère, infime pointe d'inquiétude.

Son rythme cardiaque s'accéléra dangereusement alors que l'évidence le frappait : Kuroo le draguait.

-N'importe quoi, répondit Daishou, sentant qu'il s'engageait sur un terrain glissant. Kuroo ne répondit pas et se contenta d'entamer ses raviolis, fier de son petit effet.

Mais Daishou ne pouvait pas se laisser faire comme ça. Si Kuroo voulait l'affronter sur un nouveau terrain, alors très bien. Il chercha son regard un instant, et planta ses yeux dans les siens.

-Non, mais t'as raison. T'es sur la bonne voie.

Et là, Kuroo se souvint brutalement de pourquoi il détestait Daishou : cet abruti trouvait toujours une façon de tourner la situation à son avantage, et à la fin c'est lui qui se retrouvait piégé.

Mais plutôt que de faire naître sa frustration, comme cela aurait été le cas auparavant, la manœuvre lui fit étrangement chaud au cœur, et un sentiment familier qui revenait beaucoup trop lors de leurs tête-à-tête se réveilla dans ses tripes.


Oui, c'est inspiré de faits réels. Je n'en dirai pas plus. Merci d'avoir lu !