Juste un one shot sans prétentions.

C'est un détail dont on ne se souvient peut-être pas dans le tome 2, alors j'explique : à ce moment là, la rébellion couve dans les districts et Snow organise les Jeux d'Expiation, entre autres choses pour tuer Katniss. Juste avant l'interview, le Président Snow envoie une robe à Cinna à l'intention de Katniss. Sa robe de mariée, qu'elle n'aura jamais l'occasion de porter pour son mariage avec Peeta, elle qui doit mourir dans l'arène. Pour qu'elle la porte durant son interview et que son humiliation et son châtiment s'exposent à la vue de tous. Mais Cinna a d'autres projets

Hunger Game appartient à son auteur Suzanne Collins, je ne fais qu'emprunter ses personnages, je ne possède rien. Les dialogues entre Cinna et Katniss viennent tous du livre.


Un petit signe

C'est une soie de grande qualité, même pour le Capitole. Cinna peut compter sur les doigts d'une main les couturiers qui auraient pu travailler sur un tissu aussi léger, c'était le genre de choses dont sa mère était capable. Une pièce sur mesure, taillée et ajustée avec soin, faite pour que chaque mouvement fasse onduler les plis sans les faire tressaillir, comme la valse perpétuelle d'une multitude de voiles blancs, comme si elle respirait.

Et pourtant Cinna serre l'étoffe entre ses doigts à l'en déchirer, le souffle court, son cœur pulsant au bout de ses doigts et dans ses tempes. Il avait ouvert la boîte qui devait contenir la robe de Katniss en s'attendant à de la cruauté, sous n'importe-quelle forme, mais il n'avait pas envisagé qu'elle prendrait l'apparence de la beauté. Il se sent naïf, maintenant. C'est la grande spécialité du Capitole, après tout : s'emparer de tout ce qui est beau pour mieux forcer tout ceux qui aiment cette beauté à la regarder se souiller elle-même. Une robe de mariée. La robe, pour une jeune fille qui était censée se marier et n'en aurait jamais l'occasion parce qu'on allait la jeter dans l'arène pour l'y faire massacrer.

Cinna sait que chaque instant est une souffrance méticuleusement programmée et dont les responsables se délectent par avance. Le moment où il montrerait la robe à Katniss. Que ce soit lui qui la lui présente. Chacun de ses pas serait comme une foulée sur des charbons ardents jusqu'au moment de l'ultime humiliation, lorsque Panem tout entier serait invité à contempler la déchéance du geai moqueur.

Il ne sait peut-être pas se battre, ni rien de ce genre, mais à sa façon il a toujours été aux côtés de Katniss, il l'a toujours défendu. Sur son terrain. La mode, le stylisme, un monde dont il avait su canaliser toute l'incroyable puissance pour faire d'elle la Fille du Feu.

Et voilà que Snow attaquait Katniss sur ce terrain là, celui qui avait toujours été un espace privilégié de liberté et d'expression parce qu'on n'avait compris que bien trop tard son importance. Snow attaquait sur le terrain de Cinna. Son domaine, où Katniss avait toujours été en sécurité, où il l'avait toujours maintenu en sécurité. Il avait toujours défendu Katniss. Et ce n'était peut-être pas grand chose. Ca n'a peut-être fait aucunes différences quand on l'a jeté dans l'arène, ça ne l'a pas protégée quand on essayait de la tuer. Et pourtant, d'une certaine façon, Cinna en a été fier. A présent il est furieux, pour la première fois depuis longtemps.

Et en même temps, étrangement, il est heureux. Une joie brûlante, empreinte d'un amertume dont il ne tire que plus de détermination. Ainsi, voilà comment tout allait s'achever. Ce serait son dernier combat, à travers le velour et la soie. Et il aura de l'importance. Snow venait de faire une grosse erreur. Il venait de prouver que le stylisme pouvait être une force, il le découvrait beaucoup trop tard alors que Cinna le savait depuis des années. Ce n'était qu'un novice, qui pensait placer une attaque adroite et qu'elle porterait parce qu'il était l'homme le plus puissant du monde. Mais pas ici. Cinna est un maître. Et il va rendre tout cela important, oh oui.

-Cinna ?...

Venia sursaute lorsqu'il se tourne vers elle. Elle l'évalue d'un regard prudent, comme si elle s'attendait à ce qu'il explose à tout instant. Elle semble désarçonnée lorsqu'il lui adresse pourtant un sourire calme et mesuré.

-Je vais avoir besoin de plumes.

-Des... des plumes?

-Des milliers de plumes noires comme la nuit. Et du feu, bien-sûr.

XXX

Etrangement, Cinna n'avait pas eu le sentiment de trafiquer la robe, mais de l'achever.

C'est un exploit, que d'être parvenu à un résultat pareil en une seule journée. Des heures et des heures à désolidariser les couches de tissu immaculés sans les froisser ni les déchirer, à coudre dans les coutures, tailler dans la soie à grand coup de ciseaux pour aménager les cerceaux de fer sans créer de reliefs ni déformer la coupole. La soie doit brûler morceau par morceau, et uniquement lorsqu'on déséquilibre l'armature, pour ne pas s'enflammer spontanément au moindre mouvement. Impossible de simplement glisser le second vêtement sous le premier, il avait fallu tout reprendre à zéro pour qu'ils ne fassent plus qu'un. On pouvait presque entrevoir les ordres entre les voilures superposées de la robe, pour un expert étudier un vêtement était comme plonger dans les multiples recoins de l'esprit de celui qui l'avait taillé. En l'occurrence, c'était du bel ouvrage mais c'était banal, machinal. C'était entre ces voilures que Cinna avait dû trouver les failles, là où le couturier de Snow avait taillé de simples formalités il restait de la place pour de l'imagination. Là où il n'avait pas pensé, il avait laissé des opportunités. Et il s'était emparé de la robe, il avait cousu sa propre stratégie dans celle de son ennemi, puisqu'il la lui avait si aimablement confiée. Ce serait sa grande œuvre.

-Je vous ai jamais demandé, marmonne Haymitch l'esprit déjà embrumé. D'où est-ce qu'elle vient? Votre rancune, à vous?

Il n'est pas commun pour Cinna de boire un verre avec un ami, si tant est qu'il puisse considérer Haymitch comme un ami, après une journée de travail. Mais alors qu'il regagnait ses appartements, ses pas l'avaient conduits sur le toit, sans raison particulière. Sans doute que le vieil ivrogne qui balançait les pieds dans le vide en contemplant la lune ne savait pas plus que lui s'il l'avait trouvé là parce qu'il l'y attendait, ou si les même préoccupations les y avaient réunis. Peut-être que c'était la même chose.

Dans le fond, Cinna aime bien Haymitch. C'est un homme abîmé, mais incroyablement intelligent sous ses dehors d'ivrogne, comme une vieille paire de ciseaux dont les lames seraient simplement tachées, et pas émoussées comme on pourrait le croire. Il ne parle jamais en vain, quand il est sobre, et Cinna apprécie ce silence et cette simplicité si loin des extravagances du Capitole.

Il se saisit de la bouteille de l'ancien vainqueur pour boire une grande rasade brûlante, sous l'oeil étonné de celui-ci. L'air frais de la nuit transperce sa fine chemise de lin, mais l'alcool le réchauffe.

-Je n'ai pas de rancune. Ma vie a été des plus agréables, comparée aux vôtres.

-Vous êtes du coin?

Même ici, il y a sans doute des micros et des caméras partout. Cinna ne se souvient plus de la dernière fois où il a pu être tout à fait certain de ne pas être écouté, peut-être qu'au Capitole tout le monde a apprit à comprendre à demi-mot. Haymitch lui demande s'il est né ici. Ou s'il vient du District Treize avec lequel il travaille dorénavant en secret.

-Je suis né dans cette ville.

-Vous faites bien ça pour une raison. Pas les vêtements, ou quoi, juste... rester. Rester dans cette merde, avec le geai bavard et le reste...

-Le geai moqueur, Haymitch, rectifie doucement le styliste en regardant les étoiles.

-Ouais, peu importe. On fait pas ça sans haine.

Cinna réfléchit à la question un instant. Est-ce qu'il haït le Capitole? Est-ce qu'il a choisi de collaborer avec le Treize par rancoeur? Non. Non, pas vraiment. Il aurait simplement voulu voir cet endroit devenir quelque-chose qui mérite d'être pardonné. Et il veut encore croire que c'est possible, sous ses dehors à jamais pervertis. Exactement comme la robe de Katniss, à vrai dire.

Mais la robe devra d'abord brûler.

Cinna prends une autre gorgée. Cette fois-ci, un léger engourdissement accompagne la chaleur qui se répand dans son estomac.

-Je suis styliste. Je porte vers l'extérieur ce que les gens portent en eux.

-Pour que même les idiots puissent le voir, s'exclaffe Haymitch en lui arrachant la bouteille des mains.

-Je pense... je crois que quelque-chose est beau parce qu'il est vrai. Et Katniss a en elle quelque-chose qui brûle. Je n'ai pas décidé de faire brûler quoi que ce soit. Mais si c'est ce qu'elle porte, je l'aiderai à porter ces flammes vers l'extérieur. C'est mon rôle.

-Ouais. Personne tient vraiment à ce que ça brûle. Et pourtant, tout ce merdier, ça va foutrement bien crâmer.

Cinna commence à s'inquiéter qu'on puisse voir davantage en les paroles d'Haymitch que les élucubrations d'un ivrogne, quand celui-ci pose quelque-chose à côté de lui, sans le regarder. Un carnet, que Cinna reconnaît aussitôt. Cela ne fait que quelques jours qu'il l'a confié au mentor de Katniss, et avec lui une proposition dangereuse, une offre imprudente à faire à quelqu'un à qui l'alcool ôte toute prudence. Mais Cinna sait ce qu'il est au fond de lui, et que ça ne pourra pas se faire sans son aide. Ce sont tous les croquis du geai moqueur, l'armure de combat de Katniss. Celle, il le sait, qu'elle portera sous peu pour incarner la rébellion lorsque la guerre commencera.

-Je les aient regardés, balbutie Haymitch en se penchant peut-être un peu trop en avant pour un homme assis au bord du vide. Y a même les dates.

-Ne l'ouvrez pas ici.

-Vous avez dessiné ça quand Katniss était dans l'arène la première fois. Avant...

Il n'ajoute rien, mais Cinna sait ce qu'il veut dire. Avant qu'elle soit le geai moqueur. Il a dessiné la tenue militaire de Katniss, celle qu'il espère qu'elle porte aux côtés du district Treize, bien avant l'Expiation. Bien avant même qu'elle menace d'avaler les baies ou qu'elle devienne quoi que ce soit de plus qu'un tribut parmi tant autres. Avant que le Treize ou le Capitole ne voit quoi que ce soit de plus en elle.

-Je vous l'ai dis. Voir au cœur des choses est mon métier.

Sur ces mots, il se lève. Une longue journée l'attends demain. Il a presque atteint la porte lorsqu'Haymitch le rappelle, si bas qu'il manque ne pas l'entendre.

-Est-ce qu'elle en vaut la peine ?

Cinna se retourne. Le ton du vieil ivrogne était aussi pâteux et cassant qu'à l'accoutumé, pourtant la note de défi qu'il avait tenté d'y placer est démentie par la supplication au fond de son regard. Le désespoir, le vrai, celui qui ne naît que d'une vie forgée par les échecs. L'espace d'un instant Cinna craint qu'il ne se laisse simplement tomber en arrière, dans le vide, avant de se rappeler que le champ de force le ramènerait sur le toit. Il a peur. Peur de ne pas y arriver tout seul. Peur d'espérer, encore, et de tout perdre, encore. Peur que la flamme qu'il voit lui aussi en Katniss ne soit que l'hallucination d'un fou, et d'être le seul à la voir.

-Vous n'avez pas le droit d'avoir besoin de moi pour vous en persuader. Vous êtes son mentor. C'est à vous de persuader tout le monde qu'elle en vaut la peine.

Pris d'une soudaine inspiration, il plonge la main dans sa poche et jette quelque-chose qu'Haymitch, étonnamment vif pour son degré d'ébriété, attrape au vol avec aisance avant d'y jeter un œil morne. C'est un bracelet en or, orné de flammes.

-Ne l'enlevez plus. Persuadez-les tous, Haymitch. Persuadez-la.

-Cinna... qu'est-ce que vous allez faire? Qu'est-ce que vous avez fait?

Mais le styliste est déjà parti.

Le lendemain, lorsque Katniss apparaît toute vêtue de blanc lors de l'essayage, Cinna ne voit qu'un déguisement. La beauté sans la vérité n'est que cela, un costume. Mais bien vite il ne pense plus au plan. Il n'hésite pas. Il aime offrir cette touche de douceur et de sérénité avant le grand saut, que ce soit avant la Parade, l'Interview. Ils en parlent comme ils l'ont toujours faits, de ce qu'elle doit faire, de l'impression qu'elle va donner. D'à quel point il est fier, même s'il ne le dit pas ainsi. Il n'a pas besoin d'en parler – Cinna ne parle jamais beaucoup parce que Cinna n'a pas besoin de mots. Les mots peuvent être travestis, déformés, maladroits. Mais un vêtement, lorsqu'il est fait pour celui qui le porte, lorsqu'il connaît la personne à qui il revient et lui ressemble, exhale une indiscutable évidence. Le styliste a déjà exprimé tout ce qu'il avait à dire, même si Katniss ne le sait pas encore.

-J'ai dû procéder à quelques modifications de dernière minute pour des questions d'éclairage.

La jeune fille détaille la robe comme si elle observait quelqu'un d'autre, le regard indéchiffrable. Elle est belle, ainsi, mais c'est là toute la cruauté de la chose.

-Tu es ravissante. Maintenant, écoute, Katniss : avec un corsage si ajusté, je ne veux pas que tu lève les bras au-dessus de ta tête. Pas avant de tournoyer sur toi-même, en tout cas.

-Quoi, il va falloir que je fasse la toupie ?

-Je suis sûr que Caesar te le demandera. S'il ne le fait pas, suggère-le-lui. Mais pas tout de suite. Garde ça pour la fin.

-Vous n'aurez qu'à me faire un petit signe le moment venu.

-D'accord.

Et quelques minutes plus tard l'interview commence. Les idiots affligés, les commentaires admiratifs sur la robe de mariée, la superficialité d'un discours empêtré dans les apparences. Jusqu'à ce que Katniss lève les bras au-dessus de sa tête, et qu'elle tourne sur elle même. Qu'elle danse.

Jusqu'à ce qu'elle gagne.

Il se tient parmi la foule, éclairé comme chacun par la lueur des flammes qui surgissent des étoffes réduites en cendre en voletant dans les airs, anonyme et silencieux. Les ombres ainsi jetées sur les figures font ressembler tous les visages au même masque vacillant, y compris le sien, dans la semi-obscurité.

L'Histoire ne retiendra pas son nom. Il n'a jamais pris les armes, jamais combattu. Pourtant, Cinna est un guerrier.

Parce que même s'il n'est pas sûr qu'elle puisse le voir, il n'hésite pas avant de donner le signal. Parce qu'au moment où Katniss tournoie sur elle même, quand la cage de la jeune fille prends feu et qu'elle déploie les ailes noires du geai moqueur, Cinna sait qu'il va mourir. Et il sourit.


Et voilà, merci d'avoir lu! A peine quelques jours plus tard, Cinna est presque battu à mort sous les yeux de Katniss puis meurt durant son interrogatoire, vraisemblablement sans jamais avoir trahi le moindre de ses secrets... mais j'aime croire que c'était un choix, et pas une erreur :)