Disclaimer : je ne possède rien, sinon mon imagination et encore parfois j'ai des doutes.

Notes : Merci, merci pour vos reviews et mise en favori et follow. ça fait plaisir et ça motive pour la suite...

Résumé : Après une chute, Will, blessé, se réveille amnésique en compagnie d'un homme étrange qui s'occupe de lui. Les souvenirs déterminent-ils ce que nous sommes ? Les actions sont-elles véritablement le reflet de nos pensées ? Fic nettement moins philosophique que mon pauvre résumé.


Chapitre deux : La sublimation de la mémoire


-Tu retrouveras qui tu es.

La phrase résonna en lui longtemps après le départ d'Hannibal. Ce qu'il était, Will l'ignorait totalement et cette situation le rendait fou. Il ne savait comment réagir à cette situation ni comment agir avec Hannibal. Mais surtout il ignorait ce qui les liait ainsi. L'essentiel de son discours avait été totalement obscur et ne lui avait rien apporté. L'aveu de son amnésie avait quelque peu apaisé son esprit. Cependant l'homme n'avait rien voulu révéler de plus sur leur situation et il était parti avec un sourire évaluateur, presque spéculatif.

Il ferma les yeux et inspira profondément pour se calmer. Il vit alors apparaître une lumière qui se balança devant ses yeux Une fois, deux fois, trois fois, comme un geste trop souvent réalisé. Le corps tétanisé par une angoisse brutale, son esprit sembla remonter le cours du temps et lui montrer une scène se déroulant dans cette même cabine dont il reconnaissait la disposition sous un éclairage stroboscopique..

Un inconnu aux muscles lourds et gras buvait du champagne tandis qu'une femme en tenue sexy offrait à sa vue un postérieur oscillant au rythme de la musique. L'homme claqua des doigts et lui parla en russe. Elle se rapprocha féline et langoureuse, l'air si terriblement amer que Will se sentit désolé pour elle et pour ce que l'homme lui faisait subir. Pour les humiliations et vulgarités auxquelles elle était exposée depuis son arrivée ici. Il eut envie de le tuer comme elle mourrait d'envie de le faire, comme elle le ferait sûrement si elle en avait eu la force, le courage ou l'occasion. Il ressentit jusque dans ses os la violence de sa haine, le besoin de tuer qui palpitait à la lisière de son esprit.

Il respirait de manière saccadée, emporté par ce flot d'images qui le stupéfiait. Il ne parvenait pas à savoir s'il s'agissait d'une représentation onirique ou d'un souvenir. Il se sentit perdre pied et éprouva le besoin de reprendre contact avec la réalité. Il était coincé, obligé de subir ce que cette scène avait encore à offrir. Il sentait comme une habitude, un instinct qui le forçait à conserver les yeux ouverts et découvrir tous les aspects de cette situation.

Sous ses yeux, une ombre sombre pénétra dans la cabine, poussa la call-girl et égorgea proprement l'étranger. L'homme tomba à terre et se vida de son sang sous les yeux horrifiés de la jeune femme. Malgré cette horreur, Will ressentit violemment la joie qui vibrait en elle à l'idée d'en être débarrassée. Cette joie fut courte car elle succomba à son tour, le cou brisé. Son corps tomba des mains d'un homme-cerf soudain matérialisé derrière elle. Sans un cri, sans un bruit, comme la nuit, l'être avança vers lui.

Will ouvrit brusquement les yeux, la respiration hachée et troublé jusqu'au tréfonds de son âme. Il sentait rugir le sang dans ses veines, battre à ses tempes, réchauffer son corps. Cette scène macabre le rendait paradoxalement vivant.

Qu'était-ce cette scène ? Un souvenir, un reliquat de mémoire qui choisissait cet instant de trouble pour lui revenir ou bien une vérité qui touchait son cerveau, une épiphanie ? Ou simplement avait-il une imagination débordante ? Il ignorait ce qu'il faisait comme métier, écrivain peut-être, quelque chose où son imagination était fortement sollicitée voire entraînée à se plonger dans de telles images. Il s'était senti glisser dans cet état d'esprit comme une habitude, comme une mauvaise habitude. De celles contre lesquelles on lutte pour s'abandonner sans force.

L'image de l'homme-cerf revint le frapper, ce wendigo d'ombre. Que venait faire ici cet être ambigu issu de du folklore amérindien? Un message de son propre esprit face à sa situation ? Au moment où la question surgit dans son esprit, survint la réponse, aussi naturellement que respirer. Hannibal. Il savait qu'il s'agissait de l'homme qui l'avait soigné. Comme s'il l'avait toujours su sans pouvoir l'exprimer. Ce massacre le perturbait et pourtant il n'éprouvait pas de haine envers Hannibal.

Qu'éprouvait-il pour cet homme ? Que ressentait-il réellement ? Il s'agissait des questions à se poser en l'absence de souvenirs concrets. Il devait se concentrer sur le présent. Hannibal lui avait donné quelques éléments qui ne faisaient pas un tout, qui ne prenait pas encore de sens mais dont il allait devoir se satisfaire.

Le souvenir, s'il s'agissait d'un souvenir, lui paraissait tangible et digne de croyance. Il lui était d'autant plus précieux qu'il était revenu de lui-même. C'était un point sur lequel il pouvait s'achopper et encorder sa mémoire sur le piton glissant de son esprit. Il voulut en connaître plus. Il referma les yeux et se concentra pour revenir à la scène qui s'était déroulée sous ses yeux. Il calma sa respiration, calquant le rythme sur celui des vagues qui clapotaient le long de la coque.

La même lumière apparut derrière ses paupières closes et le même Russe apparut. Il claquait les fesses de sa callgirl qui tentait de danser sur une musique vulgaire qui saturait ses oreilles. Le champagne, répandu sur le sol exhalait une odeur de vinasse qui lui serrait la gorge. Hannibal entra en un éclair et avant même que l'homme ne hurle lui trancha la gorge et le laissa tomber à terre, ses membres tressautant au rythme de la musique syncopée.

Le cri de la blonde s'étrangla dans sa gorge lorsqu'Hannibal lui brisa la nuque d'un geste presque négligent. Il éteignit la musique qui hurlait et un silence inquiétant retomba, à peine ponctué par des chocs répétés et parfois un cri de douleur. Ce son fit frissonner Will qui y reconnut sa voix, sans jamais l'avoir entendue.

Il vit Hannibal nettoyer méticuleusement la scène de crime, traînant les cadavres au-dehors à l'aide des draps trempés de sang. Il épongea le liquide carmin, changea la literie et ne s'arrêta qu'une fois satisfait de son travail. La pièce vide avait repris un aspect plus ou moins normal si on excluait la marque sanglante sur le mur.

Will cligna des yeux et le temps s'accéléra. Il vit le tueur le porter tel une mariée évanouie, les membres flasques, une main pendante, ruisselante d'eau et de sang. Les yeux clos, la bouche molle et pâle, si semblable à un noyé. Hannibal le déposa avec délicatesse sur le lit, faisant visiblement attention à ses blessures. Un gémissement de douleur se fit entendre, auquel Hannibal répondit par un léger bruit de lèvres comme on console un enfant.

Il le déshabilla et soigna ses plaies, recousant sa joue avec un talent sans nul doute dû à l'expérience. Pendant les soins, il lui parlait d'une voix rauque dont les inflexions douces apaisaient visiblement sa souffrance. "Mon ami, mon ami, lui disait-il, je suis là, nous sommes là, vivants. Ensemble et vivants. Rien ne peut nous séparer ».

Will cligna à nouveau des yeux et laissa le temps se dérouler à nouveau rapidement. Les jours qui avaient précédés son retour à la conscience avaient été plus nombreux qu'il ne le pensait. Hannibal s'occupait de lui avec la patience d'une mère, le nourrissant et le surveillant la nuit alors que le délire l'emportait. Il ne comprenait pas le sens des mots qui sortaient de sa bouche. Il parlait d'un dragon vaincu, de chiens abandonnés, de Jack qui ne lui pardonnerait jamais. Il était parfois presque lucide, semblant lui-même pour bien vite retomber. Hannibal encaissa tout cela : les sautes d'humeur, le délire et les coups parfois lorsqu'il se débattait contre la douleur d'un soin. La patience d'Hannibal lui parut remarquable. Il ne put en supporter davantage.

Il ferma les yeux et revint à la réalité. Il en savait un peu plus maintenant sur sa situation et sur l'homme qui l'accompagnait. Il savait que c'était un tueur sans pitié, rapide et efficace, un médecin doublé d'un sacré cuisinier à ce qu'il pouvait déduire du fumet qui arrivait jusqu'à lui. Ils avaient passé plus d'une quinzaine de jours à bord de ce navire, en attendant que Will guérisse. Ils étaient en sécurité, tant que la disparition du Russe passât inaperçue. L'homme avait également eu des blessures à panser et du repos à prendre. Ils fuyaient mais il ignorait encore ce qu'ils fuyaient l'un et l'autre.

Il savait désormais qu'il n'avait rien à craindre d'Hannibal. Il s'agissait d'un tueur mais il avait ses intérêts à cœur, ou il ne l'aurait pas soigné de cette manière. Il avait pris soin de lui au détriment de son propre confort. Will tenta à nouveau de pousser ce mur blanc qui enveloppait ses souvenirs sans parvenir à y pénétrer. Il avait la sensation que ce banc de brume se transformait lentement en glace lui interdisant l'accès à ses souvenirs.

Soudain, il prit conscience que s'il était accompagné d'un tueur, il devait certainement en être un lui aussi. Cette pensée le paralysa. Était-ce cela qu'Hannibal lui renvoyait en lui disant qu'il était comme une page blanche sans trace des actes perpétrés ? Sa propre carrière de tueur ? Son propre palmarès ? L'angoisse le saisit à nouveau et il respira profondément afin de calmer son esprit. Il ne lui semblait pas être un tueur, pas aussi méthodique et efficace qu'Hannibal.

Il se concentra sur sa respiration et hoqueta en ouvrant les yeux. Le Russe était à nouveau là, bien vivant, en train de baiser une fille différente au visage de poupée. Elle avait l'air épuisé et souffrait visiblement de l'action auxquelles elle ne prenait aucun plaisir. Will ressentait profondément les émotions qui les animaient l'un et l'autre. Le désir brutal et la haine, le plaisir de la domination et la peur de la mort. Il se trouvait tiraillé entre les deux extrêmes qui se jouaient devant lui, sa respiration était de plus en plus difficile comme si son esprit devait faire un choix face à ce qu'il appréhendait. Le Russe frappa la fille à travers le visage, lui brisant le nez et commença à l'étrangler. Will brassa l'air en face de lui comme pour chasser l'homme qui l'attaquait. Il tomba de son lit, hébété, seul.

C'était un don pervers qu'il possédait là, celui de ressentir les choses passées. Il se leva brusquement et se jeta dans les petites toilettes qui tanguaient sous sa vue troublée par les larmes. Il s'assit sur le sol après avoir rejeté le peu que son estomac contenait. Il pressa ses yeux de ses paumes pour chasser les images et déglutit bruyamment.

Il n'était pas un tueur, pas comme ce Russe, pas comme Hannibal. Le sang et la mort le perturbait et pourtant lui était familier. Il se frappa la tête contre le mur. Il aurait tout donné pour savoir qui il était et pourquoi il ressentait ces choses. Il avait conscience que cela n'était pas commun, mais sans doute qu'Hannibal saurait ce qu'il en était. Il devait être important pour lui pour qu'à chacune de ses pensées son esprit se tourne vers lui. A moins que cela ne soit parce qu'il était le seul humain près de lui, à se soucier de lui.

Hannibal était peut-être la seule personne à pouvoir lui rendre la mémoire. S'il voulait un tant soit peu la retrouver. Ce don si particulier qu'il lui donnait des indices sur le passé de cette cabine, pouvait peut-être avoir eu de lourdes conséquences sur sa mémoire et expliquerait peut-être pourquoi son cerveau ne voulait pas lui en laisser l'accès. Il ignorait évidemment quelle avait été sa profession mais il imaginait que ce pouvoir pouvait être lié à sa situation professionnelle. Était-il un médium? Hannibal ne paraissait pas homme à s'encombrer d'un médium. Alors qui était-il donc ?

Il éprouva le besoin de sortir de sa cabine et de prendre l'air frais du large. Il remarqua par la fenêtre, le changement de cap. Le yacht ne longeait plus la côte mais se dirigeait franchement vers celle-ci.

Il sortit facilement à l'extérieur, un grand pont large et entièrement en bois s'offrait sous ses pas un peu faibles. Il respira enfin. Le vent soufflait de la terre et charriait des odeurs d'humus et de jardin, tout à fait étranges en mer, mais bienvenues. Will se sentit un peu mieux. Il prit le temps de marcher, admirant les lignes architecturales du yacht, d'un gout clinquant. Il nota des coursives pour invités qui ne croisaient pas celles des domestiques. Il occupait la cabine la plus grande et remarqua l'existence d'un pont inférieur. Ce navire pouvait accueillir facilement une dizaine d'invités et le double d'équipage tout en étant facile à gouverner par une seule personne. Le luxe extrême, c'est la solitude dans certains milieux, ayant la capacité de s'offrir ce type de jouet.

Il inspecta littéralement tout le navire, avant de s'arrêter à la carrée, qui cachait en réalité une cuisine parfaitement équipée qu'occupait Hannibal. Ce dernier mettait la dernière main à des préparations que Will jugea inutilement sophistiquée. Deux assiettes dressées de manière exquises attendait d'être réchauffée. Une émulsion rosée recouvrait une tranche de rôti accompagné de légumes verts auxquels il avait fait subir quelques métamorphoses. Le nez de Will ne put s'empêcher de frémir à l'odeur délicieuse qui émanait des assiettes.

- Will, le salua le cuisinier avec un visible contentement, heureux de te voir debout.

- Oui, Hannibal, j'ai eu le besoin de prendre l'air. Cela sent bon.

- J'allais te porter un plateau. Souhaites-tu te restaurer avec moi ? J'ai utilisé ce qui était à ma disposition, mais les goûts culinaires de ce cher Andropov ne compte pas parmi mes favoris. Cet homme avait une passion pour les betteraves.

- Bâtard Montrachet et truffes, laissa échapper Will rêveusement en s'asseyant sur un des tabourets de bar, près du plan de travail.

- A cela va ma préférence, en effet. La mémoire te reviendrait-elle ? Fit Hannibal en lui servant un verre de champagne. Nous avons de quoi fêter cela. Ceci est la seule chose qui soit buvable sur ce bateau.

- Non, juste quelques mots qu'elle me laisse attraper. J'ai la sensation que tout est flou, comme si ma tête était remplie de nuages qui se solidifieraient petit à petit. Certaines choses remontent à la surface et des détails que je ne pourrais jamais connaître autrement apparaissent.

- Comme lesquels ? Demanda son hôte en lui tendant une entrée subtilement mise en valeur, un trio de betteraves crues et cuites accompagnés de graines toastées sur un fond de pâte feuilletée. Un régal pour les yeux, une aubaine pour les papilles.

- Je pense que l'un de nous est un tueur, que nous sommes recherchés et que nous sommes associés dans quelque chose que j'ignore.

Hannibal sourit doucement lui faisant signe de manger. Will obéit, la faim grondant dans son estomac. La présentation était magnifique et le goût raffiné. Will comprit qu'il avait à faire à un maître en matière de gastronomie.

- L'un de nous, dis-tu ?

- Je t'ai vu tuer le Russe Andropov et sa call-girl, déclara Will en picorant dans son assiette surpris par la délicatesse des mets. Je ne sais pas comment cela fonctionne, mais c'était comme si j'avais fait ça toute ma vie.

- Imaginer, déduire, conclure… Il s'agit de ton don d'empathie, lui répondit l'homme en utilisant délicatement son couteau, intéressant que malgré la difficulté que tu éprouves à retrouver ta mémoire, tu ressentes aussi clairement les choses. D'autant plus que je n'ai laissé aucun élément dans la cabine.

- Empathie ?

- Oui, celle-là même qui t'oblige à te soucier de moi alors que tu ne me connais pas. Tu possèdes une imagination poussée à l'extrême qui te permet de retrouver le chemin de pensée de n'importe qui et de déduire les éléments qui l'ont conduit à telle ou telle situation.

- C'est un peu de la science-fiction, fit Will en croquant un morceau de pâte dorée à point. Ce n'était pas que de l'empathie. J'avais l'impression d'être véritablement présent, à ce moment-là. Je ressentais la haine de cette fille, la violence d'Andropov. La manière dont tu les as tués, si impersonnelle.

Il fit une pause, se replongeant dans ses pensées avant de continuer à parler. Parler était ce qui lui permettrait de récupérer ses souvenirs.

- Cependant le fait que tu sois un meurtrier ne m'a pas choqué, étrangement. Je me demande ce que cela signifie à propos de moi. Que sais-tu de moi ? demanda-t-il abruptement.

- Que sais-tu de toi ? Éluda Hannibal en détournant le regard.

- Que j'ai ce pouvoir étrange, que j'aime la mer et les navires et que je te fais confiance.

- Rien d'autre ?

- un Wendigo, grimaça-t-il, je vois un homme-cerf, dans cette transe.

- Intéressant. Le wendigo est l'expression d'un tabou dans la culture indienne. C'est curieux. Pas de dragon ?

- Je me suis entendu prononcer ce mot pendant mon délire. Que peux-tu m'apprendre ? Aide-moi Hannibal, je ne sais même pas mon propre nom. Peut-être que t'entendre raconter ma vie, notre vie pourrait faire revenir mes souvenirs ?

Will n'osait plus dire un mot, le laissant réfléchir. Finalement Hannibal reprit la parole, lentement comme pour laisser à Will le temps de bien saisir ses mots.

- Je ne vais pas te raconter notre existence. Tu pourrais contester la véracité de mes paroles ou construire une image différente de la réalité. Je peux t'aider cependant à récupérer tes propres souvenirs. Nous pouvons mettre en place un certain nombre d'exercices qui te permettront de retrouver ce qui te semble perdu. En réalité, la mémoire ne disparaît jamais, seul l'accès peut être effacé.

- Et si ce que je découvre ne me plait pas ? dit-il avec amertume.

Hannibal soupira et posa délicatement ses couverts sur son assiette.

- C'est un risque. Il te faut choisir dès maintenant. En dehors de tout signe physique, ton amnésie peut être causée par un puissant désir d'oublier qui tu es. Une manière drastique de te protéger. Bien que tu sembles plutôt bien réagir à ce que tu découvres. Je suis curieux de voir ce qui peut en ressortir.

Il le salua de son verre, un sourire carnassier sur les lèvres. Will soutint son regard, les images à nouveau sous ses yeux. Il avait la sensation que son seuil de réaction avait explosé sous la violence des images et qu'il ne ressentait plus de difficulté à les regarder. Cependant, il avait besoin de savoir. Faire parler Hannibal était une valeur sûre pour acquérir de l'information. Il profitait de ce repas pour le faire fléchir. Seul Hannibal pouvait lui dire qui il était en réalité. S'il se souvenait de son nom, c'est que cet homme avait une importance à ses yeux ou plutôt aux yeux de son cerveau.

- Mais sans mes souvenirs, protesta-t-il, je ne peux exister.

- Nous existons toujours, même en l'absence de mémoire. Tu peux recréer une existence vierge. Faire table rase du passé, c'est un cadeau pour lequel beaucoup seraient prêts à tuer.

- Es-tu de ces derniers ?

- Non, je n'éprouve ni regret, ni remord, dit honnêtement Hannibal en le débarrassant.

Will le regarda interloqué. Il vit la définition de psychopathe dérouler devant ses yeux comme s'il l'avait toujours su. Il plongea dans ses yeux ambrés, teintés d'éclats rougeâtres et posa la question qui l'agaçait depuis qu'il avait pris conscience de la présence d'Hannibal.

- Que suis-je pour toi ? Sommes-nous amis? Amants ? ajouta-il rapidement d'une voix faible, les joues soudainement en feu.

Les yeux d'Hannibal étincelèrent et il humidifia ses lèvres involontairement. Le cœur de Will battit plus fort, jusqu'à cogner dans ses oreilles, presque à lui faire tourner la tête. Ils s'affrontaient du regard, l'un attentif et l'autre spéculateur.

- Je ne peux pas te répondre, finit par dire Hannibal, tu devras le découvrir par toi même.

Will se recula déstabilisé, conscient de s'être peut-être trompé.

- Tu risquerais de m'accuser de vouloir te manipuler, se défendit l'homme en essuyant délicatement ses lèvres brillantes d'huile.

- Chose que tu as dû sûrement faire pour réagir ainsi maintenant.

Seul un sourire lui répondit et le silence retomba entre les deux hommes. Will était mortifié. Il voyait le visage de cet homme dissimulant la vérité derrière ses yeux. Il sentait la tension entre eux, indéniable et pourtant indéfinissable. Il tenta de forcer la barrière de glace qui encerclait son cerveau, seuls lui revinrent d'autres instants où ils s'affrontaient de la sorte. Cela semblait être un jeu entre eux, un jeu du chat et de la souris qui les avait menés jusqu'ici.

- Très bien, que peux-tu me dire alors ? Reprit Will en finissant son verre. Tu disais que je t'avais choisi. Choisi par rapport à qui ?

L'homme ne mordit pas à l'hameçon qu'il agitait devant lui.

- Je ne te donnerai que des données que tu pourras facilement vérifier. Je me présente Hannibal Lecter, psychiatre, chirurgien et le tueur de Chesapeake.

- Psychiatre, j'aurais dû m'en douter.

- La notion que je sois un tueur ne te trouble-elle pas ?

- Je sais déjà que tu es un tueur, Hannibal Lecter. J'en ai eu un très vif aperçu.

L'homme eut presque l'air outré et alluma le petit téléviseur pour lancer une chaîne d'information 24/24. Il retourna derrière le fourneau afin de ramener le plat de résistance, un rôti glacé au jus de betterave, qui avait mijoté juste ce qu'il fallait.

- Qui suis-je ? le harcela Will. Un patient, un collègue, un tueur ou une victime ?

- Tout cela à la fois, répondit Lecter, d'un ton bref.

Il lui désigna la télévision où, à ce moment-là passaient des photos d'eux deux. Il haussa le son et partit dresser délicatement ses assiettes chaudes. Will écouta la télévision, éberlué de se voir en première ligne d'information.

« Toujours aucune nouvelle de Hannibal Lecter, psychiatre de Baltimore mieux connu sous le nom de Tueur de Chesapeake. Des traces de sang découvertes près du cadavre de Francis Dolarhyde appartenaient en fait à M. Will Graham, disparu également lors de cette fameuse nuit de mars. Victime de la barbarie de Lecter ou complice, la police ignore toujours à ce moment l'implication de l'ancien profiler du FBI. Selon une source proche de l'enquête, il se pourrait que cet homme ait aidé le Dr Lecter à s'enfuir. En dehors de toute confirmation des enquêteurs fédéraux, nous ne pouvons affirmer à l'heure actuelle l'innocence de M. Graham».

Sa photo semblait étrange, bien loin de l'aspect que le miroir de la chambre lui avait renvoyé, celle d'un homme au boucles désordonnées et la mâchoire mangée de barbe. Il passa la main sur son crâne. Ses cheveux très courts crissèrent sous sa main, une coiffure très militaire qui lui semblait maintenant inhabituelle.

Suivi un résumé de sa carrière au sein du FBI et de la police de Jacksonville, avec larges informations sur son séjour au sein de l'hôpital de Baltimore comme tueur en série présumé. Les journalistes expliquèrent ensuite l'affaire Lecter, le médecin cannibale qui serait l'instigateur d'un nombre important de meurtres. La découverte de ses actes trois ans auparavant avait créé un scandale au cœur de l'intelligentsia de Baltimore. Hannibal Lecter était fort réputé pour ses dîners où se pressaient de nombreuses personnalités, dont l'ancien maire lui-même, qui avait tenté de se suicider après avoir compris de quoi se composer les menus ...

Will se retourna vers lui, les yeux ronds, sourd au son de la télévision qui continuait à expliquer le parcours de Lecter. Il se sentait comme aspiré par des sables mouvants en apprenant si brutalement autant d'éléments sur son sauveur. Comment réussir à concilier l'image qu'il en avait depuis son réveil et l'image révélée par les médias ?

- Les médias mentent, balbutia-t-il.

Il se sentait mal à l'aise tandis que Hannibal apportait les assiettes garnies de viandes, de sauces et de légumes. Cela formait un tableau délicieux dont l'odeur lui fit palpiter les narines. Une salive amère lui emplit la bouche. La nausée combattait son estomac.

- Bien souvent, mais dans ce cas, il semblerait qu'ils n'aient pas entièrement tort, fit le docteur en lui faisant signe de manger.

- Et moi, je suis aussi, aussi ... - il s'interrompit brusquement - excuse-moi Hannibal, c'est trop. Il faut que je sorte.

Will se précipita au dehors, le cœur en chamade, submergé par la nausée. Il manqua de tomber à genoux et se retint de justesse à la lisse. Il se pencha par-dessus bord, pensant être malade. Il avait senti presque physiquement quelque chose se briser en lui, un son cristallin entre porcelaine brisée et tintement de glace sur un lac gelé. Il prit de profondes goulées d'air tandis que du roc glacial de sa mémoire jaillissait une avalanche de souvenirs. Qui corrélaient les informations des journalistes. Un ensemble incohérent de sons, d'images et de sensations qui tentaient d'accéder à sa conscience sous forme d'éclairs brumeux.

Il s'entendit prononcer les mots « la viande est revenue au menu » à une femme à l'air furieux et paniqué. Cette image resta imprimée derrière sa rétine. Elle était belle, froide et il la haïssait, sans se rappeler l'origine de cette haine. La peur lue sur son visage l'avait néanmoins ravi. Il ressentait sa propre jubilation à l'idée de mettre un point final à leur relation. Ce que cette relation ait pu être, le souvenir s'était déjà fondu dans la neige issue de la sublimation de sa banquise mémorielle. L'iceberg était toujours là, mais il fondait. Un filet mince argenté de réminiscences dans lequel il pourrait presque pêcher.

L'air vif et les embruns le rappelèrent à la réalité. Il lui sembla se réveiller d'un long rêve, dont les éléments restaient confus. Il entendit Hannibal mettre une chaîne musicale, une aria lui emplit les oreilles et le calma peu à peu. Il prit le temps de se remettre et revenir à la carrée où le cannibale l'attendait. Il lui décocha un sourire aigu comme une flèche et Will comprit qu'il avait testé sa résistance mentale en le confrontant si brutalement à la réalité. Un jeu auquel il le soupçonnait d'avoir souvent joué. A moins qu'il n'ait cherché à vérifier qu'il ne mentait pas.

- Ai-je échoué ?

- Il n'y a ni gain ni échec, lui fut-il répondu. Qu'en penses-tu ?

- Le processus est violent et manque de subtilité mais il s'avère efficace. Certaines choses me reviennent. Je devrais peut-être me contenter de pain et de fruits.

- "You put food in your belly and you live".

- Je préfère être pleinement conscient de ce que je manges, Hannibal.

- Tu le sauras désormais, fit l'homme en découpant délicatement sa viande et la déposant en bouche d'un geste précis de fourchette. Ses yeux se fermèrent alors qu'il savourait la bouchée.

Lorsqu'il rouvrit les yeux, Will s'assit en face de lui. En l'absence de connaissance sur l'origine de la viande, il ne préférait pas y goûter, bien que tenté. L'odeur lui permit d'acquérir un nouveau souvenir. Il décida de le faire partager à l'homme assis en face de lui, afin d'éclaircir son visage excessivement inexpressif. Cet homme était fascinant. Le jeu était lancé. Il lança l'amorce dans le filet glacé de sa mémoire, repêchant un nom.

- Ce n'était pas Freddy Lounds.

- Je le sais. Mais ce n'était pas du porc non plus.

- Je le sais.

- Qui ? le poussa Lecter.

- Randall Tiers.

L'homme acquiesça et lui sourit, le remerciant silencieusement de l'attention. Will sentit à nouveau le souffle de la bête derrière lui.

- Tu aurais senti la différence ? dit platement Will en tartinant une tranche de pain de beurre sous le regard blasé de l'autre.

- As-tu senti la différence ? lui rétorqua Lecter.

Will détourna le regard et remonta mentalement le filet de ses souvenirs. Rien. Le ruisseau se tarissait. Il attaqua le bloc glacé de sa mémoire, creusant le chaos. D'autres éléments revinrent sans rapport avec ce qu'il recherchait, formant le lit nouveau d'un ruisseau.

- Je ne sais plus, avoua-t-il finalement.

Lecter le regarda tout en dégustant une nouvelle bouchée. L'intensité du regard le troubla. Le fumet délicat de la viande flatta à nouveau son nez. Il ne résista plus, la faim, l'envie, la tentation sourde qu'il sentait chez Hannibal achevèrent de renverser ses valeurs supposées. Il prit un morceau de sa fourchette et la mâcha avec détermination. L'odeur était certes alléchante mais ne rendait aucunement justice au goût délicatement relevé de la sauce. Il releva les yeux vers Lecter qui arborait un sourire fin.

- Aucune différence.

- Ton palais mériterait d'être affiné. Il y a certains éléments qui peuvent gâcher un repas s'ils ne sont pas maîtrisés.

- Comme ?

- Le stress, l'alimentation. La méthode de chasse.

- Je vois, fit Will, enveloppant sa prochaine bouchée dans la sauce fumante. L'accompagnement est important également, j'imagine.

- Plus que tu ne peux l'imaginer.

Il ferma les yeux en dégustant le fondant de la viande, cherchant à capter la différence essentielle sous les yeux légèrement embués de Lecter. Il replongea dans son monde intérieur, et comprit que le roc qui retenait ses souvenirs laissait sourdre des images, des éléments de conversations, des repas déjà partagés, des opinions déclarées dans les flots d'une rivière. Au fur et à mesure, les détails devenaient de plus en plus concrets et cela l'apaisait.

Hannibal capta son regard lorsqu'il ouvrit à nouveau les yeux. Ils communiquaient sur un autre mode que les mots et se reposaient l'un sur l'autre. Le silence retomba entre eux, sans qu'ils ne se sentent obligés de le briser, écoutant la musique diffusée par la télévision.

Will sentait sa mémoire tourbillonner en lui au rythme du torrent né de la fonte des glaces. Il y pêchait de nouvelles informations en continuant de déjeuner. Il redécouvrait qui il était et qui était Hannibal Lecter. Chaque bribes d'information constituaient un nouvel appât, apportant une nouvelle pêche, soulevant de nouvelles interrogations.

- Depuis si longtemps. Tu veux que je te rejoigne depuis si longtemps.

- Oui, Will. depuis notre première rencontre, en vérité.

- Qui était ...

- La mémoire doit te revenir sans autre intervention de ma part.

- Tu es déjà intervenu, par ta seule présence.

- Je ne veux pas te raconter ton histoire. Elle doit te revenir naturellement mais ne crois pas qu'il n'y a aucune histoire entre nous.

- Je crois au contraire qu'il y beaucoup entre nous, répondit Will avec un sourire.

- Sans aucun doute, mais il faut mieux que tu le découvre par toi-même.

- Pour que je ne te taxe pas de manipulateur.

Hannibal fronça des sourcils et soutint son regard.

- Te souviens-tu ou bien cherches-tu des indices ?

- Les indices m'aident à repêcher les morceaux disparus. Beaucoup de choses me reviennent maintenant.

Lecter parut satisfait de sa réponse mais l'encouragea au repos au lieu de se forcer à remonter de trop grosses proies. Ils exécutaient tous deux une danse à plusieurs temps qui les ravissaient autant l'un que l'autre. Il lui proposa une coupe de mousse au chocolat pour dessert. Will accepta et Hannibal le servit, accompagné d'éclat de noisette caramélisé. Il n'y avait rien que cet homme ne puisse faire en cuisine. Will se régala en silence, digérant autant les révélations que le repas concocté par le cannibale. Il avait encore des questions, évidemment, mais comprenait qu'il lui était nécessaire de reposer son cerveau avant. Ils achevèrent leur déjeuner en silence. Will éprouvait la nécessité de réfléchir à tout ce qu'il venait d'apprendre. Et Hannibal semblait comprendre son besoin de calme. Il lui proposa néanmoins une promenade sur le pont afin de se dégourdir les jambes. L'ancien membre du FBI accepta volontiers de prendre l'air.

Malgré tout, l'horreur ne l'habitait pas comme il aurait cru devoir s'y attendre. Il trouvait Lecter tout à fait aimable et ouvert alors qu'ils devisaient dans le poste de pilotage du yacht. La lumière pénétrait à flot dans la cabine et Will se tenait à la barre richement marquetée. Le luxe habitait cet endroit comme chacune des cinq cabines disponibles. Ils bénéficiaient d'une vue à couper le souffle s'ouvrant sur l'océan calme sous le soleil de printemps. Derrière eux, la coursive d'accès vers les ponts inférieurs et le deck permettant d'apponter des jet-ski ou de plonger directement dans l'eau. Le poste de pilotage était une des pièces les plus remarquables du yacht, luxueuse mais pratique, dotée de la dernière technologie.

Will, en lisant les écrans nautiques avait compris qu'il possédait un certain nombre de connaissances maritimes. Il fit rapidement le point sur leur position et interrogea Hannibal sur leur destination finale, ils semblaient suivre les côtes en direction du nord.

- Montréal, lui dit-il, simplement. Le Blue Perrot nous permet de passer inaperçu, il bénéficie d'un droit de cabotage et tant qu'il reste dans les eaux américaines, nous ne déclencherons aucune alarme.

- Ce qui se passera lorsque nous serons du côté canadien.

- Tout à fait, mais les garde-côtes n'auront pas le temps d'intervenir que nous seront déjà à terre. Ici, à partir de ce point, il est facile d'accoster, nous passerons la frontière ici et irons à Montréal en voiture pour prendre l'avion.

- Tu compte nous faire passer la frontière avec quels papiers d'identité ?

Hannibal sourit doucement et sortit de sa veste intérieure deux passeports dont Will s'empara. Malgré un passage dans l'eau salée, ils restaient tout à fait remarquables. Il le lui fit remarquer.

- Je trouve nos photos très ressemblantes, reprit Will, alors que celle de la police sont très différentes, surtout pour moi. Il caressa l'arrière de son crâne presque nu. Tu ne crains pas qu'on nous reconnaisse, notre description passe à la télévision nationale.

- Nous avons disparu à presque 500 miles d'ici et le Blue Perrot nous fait prendre un itinéraire sécurisé.

Will se gratta la gorge d'un air dubitatif. Hannibal répondit d'un regard noir.

- Tu ne te ressembles absolument pas et personne ne sait que tu es blessé à la joue.

- Je te l'accorde.

- De toute manière, agis comme si tu n'avais rien à te reprocher et personne ne cherchera de ressemblance entre toi et Will Graham.

- C'est ainsi que tu agis ?

- Mémoire ou question ?

- Question, pour éclaircir ma mémoire.

- Le meilleur moyen de ne pas attirer l'attention est d'agir comme tu as décidé de le faire tout en se fondant dans ton environnement.

- J'imagine que je comprends. C'est un peu comme un élève qui arrive dans un établissement inconnu. Être là, sans attirer l'attention.

- Bien sûr, si tu oublies que l'élève est un tueur.

- Je parlais de stratégie de survie en milieu hostile. Le collège peut être un milieu hostile.

- Je n'ai pas eu l'honneur de connaître vos collèges à l'éducation médiocre.

- Où as-tu été formé ? demanda Will sans y toucher. Peut-être me l'as-tu déjà raconté ?

Hannibal lui répondit d'un sourire mi-figue mi raisin.

- Peut-être que cela te reviendra plus tard. Prends le temps de réfléchir à ce qui t'es déjà revenu. Sois patient. Comme je le suis encore.

Lecter se comportait avec lui en ami, en proche, connaissant tous ses secrets sans vouloir les lui révéler. Il y avait évidemment une blessure derrière cette attitude ou une manipulation habile. Will ne le connaissait pas, ne se connaissait pas et tout cela était épuisant. Le regard insondable d'Hannibal se posa sur lui et le mit mal à l'aise, incapable de dire ce qui se cachait derrière ses prunelles ambrées.

Il avait parfois l'impression qu'ils échangeaient à fleuret moucheté, chaque mot cachant un double sens. Il sentait une attraction indéniable entre eux. Rien ne lui était revenu comme élément par rapport à sa sexualité. Il avait le sentiment cependant de pouvoir être autant attiré par un homme que par une femme. Il caressa distraitement l'empreinte claire laissé par une alliance. L'important était la qualité de la relation qu'il établissait avec la personne. Enfin, peut être pensait-il tout à fait différemment lorsqu'il avait toute sa mémoire. Il se surprit à détester cet homme, dont il ne connaissait que quelques bribes de son vécu. Comme si les réponses d'Hannibal avaient fragmenté la glace qui enserrait ses souvenirs en en blocs plus petits. Mais il aurait aimé en savoir plus, tellement plus. Surtout savoir de ce qui l'avait poussé à le choisir. Et quel avait été ce choix ?


A suivre ...