Disclaimer : je ne possède rien, sinon mon imagination et encore parfois j'ai des doutes.
Notes : merci de suivre cette histoire, merci encore aux reviewers courageux. N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez... Chapitre qui a été vraiment très long et très bizarre à écrire, et surtout à relire.
Résumé : Après une chute, Will, blessé, se réveille amnésique en compagnie d'un homme étrange qui s'occupe de lui. Les souvenirs déterminent-ils ce que nous sommes ? Les actions sont-elles véritablement le reflet de nos pensées ?
Chapitre trois : les réflexes ont la vie dure
Deux semaine s'écoulèrent dans une atmosphère particulière, une observation de part et d'autre, cordiale, bien que pleine de réserve. Ils se remettaient peu à peu de leurs blessures, profitant du printemps particulièrement doux et de l'agréable balade maritime. Le yacht emprunté cabotait le long de la côte atlantique, s'approchant à allure de tortue du Canada. Will passait ses journées au poste de pilotage, se familiarisant avec les commandes ultra perfectionnées de l'appareil. Il avait découvert avec plaisir que la mer n'avait aucun secret pour lui et regrettait seulement que le navire ne soit pas à voile afin d'apprécier plus encore leur échappée belle. Il avait été heureux de dénicher des cannes à pêche de compétition avec lesquelles il pêchait de temps à autre depuis le pont.
Hannibal s'installait alors près de lui pour dessiner dans le calme à peine perturbé par les signaux des capitaineries des ports qui s'enquerraient de leur présence. Le psychiatre se chargeait des appareils de communication, envoyant les informations nécessaires à leur déplacement aux capitaines. Il agissait toujours calmement, d'une manière naturelle qui ne laissait aucun doute à son interlocuteur sur la véracité de son identité. Son accent étranger et son humour pour expliquer la raison de leur lent trajet - une observation du littoral qui nécessitait de fréquentes plongées sous-marine en vue de retrouver une épave, laquelle il l'ignorait lui-même - semblait désamorcer la moindre méfiance. Will l'observait attentivement interagir avec les employés des ports comme s'il avait fait cela toute sa vie. Preuve d' une faculté d'adaptation hors du commun qui le fascinait particulièrement à la lumière de ce qu'il découvrait à son propos.
Il travaillait de manière régulière à retrouver ses souvenirs, racontant au Dr Lecter le moindre élément qui surgissait. Malheureusement, tout ne revenait pas, et trop souvent de manière erratique. Il faisait de grands progrès avant de, tout à coup, stagner et chercher en vain à traquer ses souvenirs. Il avait parfois l'impression de découvrir quelque chose de phénoménal pour finalement voir apparaître une séance de tirs au revolver. Cela le frustrait tout en le réconfortant car il comprenait alors qu'il progressait malgré tout. Tous les matins et tous les soirs, il s'astreignait à une sorte de gymnastique de l'esprit lui permettant de balayer les points qu'il avait récupérés et sur lesquels il pouvait avancer.
Cependant des pans entiers de sa mémoire disparaissaient toujours dans cette glace solidifiée qui avait pris place dans son esprit. Il avait décrit à Lecter ce qu'il voyait, la manière dont il visualisait le lieu de sa mémoire, comme emprisonné, enserré dans un immense iceberg, qui l'empêchait d'accéder à ses souvenirs comme il le souhaitait. Autour coulait une rivière qui semblait être composée d'images flottantes au gré du courant. Il s'imaginait les deux pieds dans cette rivière, luttant pour retrouver ses souvenirs. Chaque jour, il pouvait en pêcher de plus en plus mais ce n'était jamais suffisant.
Cette description fut une chose qui intéressa vivement le psychiatre. Il le pressa d'un certain nombre de questions à ce propos, sur la nature de cette glace, sur cette rivière. Il souriait d'une façon particulière, à peine un mouvement qui ourlait ses lèvres, un sourire qui indiquait généralement à Will qu'il se trouvait sur une piste. Pêcher dans le cours de cette rivière et la manière dont cela l'apaisait devinrent un élément récurrent des exercices auxquels l'ancien agent se soumit volontairement sous les yeux ravis d'Hannibal.
La nuit, en revanche, n'était pas une amie, le sommeil le fuyait et il vivait des cauchemars noirs et sanglants dans lequel il commettait atrocité sur atrocité sans aucun contrôle. Il était son propre témoin, à la fois instigateur et observateur, pataugeant et jubilant dans le sang ; figé et épouvanté par ces monstruosités. Et au pire moment, lui apparaissait l'ombre du cerf qui grandissait jusqu'à tout avaler. Il s'éveillait alors brutalement, le cerveau affolé, le corps tourmenté, incapable de savoir si ces éléments étaient des faits ou des fantasmes. Il hésitait à en parler à Hannibal, pétri d'angoisse à l'idée que tout cela ne soit vrai. Autant lui parler des brides de souvenirs qu'il arrachait à sa mémoire figée lui était devenu facile, autant lui parler de la violence de ses rêves le mettait mal à l'aise. Comme s'il aurait déjà dû connaitre la réponse et ne parvenait pas à l'exprimer. Comme s'il ne pouvait pas décider de ce qu'il était.
Il passa plus de temps sur internet à se documenter, découvrant Tattle crime et son éditrice Freddy Lounds. Ses articles consacrés à Hannibal et lui, qu'elle avait affublé du sobriquet Murders Husbands en quelques occasions, devinrent même la principale source d'information sur leur vie passée. Il découvrit sa véritable activité de tueur attrapant d'autres tueurs, grâce à ses articles peu élogieux et sa prose lourdingue mais accrocheuse et familière. Il comprit alors que les affaires auxquelles il avait participé remontaient graduellement, le jour les souvenirs factuels, la nuit, les émotions ressenties à l'aide de son "don", son anomalie.
Une nuit, cependant, les cauchemars furent si difficiles à supporter qu'il s'éveilla trempé de sueur, grelottant d'un froid qui n'était pas uniquement physique. Ce qu'il avait ressenti avait été si troublant qu'il se sentait comme souillé par les images. Il s'était vu auprès d'une jeune fille, l'adorant et la haïssant. Il se vit mettre à mort d'autres jeunes filles pour lui laisser la vie sauve, lui apprenant à pêcher, à chasser et à tuer. Il s'était perdu dans cet amour jaloux et possessif qui ne souffrait aucune hypocrisie.
Il gémit en passant ses mains sur son crâne, alors que la vision de la jeune fille, cheveux longs et sombre, bouche vermeille apparaissait devant lui. Il l'avait tué de ses mains, il avait senti le sang tiédir sur ses doigts, sa chair s'amollir entre ses bras. Il l'avait égorgé face à un autre lui-même qui le regardait avec horreur, qui le suppliait de la laisser en vie. Abigail. Leur fille rêvée, Abigail.
Il ne savait plus qui il était. La fine carapace qu'il s'était forgée en retrouvant peu à peu des souvenirs volait en éclat, face à la violence et l'étrangeté des images. Que venait-il de voir? Ses propres souvenirs ou ceux d'Hannibal ou encore ceux d'un autre, son père naturel ? Il sentait que tout s'entremêlait, le poussant vers la folie. Il ne contrôlait rien. il se recroquevilla sur lui-même, les images dansant autour de lui.
Il sombra en lui-même, comme une pierre qui frappa l'iceberg, ouvrant une ligne de fracture. Un pan entier chuta dans la rivière où il se dispersa. Will plongea dans un maelstrom de souvenirs qui voulaient tous son attention, qui voulaient tous accéder à sa conscience, le noyant sous le poids de la connaissance. Il se sentit piégé comme un scaphandrier dans un banc de poissons effrayés, le heurtant de plein fouet, le bousculant jusqu'à le faire tomber. Il heurta le fond ténébreux, calme et silencieux. Il prit une profonde inspiration et se détendit lentement avant de revenir à la surface, à la réalité.
Ses larmes coulèrent, brûlante sur son visage glacé, exsudant une peine qu'il ne pensait pas ressentir. Il se rappelait, il se rappelait Abigail et les sentiments paternels qu'il avait éprouvés, les manipulations d'Hannibal qui l'avaient conduit en prison et les sentiments exacerbés jusqu'à la trahison et le meurtre. Leurs innombrables conversations lui apparaissaient à nouveau mais vidées d'émotions et de sens. Lui revenaient des combats et des trahisons qu'il ne comprenait pas, qu'il ne comprenait plus. Il toucha du doigt la cicatrice défigurant son ventre. Il avait trahi Hannibal et celui-ci s'était vengé en la tuant et le laissant plus mort que vivant.
La tasse ne pourra jamais se ressouder, il le savait, il l'avait toujours su. Il avait haï Hannibal, il avait voulu le tuer pour ce meurtre, cette punition. Il avait voulu la vengeance dans un jeu dont il ignorait les règles. Cependant il était conscient que, s'il avait continué de haïr Hannibal, l'un ou l'autre serait déjà mort et non pas ensemble sur ce yacht. Qu'avaient-ils vécu d'autre pour être toujours attachés l'un à l'autre ? Pourquoi son esprit se tournait-il toujours vers Hannibal ? Même amnésique, son nom était le premier sur ses lèvres. Il ouvrit les yeux et déplia son corps sur le lit humide de sueur. Il respira avec plus d'aisance et se redressa.
Will devinait que ce moment avait été un élément fondamental de la construction de sa personnalité mais Abigail appartenait au passé, à leur passé et il refusait d'accorder à ce fantôme le pouvoir d'influencer son futur. D'autres souvenirs viendront combler les vides de sa mémoire. Mais il savait désormais qu'il était différent de l'homme dont il établissait le profil à travers ses découvertes. Il était en constante évolution, près d'Hannibal, dans ses souvenirs comme dans leur actuelle situation. Les combats et les trahisons étaient chacun de leur côté. Il ne pouvait plus vivre sans lui, il devait donner une chance de vivre avec lui, selon ses propres termes. Une chance de vivre au présent.
La violence de ce rêve avait été finalement salutaire. Il lui avait permis de comprendre ce qu'il était devenu au contact de Lecter et ce qu'il lui restait encore à retrouver. Il toucha encore la glace qui emprisonnait ses derniers souvenirs, ne sachant pas s'il devait insister pour les récupérer. Une intense décharge glacée remonta le long de sa colonne vertébrale. Il se retira vivement de sa propre mémoire toujours amputée. Il la sentait présente, proche et pourtant inaccessible.
Il se redressa lentement, le corps moite encore secoué de tremblements. Il allait se recoucher pour se reposer au moins jusqu'au lever du jour lorsqu'il entendit le grondement caractéristique du moteur d'une vedette. Il avait compris combien il aimait les moteurs en visitant la salle des machines du navire. Il s'était même montré capable de nommer chaque pièce et ses mains l'avaient démangé de démonter une pompe à eau en grand besoin d'entretien. Hannibal avait souri et proposé de l'aider lorsqu'ils seraient moins affaiblis.
Will jeta un coup d'œil à l'extérieur et vit qu'une brume épaisse étaient tombée, phénomène courant sur les côtes du Maine. Il ouvrit le hublot et tendit l'oreille. Les sons portaient curieusement dans cette ambiance ouatée. Il capta des bribes d'un dialogue incompréhensible, à la poupe du yacht puis la voix d'Hannibal qui répondait dans la même langue. Un cri d'avertissement puis le claquement sonore d'une rafale de M15, qu'il reconnut facilement à l'oreille. Il entendit un plongeon bruyant, suivi d'une rafale heurtant la surface de l'eau. Son sang pompa l'adrénaline de ses surrénales. Urgence. Il fouilla la penderie du Russe où il savait trouver de quoi se préparer : armes, vêtements chauds et alcools aient à disposition sur les étagères.
Quelques minutes plus tard, il était habillé chaudement, un magnum dans la main, un deuxième caché dans le dos, un couteau dans un étui de cuisse et un bonnet sur la tête. Il ajouta des munitions dans les poches de sa parka et sortit précautionneusement, écoutant les bruits que faisaient les hommes qui investissait l'arrière du bateau. Les cliquetis des armes et le martèlement des bottes montaient jusqu'à lui, accompagné de réminiscence. Il reconnaissait le rugissement de l'action dans ses veines. Il se laissait guider par son instinct.
Il longea la coursive qui menait à l'arrière, les jambes légèrement pliées malgré son genou, prêt à tirer au moindre signe suspect. Il monta rapidement à l'échelle menant au poste de pilotage, découvrant que six hommes étaient montés à bord. Un dernier resté dans la vedette, utilisait le projecteur pour éclairer ses camarades. Sans grand succès, à cause du banc de brouillard trop dense pour se laisser pénétrer.
Will, bien que dissimulé par les instruments de pilotage, était conscient que les hommes se dirigeaient vers lui pour prendre le contrôle des commandes. Il ouvrit une des fenêtres qui protégeaient la cabine en cas de gros temps pour accéder au toit en pente à la force des bras. Ses muscles rouillés et encore faibles renâclèrent sous l'effort. Il se glissa sur le ventre, s'accrochant à l'antenne satellite pour avancer sa tête au-dessus de l'arrête du roof. De sa position dominante, caché dans un creux d'ombre, il observa les hommes qui montaient et chercha Hannibal du regard. Les hommes avaient ce maintien bien particulier aux hommes de main, attentifs au moindre mouvement, vérifiant chaque angle avant de s'engager dans la coursive. Hannibal était invisible. Le splash du plongeon revint à sa mémoire. Un homme à la mer. Son coeur se serra, il était seul, face à un groupe de tueurs.
Une brise maritime écharpa le brouillard et Will fut aussitôt épinglé par l'œil lumineux de la vedette. Ébloui, il n'attendit pas que les hommes ne l'attaquent. Il tira le premier, sans état d'âme. Il en vit deux tomber avant d'être frôlé par une volée de balles. Il lâcha l'antenne et se laissa glisser de l'autre côté du toit, suivant la déclivité de la pente. Il atterrit lourdement avec un gémissement étouffé, son genou ploya mais résista. Il s'orienta rapidement, atteignit la rambarde alors que des cris et des bruits de botte se dirigeaient vers lui.
Il grimaça, il fallait sauter pour descendre rapidement à la salle des machines. De là, il pourrait couper l'électricité et prendre l'avantage sur le nombre grâce aux ténèbres. Il devait tabler sur sa connaissance des lieux pour les attirer dans une chausse-trappe. Il n'eut pas le temps de finir d'établir ses plans. Il fut à nouveau piégé par le spot lumineux, qui signalait sa position. Il réagit immédiatement et tira sur le projecteur avant de sauter en direction du pont inférieur.
Au même moment, toutes les lumières du yacht s'éteignirent. Il roula en avant pour amortir le choc, gêné par son omoplate toujours blessée. Il entendit les hommes jurer et tirer au jugé. Il se traîna vers un coin de la coursive avant de se relever pour descendre vers les salles des machines. La sueur coulait sur son front, la douleur surfait dans ses veines mais il se sentait puissamment vivant. Si Hannibal avait disparu, il se demandait bien ce qu'il allait pouvoir faire sans lui. Il ne savait pas ce qui l'attendait s'il se livrait à la police. Prison ou hôpital psychiatrique, cela le fit ricaner. Il faillit hurler lorsqu'un bras glacial crocheta son cou en arrière. Une main se plaça immédiatement sur sa bouche pour l'empêcher d'émettre un son puis un corps se colla à lui. Dans un souffle, il entendit son nom et son cœur s'emballa.
- Hannibal... Murmura-t-il alors qu'il le laissait s'éloigner.
Invisible dans le noir du couloir de la salle des machines, seule ses yeux reflétaient l'éclairage rouge du panneau issue de secours. Il se rapprocha de lui, constatant qu'il était trempé jusqu'aux os et maîtrisait des tremblements de froid intempestifs.
- J'en ai eu deux, résuma Will. Qui sont-ils ?
L'homme aux vêtements plaqués sur le corps ourla ses lèvres en un sourire fier. Ses yeux rougeoyèrent alors qu'il baissait la tête vers lui.
- Des amis du précédent propriétaire qui souhaitait le retrouver. Maintenant ils veulent le venger.
- Mais nous n'allons pas les laisser faire.
- Je suis ravi que nous partagions la même idée. Que voulais-tu faire dans la salle des machines ?
- Maintenant les lumières sont éteintes, bricoler et toi ?
- Préparer une surprise explosive. Souhaites-tu m'aider ?
Will sourit et eut conscience de l'impact de ce sourire sur son compagnon dont les yeux pétillèrent. Il le suivit dans la salle des machines, pièce immense à l'odeur de graisse et de moteur dont la chaleur irradiait. Il était dans son élément, plus sans doute que sur le toit d'un yacht à tirer au magnum comme dans un putain de film de John Woo. Il prit une profonde inspiration pleine d'hydrocarbure. Pour un navire de cette classe, il était plutôt mal entretenu à l'intérieur. Un générateur de secours se mit en route après la coupure, à laquelle il soupçonnait Hannibal de ne pas être étranger. Un rapide échange de regard le lui confirma immédiatement. L'homme souriait malgré ou peut-être à cause de la menace.
- Comment comptais-tu faire exploser ce navire ? demanda-t-il en regardant les moteurs bloqués à la vitesse minimale.
- Je comptais créer une réaction chimique à l'aide d'accélérant et de comburants, dit Hannibal en montrant un bidon d'acétone et les tuyaux d'alimentation en gazoline.
- Bonne idée, seulement nous risquons de nous faire exploser nous même.
- As-tu une autre solution ? demanda-t-il avec un regard intense.
- La mécanique n'a pas de secret pour moi. C'est bien une des rares choses dont je sois conscient. Cependant je vais avoir besoin de tes mains pour mettre tout cela en place.
- Mes mains sont toutes à toi.
Will fronça des sourcils un bref instant avant de reprendre le fil de ses pensées. Il y avait bien plus urgent que flirter avec cet homme. Il savait très exactement ce qu'il fallait faire. ou plus exactement ce qu'il ne fallait pas faire si on voulait garder son navire en parfait état de fonctionnement. Il poussa quelques manettes, en baissa d'autres, relança les moteurs à plein régime sans actionner les turbines. Il demanda à Hannibal d'attacher la manette des gaz au suppresseur. Une fois que la pression sera suffisamment importante, le moteur et tout ce qui l'entoure explosera.
- Nous avons un quart d'heure pour nous enfuir, informa-t-il platement.
- Très bien, Nous devons rejoindre le deck pour récupérer les jet-ski. C'est le seul moyen de quitter le bateau. Cependant nous allons devoir passer devant eux.
- Ils n'ont plus de projecteur, dit Will, en revanche, ils vont venir me chercher.
- Qu'ils osent, répondit Hannibal avec un sourire ironique.
- Je pense qu'ils sont très exactement là pour cela.
- Ils ne pensaient pas tomber sur une telle résistance.
- En effet, acquiesça Will, mais ils vont être plus radicaux maintenant.
Hannibal prit en main une clé anglaise rangée dans l'armoire et la souleva d'un air appréciateur. Will lui tendit l'arme qu'il portait au creux du dos, mais le blond refusa d'une dénégation. Le brun haussa les épaules et prit la tête, les guidant à travers le dédale des couloirs du personnel, couvrant chaque angle avant de l'emprunter. Il leur semblait que les Russes avaient quitté le navire lorsqu'ils tombèrent sur un duo qui sortait de l'une des cabines du pont inférieur.
Le premier, un grand roux aux oreilles décollées, abaissa l'arme de Will d'un coup de crosse réflexe. Un instant déstabilisé, ce dernier s'accroupit brusquement, laissant Hannibal intervenir avec sa clef. Celui-ci lui décocha un revers qui fit craquer les dents et gicler le sang. L'homme s'effondra contre la paroi de la coursive, sonné. Will attaqua le second, qui était resté figé, en poussant sur ses jambes. Son crane porta brutalement contre sa mâchoire avec un craquement sinistre. Les jambes du Russe s'amollirent sous lui et Hannibal lui défonça le crâne avant d'achever l'autre avec une mine dégoûtée. Will l'interrogea de ses yeux clairs.
- C'est efficace mais cela manque particulièrement de beauté.
- On n'a pas le temps de faire un chef-d'oeuvre, Hannibal. Il en reste au moins quatre sur le yacht, sans compter ceux sur la vedette.
- Et ils vont se rendre compte de l'absence de ces deux-là.
- Je les cache pendant que tu te changes, ordonna Will, s'attirant un regard curieux de l'homme qui pénétra dans la chambrée.
Beaucoup plus petite que la cabine où était installé Will, elle était néanmoins décorée avec soin avec un dressing bien fourni. Sans doute les quartiers de l'équipage car Hannibal y récupéra des vêtements chauds et pratiques, un peu trop grand sans doute, mais secs pendant que Will traînait les corps tant bien que mal dans la salle de bain attenante. Il récupéra un communicateur radio et un pistolet d'alarme qu'il glissa dans sa parka. Il grimaça de douleur en se relevant. Il se refusa de regarder son médecin personnel qui se changeait rapidement. Il doutait de ce qu'il pensait mais il n'avait pas le choix. Il lui donna un M15 et lui fit signe de sortir.
- L'un de nous devrait faire diversion pendant que l'autre sort le jet-ski, déclara-t-il rejoignant le couloir. Nous devons nous séparer.
Hannibal plissa les yeux de désapprobation, manipulant avec répugnance l'arme automatique que Will lui avait imposé.
- Tu es blessé, lui rappela-t-il.
- Je le sais, crois-moi, je sais que je ne pourrais pas pousser le jet-ski à l'eau.
- Comment comptes-tu t'y prendre?
Will lui montra le pistolet d'alarme qu'il avait enfoui dans sa parka et la radio.
- Je peux le faire exploser au poste de commande, cela devrait suffire pour les surprendre et les attirer vers moi afin que tu passes derrière eux.
- Cela ne ressemble pas à un plan, lui répondit Hannibal, d'un ton sec.
- Rien de tout cela n'a de plan. Nous devons seulement nous en sortir vivant.
Hannibal acquiesça et ils se séparèrent pour leur mission respective. Will longea les coursives destinées au personnel, attentif au moindre bruit. Il sursauta lorsque sa radio se mît en marche en crachotant. Elle brailla du russe auquel il ne comprenait rien. Mais il se doutait qu'ils demandaient à leurs comparses de répondre. Il se hâta, tournant aux bons carrefours pour rejoindre le poste de pilotage rapidement. Après une petite course qui lui lacéra le genou de coup de poignard, il émergea enfin à l'air libre. L'air frais de la mer lui gifla le visage. Il se trouvait sur le pont supérieur, surplombant le deck. Il jeta un coup d'œil sur le pont inférieur et son sang se glaça. Hannibal était agenouillé au sol, entouré par quatre hommes qui le questionnaient. Il avait dû déjà recevoir plusieurs coups au visage, car l'arcade et la lèvre inférieure saignaient.
Invisible, Will enragea. Comment agir avant que l'un d'eux lui décoche une balle dans la tête? Ses doigts glissèrent sur la radio qu'il avait éteinte. Une idée folle le percuta. Il fallait qu'il les sépare. Il était au-dessus d'eux et le bruit des moteurs qui montaient progressivement couvrait le moindre de ses bruits. Il alluma la radio, prit une bonne inspiration.
- Hello? Hello, y'a quelqu'un ? Hello, je suis blessé, je suis sur le pont inférieur. Hannibal, où es-tu? Je ne peux pas bouger, je suis coincé. Hello, hello ? Au secours.
La ruse fonctionna, car un homme lui répondit dans un anglais rude et laborieux.
- Attendez, on arrive. Pas bouger.
- Au secours, venez m'aider. Je suis là-bas. Je suis tombé là-bas...
Il tira une fusée de détresse qui fit une traînée échevelée dans le ciel. Il la tira suffisamment bas en direction de la proue pour qu'elle ne divulgue pas sa position réelle.
- Crétin d'américain, entendit-il râler en bas.
Il ne comprenait pas la langue, mais l'intonation suffisait. Ils pouvaient l'insulter tant qu'ils voulaient. Il avait réussi à les séparer. Deux hommes restèrent avec Hannibal et deux autres s'avancèrent vers la proue en empruntant la coursive principale. Il ferma les yeux et le plan du bateau lui apparut immédiatement. S'il prenait le deuxième couloir, après la porte des cuisines, il pouvait arriver auprès d'Hannibal sans qu'ils le repèrent. Il se lança dans une course heurtée, au rythme bancal imposé par son genou. Arrivant trop vite sur le bois du deck, il dérapa et glissa sur le dos tout en tirant une salve dans les jambes des hommes de main.
Les moteurs qui grondaient de plus en plus couvrirent le bruit de la rafale. Une odeur de plastique brûlé commença à sortir des écoutilles, bien vite accompagnée d'une fumée épaisse et noire.
Hannibal resta immobile, à genoux, les mains solidement attachées derrière le dos. Will s'approcha des hommes qui gémissaient et se traînaient sur le sol pour lui échapper. L'un d'eux tenta de prévenir à la radio les autres assaillants, mais le grondement infernal des moteurs couvrit les mots qu'il prononçait. Will dégaina le long couteau dont il s'était armé et l'acheva sans remord. Le sang vint gicler sur son visage, chaud et gluant.
L'odeur de cuivre surpassa celle de la mer, il lécha ses lèvres, attirant le regard d'Hannibal sur celles-ci. Il s'avança sur le second, dont l'artère fémorale laissait jaillir un flot de sang. Il le domina quelques instants, aucune émotion visible sur son visage et le tua d'un coup de couteau en plein cœur. Hannibal le contemplait avec un tel regard de fierté que son cœur exulta. Il toussa, s'essuya le visage et le libéra de ses liens. Il respirait rapidement, comme s'il prenait conscience soudainement de ce qu'il venait d'accomplir.
- Allons nous-en, souffla Will, le yacht va exploser d'une minute à l'autre.
Hannibal poussa le jet-ski à l'eau en quelques secondes. Il aida Will à s'asseoir devant lui et alluma le moteur. Il accéléra immédiatement jusqu'à mettre le moteur au bord de la rupture. Le vent rugissait autour d'eux et Will se sentait vivant comme jamais. Il laissa échapper un rire qui le secoua terriblement, à cheval entre rire et larmes. Il sursauta lorsque des coups de feu retentirent. Les attaquants leur tiraient dessus, alors que Lecter s'éloignait à toute allure.
Une immense boule de feu monta vers le ciel, irradiant de chaleur, assourdissante. Le jet-ski fut secoué en tout sens, pris dans une tornade sifflante et mugissante. Hannibal garda le contrôle et mit le cap vers la côte qui se découpait nettement sous cet éclairage infernal. Will baissa la tête et s'effondra de fatigue, l'adrénaline quittant son organisme sans prévenir. L'autre homme le retint d'un bras contre lui, diminuant la vitesse de l'autre.
- On s'en est sorti finalement, murmura Will avant de sombrer dans un sommeil qui tenait plus de l'inconscience.
- Oui, tu nous as sauvés... Furent les mots qui échouèrent dans ses oreilles avant le black-out.
A suivre ... Merci pour vos reviews, cela me motive et m'active les neurones. ça fait un bien fou ;-)
