Rey se racla la gorge pour attirer l'attention de Finn, pendant que celui-ci était occupé à faire les yeux doux à Poe qui s'enfilait de grande cuillerées de crème glacée à même le pot les unes après les autres. Elle se laissa tomber bruyamment près de son colocataire, interrompant le film qu'ils regardaient.
"Qu'est-ce que tu veux, Rey?" Demanda Poe, la bouche pleine. "T'es en train de gâcher un des meilleurs moments du film." À l'écran, plusieurs personnages se tenaient étroitement dans un ascenseur, et l'un d'entre eux se trouvait à terre et se faisant violemment piétiner la tête à répétition.
"Ouais, fit Finn, imitant son copain, qu'est-ce que tu veux, Rey ? »
Celle-ci souffla. Il fallait bien qu'elle se décide à cracher le morceau à un moment ou à un autre.
"Ça va, tu l'as vu des millions de fois, ton film. Je voulais juste te dire, à propos de Noël..."
Finn haussa les sourcils avec intérêt.
"Quoi ? Tu as changé d'avis ? Parce qu'il est encore temps–"
"Non c'est pas–"
"On sera un peu à l'étroit dans la voiture entre les cousines et la tante de Poe mais je suis sûr qu'on peut se débrouiller. »
Rey secoua la tête, triturant nerveusement les manches de son pull tout en évitant le regard de Finn.
"Non, non j'ai pas changé d'avis. J-je voulais juste te prévenir que je serais absente moi aussi."
Le ton et l'expression de Finn se firent anormalement neutres.
"Ah ? Tu vas où ?"
Quelque chose dit à Rey qu'il connaissait déjà la réponse à cette question.
"Je vais le passer chez mon copain."
Elle aperçut du coin de l'œil Poe soudainement s'intéresser à la discussion, bien qu'il eut la décence de faire semblant d'être obnubilé par son film.
"Quel copain?" répondit Finn du tac-au-tac.
Rey se mit à maudire la petite voix dans sa tête qui lui avait promis, naïvement, que tout irait bien. Une autre voix venait la remplacer, et celle-ci, bien plus réaliste, criait qu'on courait tout droit à la catastrophe.
"Mon copain. Tu sais qui."
"Je ne savais pas que vous étiez ensemble."
Rey opina de la tête.
" Il m'a proposé tout-à-l'heure. J'ai dit oui. J'ai pensé que je devrais te le dire."
Finn l'observa un instant, puis il fit la moue et haussa les épaules avec une fausse nonchalance.
"Alors si c'est ton meilleur ami qui te le propose, ça ne te dit rien, mais si c'est le type qui te fait pleurer et tourner en rond depuis des mois, tu sautes sur l'occasion comme si tu n'attendais que ça."
A cela, Poe s'arrêta net de mâcher, et se tourna pour voir la réaction de Rey. Oui, pensa-t-elle, c'est le moment où on arrête de prétendre.
"Finn!" lâcha Poe sur un ton réprobateur.
"Quoi? Ça m'étonne juste, ce revirement de situation. Un coup tu le détestes, un coup tu l'aimes. Un coup c'est lui qui te la met à l'envers…"
"Et alors?" fit Rey, dont le coeur commençait à sérieusement s'emballer. "Ça, c'est du passé. On est ensemble, maintenant, et j'ai envie de lui faire confiance."
"Je croyais que tu lui avais déjà donné sa chance, et qu'il l'avait complètement gâché."
"Les gens font des erreurs, Finn. Mais il m'a prouvé plusieurs fois qu'il était capable de mieux faire."
Rey grogna de frustration, de devoir mettre des mots sur des sentiments qu'elle comprenait à peine elle-même ; et le pire, devoir se justifier envers la personne dont elle avait le plus besoin du soutien.
Finn regarda droit devant lui et acquiesça, visiblement pas le moins du monde convaincu.
"Ok. Tu fais comme tu veux, Rey."
Interdite, Rey regarda l'air fermé de Finn, puis celui absolument embarrassé de Poe, qui lui jeta un dernier regard rempli de pitié avant qu'elle ne se lève et se réfugie dans sa chambre.
Il était en retard.
Il était en retard et elle s'était retrouvée à l'attendre comme une potiche devant le pas de sa porte, cheveux gracieusement relevés dans un chignon de ballerine, jupe en satin blanc parfaitement lisse sur ses jambes, sac de rechange qui pend au creux de son bras. Elle se faisait l'effet d'une gamine qui attendait que son parent divorcé vienne la récupérer pour leur weekend mensuel, toute triste de la séparation de papa et maman.
Les pensées douloureuses n'étaient jamais très loin, non plus : et s'il ne venait pas ?
Rey sortit son téléphone de sa poche pour la énième fois, déçue de ne trouver que les mêmes notifications qu'elle avait omis d'ouvrir vingt minutes plus tôt. Une lui annonçant que le dernier chapitre de son manga préféré était sorti, des messages personnels sur son compte instagram, un mot de Poe qui la priait de ne pas trop en vouloir à Finn, tu sais comme il est protecteur avec toi..
Et quand bien-même Kylo ne viendrait pas, s'il avait changé d'avis, s'il avait soudainement réalisé qu'elle n'en valait pas la peine après tout– Finn aurait quand même eu tort. Il n'y avait rien de mal à se laisser s'attacher aux gens, à compter sur eux, quitte à prendre des risques. Où est-ce que cette manie de s'isoler soi-même amènerait Rey si elle persistait à se protéger en repoussant quiconque se frayait un bout de chemin sous sa coquille rigide ? Et qu'est-ce qu'ils étaient, Kylo et elle, si ce n'est deux âmes esseulées qui se partagent un abri pendant la tempête, s'offrant mutuellement chaleur et réconfort ?
Rey trouvait fou comme les gens pouvaient oublier à quel point une solitude prolongée pouvait vous rendre désespérée. Elle n'était pas stupide. Elle était juste seule.
Son cœur battait si fort dans sa poitrine qu'elle crut qu'il cherchait à s'envoler quand elle aperçut l'élégante berline s'engager dans son allée– par soulagement ou parce qu'elle avait finit par croire qu'il ne viendrait pas et cela lui avait porté un coup au coeur, l'espace d'un instant.
Elle le regarda se garer et sortir de sa voiture, un séduisant sourire aux lèvres, tout de noir vêtu comme à son habitude. Un séduisant sourire aux lèvres, quelque chose qu'elle n'avait jamais eu le privilège de voir avant, Rey s'émerveilla. Et elle se sentit à nouveau respirer.
Mais respirer voulait dire vivre, et avec la vie venait la myriade d'émotions incontrôlables qu'il lui inspirait, émotions qu'elle préférait ravaler pour prétendre que tout était absolument parfait et qu'elle était maîtresse de tout.
Non, elle n'avait pas été sur le point de faire une crise de panique il y a cinq minutes à peine. Non, elle n'avait pas eu de souvenirs vivides d'anciens traumas qu'elle croyait enterrés.
Mais Kylo, si aveugle parfois, vit à travers la façade faussement joyeuse de Rey, à travers son sourire maladroit qui trahissait sa peur. Il fronça les sourcils tout en s'avançant vers elle, une expression qui lui était bien plus familière.
"Qu'est-ce qu'il y a?" S'enquit-il en lui saisissant les coudes. "Tu as pleuré?"
Rey secoua la tête et lui offrit un sourire radieux. Il était là, devant elle, pour elle.
"Non, je suis contente de te voir."
Le petit sourire timide de Kylo était si touchant qu'elle ne put se retenir. Elle posa ses mains sur ses épaules et se mit sur la pointe des pieds pour l'embrasser, mais, tout-à-coup effrayée par la banalité de ce geste, elle déposa un rapide baiser sur la commissure de ses lèvres. Kylo tourna la tête pour capturer ses lèvres, et son baiser acheva de lui un nouveau souffle de vie.
Leia ne ressemblait en rien à ce qu'elle avait pensé ; Rey se l'était imaginé masculine de Kylo, imposante, sombre, mature. Une femme qui peut-être aimait être en contrôle des choses, ce qui aurait expliqué la distance que Kylo mettait un point d'honneur à établir entre eux.
Quand Leïa ouvrit la porte, Rey se rendit compte erreur. Une femme de très petite taille, les cheveux châtains et l'œil pétillant ouvrit la porte. Elle avait un petit sourire secret. Et elle ne regardait pas Kylo, mais Rey.
Leïa et Maz, une de ses amies, s'affairaient à mettre la table, posant couverts et assiettes devant les nouveaux invités tout en balbutiant à propos de la surprise que c'était d'avoir son fils pour Noël, sans compter sa charmante petite copine, et qu'il ny avait pas à s'inquiéter car de toute manière elle avait cuisiné pour toute une équipe de foot…
Rey eut la nette impression que Leia cherchait à s'occuper l'esprit le temps de digérer le choc de revoir son fils. Elle se demanda cela faisait combien de temps, au juste, que Kylo n'avait pas rendu visite. Une réaction aussi émotionnelle lui fit mal au coeur pour l'autre femme, et Rey ressenti aussi un peu de rancoeur à l'égard de Kylo. Sa famille lui semblait parfaitement aimante, pourquoi diable tout gâcher comme ça? Rey aurait donné tout ce qu'elle avait de plus précieux en l'échange d'une famille.
Kylo, quant à lui, ignora entièrement sa mère. Il se déshabilla de sa veste lentement avant d'attraper le manteau de Rey et de s'en débarrasser de façon tout aussi nonchalante.
Il maintaint le regard de Rey tout en s'asseyant près d'elle, la mâchoire serrée et l'œil qui observe, à la recherche d'une quelconque trace de malaise qui lui donnerait l'excuse nécessaire pour se lever et faire demi-tour.
Rey sourit calmement, suivant des yeux tour à tour Leia puis son fils. Elle espérait que son faux masque d'apparente sérénité lui durerait jusqu'à la fin de la soirée. En réalité, son cœur n'avait toujours pas repris un rythme régulier depuis que Leia avait ouvrit la porte. La situation lui paraissait complètement surréaliste: il y avait encore peu de temps elle pensait que sa relation avec Kylo était morte et enterrée, et maintenant elle se retrouvait à faire la conversation avec sa mère.
"Rey, comment vous vous êtes rencontrés, toi et Kylo?" demanda Leia qui s'était enfin assise. Elle observait Rey avec enthousiasme, mais sa main qui triturait le collier qu'elle portait au cou trahissait son anxiété.
"On pratique le même sport, au sein de l'université. Et on avait aussi un cours d'art en commun."
Kylo attrapa la bouteille de vin plantée devant lui et la souleva au dessus du verre vide de Rey.
"Je te sers, Rey?" demanda-t-il sans plus réagir à la discussion.
Rey posa la main sur son verre.
"Non, juste de l'eau merci."
Leia jeta un oeil à son fils, le même sourire plastique aux lèvres.
"Je ne savais pas que tu avais repris le dessin, Ben."
"J'ai pas repris," murmura-t-il avant de prendre une gorgée de vin.
Un peu paniquée, et portée par son désir que cette soirée se passe bien, Rey posa quelques questions personnelles à Leia, et sur son choix de carrière politique. Peu à peu, Leia se détendit, apparemment plus dans son élément. Le dernier convive, Rey apprit, était le mari de Maz. Un certain Chewie, ami de très longue date de la famille, et il avait vu Kylo grandir.
Rey se pencha discrètement vers Kylo et lui murmura à l'oreille :
"Est-ce que ton père va venir?"
Kylo sourit à Rey et secoua la tête. Son regard était énigmatique. Il attrapa sa main et l'embrassa.
"Tu devrais essayer de faire la discussion," ajouta-t-elle quand elle comprit qu'elle n'aurait pas de réponse. Sa seule réponse fût un d'accord susurré dans le creux de son oreille, haleine chaude et humide. Sa main se posa sur son genoux et se mit à la caresser, à remonter jusqu'à sa cuisse.
Rey lui jeta un regard affolé. Il passa un bras autour du dossier de sa chaise, avant de laisser retomber sur sa nuque pour venir taquiner les courts cheveux qui s'y trouvaient du bout des doigts. Un frisson la parcourut.
"J'ai envie de toi ce soir," lui murmura-t-il à l'oreille.
Rey attrapa son verre et se mit à boire à toute vitesse, tournant son attention vers les convives.
"Tu es belle quand tu rougis," ajouta-t-il, ce qui ne fit qu'accentuer le rouge sur son visage.
"Ta mère est juste là!"
Kylo se contenta de rire de son embarras avant de hocher la tête. "Je fais juste la discussion, comme tu m'as demandé."
Deux ans plus tard... *ahem* Bonjour?
