IV.

JEUX DANGEREUX

Je soupirai face à la futilité des conversations humaines.

Ces soirées mondaines avaient des allures de double peine pour moi. Seulement, elles étaient indispensables pour que l'argent des mortels continue d'alimenter les caisses de la Camarilla.

La tâche était éprouvante en soit. Je me devais de faire attention au moindre détail. Mimer une respiration régulière, palier à la blancheur de ma peau, réguler ma température corporelle au moindre contact avec un humain. Sans parler que je devais trouver une excuse valable au fait que je n'avalai ni nourriture, ni boisson humaine.

Si encore ma soirée ne s'arrêtait qu'à ça, mais une fois que les hommes d'affaires avaient fini de parler business, ils partaient toujours dans des conversations superficielles dont l'attrait m'était devenu étranger avec ma non-vie.

Je jetai un nouveau coup d'œil à ma montre avec ennui. Il fallait que je tienne encore une heure.

Pourquoi diable avais-je donné à Kirsten un horaire aussi tardif lui dire de me rejoindre directement à mon bureau un peu plus tard dans la soirée aurait été tellement plus simple...

Mais mon impatience d'en apprendre un peu plus sur ce fameux sarcophage avait pris le dessus, forcément...

Soudain, une exclamation plus forte que les autres, provenant de l'un des actionnaires humain de ma société, attira mon attention.

- Dieu merci que ma femme ait refusée de venir à cette soirée, regardez moi cette bombe !

Je levai les yeux au ciel. Encore une fois un sujet de conversation inintéressant. Que Dieu ait pitié d'eux, je vais finir par tous les tuer...

Toutefois, je me retournai malgré tout, faisant mine de m'intéresser aux mêmes futilités qu'eux.

Ses collègues humains eurent tous des sifflements approbateurs, tandis que moi, je ne pouvais esquisser le moindre geste.

La couleur rouge sombre de sa robe captivait les regards de tous les hommes de la salle, contrastant largement avec la pâleur de sa peau exposée par son dos nu, interminable, ainsi que par la fente qui coupait sa robe sur le côté laissant ainsi deviner l'une de ses fines jambes.

La coupe de la robe parfaitement cintrée, mais restant fluide à chacun de ses mouvements, mettait en valeur sa silhouette élancée, ainsi que ses courbes généreuses.

Ses cheveux bruns, dont les reflets roux semblaient plus intense sous les lumières de la salle, avaient été relevés en un délicat chignon lâche, coiffé décoiffé, dont les boucles ondulaient sensuellement sur sa nuque.

Ceci attira une nouvelle fois mon regard sur ce même collier choker qu'elle portait, aiguisant une nouvelle fois mes crocs sans que je ne puisse rien y faire.

Je me rendis alors compte de ma position.

J'avais été paralysé pendant quelques secondes, le regard fixé sur elle.

J'aurais agi d'instinct de la même manière que les mâles mortels de cette soirée, moi ?!

Honte sur moi !

Heureusement, le fait qu'ils avaient tous le regard captivé par la jeune femme m'avait épargné le fait qu'ils remarquent ma courte absence.

Elle n'était pas du genre à passer inaperçu. C'était limite si cette couleur rouge sur sa peau blanche ne révélait pas à tout le monde sa véritable nature. Heureusement pour nous, les humains étaient idiots.

Et elle faisait absolument tout pour se fondre dans la masse discutant joyeusement avec la plupart des invités, agissant même comme si c'était elle qui avait organisé la réception.

Alors qu'un serveur passait à ses côtés, elle se saisit d'une coupe d'un très réputé Crémant D'Alsace, qu'il y avait de mise à disposition sur son plateau.

Sans une seule hésitation, elle porta la flûte à ses lèvres rouges et se délecta d'une gorgée de l'alcool pétillant.

Alors comme ça, elle parvenait à ingérer des boissons humaines ? En ce qui me concernait, depuis mon étreinte j'étais devenu tout bonnement incapable de consommer autre chose que du sang, n'importe quel aliment se transformant en cendre dans ma bouche, et pourtant Dieu seul sait que le goût subtile des vins français me manquait terriblement.

Bien sûr, j'avais déjà entendu parler de vampires, en particulier de Toréadors, qui faisait ainsi semblant de se nourrir pour parfaire leur image dans la société humaine, mais j'étais loin de m'imaginer qu'une nouvelle-née aurait pu avoir un tel talent...

Lorsqu'elle me repéra enfin parmi la foule, elle s'approcha de moi sans la moindre hésitation, m'offrant son plus beau sourire, et je sentis aussitôt les regards envieux de mes partenaires mortels se poser sur mon dos. Mais après tout, être aux côtés de cette jeune femme n'était-il pas une bonne chose pour mon image ?

- Ah, Kirsten, je ne vous attendais plus...

- Pardonnez-moi Monsieur, j'ai eu un léger contre-temps.

- Rien d'alarmant, j'espère ?

- Non, rien de bien méchant.

- Sebastian, nous ignorions que vous connaissiez une aussi charmante demoiselle, nous vous croyions célibataire...

- Oh ne vous méprenez pas, Kirsten est uniquement une employée de ma compagnie. Je lui avais demandé de me rejoindre pour me donner un compte rendue sur une étude de marché qui ne saurait attendre.

- C'est exacte, Messieurs, j'espère que cela ne vous dérange aucunement si je vous l'emprunte un instant ? confirma la jeune femme toujours avec un charmant sourire en leur direction.

- Demandé si gentiment, on ne saurait rien vous refuser, Mademoiselle. Néanmoins, si vous en avez marre que votre patron vous fasse travailler à des horaires aussi tardifs, les portes de ma société vous sont grandes ouvertes.

- J'y penserai, lui répondit-elle avec un clin d'œil avant d'agripper mon bras et de me tirer jusqu'à la piste de danse au milieu des invités.

Je remarquai très nettement les les regards jaloux des autres hommes de la salle en particulier de mes actionnaires. Savaient-ils qu'en reluquant ainsi Kirsten, ils regardaient en réalité leur plus dangereux prédateur ?

Je remarquai aussi les regards envieux des femmes de la salle. Elles fixaient avec envie les cheveux, la robe ainsi que l'intriguant bijoux de Kirsten. Sans doute s'imaginaient-elles ainsi vêtues et tentaient vainement de se rassurer en se disant que ça leur irait sans doute mieux. Puis leur regard passait immédiatement sur moi.

J'avais toujours eu conscience d'avoir un physique avantageux, et le fait que je sois fortuné ne faisait qu'ajouter un bonus à mon attractivité. Je me servais beaucoup de ces atout pour chasser d'ailleurs. Dans toutes autres circonstances, j'aurais sans doute été flatté d'un tel intérêt.

Mais se rendaient-elles compte qu'elles ne lui arrivaient même pas à la cheville ? Leur stupidité devait être incroyable si elles s'imaginaient un seul instant que je puisse les préférer à celle qui se trouvait actuellement entre mes bras ? Étaient-elles folles ou était-ce simplement la jalousie qui les aveuglaient ?

Quoi qu'il en soit je les ignorai, et acceptai la danse que me proposait Kirsten en posant ma main gauche sur le bas de son dos et en prenant ses fins doigts dans mon autre main.

Je fus surpris de constater une légère chaleur émaner de sa peau. Je n'allais personnellement pas me fatiguer à garder une température humaine alors qu'elle était elle-même vampire...

Mon contact qui devait donc lui paraître glacé fit apparaître quelques frissons sur sa peau devenue réactive à cause du sang qu'elle y faisait circuler.

Je ne pu m'empêcher de trouver cette réaction intrigante, presque fascinante...

Je collais mon corps au sien tandis que nous commencions à danser au rythme lent de la musique. J'approchai mes lèvres de son oreille afin que notre conversation reste privée vis-à-vis des humains qui nous entouraient.

- Je pourrais presque considérer votre tenue comme un bris de Mascarade, vous savez ? Ce n'est pas très discret...

- Quoi ? Uniquement parce que je porte du rouge ? Je suis désolée, mais ça à toujours été ma couleur préférée donc je ne vais pas cesser de la mettre juste parce que cela rappelle la couleur du sang...

- Sans compter qu'elle vous va à ravir...

- Je sais.

Son arrogance m'arracha un sourire amusé. Quelle parfaite petite ventrue...

- Quand à la discrétion, vous m'aviez demandé une tenue qui va a un cocktail, pas une tenue de camouflage. Et puis je n'aime pas passer inaperçue.

- En effet, vous ne passez pas vraiment inaperçue, je peux vous l'assurer. Et c'est peut-être là le problème, les humaines ne sont pas aussi séduisantes...

- Ça m'est égal. Et puis, vous pouvez me critiquer tant que vous le voulez, mais vous ne passez pas non plus inaperçu, très cher Prince « LaCroix ».

Elle avait prononcé mon nom à la française. Était-elle bilingue ? Cela faisait des années que je ne l'avais pas entendu de cette manière. Cette fille savait décidément se montrer très charmante...

- La séduction fait partie de l'exercice, non ?

- Alors ne me blâmez pas pour ma tenue, dites simplement qu'elle vous plaît et ça ira.

L'audace dont elle faisait preuve m'étonna. Jamais aucune femme ne m'avait parlé de cette façon. Je comprenais maintenant l'intérêt que Murdoch avait pu éprouver pour elle et je ne pu m'empêcher d'éprouver une sorte de reconnaissance envers Nines pour m'avoir empêcher de l'exécuter, ce qui eut le don de m'agacer.

- Trêve de bavardages, dites-moi tout ce que vous avez pu découvrir sur l'Elizabeth Dane.

- C'était un massacre, il n'y avait aucun survivants. Les couloirs du cargo étaient maculés de sang humain pourtant je n'ai pas trouvé le moindre cadavre. Peut-être que la police avait déjà ramassé les corps les corps, je n'ai pas pris le temps de lire le rapport d'enquête, je ne voulais pas vous faire plus attendre. Pour ce qui est du sarcophage, le container qui l'entourait était complètement explosé et il était lui aussi couvert de sang. Les empruntes de mains étaient positionnées de façon à laisser présager qu'il aurait été ouvert...

- Ouvert ? Ne tirons pas de conclusions trop hâtives. Il va falloir que j'étudie les documents que vous avez récupéré afin de prendre la meilleure décision possible.

- Je souhaitai vous les remettre dans un endroit plus... Calme...

- Parfait, vous me les remettrez une fois que nous serons retournés dans mon bureau et que l'on sera sûr qu'il n'y a pas d'espion qui traîne... Vous avez fait du très bon travail, comment pourrais-je vous remercier ? De l'argent peut-être ?

- Non. Je veux un refuge qui sied à quelqu'un comme moi. Je n'ose même pas repenser au taudis que vous m'avez donné tant ça me révolte.

- Je suis désolé pour ceci... Il se trouve que je possède un duplexe dans un bâtiment proche d'ici, je pense qu'il vous ira à merveille, sans compter que vous n'aurez pas à vous inquiéter de la lumière du jour car il n'y a aucune fenêtre...

- Il y a une baignoire ? me coupa-t-elle.

- ...Oui, il y a deux salle de bains...

- Je vous dirai s'il me convient une fois que je l'aurai visité.

- Je vous donnerai les clés en échange des documents.

Alors qu'elle avait posé sa tête sur mon épaule, je la vis qui fixait nos mains liées comme pensive.

- Quelque chose vous tracasse ?

- Non, je repensai simplement à ce que m'a dit Nines...

Ce problème m'était complètement sorti de la tête. J'avais oublié que je lui avais dit d'aller voir ce foutu Brujah. Qu'est-ce qu'il avait bien pu lui coller comme idées dans la tête ?

- Et que vous a-t-il dit ?

- Il m'a parlé de son « combat » et de sa vision des choses...

- Et donc ? Qu'en pensez-vous ?

- Ça m'a fait réfléchir...

Voilà qui était embêtant... Si jamais je perdais une recrue aussi prometteuse cela serait catastrophique. Il ne fallait surtout pas qu'elle se lie aux anarchs...

- Vous a-t-il parlé aussi du fait que lorsque je suis arrivé à Los Angeles, cette ville était au bord du chaos ?

- Non, il a omis ce passage...

- Les vampires de cette ville étreignaient sans en mesurer les conséquences, ils se nourrissaient de façon déraisonné, c'était à la limite si les humains n'avaient pas conscience de leur présence. Comprenez, Kirsten, qu'en ces temps modernes, avec les téléphones tous pourvus de caméra, la présence de plus en plus importante d'internet, la création des armes de destruction massive, la moindre petite erreur pourrait mener à l'extermination de notre espèce. C'est pourquoi la Camarilla est indispensable pour faire respecter la Mascarade. D'autant plus pour nous, Ventrue, la Camarilla est notre plus belle réussite. Le sang qui coule dans vos veines est exceptionnel, ne gâchez pas vos talents pour une cause perdue...

- A vrai dire, vous ne faîtes que confirmer ce que je pensais déjà. Leur idéologie est belle, mais au fond de moi je sais qu'elle n'est pas viable...

Sa phrase avait fini dans un murmure, alors qu'elle avait toujours sa tête posée sur mon épaule. Au moins, était-elle adhérente à la Camarilla...

Mais je ne pus vraiment me concentrer plus sur sa façon de voir les choses, que la vue dégagée qu'elle m'offrait sur son cou me fit déglutir.

Je n'avais quelques centimètres à franchir pour percer cette peau d'albâtre juste au-dessous de son collier.

Une fois de plus, cette pensée fit s'aiguiser mes canines, impatientes. Bon sang, j'étais un vampire ayant un peu plus de deux cents ans et je n'étais pas capable de contrôler mes crocs... Pitoyable...

- Pourquoi fixez-vous en permanence mon cou ?

Sa question me pris de court, je ne savais pas qu'elle avait remarqué. Était-ce si flagrant ?

Alors que je cherchais désespérément une réponse qui ne serait pas déplacée en évitant les images explicites qui passaient dans ma tête, elle releva la tête pour fixer mes yeux de ses iris aussi grises que des nuages un soir d'orage.

- Je trouve votre collier charmant.

Ce n'était pas un mensonge à proprement parlé, même si ce n'était qu'une petite partie de la vérité.

- C'est un Dior. C'est la première chose que je me suis acheté avec mon premier salaire, il symbolise un peu mon indépendance financière...

Ceci expliquant donc les initial C et D qui étaient accrochés aux extrémités du nœud.

Ma réponse sembla donc lui suffire car son regard se reporta ensuite sur le reste de la salle. Elle se pinça les lèvres d'un air ennuyé.

- C'est idiot... La seul personne que j'ai envie de mordre ici est déjà un vampire...

Mon cerveau mit quelques secondes avant de comprendre le sens de sa phrase.

- Je vous demande pardon ?!

- Ne vous vexez pas, mais vous sentez tellement bon que je ne cesse de me demander quel goût vous aviez humain...

- Ah oui ? Et qu'est-ce qui vous fait croire que j'aurais pu être à votre goût ?

- Une intuition...

Elle avait piqué ma curiosité. C'était une information intéressante qui pourrait me servir par la suite...

Seulement, mon envie d'en savoir plus sur le sarcophage d'Ankara prenait une fois de plus le pas sur tout le reste. J'avais hâte de voir ces fameux documents...

- Nous devrions rentrer, j'en ai terminé ici de toutes manières.

- Alors pourquoi ne pas être rentré directement ?

- Uniquement pour que mes associés me voient en compagnie d'une aussi charmante femme que vous.

- Je vois... Mais, j'ai soif... Me laisseriez-vous le temps de chasser avant de partir ?

- Vous avez trouvé une proie qui convenait mieux que moi ?

- Ce n'est pas l'idéal, mais je pense que l'un des hommes avis qui vous discutiez un peu plus tôt fera l'affaire, enfin si vous n'y voyez pas d'inconvénients, bien sûr.

- Non, faîtes ce que bon vous semble, simplement dépêchez-vous.

Elle me désigna donc l'homme en question. Il s'agissait de l'homme qui lui avait fait la proposition de poste, Monsieur Wilson, évidement... Il avait la trentaine tout juste passée, des yeux verts clair peu communs. C'était de notoriété public qu'il avait beaucoup de succès auprès des femmes, à sa place j'aurais sans doute fait le même choix... Alors pourquoi cela m'embêtait-il à ce point ?

Comme elle me l'avait demandé, je m'approchai de lui pour l'informer que Kirsten souhaitait danser avec lui. Sa réaction de se fit pas attendre, son visage s'illumina de bonheur, et il se débarrassa de son verre de Crémant entre mes mains avant de me remercier et de rejoindre précipitamment la jeune femme restée sur la piste.

Il m'avait pris pour quoi là ? Un porte gobelet ?! Je n'avais plus qu'une envie, qu'elle le vide de son sang pour le punir de cet affront. Ça serait dur a expliquer aux autres, mais une crise cardiaque pouvait bien arrivée à tous moments ?

Je trouvais rapidement un serveur et lui déposait sa flûte sur son plateau avant de reporter mon attention sur le nouveau couple.

Elle semblait parfaitement à l'aide dans l'exercice, à croire qu'elle était née pour ça. Et lui qui ne se doutait de rien, un sourire béat sur le visage, sans doute trop heureux de son sort.

Leur manière de danser était indéniablement plus lascive que la notre... Pas que je m'en plaignais, après tout je n'en aurais tiré aucun plaisir...

Puis elle passa à l'action. Après lui avoir susurré quelque chose à l'oreille ses lèvres glissèrent le long de sa carotide où elle planta ses crocs. La discrétion était totale, on aurait pu croire à un simple baiser.

Les mains de l'homme se contractèrent dans le dos de Kirsten tandis qu'il fermait les yeux de plaisir.

Mais ce qui m'interpella c'était ses yeux à elle... Elle ne me quitta pas une seconde du regard.

M'imaginait-elle à la place de cet homme ? Pourquoi cette simple pensée un frisson parcouru mon échine ?

L'évidence m'apparut alors. A cet instant, j'aurais donné n'importe quoi pour être à la place de cet humain.

Elle lécha la gorge de sa victime pour effacer sa morsure.

Oui, n'importe quoi.