Cette nuit-là, il n'y avait personne sur le terrain d'exercice. Le vent ridait l'herbe argentée dans un bruissement continu. De temps à autre le croassement d'un amphibien interrompait le concert des grillons et troublait l'apaisement des lieux. Les arbres striés de cicatrices trouvaient un peu de repos et quelque part au creux des rochers qui bordaient le cours d'eau une fille pleurait.
Repliée sur elle-même, espérant peut-être se confondre dans le décor, elle laissait l'eau salée creuser des rigoles sur ses joues. Elle ne faisait pas de bruit sinon un hoquet intermittent. Ses longs cheveux de la même couleur que le ciel qui la surplombait l'enveloppait tout entière. Ici même, dans la solitude la plus totale, l'héritière du clan noble de Konoha ouvrait les vannes.
Pourquoi ? Pourquoi ni les efforts ni le temps ne payaient ? N'avait-elle pas fait preuve de résilience à chaque épreuve qui l'avait écrasée ? Elle s'était dévouée corps et âme à un idéal à la manière de ses héroïnes de roman dont elle était si friande enfant. Être parfaite. C'est l'injonction que reçoivent ceux qui naissent avec des responsabilités au lieu de choisir de les endosser la maturité venue comme le voudrait la nature.
Hinata Hyuga était née avec un fardeau, un « destin » a assimilé lorsque d'autres expérimentent à loisir les joies de l'insouciance. Les attentes étaient grandes déjà à l'époque de ses premiers pas, de ses premiers mots alors que sa confiance en elle-même était déjà si mince. Elle n'avait eu ni mère, ni nourrice bienveillante pour justifier ses trébuchements, sa mauvaise articulation. Aussi loin qu'elle s'en souvienne le seul moteur de son enfance avait été la peur de décevoir. Étudier, observer et calculer dans l'espoir d'avoir le geste et l'expression attendus, n'était-ce pas la juste contrepartie de la vie d'une héritière ?
Elle mordit sa lèvre inférieure de rage et ne tarda pas à sentir le goût du fer sous sa langue. Cette douleur insignifiante la calma. Dans un éclair de lucidité, elle se figura que c'était simplement un mouvement d'humeur que sa vie était loin d'être aussi noire qu'elle le prétendait. Après tout, ils étaient nombreux à la supporter aujourd'hui, à croire en elle, à reconnaître ses progrès. La brune avait la chance d'avoir rencontré des individus exceptionnels dont la spontanéité et la chaleur était le ying de son clan. Il fallait se rendre à l'évidence : la crise était passagère.
Mais son cœur toujours serré et douloureux continuait de faire battre le sang à ses tempes et une petite voix méchante continuait de lui crier que ses cauchemars d'enfant lui avaient fermé les portes d'une vie normale. Beaucoup de ninja dans son cas se tournaient vers une amertume sourde que l'âge transformait souvent en cruauté froide. D'autres à l'instar de Naruto, brillaient comme des phares dans la tempête que rien ne pouvait ébranler. Hinata aurait ardemment désiré appartenir à la deuxième catégorie mais cette lumière qui l'attirait comme un papillon la nuit, elle était incapable de la reproduire. Ses efforts vains pour rayonner l'avaient ébranlée, n'était-elle pas assez forte ? Une nuit de doute il y a de cela quelques mois, elle s'était demandé si sa personnalité était assez pauvre pour lui refuser aussi bien l'amertume que la lumière.
En effet, Hinata se sentait suspendue entre ses deux voies et cette neutralité faisait un drôle d'écho à l'insignifiance de son existence. Ni bonne, ni mauvaise, ni intelligente, ni bête, ni belle, ni moche, ni noble, ni souillon, ni chaleureuse, ni froide, … en somme et indubitablement : creuse.
Et les sanglots reprirent de plus belle.
« Ça pleure beaucoup les filles ? Comment on appelle ça déjà… un chagrin d'amour ? »
Hinata eut un hoquet violent. Son échine frissonna, son corps entier se recouvrit de chair de poule et son cœur fit une embardée qui lui coupa le souffle. La voix était familière. L'auteur se trouvait à deux mètres sur sa gauche. Instinctivement ses mains composèrent le mudra du byakugan et d'un bond elle fut sur ses jambes, en garde.
« Du calme, je ne suis pas un ennemi. »
Hinata identifia ce chakra si particulier venu d'un pays où le Soleil sous sa forme la plus cruelle régnait en maître avant de voir l'individu qui lui faisait face. Gaara No Sabaku avec cette tignasse écarlate que même la nuit noire ne parvenait à camoufler et ces yeux cernés absurdement dépourvu de sourcil se tenait bien droit devant elle les bras croisés. Son visage neutre et fermé rappela à Hinata de mauvais souvenirs et elle s'attacha à ne rien laisser transparaître de son trouble
« Tu ne me salues pas ? Nous sommes alliés, ta garde est superflue. »
Son sens de la bienséance lui hurlait de se détendre, qu'on avait vu des guerres se déclencher pour des impolitesses moins graves pourtant son instinct de kunoichi fut plus fort.
« Vous m'espionniez ? »
Toujours ces traits impassibles, Gaara ferma quand même les yeux quelques secondes. Le silence était pesant et Hinata luttait intérieurement pour ne pas relâcher sa garde et faire taire le nuage de questions angoissées sous son crâne. Le roux finit par rouvrir les yeux.
« Je comprends où tu veux en venir. Normalement rien ne m'oblige à me justifier mais je vais mettra ta méprise sur le compte de ça. »
Il leva un index en direction de son visage et simultanément la garde d'Hinata évolua. Ça ? Le goût de sel et de sang lui fit reprendre conscience de son état précédent et cette fois ses joues la brûlèrent contre sa volonté et elle remercia l'obscurité de soustraire son teint pivoine au regard de son vis-à-vis. Elle renonça à prendre la parole sachant pertinemment que l'embarras transformerait ses mots en charabia humiliant.
« Je suis en mission diplomatique à Konoha au sujet d'un programme d'échange de genins entre nos deux villages. C'est la première fois qu'un programme de cette envergure et de ce genre a lieu entre deux villages de pays différents aussi il requiert la présence d'au moins un des kage pour superviser les équipes qui y travaillent. La reconstruction de votre village occupe la quasi-totalité du temps de votre kage, j'ai donc offert de venir ici une semaine pour aider. »
Il se tut alors qu'Hinata buvait ses paroles. Aussi curieuse d'en savoir plus sur ce mystérieux programme d'échange que de sonder le kage sur la nature de ses intentions. En effet, l'héritière avait beau connaître le lien sincère qui unissait le roux et Naruto, elle était aussi bien consciente qu'une semaine était une absence à la limite du tolérable pour un kage. Ce programme était-il si important ? Toujours en garde, la kunoichi choisit de poursuivre l'interrogatoire jusqu'au bout.
« Dans ce cas, Gaara-sama, ne devriez-vous pas vous trouvez dans les appartements mis à votre disposition ? »
Cette fois, son interlocuteur eut un soupir bref. Cet ennui manifeste pétrifia Hinata qui se demanda si elle n'avait pas dépassé les limites et si elle aurait les épaules pour assumer les conséquences de ses actes. Elle tua le doute dans l'œuf, s'il s'agissait d'une erreur c'était trop tard autant terminer ce qu'elle avait commencé.
« Cette méfiance… Je ne saurais dire si elle est la marque d'une kunoichi affutée ou d'une bête traquée mais soit. »
Gaara s'assit en tailleur sous le byakugan vigilant de la jeune femme. L'adrénaline qui pulsait encore dans son corps l'aidait à surmonter la comparaison peu flatteuse. Une bête traquée ? Ainsi c'est comme ça qu'on la percevait ?
« Tu sais qui je suis. Je suis l'ancien hôte de Shukaku, le démon à une queue. Il ne m'a jamais autorisé à dormir plus d'une heure. Une fois extrait de mon corps tout le monde s'attendait, et moi le premier, à retrouver le sommeil. Mais mon corps n'a jamais cessé d'avoir peur, je suis incapable de détendre assez mon esprit pour tomber dans l'inconscience du sommeil. C'est hors de ma portée. »
Il marqua une pause, il avait les deux mains posées sur ses genoux dans une posture détendue, même son dos était légèrement affaissé contre sa jarre nota mentalement Hinata.
« Juste comme toi en ce moment en fait. A croire que tu vas rester figer ainsi toute la nuit dans l'attente d'un danger invisible. »
C'était vrai. L'héritière sentait que son corps en avait la capacité mais elle doutait que son esprit tienne longtemps contre l'assaut du débat intérieur qui l'agitait. Évidemment, ça, le kasekage ne pouvait pas le savoir. Même l'infaillible byakugan de ses pairs était resté aveugle aux milliers de doutes qui l'accablait jour et nuit. Hinata d'ignorer sagement la dernière pique.
« C'est tout à votre honneur d'être aussi transparent sur vos motifs. »
L'espace d'une fraction de seconde, la brune crut voir un éclat traversé les yeux turquoise du garçon. Un éclair dont la nature lui échappa à un point où elle se demanda si elle l'avait rêvé.
« Cesse d'avoir peur maintenant. »
La voix qu'il employa n'était pas caressante ou bienveillante. Cette voix était chargée d'une autorité implacable et laissait deviner un mépris ennuyé presque agressif. Sans qu'elle ait eu l'impression de l'avoir décidée, ses muscles se relâchèrent brutalement et lui firent perdent son équilibre. Elle tomba en arrière assez misérablement et se rattrapa comme elle put sur les mains. Rouge à nouveau et des mèches emmêlées partout sur le visage qui n'arrangeait rien à son allure, Hinata se redressa sur ses genoux comme elle put. La Hyuga cacha ses mains tremblantes dans les manches de sa veste redoutant de se ridiculiser encore plus.
De son côté, Gaara semblait songeur. Il la regardait stoïquement mais Hinata avait l'impression que ses yeux voyaient bien au-delà d'elle. Souvenirs ? Préméditations ? La pression qui avait jusqu'ici maintenu la kunoichi aux aguets s'évaporait petit à petit et ne lui laissait plus que la honte croissante d'avoir adopté une attitude aussi menaçante envers un personnage de si haute importance. Il ne lui restait plus qu'à faire amende honorable et partir avec ce qu'il lui restait de dignité. Elle ne s'expliquait toujours pas sa chute mais c'était bien loin d'être sa première occupation à l'heure actuelle.
« G…Gaara-sama, veuillez je vous en prie considérer mes excuses les plus sincères. Je n'étais pas moi-même, je ne peux j…. »
Gaara venait de poser un index sur ses lèvres lui intimant le silence et Hinata ne se fit pas prier pour s'exécuter cette fois. Peut-être avait-il déjà une sentence en tête. Il pouvait très bien lui annoncer que le village de la feuille se passerait désormais des services de Suna et qu'il ne manquerait pas de toucher un mot sur les raisons de cette rupture d'alliance. Il était en mesure de lui pourrir la vie jusqu'à l'éternité s'il le voulait. Parce que lui avait assumé le destin qui lui incombait… songea la brune vaguement.
« Tu as raison, ton attitude était aussi irrespectueuse que déplacée et on a vu des guerres se déclenchaient pour moins que ça.
S'il vous plait, ne…
Laisse-moi parler. »
Encore cette autorité à la limite de la violence. Elle se tut, commença à croire à des talents en Genjutsu qu'elle aurait ignorés. Elle réalisa assez brutalement que c'était simplement le même ton qu'on employait avec elle plus jeune et constata avec amertume que si elle avait cru s'en être libéré, ses cinq sens en demeuraient prisonniers.
« Cependant, j'appartiens à la même génération que toi, celle qui qui veut bâtir une paix durable où la guerre est un récit d'histoire et non une menace à venir. Les erreurs se payent mais aucune n'est irréparable. »
Hinata continuait d'écouter anxieusement. Si une part d'elle était soulagée de savoir que sa maladresse n'affecterait pas les relations diplomatiques de sa patrie, l'autre redoutait la contrepartie dont le kasekage parlait.
« Je pense que les ninjas de la feuille et surtout ceux qui ont côtoyé Naruto sont des personnes de valeur. Je crois aussi qu'il n'existe aucune action que l'on ne puisse justifier. Je vais donc te donner le choix. »
Malgré la peur qui embrumait son esprit, la jeune femme ne pouvait s'empêcher d'être curieuse. Elle le regardait les yeux baissés, n'osant plus lui faire l'affront d'un regard. Elle essayait de s'imaginer ses traits toujours neutres, ce masque aussi insondable que les étendues désertiques dont il était originaire. Il avait longtemps inspiré la peur avant de devenir cet étrange puit de sagesse et de sagacité vanté par tous les ninjas sous ses ordres. Il ne dégageait pas la lumière de Naruto, mais il en dégageait aussi. Une aura plus trouble comme tâchée de ses meurtres passés mais qui l'auréolait malgré tout.
« Hinata Hyuga. »
Un inexplicable frisson la parcourut.
« Explique-moi pourquoi tu pleures. »
Une étrange nuée d'émotions contradictoires se rua de la tête d'Hinate jusqu'à son ventre provoquant un fourmillement nerveux dans tous son corps et brûlant à nouveau ses joues. Pourquoi elle pleurait ? Elle eut soudain atrocement honte, elle pleurait sur sa vie de princesse et sur la perspective d'être un simple figurant de l'histoire du monde. Qu'est-ce que cela traduisait d'elle ? Une fille capricieuse et orgueilleuse, autrement dit une peste, pire encore son vis-à-vis avait été hôte et avait affronté le rejet et la haine de ses pairs alors qu'elle grandissait dans une cage dorée. Elle ne pourrait jamais lui avouer pourquoi elle pleurait, autant s'enterrer vivante immédiatement. Le vent de panique qui soufflait sous son crâne se renforçait à chaque seconde quand elle entrevit sa seule échappatoire.
« Et l'autre choix ? »
Les yeux fermés, Hinata jurait sur tous les kamis qu'elle connaissait que quel que soit l'alternative elle s'y soumettrait. Peu importe l'exigence, elle assumerait son erreur et par-dessus tout était prête à tout plutôt que de s'humilier à ce stade devant le kasekage.
« C'est drôle, j'étais sûre que tu dirais ça. Tu dois me faire deux promesses. »
Hinata fut partagée entre la surprenante impression d'avoir entendu un sourire dans le son de sa voix et celle que la deuxième option était beaucoup moins explicite que la première. Triturant puérilement ses doigts sous sa veste. Hinata tournait le problème, c'était un deal piégé puisque la deuxième option contenait deux sanctions et qu'il n'en n'avait pas précisé la nature.
« Quelles sont ces deux promesses ?
Tu ne peux pas savoir avant d'avoir choisi. »
Hinata se mura de nouveau dans sa réflexion. Elle se refusait à le regarder dans les yeux mais elle ne pouvait s'empêcher d'avoir la désagréable impression qu'il s'amusait de tout cela. Chaque ébauche d'une solution au casse-tête qu'il lui imposait se soldait par une impasse. A cours d'hypothèse, la brune finit par décider que même deux promesses quel qu'elles soient ne pouvaient être pire que la première possibilité qu'il lui avait offerte. Il y a des vérités qui sont aussi humiliantes pour ceux qui les connaissent que blessantes pour ceux qui les ignorent. Elle prit une inspiration.
« Je veux bien te promettre deux choses, et je fais le serment sur l'honneur du clan Hyuga que je les honorerais. »
La détermination contenue dans sa voix la surprit.
« Très bien, alors d'abord tu dois me promettre que ce que je t'ai dit sur le programme et mes nuits restera un secret pour toujours. »
La brune haussa un sourcil. Ça ne lui coûtait pas grand-chose. Le programme verrait bien le jour ce qui lui ôterait du poids d'une partie de cette promesse et concernant la vie privée de Gaara, elle était trop bien élevée pour avoir aucun goût pour le commérage. C'était presque trop facile.
« J'accepte, et la seconde ? »
Hinata guettait le piège. C'était peut-être juste une astuce pour la détourner de la vraie sanction. Elle observait scrupuleusement les jambes croisées du ninja. Il la déstabilisait. Il y a quelques minutes, c'était un trouble familier celui qu'engendre la peur. Mais sa première requête avait fait basculer sa perception du roux. Il était clair que ses intentions étaient indéfinissables, même en rejouant la scène, elle ne parvenait pas encore à comprendre ce qu'il pensait.
« Embrasse-moi. »
La brune ne comprit pas. Ses grands yeux papillonnèrent, abasourdis. Elle fixa Gaara dans les yeux cette fois. Se demandant si sa silhouette était bien réelle ou le pur fruit de son imagination. Elle avait mal entendu. Elle avait entendu des sons et les avait réassemblés. Elle avait cru qu'il parlait. Elle avait confondu un croassement lointain et sa voix. Elle était folle. On n'entend pas « embrasse-moi » quand on s'apprête à prêter serment à quelqu'un d'aussi vénérable qu'un kasekage. On n'entend pas quelqu'un dire ces mots alors que personne ne nous les a jamais adressés dans le passé. Son esprit délirait et se joues étaient pivoine.
« Embrasse-moi »
De nouveaux ses longs cils battirent, pas de doute elle avait vu ses lèvres bougeaient. Ses lèvres… Son cœur à l'arrêt recommença à s'agiter à cadence soutenue. Elle déglutit. Son cerveau avait court-circuité, elle était d'ailleurs surprise de ne pas avoir fait un malaise. Au lieu de ça, ses grands iris pales continuait détailler le visage de Gaara, appréciant de nouveaux traits : sa mâchoire très fine presque féminine à l'image du nez en trompette et à l'arête bien dessinée, sa peau pâle que la lune nimbait d'argent et le kanji écarlate qui y ressortait comme le houx sur la neige et ses yeux. Ce n'était plus un éclat mais une lumière qui dansait dans ses orbes turquoises que muettement Hinata déchiffrait : défi, curiosité, désir… Désir ? Elle déglutit encore sentant le sang affluait à ses pommettes plus vivement.
« C… Ce… Ce n'est p… pas… Pas une p… promesse. »
Il souriait avec malice. Elle avait déjà vu des enfants sourire comme ça, elle ait déjà eu des amies qui souriaient comme ça mais elle n'aurait jamais imaginé Gaara le cinquième kasekage sourire ainsi. Elle l'avait vu ébauché des sourires à Naruto quand l'occasion s'y prêtait. En fait, à part la rage enfiévrée du démon et une joie mesurée elle ne lui connaissait aucune expression. Ce sourire lui faisait un effet comparable à celui de plonger dans l'eau lorsque des milliers de bulles éclatent près de vos tympans et que le froid mord chaque centimètre de votre peau.
« Tu n'es pas en position de négocier Hi-na-ta. »
Son nom sur ses lèvres roses était devenu hypnotique. La brune était sonnée. Un baiser. La requête était insensée. Hinata n'avait jamais embrassé personne. Les Hyuga étaient aussi arriérés sur le plan éducatif que sur le plan marital. Une femme de bonne naissance ne connaît qu'un homme et le choix de ce dernier est le plus souvent indépendant de sa volonté. Bien sûr, un baiser ce n'est rien. Ça ne laisse pas de trace. C'est encore plus vrai pour une kunoichi qui doit considérer son corps entier comme une arme et non comme celui d'une femme. En fouillant ses souvenirs, Hinata se rappelle avoir embrasser Kiba après qu'il est manqué de se noyer mais sur le moment la priorité de sauver sa vie avait gommé tout malaise. Or Gaara n'était pas en danger. Il ne risquait rien. L'embrasser ne serait utile à personne et ne présenter aucun intérêt particulier. L'embrasser…
Elle le regarda encore, sa silhouette toujours assise en tailleur, ce sourire dont il ne semblait pas vouloir se départir. Il avait l'air en harmonie avec les lieux, le vent passait entre ces mèches rouges et la lune produisait un éclairage doux sur lui. Ses yeux turquoise brillaient encore, rivés sur elle. On ne l'avait jamais regardé de cette façon. Ce regard qui enveloppe, habille et déshabille en même temps. Elle était chamboulée. Elle avait promis. Elle s'accrochait au décor pour ne pas perdre pied dans une réalité aux contours de plus en plus flous.
« Tu as promis sur l'honneur de ton clan. »
C'est drôle comme cette impatience l'humanisait soudain. Hinata était de plus en plus convaincue qu'elle était dans un songe. Elle se demandait si elle avait le droit d'embrasser un homme en rêve. Si c'était là un désir caché que son inconscient qui lui donnait le droit de concrétiser une envie pour mieux s'y préparer. Mais pourquoi Gaara ? Quel fantasme tordu avait-elle pu se cacher à elle-même ? Elle essaya encore une fois de lire le regard de Gaara et se demanda comment elle pouvait s'y clairement identifier le désir alors qu'elle ne l'avait jamais vu nulle part ailleurs.
Rêve ou réalité la seule manière d'interrompre l'atmosphère électrique et de mettre fin à cette situation était de faire sa part du marché. Épuisée de penser et ressentir, Hinata lâcha prise.
Un mètre de distance à peine la séparait du roux, il n'avait pas l'air de vouloir se lever. Il l'attendait. Hinata toujours à genoux tendit un bras tremblant dans sa direction incapable de croire ce qu'elle s'apprêtait à faire. Elle posa une première main dans la terre battue par heures d'entraînement puis la seconde. Elle était à quatre patte face à lui, son visage à quelques centimètres du sien, à une distance où les souffles se mélangent. Son rythme cardiaque avait pris le dessus sur le bruit de la vie nocturne. Ses yeux étaient baissés et ses joues rouges. La seule sensation de ses avant-bras qui frôlait les jambes du garçon la rendait dingue. L'air n'était plus qu'un vaste champ magnétique et elle ignorait si elle pourrait supporter un volt de plus. Elle eut un hoquet quand elle sentit quelque chose s'enroulait successivement autour de ses bras, sa taille et ses jambes. Ce n'était pas un étau à proprement parlé mais le sable de Gaara traçait une étreinte lâche et flottante tout autour de son corps. De nouveau apeurée, elle plongea ses yeux nacre terrorisést dans ceux du roux.
« N'aie pas peur, je ne te blesserais pas. Promis. »
Sa voix était devenue très basse et chaque syllabe fit frissonner le corps de l'héritière. Ses yeux étaient mis-clos, il avait légèrement penché la tête. Hinata sut à cet instant que si elle réfléchissait elle serait incapable d'aller jusqu'au bout. Du même coup, elle sut qu'elle voulait jusqu'au bout et goûter les lèvres rose pâle du kasekage. Lentement elle combla la distance qui séparait leurs lèvres et ferma les yeux. Le contact tendre l'électrisa comme si tout ce que l'air avait contenu était passé dans son corps. Elle s'était attendue à des lèvres sèches, ébréchées comme les paysages de Suna, mais les siennes étaient douces presque sucrées. Elle sentait le sable caressait son visage maintenant, les grains roulés sur ses joues rouges. Elle n'osait pas ouvrir ni interrompre le baiser chaste. Au sable succéda les paumes du kasekage, chaudes. Il repoussa doucement son visage et elle entrouvrit les yeux : encore ses lèvres et la furieuse envie de retenter l'expérience. Un nouveau genre de sourire ornait son visage.
« Alors c'est ça le goût de la peur ? »
