Note : Salut les coupains ! Vous m'attendiez plus, hein, hein ? Dites ? Eh ben me revoilà... Oui. J'ai honte. Je me suis motivée pour participer au NaNoWriMo (si vous connaissez pas, comme la plupart des gens normaux, vous pouvez demander à Google pour de plus amples informations, mais pour résumer, c'est une sorte de (secte) concours pour lequel on doit écrire 50 000 mots en moins d'un mois, pendant le mois de novembre.) J'ai choisi d'avancer cette fic, parce que je devais bien ça à ceux qui attendent encore une suite, après toutes ces... ANNÉES ? Oh mon dieu, brûlez-moi à l'azote liquide...
Bref, je n'en suis forcément pas à 50 000 mots, ce serait trop beau, bien sûr, mais j'en ai déjà presque 13 000, et à mon niveau, c'est toujours ça de gagné. Je viens de commencer à écrire le chapitre 6, donc après ce chapitre-là, sachez d'ors et déjà qu'il y en aura un autre. Probablement à la fin du mois de novembre. (Et ce serait trop cool que je finisse le 6 et commence le 7, mais faut pas rêver, il neigerait et il neige jamais en Irlande.)
Bon, sans plus tarder, ENCORE, voici la suite tant attendue...
Date de publication originale : novembre 2013
Edit texte : mars 2020
Playlist chronologique avec les morceaux mentionnés dans la fanfic sur youtube (à coller après l'adresse de ytb) : playlist?list=PLV0u523r8F3ci5SQckMYeAVBFRXLbpjJ7
Enjoy !
Micro-Ice rit comme un fou, s'amusant autant qu'il amuse les autres avec sa musique. C'est ça qu'il aime. Et c'est finalement ça qui les réunit ce jour-là : l'amour de la musique.
Tout à l'heure, quand il a commencé, c'était par besoin, parce qu'Ahito avait allumé quelque chose avec son morceau. Et puis c'est devenu plus. Le plaisir. Jouer là, dans ce morceau de salle, dans ce hall déchiqueté qui a abrité tant de concerts et tant de musiciens. L'acoustique est unique. Peut-être aussi parce que son rire résonne en chœur avec celui des autres et les voix de leurs instruments.
Ce n'est pas du rock qu'ils font en ce moment, même si c'est ça qui les a fait venir à l'origine. Non. Ça ne se classifie pas, c'est une musique qui leur sort des tripes, avec autant de soulagement et de joie que de peur sourde et d'appréhension.
Micro-Ice jette un coup d'œil à sa droite, au sourire de la jolie demoiselle qu'il a aperçue il y a plus de deux heures. Elle a perdu un peu de sa froideur, de son maintien. Elle commence doucement à lâcher prise. Et le brun espère que leur petit jeu durera longtemps, histoire qu'elle s'oublie un instant et se perde. C'est une bonne actrice et une bonne chanteuse, oui. Mais quelque part en chemin, il semble qu'elle ait oublié d'aimer la musique. D'en avoir besoin pour se sentir bien, pas pour écraser les autres...
°OoooO°
Aarch regarde fixement le garçon qui sourit à s'en ouvrir les joues au milieu des autres. Il ne comprend pas vraiment pourquoi il n'a pas passé le casting. Clamp à sa droite semble tout aussi perdu, ce qui ne le rassure pas réellement. Le petit brun n'a pas une technique parfaite, loin de là, mais il dégage une énergie passionnante à regarder. Avec sa guitare manouche qui paraît complètement déplacée dans ce contexte rock.
C'est en se faisant cette réflexion qu'il tilte : à côté de musiciens tels que Tia, Rocket ou Sinedd, il serait passé complètement inaperçu. Pas parce qu'il n'a aucun talent, mais parce que son univers est trop diffus, parce que, comme Thran, il est dans le lien.
Ce qu'il manquait aux yeux d'Aarch, c'était un moyen de connecter tous ces talents pour pouvoir monter quelque chose de solide. Et voilà que par hasard, ce gamin vient de le lui offrir. Sans vraiment vouloir, sans y faire attention.
En jetant un coup d'œil aux autres, il voit sur leur visage la même joie et le même partage. Déjà, la solidité commence à se construire, même si Sinedd semble décidé à rester dans son coin. Les doigts du jeune homme s'agitent pourtant, démontrant là son désir de prendre part aux festivités. Trop d'ombres et de retenue pour avancer tout de suite au centre de la lumière. L'animal sauvage a besoin de temps pour se laisser apprivoiser...
Enfin. Il est temps de poser les fondations de cette nouvelle ère.
Lorsque Aarch frappe dans ses mains, même les observateurs Ahito et Micro-Ice ne l'entendent pas tout de suite. Sinedd, lui, capte le son clairement. Ses doigts cessent immédiatement leur danse et il lève les yeux. Il voit l'étincelle d'intérêt dans le regard de l'ancien batteur et pressent ce qui va suivre :
- Eh bien, fait la voix forte d'Aarch pour faire remarquer sa présence. Eh bien, répète-t-il une fois que les instruments se sont tus, moi qui m'attendais à vous voir dans l'expectative, je suis surpris...
Micro-Ice essaie d'atteindre discrètement sa housse, range rapidement sa guitare et se dirige en catimini vers la sortie, mais son mouvement est repéré par le producteur :
- Hélà, jeune homme, pas si vite !
Le petit brun s'arrête et se retourne lentement.
- Euh... Je vais y aller, vous avez certainement des choses à dire et je... Euh... Je vais pas vous déranger plus longtemps, donc euh...
Un sourire apparaît sur le visage d'Aarch.
- Effectivement, j'ai des choses à dire, mais ça te concerne également.
- Hein ? Quoi ? Enfin j'veux dire... Pardon, m'sieur ?
- Tu as gagné ta place dans le groupe.
Un silence lourd s'abat sur la salle, comme une claque en pleine figure de chacun des adolescents. Le plus surpris est bien sûr Micro-Ice, qui, la bouche béante et les yeux au bord des orbites, a du mal à reprendre pied avec la réalité.
- C'est une blague ? Fait-il enfin, après que D'Jok, à côté de lui, lui a remis la mâchoire en place (et a failli faire pareil avec les yeux).
- Non, non, je suis très sérieux.
Nouveau silence. Puis D'Jok se met à crier et prend son meilleur ami dans ses bras, Thran se jette rapidement dans la mêlée en sautillant et Ahito donne une grande claque dans le dos du plus jeune.
Enfin, Micro-Ice comprend. Et, ne sachant comment réagir, il fait ce qu'il sait faire le mieux :
- Ah, vous avez remarqué mon extraordinaire talent ? Franchement, si je passais l'audition, j'avais peur d'en dégoûter plus d'un !
Tout le monde éclate de rire. Tout le monde exceptés Sinedd et Mei. L'un jetant un regard méprisant à la scène, l'autre totalement hermétique à la moindre tentative d'humour. D'Jok ébouriffe les cheveux de son ami avec joie.
Il est à ses côtés, c'est tout ce qui compte. Peu importe le fait qu'il n'ait pas voulu passer le casting, maintenant, puisque le résultat est le même.
- Enfin, si tu veux rejoindre tes amis, bien évidemment. Je veux des gens motivés.
- Bien-sûr qu'il est motivé ! Répond D'Jok à la place de Micro-Ice.
Aarch se tourne vers le petit brun et le regarde dans les yeux. Gêné, le garçon sourit :
- Avoir la chance de participer à cette nouvelle ère du rock à Aberdeen ? Bien-sûr que j'en suis ! Par contre, je ne suis qu'un humble joueur de cithare... Euh guitare ! (1)
Une nouvelle fois, un rire résonne dans la salle. Aarch donne un coup d'œil circulaire aux jeunes gens qui l'entourent. Avec tendresse, il les regarde se détendre et s'apprivoiser.
L'aventure peut commencer, enfin.
- Bon, reprend-il en se raclant la gorge. Passons aux choses sérieuses... Nous sommes au début des vacances d'octobre. Je veux que vous soyez prêts à faire un concert d'ici à la fin du mois de décembre. Noël ou jour de l'An, nous verrons, mais vous allez devoir vous mettre sérieusement au travail, le temps va très vite passer.
Cette occasion nous permettra de voir si vous pouvez être aptes à participer au Glasgow Festival Contest qui se tiendra à la fin du mois de Juillet. Je veux que vous réussissiez là où Aber'dim a échoué ! Mais pour l'instant, votre seul objectif est de créer quelque chose ensemble.
- Attendez, interrompt Mei de sa voix glaciale. Vous voulez dire qu'il faut que nous soyons capables de jouer tous ensemble ? La batterie et les guitares, je veux bien, quoique je reste très dubitative quant à la présence d'une guitare manouche dans le groupe, mais le clavier ? Le violon ? C'est un groupe de rock, pas un truc folklorique local ou une pseudo représentation de variet' qu'on veut faire ! Comment des instruments aussi disparates pourraient donner quelque chose de bien ?
- Diablo Swing Orchestra.
La réponse a été murmurée, marmonnée, par trois personnages complètement opposés. Ahito, Rocket et Sinedd se regardent, interloqués.
- Eh bien certains d'entre vous ont déjà une idée, on dirait, conclut Aarch avec un petit sourire.
- Le tout n'est pas de savoir ce qu'on va faire, remarque Thran, mais de savoir comment on va le faire. Nos goûts, nos façons de jouer, d'appréhender la musique sont différents, mais le message que nous voulons donner doit être universel. Dans un sens, on a tous quelque chose à apporter...
Tia approuve timidement, ainsi que les trois autres Golden boys et Rocket.
- Bien, de toute façon, chacun va réfléchir à tout ça aujourd'hui et demain. Lundi, je veux vous voir tous ici à midi, avec une autorisation de vos parents et de vos proviseurs qui vous permettra de dormir ici et d'arranger vos horaires et vos obligations scolaires. J'ai acheté la maison voisine pour en faire un dortoir : à partir de la semaine prochaine, ce sera votre deuxième foyer. Vous allez avoir les vacances pour trouver vos marques et vous découvrir et ensuite, il faudra jongler entre vos études et la musique. Avec l'aide d'une équipe, nous allons rénover le Music Hall pour pouvoir accueillir le public de votre premier concert. Vous allez donc devoir travailler d'arrache-pied après les cours pour nous faire honneur.
Les huit adolescents hochent la tête d'un même geste. L'aventure commence. Lorsqu'ils quittent les lieux, de petits groupes se forment : Tia propose à Rocket de le ramener chez lui en passant, les quatre inséparables s'en vont joyeusement à la conquête du Phoebe's Absinthe pour arroser leur réussite – et Micro-Ice espère secrètement que pour une fois, sa mère lui laissera commander un petit demi, Sinedd les suit quelques pas derrière, puisqu'il part embaucher au St Nicholas' et Mei retourne à l'internat avec ses parents. La mère babille toujours d'une voix autoritaire et Micro-Ice, qui surprend quelques échos se retient de lever les yeux au ciel.
°OoooO°
Tia vient de repartir avec son professeur de musique et Rocket regarde la voiture retrouver sa place dans le trafic. Le bonheur qu'il a ressenti à sa rencontre avec la blonde et à l'idée d'entrer dans le groupe s'efface doucement. Plus dur encore que l'audition, il va devoir convaincre son père qu'il va faire de la musique une de ses priorités. Il prend une profonde inspiration, respirant le doux parfum des fleurs, et quitte la route des yeux pour entrer dans la boutique.
- Rocket, le salue son père. L'entraînement s'est bien passé ?
- Euh, en fait, faut qu'on parle de ça.
- Quoi, tu t'es fait virer du club ?
- Non, non, mais j'ai de nouvelles occupations plus importantes...
- Et je suppose que je vais pas aimer, vu ton hésitation.
- J'ai... jaipassélecastingdAarchcetaprèm.
- Pardon ? J'espère que j'ai mal compris. Je croyais que j'avais été clair sur la musique.
- Ecoute, P'pa, je t'ai jamais demandé d'argent pour mes affaires, je t'ai aidé au magasin, j'ai fait du foot parce que tu m'as encouragé à en faire – et je déteste pas ça, au contraire. Mais la musique, ça me plaît. Je sens que c'est mon truc, et je me débrouille plutôt bien à la batterie...
- Parce qu'en plus, tu fais de la batterie ?!
- Tu sais très bien que je suis fan d'Aarch depuis que je sais marcher.
- C'est bien parce que tu ne le connais pas.
- La faute à qui ? Tu n'as jamais voulu m'en parler, je savais même pas qu'Aarch était mon oncle.
- Arrête de parler de lui comme s'il était vraiment de la famille ! Il a cessé d'être mon frère il y a vingt ans.
- Peu importe Papa, c'est pas ça l'important ! J'ai décroché ma place dans le groupe et je veux en faire partie !
- Moi vivant, tu ne feras jamais de musique. Un point, c'est tout.
- Mais...
- Tu devras marcher sur mon cadavre pour entrer dans ce groupe, Rocket. La discussion est close. Va dans ta chambre.
Rocket a un violent geste de frustration, mimant son envie d'envoyer par terre tous ces jolis pots de fleurs. Mais il ne s'exécute pas et à la place, monte dans sa chambre pour jouer de la batterie. Encore.
Norata, en bas, est hors de lui. C'est finalement lui qui balance un pot sur le carrelage du magasin, répandant la terre partout sans pour autant soulager sa colère. Exceptionnellement, il ferme la boutique et, sans prendre le temps de ramasser les dégâts, quitte les lieux. Une autre discussion houleuse l'attend.
°OoooO°
Sinedd prend une bouffée de sa cigarette. Il inspire profondément en fermant les yeux. Travailler avec Micro-Ice et toute sa clique lui paraît tout à coup insupportable. Insurmontable. Il ne comprend pas vraiment comment il pourrait s'entendre avec eux, qui sont si lumineux, si solaires. Alors que lui-même est à l'image d'une nuit d'orage, sombre et menaçante. Il aimerait tordre le cou à leur ardeur, piétiner leurs sourires et se repaître de leurs larmes. Sa gorge se noue alors que la rage y remonte, comme de la bile. Il jette son mégot, espérant balancer avec toute sa haine, mais rien n'y fait.
Puis un souvenir émerge alors que les coups d'archet de Stratosphere Serenade s'invitent à ses oreilles. Diablo Swing Orchestra... Ahito et Rocket ont eu la même réponse que lui à la remarque de Mei. Tous trois, si dissemblables au premier abord, ont eu la même pensée pour ce groupe si étonnant qui mêle tant de genres, du jazz au métal, en passant par le classique et le lyrique.
C'est un bon point de départ. Il est possible que sa rage puisse servir, se dit-il brusquement. Que cette obscurité qui l'habite puisse effectivement torturer la légèreté de ses désormais partenaires. Mettre en scène une sorte de melting pot de toutes leurs différences, rassemblées autour des quelques similitudes qui les ont fait rejoindre le groupe, serait passionnant. Mais il lui faut avant tout trouver ces points communs. Leur goût pour le rock en est un, bien évidemment, mais il est trop superficiel. Enfin, disons qu'il n'est qu'une conséquence à leur véritable ressemblance : un besoin physique de s'imposer, de provoquer, d'exprimer tous les sentiments qui bouillonnent dans leurs veines à fleur de peau.
Pourquoi tous ces gens si différents auraient-il le même but ? C'est une question à laquelle Sinedd ne peut pas répondre à vrai dire, il ne veut même pas y penser, il n'est pas là pour faire de la psychologie, mais bien pour faire de la musique. Et le résultat est là : tous les musiciens du groupe sont bons individuellement – excepté peut-être Micro-Ice – et dégagent un univers hallucinant, chacun à leur manière. Il vivent tous pour la musique, alors peut-être y aurait-il un moyen de conjuguer leurs atmosphères pour en créer une bien particulière et puissante. S'ils parvenaient à combiner leur musique...
°OoooO°
Norata sait très bien où trouver son frère : Aarch est une créature d'habitudes et son grand retour a dû réveiller quelques manques. Lorsqu'il arrive devant le Phoebe's Absinthe il respire un grand coup, serre son poing gauche, celui qu'il peut encore serrer, et passe la porte en soufflant.
- Je savais que tu allais venir, soupire Aarch en le voyant se poster devant lui. Rocket a fait forte impression...
- Il est hors de question que mon fils participe de près où de loin à ta nouvelle lubie. Tu n'auras jamais mon autorisation pour qu'il entre dans ton groupe, et je suis prêt à porter plainte si tu l'enrôles quand même.
- Écoute Norata, c'est ridicule Rocket est doué, certainement plus que nous à son âge, et il en veut, ça se voit. En plus il doit être majeur, alors...
- Je te préviens, Aarch, je te vois encore traîner dans les parages de mon magasin ou à moins de cent mètres de mon fils et je ne réponds plus de rien. Le fait que je sois infirme ne fait pas de moi quelqu'un de moins dangereux.
- Tu ne pourras pas éternellement empêcher ton fils de vivre sa vie, tu...
- Ne. Me. Donne pas. De conseils. Parentaux, gronde Norata, d'une voix blanche de rage. Tu as ruiné ma vie, tu ne feras pas la même chose avec mon fils.
Sur ce dernier avertissement, Norata tourne les talons de peur d'avoir un geste qu'il regretterait. Bousculant deux ou trois personnes en tentant d'atteindre rapidement la sortie, il ne voit pas les épaules de son frère s'affaisser, ni Clamp tapoter le dos de son ami qui semble soudain éteint.
- C'est la colère qui le fait parler, essaie de rassurer le technicien.
- Peut-être, mais il a raison. Je l'ai complètement abandonné après la Catastrophe, et j'aurais dû être là. Quand j'ai su qu'il ne pourrait plus se resservir de sa main de façon normale, j'ai cru que mon monde s'effondrait. Norata m'a toujours soutenu, il a toujours joué son rôle de grand frère à la perfection, mais quand il a eu besoin de soutien, de moi, je l'ai tout simplement laissé tomber. C'était égoïste.
- Ce qui est fait est fait, maintenant, il faut penser à l'avenir. Se passer du petit serait vraiment un problème c'est le seul et unique batteur qu'on a auditionné. Et un batteur est quasi vital pour la formation.
- On va d'abord attendre que les choses se tassent, peut-être que Rocket va réussir à convaincre son père...
- Tu y crois ?
- Honnêtement, non. Mais pour l'instant on n'a pas trop le choix. La basse et le clavier pourront servir à la rythmique et au pire des cas, il nous reste tes instruments à toi. Pour le moment.
°OoooO°
À l'autre bout de la pièce bondée, le quatuor d'enfer fête sa réussite. Mme Ferguson a même accordé son demi à Micro-Ice, pour l'occasion. Et c'est Patrick qui régale, flanquant un grand coup dans le dos d'Ahito à côté de lui, qui s'étouffe dans sa pinte.
- Je suis fier de vous les jeunes, vous allez faire honneur au quartier, tonitrue le géant, attirant l'attention sur le petit groupe.
Des curieux viennent se greffer à la conversation, et bientôt, la moitié de la salle entoure les jeunes musiciens. C'est vrai qu'ils sont connus, ici. Micro-Ice plus que les autres, mais le petit groupe a déjà une petite réputation, puisqu'il met régulièrement l'ambiance dans le pub. Puisque les live music ne commencent qu'à 21h et qu'à cette heure-là, ils sont tous chez eux – sauf Micro-Ice, mais le PA est un peu chez Micro-Ice, ils ne dérangent pas les groupes semi-professionnels qui passent sur la scène du Phoebe's. Et ceux qui les connaissent sont pour la plupart des habitués ou des voisins. Un petit bout de famille, quoi. Tous sont incroyablement pleins d'orgueil à la nouvelle de leur entrée dans le groupe d'Aarch. C'est que quand même, Aarch est une légende, dans le coin ! Et peut-être qu'il pourrait permettre à Aberdeen de revenir dans la course du Glasgow Festival Contest, parce que ça fait plus de vingt ans que la ville n'a plus de représentants dignes de ce nom.
Quelques uns parmi les badauds s'interrogent sur le nombre de membres. Huit, ça fait beaucoup. Et puis trouver un type de musique qui les mettra tous d'accord risque d'être une sacré paire de manche.
- Et tu dis que Sinedd fait partie du groupe ? S'enquiert Patrick auprès de Thran, un poil soucieux. Ça risque de faire des étincelles, non ?
- Je sais pas encore, mais je pense qu'il va falloir surveiller un peu D'Jok, vu comme il aime le provoquer...
- Sinedd est quelqu'un de plutôt solitaire, faire partie d'un groupe me paraît plutôt bizarre de sa part. Je l'aurais plus imaginé faire quelque chose en solo.
- Dans tous les cas, il aurait besoin d'accompagnement. La musique n'est pas un art qu'on peut pratiquer tout seul, si on veut faire des choses intéressantes.
- Et tous vos instruments disparates, ça peut donner quelque chose d'intéressant ?
- Ça, je sais pas encore. Mais on a fait un bœuf plutôt pas mal après les auditions. Maintenant, il va falloir voir comment les répétitions vont se passer.
- D'ailleurs, intervient D'Jok, qui a pris la conversation en cours, C'est quoi Diablo machintruc, Ahito ?
- Diablo Swing Orchestra ? C'est un groupe de metal avant-gardiste, qui mêle plein de genres à leurs sonorités metal. Y a du violoncelle, de la trompette, du trombone, et même du didgeridoo dans un des morceaux. Et à vrai dire, il me semble qu'il y a huit membres aussi, comme nous.
- Comment ça se fait que Rocket et Sinedd connaissent ?
- Alors là, j'en sais absolument rien, ils sont plutôt célèbres dans l'univers du metal avant-gardiste, mais les non-initiés sont rares à savoir ce qu'ils font. Ça ne m'étonne pas trop de la part de Sinedd qu'il connaisse. Honnêtement, j'ai jamais rencontré quelqu'un d'aussi passionné par le metal, notamment les groupes très techniques. Il est plutôt branché heavy metal, comme il l'a montré avec son morceau de Metallica, mais aussi neo-classique et symphonique.
- Ouais, sa guitare est une Stratocaster Yngwie Malmsteen, c'est dire, commente Micro-Ice.
- Bref, conclut Ahito, venant de Sinedd, qui est passionné de nouveautés et de technique, ça ne me choque pas. Mais le capitaine de l'équipe de foot, là...
- Rocket, précise son frère.
- Ouais, lui, il est passé complètement à travers les mailles du filet. Je ne vois pas comment il pourrait connaître. Et en fait, je me demande à quel genre de musique il est rattaché...
- C'est vrai que c'était une sacrée surprise ! Commente D'Jok. Quand je pense qu'on cherchait un batteur pour le concert de Noël et qu'on en avait un sous le nez.
- C'est étonnant qu'on l'ait jamais vu utiliser la salle de musique.
- Il a l'air de quelqu'un de très discret. Ceci dit, derrière la batterie, il a carrément assuré ! On aurait dit un soldat.
- Je me demande contre qui il menait sa guerre, s'interroge Thran en caressant son étrange bouc inversé. Je suis super impatient de commencer les répétitions, n'empêche !
- Moi aussi, soupire D'Jok avec un sourire rêveur.
- Et moi je suis pressé de revoir la princesse Mei, ajoute Micro-Ice, avec autant d'étoiles dans les yeux que son meilleur ami.
Personne n'a mentionné que le petit brun n'avait pas participé aux auditions. Ce n'était plus qu'un mauvais souvenir, une erreur d'aiguillage. Pourtant, Ahito garde un œil sur son ami, se demandant comment il va tenir la pression qui leur tombe dessus.
°OoooO°
Sinedd a posé sa démission au St Nicholas' la veille au soir, expliquant au patron qu'avec le nouveau groupe, il ne pourra plus être aussi disponible. Il a réussi à s'arranger avec son patron pour travailler en début de journée pendant les vacances pour lui laisser les après-midis et soirées libres. Il lui reste donc à faire sa dernière soirée puis deux semaines avant de mettre les voiles. Aussi peu sensible qu'il soit, ce travail va lui manquer. Il aimait se sentir occupé, oublier sa rage les quelques heures où il devait servir les clients et zigzaguer entre les buveurs patentés à la recherche de verres vides. Et puis il y avait toujours le plaisir des live music, le soir, qui lui permettaient de travailler en musique, de se nourrir de nouveaux accords et de nouvelles sonorités. Ce dimanche est bien calme en comparaison du reste de ses soirées.
Le patron a fait le nez quand il lui a dit qu'il partait. Après tout, il était un bon employé. Étonnamment quand on le connaît, il n'a jamais déclenché de bagarre, il a toujours été serviable, n'a jamais cassé de verres plus que nécessaire. Oui, vraiment, le patron va perdre au change. Mais il pense déjà au chiffre qu'il pourrait faire si Sinedd devenait célèbre. Quel fan n'aurait pas envie de boire un verre dans le pub où a travaillé son idole ? Encore faut-il que Sinedd devienne célèbre.
Mais après tout, il vient d'entrer dans le groupe produit par Aarch, non ?
°OoooO°
- Alors comme ça tu t'en vas.
- Comme tu peux le voir.
Peut-être est-ce le trac, mais Mei est beaucoup plus froide que d'habitude avec Yuki. La rouquine se sent profondément blessée à cet instant. Presque souillée. Comme si elle n'avait plus aucune utilité et que la princesse la rejetait et la congédiait. Pour leur dernier moment avant longtemps semble-t-il, Yuki décide pourtant de garder son calme et sa douceur. C'est avec ça qu'elle a réussi à amadouer Mei, pas autrement. Et elle ne veut pas montrer à son amie qu'elle a l'ascendant.
- Félicitations, c'est génial. Toi qui as toujours voulu faire partie de quelque chose de grand, c'est chose faite.
- J'espère bien, mais pour l'instant, j'ai des doutes. Aarch a pris deux ou trois bizarreries dans le groupe, j'ai plus l'impression de faire partie d'un cabinet de curiosités que d'un groupe de musique.
- Tu verras, ça a l'air amusant, en tout cas !
- Je n'ai pas l'intention de m'y amuser. C'est pas un jeu pour moi.
Yuki soupire en même temps que Mei glisse son sac à main sur son épaule.
- Je sais. Mais profites-en quand même.
- Ouais. Bon ben salut.
Sans un geste de plus, la grande brune tourne les talons et quitte la pièce. Le silence se répercute jusque dans les côtes de Yuki. Demain matin, il n'y aura pas de courses, pas de chants, juste du rien. Elle a plutôt intérêt à s'y habituer. En attendant, étrangement, elle se dirige vers l'étui de sa flûte. Peut-être pourra-t-elle tuer le temps et un peu de ce silence à améliorer ses gammes...
°OoooO°
- Mère, à partir de lundi, je vais loger chez le professeur Gordon jusqu'à mon audition pour le Conservatoire. Cela me permettra de ne pas perdre de temps ou de concentration.
- Très bien, Tia. Si cela vous permet de réussir votre examen à la fin. Mais Gordon ne sera pas payé plus cher pour cela, j'espère qu'il en a conscience.
- Oui, Mère. Il le fait pour ma réussite.
- Dois-je ajouter que votre père et moi tenons à ce que vos résultats scolaires se maintiennent ?
- Non, Mère, ce n'est pas nécessaire, il est évident que je garderai ma place de major de promotion.
Tia détourne les yeux de la femme qui boit tranquillement son thé, et s'apprête à quitter le boudoir privé dans lequel elle a fait irruption quelques minutes plus tôt.
- Vous pouvez partir maintenant si vous le souhaitez, je préviendrai votre père, la salue sa mère d'un ton indifférent.
- Merci. Mais je vais dormir cette nuit encore dans ma chambre. Bonne soirée, Mère.
La jeune fille passe la porte les épaules basses. Elle a eu beau s'y attendre, cette insensibilité la blesse. Même si à cet instant, cette froideur sert à ses plans, Tia ne peut s'empêcher d'avoir envie que sa mère soit suspicieuse et la questionne. Mais rien.
Elle soupire. Maintenant, il est trop tard pour reculer, et le destin lui donne peut-être l'indice qu'elle attendait pour choisir un chemin de traverse... Elle croise tout de même les doigts en espérant que son professeur de violon n'aura pas de problèmes. Elle l'a plongé dans toute cette histoire sans trop lui demander son avis...
Lèvres pincées, Tia retourne à sa chambre pour faire ses bagages. Elle ira au lycée avant d'aller retrouver les autres au Music Hall directement. Quant aux signatures... Elle s'arrangera. En sortant sa valise pour la remplir, Tia se demande à quoi ressemblera cette nouvelle aventure. Vivre avec d'autres gens, travailler en groupe, se faire des amis, peut-être. Elle est un peu effrayée par tous ces changements, s'interrogeant aussi sur la seule autre fille avec qui elle va sans doute devoir partager sa chambre. C'est elle qu'elle redoute le plus avec son attitude cassante et glaciale. La blondinette espère simplement que la cohabitation ne sera pas trop dure puisqu'elle a l'habitude, maintenant, de ne pas avoir d'amis.
En se dirigeant vers sa salle de musique, elle réfléchit au nombre de violons qu'elle emportera. Le Vuillaume, certainement, pour pouvoir faire ses gammes – et puis s'il restait ici, son excuse serait trop bancale, même s'il y a peu de chances que ses parents entrent dans son antre. Son Néolin, aussi, tiens, et puis bien sûr le Yamaha et le Fender. Quatre instruments à transporter, et elle n'a que trois étuis. Tant pis, elle enroule le Yamaha dans une serviette pour le mettre dans sa valise, avant de glisser l'archet dans la housse du Fender. Après avoir déposé ses violons dans sa chambre, elle retourne dans son antre. Dans un vanity, elle jette deux blocs de colophane rouge à peine entamés, quatre sachets de quatre cordes appropriées, plusieurs chiffons, une boîte de craies, un savon de Marseille, de la cire et plusieurs jacks. Un dernier coup d'œil à son sanctuaire elle embrasse du regard les vitrines qui contiennent tous les violons qu'elle a pu caresser, faire chanter sous ses doigts. Se passant la main gauche sur le visage tandis que la droite serre son vanity, jointures exsangues, elle pousse un soupir désespéré et murmure un adieu à ses amis de bois.
°OoooO°
Perché sur son rebord de fenêtre, Micro-Ice essaie de faire le tri dans ses sentiments. Il n'a pas compris pourquoi Aarch l'avait intégré au groupe au lieu de le pousser vers la sortie à coup de pompes dans le derrière. Il sait qu'il n'a pas la volonté de D'Jok, la sensibilité d'Ahito ou la subtilité de Thran. Il sait qu'il n'a pas vraiment de talent, autre que celui de se fourrer dans les ennuis, autre que celui de se faire des amis exceptionnels.
Peut-être est-ce ça, d'ailleurs. Finalement, peut-être que c'est ce caractère sociable qui lui a attiré l'intérêt du producteur. C'est vrai, après tout, il faut toujours un clown, dans le groupe, celui qui, sans être vraiment doué, attire la sympathie des fans. Il est l'instrument marketing, au final.
Très bien.
C'est toujours un peu vexant de comprendre qu'on manque de talent, mais il faut parfois se confronter à la réalité. Tous les hommes ne sont pas nés égaux en dons. Eh bien soit, malgré la petite amertume qu'il se dépêche d'enfouir au plus profond de son cœur, le garçon se promet de jouer son rôle à la perfection.
Mais il ne peut s'empêcher, sur un coin de son cahier, dans un coin de sa tête, d'écrire et de graver : « One day, I'll kill the silence »
°OoooO°
Le lundi matin est enfin là. Sinedd empoigne son étui à guitare, un vieux sac militaire troué rempli de toutes les affaires qu'il veut garder, et tourne les talons. Dans la chambre, il ne reste pas une trace prouvant qu'il a vécu ici pendant plus de douze ans. Il avait trois ans et demi ou quatre ans quand sa mère adoptive a finalement signé les papiers qui faisaient de lui son nouveau jouet. Et sa chambre n'a jamais changé. Le lit est au carré, les murs d'un blanc immaculé et le bureau vide. Une cellule paraîtrait plus personnelle que cette pièce, qu'elle soit carcérale ou monacale.
« Je m'en vais. Lance le jeune homme d'une voix déjà teintée d'absence.
- Pardon ? Mais où ? Avec ce sac... Tu fugues ?
- Non, je m'en vais. Je suis majeur, j'attendais juste une occasion pour te débarrasser de ma présence.
- Sinedd, tu ne peux pas me faire ça... »
Le ton larmoyant de sa mère adoptive réveille ses pulsions violentes. Écœuré, il la regarde droit dans les yeux pour la première fois depuis des années. Ce qu'il y voit le rend encore plus malade.
« Je peux le faire. Et je le fais. Tu m'as étouffé de ta possessivité, détruit avec ton avidité. Ce n'est qu'aujourd'hui que je comprends à quel point tu es malade. Je t'enverrai de l'argent tous les mois. Fais-toi soigner. Je ne veux plus être ton animal de compagnie. Et je ne veux plus culpabiliser sur mon existence même. Je ne te dois plus que de l'argent. Et je ne m'y soustrairai pas. Au revoir.
- S'il te plaît...
- Adieu... maman.
Le jeune homme jette son sac sur son épaule et quitte la maison, s'enfonçant rapidement dans le calme de ce petit quartier résidentiel. Il ne neige plus, et pourtant un flocon semble avoir atterri sur sa joue. La glace fond rapidement pour former une larme. Le temps exprime à sa place les sentiments d'un enfant trop sec, grandi trop vite.
La main qui tient l'étui à guitare se resserre, seule preuve des sentiments violents qui tourbillonnent en lui. Mais la résolution dans ses yeux n'est pas feinte. Sa vie commence maintenant. Ses pas craquent avec force dans la nuit tardive de cet hiver écossais alors qu'il se dirige vers le lycée.
(1) Les fans de Moulin Rouge auront, j'espère, reconnu le clin d'oeil ! =)
Voilà voilà, j'espère que vous avez apprécié, merci à tous pour vos gentilles reviews, vous êtes trop des chefs ! See you later !
