Yo ! Puisque je suis dans une bonne lancée, autant continuer à publier ce que je peux publier avant le prochain break... U.U (parce qu'il arrivera, j'ai une totale confiance dans mon inefficacité)
Merci pour les reviews, ça me procure beaucoup de plaisir vous êtes des anges :3
Ce chapitre est pas mal centré sur Tia (ça va faire plaisir à ceux et celles qui aiment notre violoniste préférée!), mais on aura quand même des POV des autres (Mei et Rocket par exemple :3) En le relisant, j'ai l'impression que le ton change un peu, mais je sais pas trop en quoi, alors vous me direz si vous voyez une différence :D
Date de publication originale : mars 2020
Playlist chronologique avec les morceaux mentionnés dans la fanfic sur youtube (à coller après l'adresse de ytb) : playlist?list=PLV0u523r8F3ci5SQckMYeAVBFRXLbpjJ7
Enjoy !
Les Silence Killers passent le dimanche à digérer leur concert et la fatigue qu'il a engendré. Pour des adeptes de la musique comme eux, un jour sans jouer est un jour de perdu. Mais ce dimanche, ils sont bien contents de perdre leur temps : D'Jok et Micro-Ice travaillent leur dextérité à Mario Kart, Ahito a réussi à initier Sinedd (Sinedd!) à un jeu en réseau sur l'histoire de l'Europe appelé Europa Universalis auquel ils vont jouer tout l'après-midi pendant que Thran visse et dévisse des unités centrales avec Clamp et que Rocket et Tia ont disparu personne ne sait où. Mei, elle, est sortie courir une bonne partie de la matinée avant de s'enfermer dans sa chambre en sautant le repas. C'est un Micro-Ice rougissant et tout timide qui monte lui porter un casse-croûte.
- Je t'ai apporté à manger, annonce-t-il en poussant la porte.
Elle lui accorde à peine son attention, trop concentrée sur sa séance d'abdos, mais il ne peut pas détacher ses yeux des muscles à nu qui se contractent sous la peau luisante de transpiration.
- Tu comptes rester là à me regarder ? Finit-elle par demander, à peine essoufflée.
- Euh je... T'es vachement musclée dis-donc !
- Les abdos, c'est impératif quand tu chantes. Et je faisais partie de l'équipe de foot de mon lycée.
- Ah ouais? S'intéresse le petit brun, voyant une ouverture. Nous aussi on tape la balle avec les gars, ce serait sympa de se faire un match amical quand le printemps reviendra !
- Pourquoi pas, marmonne-t-elle sans grande conviction en se redressant une dernière fois. Bon, si tu dois rester planter là, rends-toi utile et passe-moi ma serviette.
Micro-Ice s'empresse de s'exécuter et lui tend le tissu en éponge bleue qui est posé sur le dossier de la chaise en face du bureau. Elle s'essuie avec vigueur et se lève du sol pour aller s'asseoir sur le lit et fixer Micro-Ice avec un sourcil levé.
- Tu veux me gratter le dos pendant que je me douche, aussi ?
Il sautille d'un pied sur l'autre mais ne quitte pas la pièce pour autant.
- Ben je dirais pas non à un strip-tease, mais je me disais simplement que ce serait sympa de discuter un peu, non ? T'es restée dans ton coin toute la matinée, on dirait que t'es même pas contente du concert qu'on a fait hier.
- Qu'est-ce que tu en sais ? Depuis un mois qu'on vit dans le même bâtiment, tu crois tout savoir sur moi ?
Le sourire un peu forcé de Micro-Ice s'efface. Visiblement la princesse des glaces n'a pas perdu tout son venin.
- Non, dit-il d'un ton beaucoup plus sérieux, non je crois que je ne connais pas grand-chose de toi et c'est bien dommage, parce que je pourrais avoir l'impression que tu n'es qu'une très jolie coquille complètement vide.
- "Très jolie coquille", c'est si bien dit... Toi aussi tu t'intéresses à mes fesses ?
- Arrête de déformer tous mes propos, oui tu es jolie, tu le sais très bien, et oui, ta plastique m'a tapé dans l'oeil, je suis humain, je réagis à la beauté, c'est normal. Ça ne veut pas dire que j'ai aucun respect pour toi. Enfin si tu continues avec ce genre d'attitude, faut pas s'étonner qu'on en ait peu, du respect...
- Ah ouais, donc je dois être belle et fermer ma gueule comme une parfaite petite princesse ? Comme Tia ?
La surprise coupe le souffle de Micro-Ice un instant et il reste bouche bée face à la colère injustifiée à ses yeux de Mei. Il soupire, se masse le front et répond avec un ton qu'il utilise rarement :
- Je ne vois pas comment tu peux trouver Tia fade. C'est pas elle qui a foutu une baffe à cet enfoiré de Davis hier soir ?
Mei se lève et jette sa serviette par terre dans un excès de rage infantile et le petit brun comprend enfin.
- Oh je vois... C'est ça qui t'a perturbée ? Te faire considérer comme un bout de viande par ce crétin et être incapable d'y faire face ? Tu es frustrée que Tia ait eu la bonne réaction alors que toi tu n'as pas réagi du tout ?
- La ferme !
- Je vais te dire un truc, Mei : Je suis un mec, et c'est le genre de situation que j'ai peu de chances de vivre. N'empêche. Si je la vivais, je suis quasiment sûr que je serais dans le même état que toi hier. Parce que c'est choquant. Je suis sûr que même la moitié des filles de ce pays et d'ailleurs auraient du mal à faire face à ce genre d'agression verbale parce qu'on apprend justement aux filles à être belles et à se sentir flattées quand on leur fait remarquer. C'est un fait. Maintenant tu as trois choix : Tu baisses la tête et tu t'écrases, tu rentres dans le tas façon Tia, ou bien tu joues le jeu à fond jusqu'à foutre le mec dans l'embarras le plus total. Et tu sais quoi ? Avec ta langue de vipère, tu partirais gagnante sur l'humiliation quasiment à tous les coups.
La jeune fille se calme, baisse les yeux, ramasse sa serviette et la tord entre ses mains.
- D'accord, chuchote-t-elle après quelques secondes de réflexion. D'accord, tu as peut-être raison...
- Va falloir que t'apprennes un truc, Mei : J'ai toujours raison.
Il quitte la pièce sur un éclat de rire alors qu'elle balance la serviette roulée en boule sur la porte.
°OoooO°
- Alors ça avance avec Mei ? Demande D'Jok sans quitter son écran dans yeux.
- Tu parles, dans deux mois elle me demande en mariage ! Plaisante Micro-Ice en s'affalant aux côtés de son meilleur ami.
Les minutes qui suivent se passent en silence alors que Micro-Ice s'absorbe dans la contemplation d'un D'Jok trop bien parti sur son contre la montre. Alors qu'il reste un quart de tour de circuit au rouquin pour exploser le record de son adversaire, Micro-Ice s'étire largement en prenant bien soin de se prendre les doigts dans la dragonne de la manette et de tirer dessus d'un coup sec. La manette glisse des doigts de D'Jok, finit sur les genoux du brun et Donkey-Kong, qui jusque là prenait impeccablement ses virages termine dans l'eau.
S'ensuit une bataille farouche pour retrouver le contrôle de la bête, puis finalement, D'Jok abdique et retourne sur le mode multijoueur tout en maugréant sur le fait qu'il aurait dû gagner.
°OoooO°
- C'est drôle, marmonne Tia en visitant les lieux d'un regard émerveillé, avec toi j'ai toujours l'impression de redécouvrir Aberdeen... Tu as toujours vécu ici ?
- Oui, et mon père et Aarch ont grandi ici aussi. Mes grands-parents sont arrivé dans la ville après leur mariage. Il voulaient prendre un nouveau départ, je crois. Et toi ? Aberdeen born and bred ?
- Pas du tout, non. Mes parents ont toujours beaucoup bougé à cause du travail de mon père. Il est ingénieur-manager en pétrochimie et il est assez haut placé dans la hiérarchie pétrolière. Il est français. Et ma mère est suédoise.
- D'où la couleur des cheveux !
- Haha oui. J'habite à Aberdeen depuis bientôt trois ans maintenant. C'est une des villes dans lesquelles je suis restée le plus longtemps d'ailleurs... Je pense que c'est parce que mon père et l'empire industriel familial sont nés là... Il est probable que nous ne bougions plus, maintenant.
- Ça doit être pour ça que je n'arrive pas à déterminer ton accent. On dirait que c'est un mélange de plein de langages différents.
- Sans doute, oui... On a vécu dans quelques villes en France quand j'étais plus petite, je suis bilingue, puis aux États-Unis, en Australie très peu de temps, en Russie, aussi, un petit moment. Quelques semaines au Japon, Gabon, Egypte, Nigéria... Enfin on a beaucoup voyagé, quoi. Surtout quand j'étais petite. Pour le lycée, mes parents voulaient que j'aie une éducation pointue pour avoir un diplôme reconnu.
- Waouh, tu as tout de l'héritière royale, quoi. C'est quoi ton nom de famille ?
- Je préfère garder le mystère... Pourquoi tu m'as emmenée là, au fait ?
Ils sont maintenant devant une église imposante qui les surplombe de deux tours coniques.
- C'est la cathédrale Saint-Machar. Elle est pas belle ?
- Massive, je dirais.
- Forcément, une naine comme toi a peur des trucs grands.
- Eh je ne te permets pas, grand dadais !
- Oups, pardon, j'avais oublié que tu pouvais être féroce...
- Pourquoi cette cathédrale ?
- Mmh... C'est là que mes parents se sont mariés. Je n'ai vu que les photo évidemment, je n'étais pas né à l'époque. J'ai jamais vu le visage de mon père aussi illuminé.
- Tu ne parles jamais de ta mère. Est-ce qu'elle est...
- Non, non, elle est encore en vie. Enfin je crois. Je devais avoir quatre ou cinq ans quand mon père est venu me chercher à l'école et qu'il m'a dit qu'elle était partie et qu'elle ne reviendrait pas. Il était aussi figé et froid que du marbre, il n'a pas essayé de me consoler quand j'ai pleuré, de répondre à mes questions. Il a juste répété qu'elle ne reviendrait pas. Il n'y avait plus que lui et moi, après ça. C'est pas comme si mon père avait la banane tous les jours, mais il n'a plus jamais souri. Pas que je m'en souvienne.
- C'est dur comme souvenir...
- Bah, c'est la vie. Ça arrive dans toutes les familles, regarde, tout le monde sait que Mme Ferguson est toute seule, pareil pour la mère de D'Jok. Et Sinedd... n'en parlons même pas. J'aime bien cette église parce qu'elle me rappelle des moments heureux, elle est calme, c'est agréable de prendre du recul ici.
- Oui, c'est calme. Un peu trop majestueux. J'aime les choses simples. Je préfère les petites chapelles aux grands monuments !
°OoooO°
- Micro-Ice, je te jure je te déteste ! Tu m'as fait perdre trois places avec ta foutue banane !
- C'est le jeu ma pauv' Lucette ! En même temps fallait pas choisir une tortue pour jouer dans une course.
- Bowser n'est PAS une tortue ! S'exclame D'Jok au moment où Tia et Rocket rangent leurs manteaux sur leurs cintres.
- Vous avez passé l'après-midi devant la télé? S'étonne la blonde en s'installant élégamment sur un pouf.
Les trois garçons ont un moment de blanc. Voir quelqu'un s'installer élégamment sur un pouf est un phénomène rare qu'il faut digérer.
- Pour une fois qu'on a un jour de congé, répond Micro-Ice après ces quelques secondes de retour à la réalité, autant en profiter...
- Et aller prendre l'air dehors, ça ne vous est pas venu à l'esprit ?
- On dirait ma daronne, grommelle D'Jok qui se frotte les oreilles.
Parce que sa mère l'oblige à sortir une heure par jour et que s'il ne le fait pas elle le tire dehors par les oreilles. Au sens propre du terme. Ses oreilles le chauffent toujours autant et il se lève d'un bon alors que Micro-Ice se bidonne sur son accoudoir.
- Bon, on va faire un tour ? propose le rouquin qui est désormais incapable de rester en place.
- Vas-y, toi, moi je vais voir où en est Ahito avec son jeu. J'ai jamais compris comment il pouvait aimer ce truc...
Micro-Ice monte les escaliers pour aller squatter sur le lit de Thran qui fait face au bureau et donc à l'écran d'ordinateur devant lequel Ahito est installé.
- Alors what's up ?
- On est en train de signer une armistice.
- Ah ouais ? Vous aviez pris quel pays ? Vous en êtes à quelle époque ?
- Il a pris l'Écosse, j'ai pris le Portugal. Enfin maintenant il a annexé toutes les îles britanniques, un morceau de la France alors que j'ai la moitié sud de la France, l'Espagne et un bout du Maghreb. Enfin là on est obligés de s'allier, la Prusse est en train de nous allumer...
- XVIIIe siècle alors ?
- Ouais à peu près. Tu voulais quoi ?
- Ça te dit d'aller faire un tour ?
- Pour quoi faire ?
- Je sais pas, un tour. Marcher, fumer, prendre l'air...
- Marcher ? C'est fatiguant tout ça. Tu peux pas y aller avec D'Jok ? Je suis sûr qu'il est déjà sur le pied de guerre.
- Okay. Mais tu devrais t'aérer quand même.
- Quand je serai maître du monde.
°OoooO°
Ça ne réussit pas à Micro-Ice de passer sa journée sans sortir, même s'il ne s'en rend pas compte tout de suite. Sa tête se vide d'un coup, il se relève du lit de Thran, va dans sa chambre enfiler un gros pull et descend les escaliers pour atteindre la porte d'entrée. Il prend son manteau, son écharpe, ouvre la porte et quitte la maison sans entendre la voix de Tia qui lui demande où il va. Heureusement D'Jok est déjà parti, il ne le suivra pas.
Des fois, ça le fatigue d'être lui. Ça le fatigue d'avoir la tête qui marche à cent mille à l'heure, incapable de se stabiliser sur les choses simples sans en manger les conséquences plus tard. Ça le fatigue d'avoir des angoisses qui viennent d'il ne sait même pas où. Des fois, il voudrait éteindre son cerveau, aller se coucher et ne pas revivre de quatre mille manières différentes tous les événements de sa journée en se disant "et si". Ne pas être sorti ne l'a pas plus reposé que ça. En fait, maintenant qu'il n'a plus à se concentrer devant son écran, les pensées filent sans qu'il puisse les attraper au vol, et il commence à devenir claustrophobe.
Il monte dans le premier bus, qui l'emmène près de Seaton Park à l'ouest et de l'esplanade à l'est. Quand il descend, il va vers la droite pour voir la mer. Se concentrer sur cet horizon infini, sur le son du ressac. Il fait froid, le vent est coupant tellement il est gelé, mais il arrive quand même à s'allumer une cigarette entre deux des grosses barres d'immeubles devant lesquelles il doit passer avant d'arriver sur la promenade. Ces horreurs le laissent toujours perplexe quand il vient là : Comment a-t-on pu faire pousser des verrues pareilles dans un environnement privilégié comme celui-là ? Bon, certes, Aberdeen n'est pas une destination rêvée pour le tourisme balnéaire, mais quand même... Sérieusement.
La mer est haute et les vagues viennent lécher le bord de l'esplanade avec ardeur. Micro-Ice frissonne. Il ne peut pas s'empêcher d'avoir une réaction physique incontrôlable, indescriptible et inexplicable quand il voit les vagues. Comme si elles étaient vivantes. Comme si elles pouvaient l'embrasser et qu'il se laisserait aller dans leur étreinte. Même avec ce coefficient, ce vent et cette force, le chant des vagues a toujours une allure de berceuse pour lui.
Il se laisse aller de longues minutes devant le va et vient de la marée qui lui vide littéralement la tête, comme s'il trouvait écho dans son propre esprit. Pourtant le froid finit par se rappeler à lui et il fait demi-tour pour rentrer à la Faculty.
Il jette son mégot à quelques rues de la maison et enfourne un chewing-gum histoire d'effacer son haleine de cendrier froid. Quand il arrive devant le portail déjà ouvert, il voit un individu aux allures de pingouin qui s'apprête à sonner à la porte d'entrée.
- Bonjour Monsieur, salue-t-il l'homme imposant en ouvrant la porte. Vous cherchez quelqu'un ?
- Je souhaite rencontrer la personne en charge de cet établissement.
Micro-Ice s'empêche de glousser face au ton guindé de l'inconnu qui a un léger accent français et avance dans l'entrée en criant le nom de Aarch.
Quand il entre dans le salon, il voit distinctement les couleurs de Tia, déjà claires, disparaître complètement de son visage. Elle se lève immédiatement comme un soldat au garde-à-vous. L'homme aux cheveux châtain très ordonnés se dirige vers la jeune fille et se poste devant elle avec le regard le plus froid qui soit. Sans envahir son espace vital, il impose pourtant une pression énorme et elle semble se recroqueviller.
- J'espérais ne pas te trouver là, mais visiblement j'avais tort. Je suis extrêmement déçu de ton attitude inqualifiable, Tia. Il va sans dire que ton professeur est remercié dès maintenant. Il a largement outrepassé ses prérogatives et a trahi notre confiance. Tout comme toi. Maintenant, va chercher tes affaires.
L'ordre est clair, ce n'est pas une invitation et Tia s'exécute sans piper mot. Elle croise Aarch dans l'escalier, qui lui lance un regard interrogateur, puis entre dans sa chambre où elle retrouve Mei en train de se sécher les cheveux.
- Qu'est-ce qui se passe ? demande la brune inquiète en voyant les mouvements mécaniques de sa colocataire.
- Mon père est venu me chercher.
- Quoi ? C'est à dire ? Pourquoi ?
- Il n'a jamais donné son autorisation pour le groupe. Il ne savait même pas.
- Comment ça... Hein ?
- J'ai menti à mes parents.
- Mais ça fait un mois que tu n'es pas rentrée chez toi, il n'ont rien remarqué ?
- Je leur ai dit que je m'entraînais chez mon professeur pour les auditions du Conservatoire, alors ils m'ont laissée quitter la maison.
Tia ferme sa valise avec violence, ponctuant ici la fin de leur conversation. Elle descend les escaliers, dépose son bagage près de la porte et descend au sous-sol pour récupérer ses violons pendant que le débat va bon train entre Aarch et son père.
Elle sait que son père gagnera. Il gagne toujours. Effectivement, quand elle remonte, son père balance un magazine sur la table basse avec un "j'espère que vous réglerez ça rapidement" péremptoire et tourne les talons pour quitter les lieux sans plus de cérémonie. Bien entendu, Tia a tout intérêt à lui emboîter le pas, ce qu'elle fait dans l'instant.
Dans le silence assourdissant qui pèse dans le salon de la Faculty, la voix de Sinedd résonne depuis le haut des marches :
- Champagne, on vient de perdre notre musicienne la plus talentueuse !
°OoooO°
Dans la voiture, la nervosité de Tia est à son comble. Pas qu'elle l'exprime plus qu'avec une allure raide et la tête coincée entre les épaules. Elle attend que son père déverse son fiel, et il le sait. C'est sans doute pour ça qu'il continue de garder le silence, les yeux fixés droit devant lui alors que le chauffeur les ramène à la maison. La "maison"... Un terme vide de sens pour Tia avant la Faculty. Elle croise ses mains sur ses genoux serrés et baisse les yeux sur ses doigts. De son pouce droit, elle caresse le cal sous son index gauche. C'est ce qu'elle fait toujours quand elle est nerveuse. Ça et jouer un morceau dans sa tête. La désapprobation de son père est toujours aussi pesante, elle l'empêche de se réciter son morceau de détente habituel. Sous son pouce, elle sent que le cal de son index a changé. Elle ne sait pas trop comment, elle ne pourrait pas l'expliquer, mais il a changé. Peut-être parce qu'elle joue moins avec son violon classique ? Ou peut-être parce que les sensations ne sont plus les mêmes maintenant qu'elle a goûté au plaisir de l'intensité.
Inconsciemment, elle approche ses mains de ses lèvres, ses ongles de ses dents, pour y marquer son stress. La tape sèche de son père sur le dos de sa main la rappelle à la réalité.
- Tu as repris cette sale manie. Cette petite expérience de rébellion t'a visiblement fait oublier tes bonnes manières. Heureusement que le directeur éditorial de ce torchon nous a prévenu de l'affaire avant de publier son article.
- Quelle affaire ?
- La fille de Gilles de Gennes en copinage avec des hurluberlus de basse extraction, de futurs drogués ou casseurs, qui plus est. Quelle terrible image de notre famille veux-tu renvoyer ?
- ... Je voulais juste...
- Que t'ai-je dit à propos des vœux ?
- "Les vœux sont inutiles et doivent être éradiqués, seuls les devoirs comptent."
- Et quels sont tes devoirs ?
- Représenter ma famille avec intelligence et éducation dans toutes les situations. Obéir à mes parents. Satisfaire les attentes qu'ils ont de moi.
- Bien. As-tu honoré ces devoirs ?
- Je ne les ai pas déshonorés. Je suis prête pour le Conservatoire, Père, je pense même que cette expérience...
- Suffit. Qu'as-tu fait de ton intelligence et de ton éducation ? Sous cette horreur de vulgarité que tu portais hier, peut-être ? N'as-tu pas honte de penser que tout Aberdeen aurait pu voir cette tenue ? Qu'une partie de la population l'a d'ailleurs vue ? Crois-tu que nous as fait honneur hier ?
- Mais je...
- La question était rhétorique, je ne te demande pas de justification. L'erreur est faite, tu vas devoir en assumer les conséquences. Ta mère était morte de honte. Elle ne souhaite pas te voir pour le moment. Le temps que la situation se tasse et que je sois sûr que les photographies de ce journaliste sont toutes détruites et oubliées, tu iras chez ton oncle Janne en Finlande. La sœur de ta mère a bien voulu t'héberger jusqu'à ce que tu passes les épreuves du Conservatoire à la fin du mois et nous nous sommes arrangés avec l'école pour que tu puisses suivre les cours à distance. Tu prends l'avion demain matin jusqu'à Copenhague, ensuite tu auras un changement pour Helsinski où Marja viendra te chercher. Elle aura constamment un œil sur toi, alors j'espère que tu te comporteras avec la décence qui est attendue de toi.
Tia hoche douloureusement la tête, serre les dents pour retenir les larmes qui embrument ses yeux et se concentre sur le paysage. Elle paie le prix de sa liberté aujourd'hui. Dans sa tête, elle adresse un adieu à Rocket, son premier ami, cette première personne qui lui a montré qu'elle valait quelque chose et qu'elle pouvait se battre pour l'avoir. Parfois ça ne suffit juste pas. C'est comme frapper dans l'eau : Il y a des éclaboussures mais au bout du compte les choses ne changent pas.
Elle ferme les yeux. Elle a perdu aujourd'hui. Bien plus que ce qu'elle a jamais eu avant de croiser le chemin des Silence Killers. La mélodie de la chanson de rappel lui revient en tête, et au bord de ses lèvres, prêts à jaillir, les mots se bousculent : "When you become a real player, put everything on the table, small wagers are just ridiculous". Elle a tout mis sur la table, elle a joué à quitte ou double. Ces instants d'intensité et de bonheur, elle les paie maintenant. Cher.
Enfin, dans sa malchance, elle y trouve plutôt son compte : au moins elle n'aura pas à subir ses parents le mois qui vient. Et elle s'entend plutôt bien avec Marja et Janne. Paradoxalement vu leur localisation, ils ressemblent moins à des blocs de glace que ses parents. Marja est la petite sœur de sa mère, et elle a été élevée différemment. Mariée différemment, aussi.
Elle soupire. Toucher du doigt un rêve qu'elle ne pensait même pas avoir à peine un mois et demi plus tôt lui a procuré une félicité intense. Elle peut vivre avec ça. Maintenant, elle sait que la vie peut avoir des couleurs.
°OoooO°
C'est une réunion de crise qui se prépare à la Faculty. Micro-Ice a mis le pop-corn à chauffer, a préparé le guacamole pour manger avec les tortilla et les légumes crus qu'il a découpés alors que tout les adolescents se sont installés dans le salon. Même Sinedd joue le jeu, même s'il ne paraît pas plus intéressé que ça.
- Qu'est-ce qu'on va faire ? demande D'Jok dans le silence songeur qui s'étire.
- On peut pas grand-chose, répond Thran en haussant les épaules. Aarch a essayé de convaincre son père et ça n'a pas marché. Je vois pas ce qu'on peut faire de plus. Vous avez vu qui est son père ; Gilles de Gennes, rien que ça ? On va pas pouvoir lutter contre ça. Il fait la loi, ce type. Littéralement. Il est pote avec tous les politiques de la ville, il détient un paquet d'actions à travers le monde entier, sa compagnie est une des plus puissantes dans l'empire pétrolier... Il a le monde dans le creux de sa main.
- Et c'est pas Tia qui le convaincra non plus, ajoute Micro-Ice. Vous avez vu comment elle s'est décomposée quand elle l'a vu ? Je la pensais pas comme ça.
- Elle savait que ça viendrait, remarque Mei en serrant les poings avec colère. C'est pour ça qu'elle était si calme. C'était évident que ses parents se rendraient compte de l'embrouille. Je trouve ça d'ailleurs honteux qu'ils ne l'aient pas remarqué avant ! Même le père de Rocket l'a grillé alors qu'il était encore plus discret. On dirait qu'ils se fichent de leur fille, c'est juste une poupée pour...
- On s'en fout, coupe Sinedd, les bras croisés et accoudé au montant de la porte. Tout ce qu'on a, maintenant, c'est une musicienne en moins et une interdiction d'utiliser les enregistrements du violon en play-back en attendant de trouver quelqu'un d'autre. Ça veut dire remanier complètement les morceaux. Ou trouver un violoniste au moins aussi doué en deux ou trois semaines.
Tout le monde fusille le pragmatique compositeur du regard. Tia a fait sa place auprès d'eux tous, pas question de la remplacer. Mais il est vrai que reformater leurs morceaux va leur laisser un goût amer.
- Et si on arrive à créer un enregistrement de synthèse avec les machines de Clamp en attendant ? propose Thran en se caressant le bouc. Je sais qu'habituellement, ce genre de manip' est un peu crade, mais avec le matos de Clamp je pense qu'on peut réussir à faire un truc propre. Pas aussi puissant que le taff de Tia, mais assez pour que ça soit mieux que rien.
- Vous croyez vraiment qu'elle va revenir ? Demande Rocket, les yeux baissés mais un regain d'espoir dans la voix.
- Honnêtement, rétorque Ahito, je crois pas. A moins qu'elle balance toute son éducation aux orties ou que son père fasse une crise cardiaque, y a peu de chances qu'elle puisse faire du rock à nouveau.
- Elle a dix-huit ans ceci dit, réfléchit Rocket. Elle pourrait très bien s'émanciper. Je veux dire... Elle est majeure, quoi, maintenant elle pourrait faire ce qu'elle veut.
- Dis ça à une princesse qui subit la pression sociale depuis sa naissance, objecte Thran. Même la porte de sa cage ouverte, je ne suis pas sûre qu'elle sortirait.
- Elle l'a déjà fait, contredit D'Jok. Elle est venue aux auditions, elle a vécu ici, elle s'est investie pendant un mois... Elle est déjà sortie de sa cage.
- Maintenant qu'elle voit les barreaux, conclut Micro-Ice, il est fort probable qu'elle va vouloir les briser...
°OoooO°
Le lendemain matin, Tia n'est pas loin de penser la même chose quand elle embarque dans son avion pour le Danemark. En fait, c'est surtout à l'atterrissage à l'aéroport de Copenhague que l'idée de s'échapper lui passe par la tête. Elle a six heures d'attente à tuer et maudit son père pour sa plaisanterie de mauvais goût. Et puis finalement, quoi faire pour passer le temps sinon jouer ? Elle sort son violon (le Vuillaume, le seul qu'elle a eu le droit d'emmener) de son étui, pose l'étui vide et son sac à main à côté du banc sur lequel elle est assise et se lève. Le premier morceau qu'elle joue, c'est La Polonaise brillante, qu'elle a tellement répété qu'il la transporte chez son professeur où elle a passé des heures. Son père a tort ; il n'a jamais existé meilleur professeur que lui.
Des touristes s'amassent bientôt autour d'elle. Elle ne pense pas à la sécurité, qui pourrait venir lui demander des comptes d'un instant à l'autre ou aux gens qui la regardent avec surprise. Elle n'y fait pas attention jusqu'à ce qu'un type s'assoie à côté de ses affaires. Elle interrompt l'Ave Maria sur lequel elle avait dérivé par réflexe, baisse son violon et regarde le jeune homme. Il a une espèce de gros lézard sur l'épaule, qu'il caresse machinalement, et il a posé entre ses jambes un gros sac de randonnée.
- Hi, fait-il d'un ton calme quand il sent son regard sur elle.
Elle s'assoit et les gens, déçus, se dispersent.
- Good morning... répond-elle, hésitante. Pas qu'il paraisse dangereux, juste bizarre. What is it ? demande-t-elle en pointant le lézard du doigt.
- Him ? He's Groskrox. I, am Benjamin.
- So you're French ?
- Kinda. Je vis au Danemark depuis un moment, maintenant, ajoute-t-il en français. Et toi ?
- Franco-écossaise. Sur le papier, du moins. Ma mère est suédoise, aussi.
- Tu transites alors ?
- Oui. Tu rentres en France ?
- Pour un petit moment, oui.
- Vacances ?
- Je suis enseignant-chercheur en paléontologie, c'est jamais vraiment des vacances, mais là je fais une pause dans mon mémoire. Et toi ? Les vacances sont terminées en France et en Suède...
- En fait... Disons que c'est un peu compliqué. J'ai fait une bêtise, et je suis envoyée à l'étranger pour purger ma peine.
- Ah oui sympa. Ils sont bizarres tes parents. Une expérience à l'étranger, c'est un peu la meilleure chose qui puisse arriver à quelqu'un...
- Même contre son gré ?
- Tu vas chez de la famille ? Sinon c'est une punition qui coûte vachement cher.
- Mmh, je vais chez une tante en Finlande.
- Et qu'est-ce que t'as fait comme connerie, si c'est pas indiscret ?
- J'ai menti.
- Oui enfin tout le monde ment.
- J'ai intégré un groupe de rock dans le dos de mes parents et je leur ai menti pour aller vivre dans la résidence du groupe.
- Ah ouais, quand même. Ils ont mis combien de temps à s'en rendre compte ? Je suppose que la punition est proportionnelle...
- Un mois. En fait, si on n'avait pas fait un concert et été remarqués par un journaliste, ils auraient certainement mis plus de temps à s'en rendre compte. Je ne sais même pas comment le journaliste a pu me reconnaître avec le look que j'avais. Enfin bon... Ça a déplu à mes parents, donc ils m'ont éloignée des lieux du crime. Je pense même que mon père est en train de préparer un dossier pour poursuivre notre producteur en justice.
- Tu as quel âge ?
- Dix-huit ans depuis juillet dernier.
- Ben t'es majeure, alors. De quoi tu t'inquiètes ? Tu n'as plus besoin de la bénédiction de tes parents, maintenant. Pas sur le papier, en tout cas.
- Mais...
- Qu'est-ce que tes parents feraient si tu te dressais contre eux ? Ils te déshériteraient ? Ben tu devrais travailler pour gagner ta thune et c'est tout. Bien sûr, c'est pas cool d'être fichu à la porte, mais bon, c'est comme ça. Y a pas mort d'homme. Au moins tu serais dehors avec la joie de faire ce que tu aimes... Fais-moi écouter ce que tu joues pour de vrai. Pas juste la jolie façade traditionnelle.
Sans vraiment réfléchir, elle se relève et repose son violon sur son épaule. Le premier morceau qu'elle joue, c'est bien évidemment Silence Killer. Alors que les notes défilent sous ses doigts, elle revoit Sinedd et Thran penchés sur la composition du premier, Micro-Ice assis par terre en train de noircir les lignes de son carnet. Elle se revoit elle-même, nouvelle, changée, libre.
Après Silence Killer, elle passe à Do you feel ashamed ? parce que c'est un peu son premier amour, son premier bébé, la musique qu'elle a créé de ses mains, qu'elle a fait jaillir de ses doigts à elle, pas ceux poussiéreux et déterrés de Wieniawsky ou Ravel, ou Schubert, ou tous ces génies morts depuis des siècles. Celle-là c'est la sienne, à elle toute seule, à elle et aussi à ses amis, c'est une musique qui ne se joue pas seul, qui se vit à plusieurs, et là, sous ses paupières, il y a la présence rassurante de Rocket qui tape sur sa caisse claire dans son dos, et puis il y a Mei, qui mélange sa voix à celle de son violon, la basse d'Ahito, grave et nonchalante, la rage de Sinedd qui écrase tout sur son passage et pourtant la douceur de Thran, la bonne humeur de Micro-Ice, la fidélité de D'Jok. Ils sont là. Ils sont tous là, à ses côtés, elle les entend. Elle leur jure qu'elle reviendra. Elle leur promet qu'elle sera là pour leur concert à la fin du mois.
Une grosse main l'interrompt en se posant brusquement sur son épaule. Avec un sursaut, elle lâche une note terrible de chat à qui on a coincé la queue dans une porte. Son archet s'abaisse avec comme une honte d'avoir laissé échapper ce bruit horrible. On commence à lui parler en danois, mais elle secoue la tête, alors on passe à l'anglais.
- Vous n'avez pas le droit de jouer ici, mademoiselle, vous perturbez la tranquillité des voyageurs.
Elle regarde autour d'elle. Elle a l'impression que la moitié de l'aéroport s'est concentrée autour d'elle pour l'écouter. Il y a des gens en train de filmer avec leur téléphone. Elle a un petit rictus. Si ça, jouer dans un aéroport comme une sans-papiers, c'est plus digne que de faire partie d'un groupe de rock, elle veut bien se faire couper les doigts. Elle baisse les yeux pour jeter un coup d'œil à son complice de tout à l'heure, le garçon au lézard, mais il n'y a plus personne. Est-ce qu'elle a rêvé ? Est-ce que son subconscient a voulu lui envoyer un message ? Elle n'en sait vraiment rien. N'empêche que l'idée commence à germer.
Les employés de l'aéroport demandent aux gens de ramasser leurs billets, ce qui est plus ou moins chaotique parce qu'il y en a de plus malhonnêtes que d'autres. Et puis certains vont ramasser les billets pour les placer directement dans la main de Tia. Elle n'a jamais entendu de « You deserve it » avec autant d'accents différents. En fait, « tu le mérites », c'est quelque chose qu'elle a rarement entendu au cours de sa vie avec un sens aussi positif.
Après l'incident, elle se rassoit et attend patiemment son avion en direction de Helsinki. Peu importe ce que ça lui coûtera, elle ne quittera pas ce monde qui l'a acceptée telle qu'elle est, qui lui a donné une famille et une confiance. Elle vaut quelque chose. Elle passera son audition au Conservatoire, puisqu'il le faut. Elle fera ce qu'il faut pour ne rien regretter et ne pas avoir de fautes à admettre. Le reste du voyage, elle le fera pour elle. Ce qu'on n'a jamais eu n'est pas à perdre. Si elle doit remercier ses parents comme ils l'ont fait avec l'homme qui se rapprochait le plus d'un ami pour elle, elle le fera. Avec regret peut-être, avec chagrin certainement pas. Ils l'ont élevée dans ce milieu austère pour qu'elle se construise seule, pour qu'elle apprenne la dignité et le pouvoir. Ils n'auront plus qu'à assumer. Ce n'est pas en lui coupant les plumes qu'ils l'empêcheront de voler : Il n'y a qu'à attendre que ça repousse. Un mois et le ciel lui ouvrira les bras à nouveau.
°OoooO°
Finalement, la date du concert des Silence Killers est annoncée au soir du Nouvel An. Le Music Hall est quasiment restauré, il sera prêt dans moins de quatre semaines.
Cela fait déjà une semaine que Tia a quitté le groupe, personne ne sait ce qu'elle est devenue, même pas Rocket qui essaie désespérément de la joindre et tombe toujours sur sa messagerie. Il ne compte plus le nombre de messages qu'il lui a laissés, tous sans réponse. Il n'ose même pas imaginer où son père a pu l'envoyer. L'image d'un couvent et d'une Tia sous une robe de bure lui traverse l'esprit. Non. Impossible. Pas de nos jours, ça n'existe plus ce genre de trucs.
De leur côté, Clamp et Thran travaillent dur à la création d'un play-back, d'une présence fantôme de Tia, mais pour l'instant, la musique qui sort des enceintes est vide et sans substance. Sinedd, D'Jok et Mei continuent la composition de nouvelles chansons et l'écriture de paroles, Ahito se cache la tête dans un trou pour jouer les autruches dès que le ton se lève entre les deux guitaristes, et c'est finalement Rocket qui doit mettre un terme aux petites disputes. Pas qu'il n'ait que ça à faire, disons que la composition l'intéresse bien lui aussi, même s'il a plus de difficultés à l'idée de la réalisation puisqu'il ne connaît pas la technique des autres instruments.
On a beau dire ce qu'on veut sur Sinedd, il a une oreille musicale exceptionnelle et un sens du rythme, du phrasé et de la musique impressionnants. Ses créations sont quasiment parfaites du premier coup et il s'améliore à chaque fois. A ce rythme, ils auront presque un album à vendre à leur concert à la fin du mois.
Ça laisse un petit goût amer sur la langue de Rocket, cela dit. Sur sa langue, dans sa gorge, son estomac, un peu partout. Un petit pincement au cœur, là où il se dit, là où il sait que Tia aurait dû être avec eux. Il manque quelque chose maintenant.
C'est personnel, bien sûr, Rocket a... avait ? une relation particulière avec sa camarade de débauche musicale, elle lui faisait ressentir un truc, qui faisait qu'il savait qu'il n'était plus seul qu'il y avait quelqu'un dans ce monde, qui le comprenait parfaitement, sans avoir rien à dire, à verbaliser, c'était l'instinct, l'intensité de l'instant. Elle était là. Il ne peut pas se dire que c'est fini. Ce n'est pas fini. Elle ne lui a pas dit au revoir, elle n'a pas dit au revoir à la scène non plus, et il sait qu'elle reviendra. C'est inscrit à l'encre noire sur ses tripes, ça bout dans ses veines, là, et tant que ce n'est pas froid, tant qu'il n'y a pas de réponse, alors elle reviendra. Il ne sait juste pas quand, ni comment, ni pour combien de temps.
Mais elle sera là. Avec lui. Avec eux. Ils pourront enfin être complets encore. Parce qu'au delà du personnel, au-delà de l'affect particulier qu'il a avec cette fille particulière, ils sont tous les huit un bloc solide, beau, pur, talentueux, et elle manque comme un Lego manquerait au pied d'une construction. Sinedd compose toujours des parties à moitié finies pour Tia, parce qu'il sait que Tia a le sens de la musique et qu'elle comprend les morceaux et qu'elle maîtrise son instrument mieux que personne et que donc elle finira le croquis de sa partition encore mieux que lui. Malheureusement maintenant il faut compter avec ce foutu ordinateur qui ne rend rien, qui offre une voix d'outre-tombe à un texte passionné, qui enlève les couleurs d'une peinture éblouissante et c'est frustrant. Frustrant.
Rocket soupire. Il en a un peu marre là, maintenant, tout de suite, de taper sur ses peaux pour accompagner cette horreur de son électrique et sans vie. Tout le monde en a marre. Même Thran. Même lui qui adore pianoter pendant des heures, sur un synthé, un piano ou un ordinateur, là, il a l'air de saturer.
- Bon, soupire Aarch derrière la vitre. On arrête pour ce soir. Tout le monde est fatigué, on fait une pause et puis on va manger. La semaine va encore être longue.
Ah oui, c'est vrai, pense Mei. On n'est que lundi. Le temps passe beaucoup moins vite depuis que Tia est partie. Pourtant, elle n'a pas grand souvenir d'avoir passé des heures à parler ou apprécier la présence de sa colocataire. Elle l'aime bien maintenant, mais elle n'ont pas franchement eu de conversation. D'ailleurs elle se demande tout ce que Rocket a pu trouver à lui dire, parce que les silence de Tia, pour les combler c'est carrément de l'art... Mais elle se sent un peu plus seule, quand même, maintenant qu'elle n'a plus à partager sa chambre et sa salle de bain. Tia ne prenait pas trop de place, juste ce qu'il fallait pour tenir chaud. Mei avait oublié ce que c'était d'être seule. Parce qu'avant il y avait Yuki. Et maintenant il n'y a plus personne, et il fait plus froid dans la chambre, et ça ne sent plus le mélange du colophane et du bois, ce parfum que Tia arborait à longueur de temps parce que c'était son odeur. C'était elle. Le violon, toujours le violon. Tia c'était la fille violon. C'est dur à maîtriser, le violon, ça grince et ça fait le bruit d'un chat à l'agonie quand on ne sait pas l'utiliser. Tia ne s'est pas laissée faire. Et Mei a fini par devoir l'apprivoiser, parce que c'était le seul moyen pour que ce soit agréable et que ça soit joli, paisible. C'est rare que Mei fasse des efforts. Ça l'a prise par surprise.
Et maintenant elle se demande si ça valait le coup, parce que Tia n'est plus là. Sa penderie est vide, et son étagère dans la salle de bain, et le cœur de Mei, aussi, un peu. Mais juste un peu, hein. Parce que Mei est une grande fille forte, et qu'elle ne va pas pleurer comme une gamine parce qu'elle ne sait pas garder ses amis, et que si ça continue, elle ne va plus en vouloir, parce que décidément, vraiment, ça fait trop mal de les perdre.
Elle monte dans sa chambre après le repas dont elle a dû se forcer à engloutir deux ou trois bouchées pour n'inquiéter personne ou attirer l'attention sur elle. Elle n'a pas vraiment fait attention à ce qui se passait. Elle ne pense pas qu'on lui ait accordé de l'attention non plus. Tout le monde est d'accord, elle n'est là que pour le décor et pour la voix. Le reste tout le monde s'en fiche. Sauf Tia, Tia l'aimait bien, un peu quand même. Assez pour la défendre devant une enflure de macho, assez pour se laisser habiller avec fantaisie, assez pour plein de trucs. Elles jouaient bien ensemble, avec leur deux voix différentes. Si Tia revient, ce serait bien qu'elles s'amusent à faire un duo. Juste comme ça. Juste toutes les deux.
Elle se jette sur son lit à plat ventre, la tête enfoncée dans son oreiller en plumes d'oie qui sent un peu la colophane, parce qu'elle en a retrouvé un morceau sous le lit de Tia et qu'elle l'a caché sous le coussin. Non, elle n'a pas fouillé. Il fallait bien faire le ménage. Son téléphone sonne sur la table de chevet. Elle tend la main à l'aveuglette pour le récupérer, appuie sur le bouton pour décrocher et l'approche de son oreille. Un grognement s'échappe de sa gorge. Elle n'a pas pris le temps de regarder l'écran pour savoir qui appelle, mais ce n'est pas sorcier de deviner. Sa mère. Il n'y a qu'elle qui appelle. Et Mei pourrait lui raccrocher au nez, pas sûr que sa mère s'en rendrait compte ou arrêterait son débit pour autant. La jeune fille ferme les yeux dans son oreiller où il fait déjà noir, dans la pénombre de sa chambre un soir d'hiver, jusqu'à ne voir plus que le rouge et les étoiles sous ses paupières. Pas ce soir, les conseils et les discours à n'en plus finir et tous ces mots creux et faux qui font une bouillie vide de sens. Mais déjà sa mère a pris son rythme. Elle ne répond pas. Ou peut-être que si, mais c'est inconscient. Elle se concentre sur les étoiles devant ses yeux. Et Tia.
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Le chat sur ses genoux lui réchauffe les jambes et la tasse de thé brûlant dans ses mains lui apporte un certain confort. Elle a du mal à détacher ses yeux du feu dans la cheminée alors que Janne et Marja discutent tranquillement en finnois.
Marja est venue la chercher à l'aéroport comme convenu et a semblé heureuse de parler un peu en suédois. Pas que Tia ait un vocabulaire très étendu, sa mère a toujours mis un point d'honneur à parler anglais ou français à la maison. Ça lui a demandé une certaine concentration pour tenir la réplique à sa tante, l'empêchant de penser à sa nouvelle situation. Elle a fixé le paysage glacé à l'extérieur, se demandant quelle température il pouvait bien faire, parce qu'elle n'avait pas encore mis les pieds dehors à ce moment là. En fait, elle n'a toujours pas mis les pieds dehors. Marja a garé la voiture dans le garage attenant à la maison, évidemment. Les Finlandais ne sont pas fan du garage en extérieur. Trop coûteux en matière de voiture.
Janne a accueilli sa nièce par alliance avec gentillesse. Elle l'a vu deux ou trois fois avant, pendant de rares réunions familiales. Il est du genre globe-trotter, ce qui convient parfaitement à Marja qui le suit un peu partout. Tia a du mal à comprendre comment la sœur de sa mère peut lui être aussi opposée : ses cheveux bouclés un peu fous sont quasiment toujours lâchés dans un brouillard confortable et dynamique à la couleur du miel, elle s'exprime par gestes, ses mains ne pouvant s'empêcher de tracer des courbes dans l'air devant elle, elle rit avec chaleur, tout le contraire du contrôle permanent que s'impose sa mère Kjerstin.
Marja est vivante. Elle n'est pas cette poupée de marbre glaciale et sans âme. Alors même que Janne et Marja parlent dans une langue qu'elle ne connaît pas, Tia sent l'affection qu'ils ont l'un pour l'autre et la complicité qui en découle. C'est rassurant, doux, une vraie famille.
Sa tante lui a déjà dit en soupirant que son père lui avait demandé un compte rendu journalier. Elle a levé les yeux au ciel et lui a avoué qu'elle trouvait tout le plan de punition ridicule. Qu'elle ne l'obligerait à rien, mais qu'elle lui conseillait de s'accrocher sur ses études et sur ses répétitions pour le Conservatoire afin de se débarrasser de la pression qu'on lui a imposée. Et puis le reste du temps, elle devait se sentir libre de faire ce qu'elle voulait. Explorer les environs, discuter avec eux, trouver un petit boulot pourquoi pas, bref, faire autre chose.
Plus tôt dans la soirée, alors qu'ils mangeaient tous ensemble une spécialité du pays revigorante que Janne avait préparée, Marja lui a dévoilé quelques secrets familiaux.
- Je sais que c'est difficile, a-t-elle avoué, mais essaie de ne pas trop en vouloir à ta mère. Étant l'aînée, elle a hérité de toute la pression familiale. Moi je suis née dix ans après par surprise, j'ai échappé à tout ça la plupart du temps. Et quand je ne pouvais pas m'en sortir, j'ai lutté. Quand j'ai rencontré Janne, j'ai envoyé balader les parents et j'ai fait ce que je voulais. Ça ne s'est pas très bien passé au début, j'ai cru qu'ils allaient me renier, mais finalement... Je crois que c'est Kjerstin qui a mis son grain de sel. En tout cas, ils ont fini par accepter que je me marie avec quelqu'un qu'ils n'avaient pas choisi. Pas qu'ils en soient spécialement fiers, surtout que j'ai gardé mon travail et que nous n'avons aucun désir d'avoir des enfants pour le moment. Pas vraiment l'idée que mes parents se font de la vie d'une femme mariée. Mais on est au XXIe siècle, il faut savoir vivre avec son temps. Et l'important dans cette expression, c'est "vivre".
- Si seulement ça pouvait servir d'exemple à ma mère, a soupiré amèrement Tia.
- Ce n'est pas vraiment une affirmation rassurante, mais je ne pense pas que ta mère soit spécialement heureuse ou épanouie. Mais elle n'a jamais rien connu d'autre alors c'est plus facile et plus confortable de s'en tenir à ce qui est familier. Même si c'est douloureux. Certaines personnes n'ont pas forcément le sens de l'aventure qu'on partage toi et moi.
- Tu crois que je suis comme toi ?
- Tu me fais beaucoup penser à ta mère quand elle avait le même âge et qu'elle avait encore des rêves. Tu sais, j'avais huit ans à l'époque, alors je ne me rendais pas forcément compte des attentes qui pesaient sur ses épaules, mais quand je me glissais dans sa chambre parce que j'avais peur du vent qui soufflait dehors, elle m'accueillait toujours avec tendresse. Elle allait me chauffer un verre de lait et elle me racontait des histoires jusqu'à ce que je m'endorme dans son lit. Elle me portait jusqu'à ma chambre après et me bordait pour que les parents ne sachent rien. Et si je suis sûre que la gouvernante s'est doutée de certaines choses, nos parents, eux, n'ont jamais rien su.
- Elle n'a jamais fait ça avec moi.
- ... Elle est devenue adulte. Parfois c'est triste de devenir adulte. Ça gâche les gens.
Tia n'a rien répondu à ça. Elle a fini de manger, et elle a aidé son oncle et sa tante à débarrasser. C'est quelque chose dont elle a pris l'habitude à la Faculty, ce qui lui convient bien. C'est rassurant de partager les choses, de faire les tâches ensemble. Ça crée des liens. Malgré le peu de fois où elle a vu Marja et Janne, elle se sent bien chez eux. Peut-être est-ce tout ce bois à l'intérieur, qui apporte une douceur, ou le feu de cheminée et sa chaleur rassurante, ou les deux chats qui ronronnent presque en permanence, mais elle se sent bien. C'est comme ça qu'elle imagine la famille idéale. Elle se demande pourquoi elle n'est pas née dans celle-là. Pourquoi eux n'ont pas d'enfants alors que des gens incapables d'être parents en ont.
C'est peut-être pour ça qu'ils sont heureux, réfléchit-elle en passant sa main dans la fourrure duveteuse du matou gris sur ses genoux. Parce qu'ils n'ont pas d'enfants. Sans savoir pourquoi, sans lien conscient avec le raisonnement qu'elle vient d'avoir, elle est prise d'une soudaine envie de jouer. Elle pousse gentiment la bête de ses jambes, ce qui ne l'enchante pas, et se lève sans faire attention au miaulement mécontent du chat.
- Tu veux jouer ? Demande sa tante avec un petit sourire.
Janne a un petit éclat de curiosité dans l'œil. De curiosité et... d'autre chose. Du défi ? De l'insolence ? Ça la réchauffe à l'intérieur comme un joli morceau de musique. Comme quand Rocket lui fait visiter des endroits d'Aberdeen qu'elle ne connaît pas.
Sa tante lui tend son étui.
- J'espère que tu vas nous jouer ce qui t'a coûté tes vacances ici !
Tia se surprend à sourire. C'est ça. Des vacances. De la liberté et de l'air frais. Elle sort son instrument, bidouille ses petits réglages et enchaîne tous les morceaux qu'elle connaît, qui lui font chaud au cœur quand elle les joue. Elle mélange les compositions de Sinedd aux grands compositeurs d'autres temps sans réfléchir à un ordre particulier, elle change parfois même au milieu d'une mesure parce que le cœur lui en dit, et elle ouvre les yeux et elle voit le sourire de Marja sur le visage de sa mère et les yeux brillants d'excitation de Janne aux couleurs de ceux de son père.
C'est étrange. Elle ne se concentre plus vraiment sur son jeu, elle ne fait plus trop attention, elle est ailleurs, dans un endroit chaud et cotonneux, et ses doigts et ses poignets continuent à s'agiter et elle a le sentiment qu'elle est à ça de se mettre à voler. Ou alors qu'avec un nouveau coup d'archet elle pourrait créer la matière.
C'est bizarre de se sentir toute-puissante comme ça... C'est la première fois que ça lui arrive.
Son oncle et sa tante ne la quittent pas des yeux. Elle sent leur regard sur elle même quand elle referme ses paupières, et elle se sent importante. "You is kind, you is smart, you is important" elle se rappelle le petit poème qu'elle a lu dans La Couleur des sentiments. Elle trouvait ces mots vides de sens avant. Maintenant, elle les comprend.
Elle s'arrête quand elle a épuisé tout son répertoire. Elle est essoufflée, elle tremble comme si elle avait couru un cent mètres sans préparation. Les applaudissements enthousiastes sont comme de grandes tapes amicales sur son dos.
- Eh ben, fait Marja, abasourdie, je comprends pourquoi tes parents veulent absolument que tu fasses le Conservatoire. Tu as définitivement un don !
- Je ne sais pas si le Conservatoire est le meilleur moyen d'exploiter ce don, cela dit, remarque Janne. Tu as certainement plus de possibilité dans le monde plus underground de la musique ! Au fait, Marja, on va au concert de Nightwish le weekend prochain !Tu ne pourrais pas faire marcher tes relations pour avoir une place supplémentaire ? Ça ferait du bien à Tia d'entendre autre chose que des trucs amidonnés, non ?
- Super idée ! Ça te tente, Tia ?
- Euh... Je ne sais pas si...
- Ne t'inquiète pas ! Ce qui se passe en Finlande reste en Finlande ! J'appelle mes contacts demain. Je pense qu'on pourrait aller voir les musiciens après en plus. C'est le dernier concert de la tournée.
Tia a une petite pensée pour son ancienne colocataire. Mei risque de l'étriper si elle entend parler de ça. Il lui faut une caméra. Absolument. Le mois chez sa tante s'annonce comme une bénédiction. Il commence sous les meilleurs auspices, en tout cas.
°OoooO°
Mei s'ennuie. Le mercredi après-midi, avant, elle le passait en compagnie de Yuki pour fêter le milieu de semaine et l'arrivée proche du weekend. Maintenant, elle rentre directement à la Faculty parce qu'il n'y a rien pour elle à l'école. Que les chuchotements constants et les regards haineux. Elle ne baisse toujours pas les yeux et relève le menton avec hargne. Attend impatiemment le moment où elle pourra déverser cette rage jusque dans le pied de son micro. Mais ça ne marche pas à tous les coups, parce qu'il faut travailler la composition et les paroles et les autres instruments, et elle ne peut pas juste se poser en face de son micro et chanter.
C'était plus facile d'être chanteuse de karaoké. Chanter mécaniquement des choses préexistantes, c'était plus simple, ça demandait moins de travail. Être un caméléon demande juste un peu de volonté. Cet après-midi, elle a juste envie de redevenir ce reptile qui passe inaperçu. Pour la peine, elle s'enferme dans sa chambre, installe son CD préféré dans le lecteur et s'allonge sur son lit. Pas la meilleure position pour chanter, elle en convient, mais tant pis. Peu importe. Pour la première fois depuis un long moment, elle chante parce qu'elle en a envie. Et besoin.
L'album passe plus vite que prévu. A chanter elle n'a pas vu le temps passer. Elle met un petit moment à se relever après l'arrêt du disque. Prise d'instinct, elle allume son ordinateur pour aller vérifier ses mails. Pas qu'elle reçoive grand chose à part des spam, mais parfois, elle a quelques surprises. Aujourd'hui en particulier. Elle a reçu un mail d'une adresse inconnue avec une pièce jointe et un objet alléchant : "J'ai beaucoup pensé à toi. J'aurais aimé que tu sois là."
Les spammeurs devraient choisir des objets comme celui-ci : Elle ne peut pas s'empêcher d'ouvrir le mail et la première vidéo jointe. C'est la vidéo d'un concert de Nightwish. Pour être plus précis, c'est une vidéo du concert que Nightwish a donné à Helsinski le weekend passé. Elle déglutit alors que sa gorge se noue. Tout le concert est enregistré. Elle passe les heures qui suivent à dévorer tous les détails du regard. Le son n'est pas spécialement agréable. Il n'est pas parfait, du moins, même s'il est de meilleure qualité que si la vidéo avait été prise par une caméra normale. A la fin, quand l'image coupe, elle se demande qui a pris ça. Qui a pu l'envoyer. Et elle regarde enfin le corps du message.
« Salut Mei,
Désolée de ne pas avoir donné de nouvelles, les choses se sont un peu précipitées, et je ne savais pas par où commencer. J'ai été envoyée chez de la famille en Finlande pour le mois de décembre. Je ne compte pas abandonner le groupe, je trouverai un moyen. Ma tante me soutiendra je crois. En tout cas, c'est elle qui m'a emmenée voir Nightwish. Je comprends pourquoi tu les aimes. Et j'aurais voulu partager ça avec toi. J'espère que la seconde vidéo te fera plaisir.
Prends soin de toi. Passe le bonjour à tout le monde, travaillez bien en mon absence. »
Mei a la main qui tremble lorsqu'elle dirige la souris vers la deuxième vidéo. Tia était dans les coulisses. Tia. Dans les coulisses de Nightwish. La jalousie lui dévore les entrailles. Elle ne sait pas si elle veut en voir plus. Elle en veut beaucoup à Tia sur le coup. C'est un enchaînement de circonstances, et c'est gentil de la part de Tia de partager cet instant avec elle, mais en même temps... Elle lui fait ressentir ce qu'elle n'a pas vécu. Ce qu'elle a loupé. La colère lui chauffe les joues et lui brûle les yeux, mais elle ne peut pas se résoudre à couper la vidéo. C'est un peu le supplice de Tantale. La nourriture est à sa portée, mais elle ne peut pas en expérimenter le goût. La voix de Tia résonne derrière la caméra, elle pose des questions, auxquelles répondent les musiciens avec gentillesse et entrain. Finalement, la chanteuse s'avance devant la caméra et annonce avec son délicat accent finlandais :
- Hey Mei ! Tia told us how wonderful singer you were and that you both were in a band which goes to the GFC next year ! Hope you're gonna win it, I wanna hear your voice ! I'm waiting for you to record an album and send it to us. Maybe we could sing together some day ! Take care !
(Salut Mei, Tia nous a dit que tu étais une super chanteuse et que vous formiez un groupe de rock pour participer au Glasgow Festival Contest l'année prochaine ! J'espère que vous allez gagner, je veux entendre ta voix ! J'attends que vous fassiez un CD pour nous l'envoyer. On pourra peut-être chanter ensemble un jour ! Prends soin de toi !)
Les doigts de Mei se resserrent contre ses paumes jusqu'à blanchir et laisser les traces de ses ongles sur sa peau. Elle ferme les yeux pour contrôler la vague d'émotions qui la traverse. La culpabilité d'en avoir voulu à Tia, la fierté de savoir que Tia pense qu'elle vaut quelque chose, sa reconnaissance pour avoir parlé d'elle à son idole, le bonheur que son idole se soit adressé à elle personnellement, la pression que sa déclaration a entraîné, le rêve qui ne peut pas s'empêcher de se dérouler dans sa tête.
Quand Clamp vient frapper à sa porte pour lui demander de descendre pour le repas, elle a regardé la vidéo une bonne dizaine de fois et l'a enregistrée sur tous les supports possible. Après le dîner, quand tout le monde descend pour travailler sur les derniers morceaux, elle redouble de travail, regonflée à bloc. Maintenant, elle a un but.
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Ça fait déjà deux semaines, et Rocket commence à douter. Et si Tia ne revenait pas ? Elle n'a toujours pas donné de nouvelles ou répondu à son téléphone. Il n'essaie même plus de l'appeler, en fait. Il a trop peur de tomber sur son père qui lui aurait confisqué son portable. Et l'homme lui a laissé une très forte impression. Il savait qu'elle avait eu une éducation particulière avec chauffeur et tout, mais l'attitude royale de son père lui a démontré à quel point il était loin de la vérité.
Peut-être que c'est mieux pour elle qu'elle parte, finalement. Peut-être qu'elle a un avenir plus important qui l'attend ailleurs. Mais égoïstement, il voudrait qu'elle revienne. Elle est trop importante pour lui, elle ne peut pas laisser tout tomber comme ça, le laisser tomber, lui. Si au moins elle avait gardé contact avec lui. C'est vrai qu'il n'est certainement pas assez bien, mais il pourrait faire des efforts. Il pourrait... Il soupire. Il sera toujours un fils de fleuriste qui n'aspire qu'à taper sur des tambours. Il ne peut pas s'empêcher d'avoir encore un peu d'espoir. Peut-être qu'elle a donné des nouvelles à quelqu'un d'autre, peut-être que Mei sait quelque chose.
Il n'a aucune affinité avec la grande brune, qui lui a à peine adressé la parole en dehors des répétitions. En fait elle a difficilement adressé un mot à qui que ce soit depuis que Tia est partie. Elle pourrait tout aussi bien être muette à ses yeux si elle ne chantait pas aussi bien, aussi fort. Il prend une grande inspiration et sort de sa chambre pour aller frapper à la porte voisine. Le "Entrez!" péremptoire ne le rassure pas spécialement, mais il ouvre la porte et passe le seuil avant de refermer le battant.
- Salut Mei...
- On s'est vu toute la journée, pas besoin de me saluer. Qu'est-ce que tu veux ?
Au temps pour la politesse.
- Je me demandais si tu avais eu des nouvelles de Tia...
- Tu n'en as pas eues ?
- Euh... Visiblement non.
Mei soupire et jette ses cheveux détachés en arrière. Aujourd'hui, elle n'a pas pris la peine de faire sa queue de cheval.
- Elle est en Finlande chez sa tante. J'ai son adresse mail si tu veux.
- Elle... Elle va bien ?
- Elle a été punie, elle ne reviendra que pour son audition au Conservatoire à la fin du mois.
- Ah. Et...
- Quoi ?
- Tu sais si elle va quitter le groupe ?
- Ça ne dépend pas vraiment d'elle.
- Pourquoi ?
- Je ne suis pas sûre que Aarch veuille se mettre ses parents à dos.
- Ouais je comprends. Mais elle, elle en pense quoi ?
- Elle va trouver un moyen, je pense. Et puis elle est majeure. Elle fait ce qu'elle veut sur le papier.
- Oui, enfin si ses parents veulent lui mettre des bâtons dans les roues...
Mei se retourne sur son bureau, prend un post-it et note l'adresse de la violoniste.
- Tiens. Tu lui demanderas des détails.
- Je ne sais pas si...
- T'en veux pas ?
- Mais elle...
- Tu sais, y a un moment va falloir être honnête, parce que toi et elle, à part jouer au chat et à la souris vous glandez pas grand-chose...
Rocket rougit, arrache le post-it des mains de la chanteuse et quitte la pièce à grand pas. Il croit entendre la jeune fille pouffer, mais il n'en est pas tout à fait sûr.
°OoooO°
Ça fait maintenant deux semaines et demie que Tia est en Finlande. Elle travaille ses cours avec sérieux dans la journée, et dès le milieu de l'après-midi, elle va se promener dans Helsinski, couverte de pied en cap. Il fait un froid glacial difficile à supporter pour ceux qui n'y sont pas habitués. Elle prend grand soin de couvrir ses mains de plusieurs couches pour éviter les engelures et fait du tourisme. Deux soirs par semaine, Janne ou Marja l'emmènent dans un restaurant dans lequel elle joue quelques heures pour animer le lieu. Elle a rencontré le pianiste, un peu plus vieux qu'elle, qui travaille là tous les soirs et qui l'accompagne la plupart du temps. Il s'est amusé à lui apprendre quelques mots de Finlandais, grossiers pour la plupart, et maintenant elle comprend parfois quand Janne et Marja se disputent.
Pas que ça l'intéresse spécialement, elle ne supporte pas vraiment les conflits, mais Janne et Marja ne restent jamais fâchés très longtemps et c'est souvent sur des sujets stupides ou parce qu'ils ont eu une mauvaise journée au travail. Rien d'inquiétant. Dans ces cas-là, elle s'enferme dans la chambre d'amis qu'ils ont mis à sa disposition et va sur internet pour prendre des nouvelles de Mei.
Son amie lui a d'ailleurs avoué qu'elle avait donné son adresse mail à Rocket, mais il ne lui a toujours rien envoyé et elle n'ose pas reprendre contact. Elle ne sait pas vraiment quoi lui dire. Ou comment lui dire. Ses parents ne l'ont pas contactée, mais Marja lui a dit que sa mère lui demandait souvent des nouvelles. En fait, la jeune fille soupçonne sa mère d'avoir eu l'idée de l'envoyer en Finlande. Ce n'est pas vraiment une punition, et Kjerstin devait le savoir. Son père exige toujours son rapport détaillé journalier, et Marja ne lui donne toujours que les informations qu'il veut savoir, c'est à dire qu'elle travaille dur, ses notes quand elle en a – même si elle ne doute pas qu'il demande aussi un compte rendu à son établissement scolaire – et qu'elle s'entraîne au violon – ce qui n'est pas faux, même si elle s'entraîne en public.
- Ton père m'a dit qu'il avait reçu ta convocation pour le conservatoire, annonce Marja alors qu'elle s'installe sur le canapé à côté de sa nièce en lui tendant une tasse de thé.
- Ah oui ? C'est quand ?
- Le 31 décembre. Je ne pensais même pas qu'ils pouvaient faire passer des entretiens ce jour-là.
- ... Tu sais à quelle heure c'est ?
- Fin de matinée. 11h, je crois. C'est à Édimbourg, non ? Ton père va t'envoyer ton billet d'avion pour le 30, je pense qu'il va te réserver un hôtel pour être sûr que tu ne manque pas l'audition.
- Ils vont venir ?
- Je ne sais pas. Peut-être.
Marja sirote une gorgée de thé.
- Janne ! appelle-t-elle après un moment de silence. Ça te dit de fêter le Nouvel an en Ecosse ?
Son mari passe la tête par la porte de la cuisine.
- Pourquoi pas ? Ça peut être sympa.
- On prendra l'avion avec toi, et on t'accompagnera à l'audition. Je pense qu'on pourra louer une voiture pour Aberdeen après.
- Pour quoi faire ?
- Le concert des Silence Killers est bien le 31 au soir à Aberdeen, non ?
- Que... Comment tu le sais ?
- Je me renseigne. Va falloir bosser, cocotte, et mettre les bouchées doubles si tu veux être prête.
- Mais... Mes parents...
- Laisse-moi me charger de tes parents. Toi, occupe-toi de ton violon !
Tia a l'envie soudaine de se blottir dans les bras de sa tante et de pleurer de soulagement. Au lieu de ça, elle pose juste la tête sur son épaule, le nez dans les boucles blond vénitien et leur odeur réconfortante de thé et de bois fumé.
°OoooO°
« Salut Rocket,
Désolée de ne pas avoir donné de nouvelles plus tôt, je ne savais pas trop quoi te dire. Je ne sais plus trop où j'en suis, c'est un peu compliqué, comme tu peux l'imaginer. Bref.
Mei m'a dit que vous aviez continué à composer d'autres morceaux et que Thran essayait de trouver un moyen de me remplacer jusqu'à ce que je revienne.
Je ne pourrai jamais assez vous remercier d'avoir autant foi en moi. Je vais revenir. Je te le promets. Je travaille là-dessus, je ne sais juste pas si ça va marcher. Mais dans tous les cas,je vais avoir besoin de ton aide, il faudrait que tu m'envoies tous les nouveaux morceaux pour que je puisse travailler dessus et être prête quand l'occasion de revenir se présentera. Je ne peux pas te dire quand.
S'il te plaît, ne dis rien aux autres. Je ne veux pas qu'ils aient de faux espoirs.
A bientôt. »
Rocket relit le mail pour la troisième fois. Il ne sait pas trop comment se sentir. Un peu frustré, mais content, sans doute. Il répond tout de suite. Enfin... Tout de suite après sa quatrième lecture.
« Salut Tia,
J'espère que tu vas bien en tout cas. Ce serait bien que tu reviennes. Tout le monde t'attend, on a besoin de notre violoniste. Et puis moi j'ai besoin de toi. J'espère que ton père n'a pas été trop radical. Il a l'air un peu... spécial. Je t'envoie les quatre nouvelles chansons que Sinedd a composées. Il est très productif en ce moment. D'Jok et Thran travaillent avec lui, mais c'est lui qui a les idées. Il m'impressionne.
Thran et Clamp travaillent comme des acharnés sur le logiciel, on ne trouvera personne avant le concert du 31 décembre, ça commence à stresser tout le monde. Surtout que malgré toute l'expertise de Clamp dans son domaine, la partie violon est toujours fade. Pas à ta hauteur, en tout cas. Je vais essayer de scanner les partitions que Sinedd a écrites pour toi, mais elle ne sont pas très bien finies. Je crois qu'il veut toujours te laisser la latitude des modifications malgré lui.
Mei m'a dit que tu avais eu ta convocation pour le Conservatoire. J'espère que ça va bien se passer, tu as travaillé dur pour ça. Je te souhaite bonne chance. »
Rocket aimerait dire autre chose, mais il ne sait toujours pas comment, alors il joint les enregistrements des morceaux et clique sur le bouton "envoyer".
Il passe l'heure suivante à espérer une réponse qui ne vient pas.
°OoooO°
Micro-Ice passe la tête dans l'entrebâillement de la porte des jumeaux. Thran est toujours en bas à travailler avec Clamp. Il a perdu des couleurs, depuis trois semaines, maintenant. Il ne sort plus que pour aller en cours, et les jours étant très courts en ce mois de décembre, le soleil se fait rare. Et timide.
Ahito tourne à peine la tête pour saluer Micro-Ice. Il est allongé sur le dos, bras derrière la nuque, et fixe le plafond d'un air songeur.
- Tenté par une cigarette ? Demande le petit brun en fermant prudemment la porte derrière lui.
- Pas tellement. Il fait trop froid pour sortir. C'est un temps à hiberner.
- Imagine Tia qui est en Finlande !
C'est la seule information que Mei a laissé filtrer.
- Brrr, frissonne paresseusement Ahito. Je sais pas comment elle survit.
- Franchement, Ahito, quand tu te réincarneras, tu seras un serpent. Ou un ours.
- Ou un chat. Ce serait cool d'être un chat.
- Moui. Tu veux que je te gratte derrière les oreilles ?
- Mmh pourquoi pas... Tu veux aller fumer ? Vas sur mon balcon, si tu veux. Thran mettra pas les pieds ici avant une heure au moins.
- Cool, merci.
Micro-Ice traverse la chambre, ébouriffe le haut du crâne de son ami en passant et sort sur le balcon. Comme à son habitude, il débarrasse la neige de la rambarde et se perche dessus, accrochant son regard dans le lointain. La nuit est très claire. En fait, même si Micro-Ice a du mal avec le noir, il n'a pas peur de la nuit, ou rarement. La nuit n'est jamais noire ici.
Soit la pleine lune éclaire comme en plein jour, soit les nuages réfléchissent la lumière des réverbères. Il sort son lecteur MP3 et écoute les derniers enregistrements qu'ils ont faits. La partie de Tia, enfin celle qui devrait l'être, est toujours aussi médiocre malgré les efforts inépuisables de Thran. Le brun se demande comment il fait pour s'acharner alors que les résultats ne viennent pas. Thran est vraiment un coureur de fond, il arrondit les angles, travaille méticuleusement, ne se décourage jamais. C'est une qualité que Micro-Ice pense ne pas avoir. Il n'est pas vraiment bon sur le travail de longue haleine et les longues distances. S'accrocher et viser un but futur, c'est trop compliqué pour lui. Il ne sait pas abandonner, pourtant, mais c'est parce qu'il pense toujours au passé. D'Jok et Ahito, eux, chacun à leur manière, sont très ancrés dans le présent, et ne se soucient ni du passé ni de l'avenir. Ça doit être plus simple de vivre comme ça. La nonchalance d'Ahito est élevée au rang d'art.
Le bassiste est un bon vivant, une bonne pâte que tout le monde apprécie, que ce soit à la Faculty ou au lycée. Il a ce côté réconfortant, calme, cette inertie qui le fait paraître comme un roc contre lequel on peut s'appuyer. C'est pour ça que Micro-Ice s'entend aussi bien avec lui. Il est réconfortant.
D'Jok de son côté est une sorte de pile électrique ; il vit dans l'instant présent, mais il ne laisse rien échapper, il vit comme si demain ne sera jamais et comme si hier n'a jamais existé. Ça doit être épuisant, mais ça procure de l'énergie à beaucoup de gens.
Micro-Ice se demande une fois de plus comment D'Jok fait pour avoir autant de force. C'est un rouleau compresseur, et même s'il n'a pas un cadre de vie idéal, même si beaucoup méprisent la profession de sa mère et qu'il n'a jamais connu son père, il n'a pas l'air d'y prêter attention et de laisser ces événements indépendants de sa volonté dicter sa vie ou sa conduite. C'est ce que Micro-Ice a du mal à comprendre. Lui, après... après ça, il n'a jamais pu reprendre les rennes de sa vie. Pas qu'à quatre ans il aurait pu, de toute façon, mais il a grandit là-dessus, il s'est construit là-dessus. Pas D'Jok.
Des fois, on dirait que le rouquin est tellement hermétique que peu importe ce que les autres pensent de lui, ça ne change rien. Micro-Ice aurait bien aimé être comme son meilleur ami...
Il écrase son mégot et l'enterre sous la neige comme à son habitude. Un jour, il faudra faire le ménage. Quand il retourne dans la chambre, Ahito n'a pas bougé, il a juste fermé les yeux. Il s'installe à côté de sa tête, sur son lit, et commence à lui tripoter les cheveux. Des petits plis aux coins des yeux du dormeur prouvent qu'il ne dort pas vraiment et qu'il sourit.
- Je suis pas encore un chat, tu sais.
- Ouais. J'avais envie. T'as les cheveux vachement épais !
- C'est le sang asiat', que veux-tu, on peut pas lutter.
Micro-Ice tire légèrement sur une mèche de cheveux en riant, puis continue à masser le cuir chevelu de son ami. La chair de poule fait son apparition sur les bras d'Ahito, qui soupire avec plaisir.
Thran les retrouve une heure plus tard dans la même position avec un mouvement de stupéfaction.
- Vous êtes vraiment trop chelous tous les deux.
- Ben quoi ? Demande innocemment Ahito. Tu devrais essayer, ça fait vachement de bien, ça détend.
- Parce que t'as besoin de te détendre, toi monsieur le marshmallow ?
- Ouais. Tu sais notre lien de jumeaux, tout ça, je te détends en même temps pour éviter que tu pète un câble. C'est pas super sympa de ma part ?
- Tu sais petit frère, y a des fois j'ai du mal à te suivre.
- Tu voudrais bien, mais en fait tu piges tout. On est connectés, rappelle-toi.
- D'accord, capitule Thran avec un sourire. Je veux pas déranger votre moment privilégié mais va falloir que je fasse mes devoirs et pour ça j'ai besoin de lumière.
- Vas-y, vas-y, fais. J'ai les yeux fermés de toute façon.
Micro-Ice sourit, mais il se sent quand même moins à l'aise.
