(Attention à ceusses qui débarquent, y a eu plusieurs chapitres de mis à jour en peu de temps. Dernier chapitre publié en 2014 : Piste 08 - Hot and cold)
Bien... Alors euh... Je crois que je suis un boulet. Le chap 10 a été écrit en 2014 (oui oui, j'ai mis cinq ans à me décider à tout relire pour pouvoir poster cette fichue suite.) Mais mes deux NaNo suivants, je les ai faits avec une fiction originale, bref, j'ai repris GFC en 2017. Et je suis retombée sur les 60 pages que j'ai écrites à ce moment-là mais... Ça colle pas ! Il me manque des pages ! Enfin pas beaucoup, mais il me manque ce qui se passe pour la fin du séjour de Tia à Helsinski. Enfin je crois. En tout cas, ça commence bizarrement et je suis à peu près certaine que j'avais écrit une scène qui n'apparaît pas dans le chap 10 et qui n'apparaît pas dans mes 60 pages... mais je suis incapable de remettre la main dessus.
Je suis un boulet.
Bref, du coup à la relecture j'ai rajouté un peu (beaucoup) de matière (okay, j'ai doublé la taille du chapitre, mais il était tout petit de toute façon uhuh), surtout du côté des SK, parce que c'est vrai que je me suis beaucoup attardée sur Tia ces derniers chapitres... (et c'est Noël, bazar de sort ! Si je parle même pas de leur préparation au concert et de leurs vacances, autant carrément tracer jusqu'au GFC directement!)
Pour la petite anecdote, je viens de tout relire le fameux tas de pages et de découper les chapitres, et nous en sommes à 16 chapitres complets, le dix-septième est à peine commencé. Maintenant que j'ai à nouveau le fil en tête, je retravaille et complète là où on a des trous (y a des ellipses à combler, je trouve) pour pouvoir poster. Vous allez donc avoir six nouveaux chapitres sans compter celui-ci et les deux que j'ai déjà postés. Est-ce que c'est pas cool ?:3
Oh je viens de tilter que la fic se passe fin 2009 et que Tarja Turunen, la chanteuse lyrique de Nightwish avait déjà quitté le (été virée du) groupe, à l'époque... Donc c'est pas elle qui parle à Mei dans le chapitre précédent, mais Anette Olzon. Bon c'est un détail technique, on s'en fout un peu. Anette Olzon chante très bien aussi, mais elle n'est pas lyrique (je vous ai rajouté 7 Days to the wolves, une des chansons de l'album Dark Passion Play qui est celui en concert du chap précédent). Musicalement j'aime bien le groupe, mais alors quel DRAMA. Sérieusement, ça me fatigue. (Ils ont même fait une chanson sur l'éviction de leur chanteuse précédente et tout, c'est n'importe quoi) Clairement c'est Mei qui est fan, pas moi !
Oui oui, j'arrête ce blabla inutile. Mais je suis hyper excitée de retrouver cette histoire, de reposter et de lire vos reviews :D
Date de publication originale : avril 2020
Playlist chronologique avec les morceaux mentionnés dans la fanfic sur youtube (à coller après l'adresse de ytb) : playlist?list=PLV0u523r8F3ci5SQckMYeAVBFRXLbpjJ7
Enjoy !
La fin du mois passe vite, avec la composition de deux nouveaux morceaux par Sinedd, Thran et D'Jok, ce qui porte à neuf le nombre de leurs chansons originales pour leur concert du 31 décembre. Rocket est impressionné par la force de travail de Sinedd et Thran qui passent leur temps au sous-sol. D'Jok accompagne Thran quand Sinedd n'est pas là. Les deux garçons ne s'entendent toujours pas et ont décidé d'un commun accord de passer le plus de temps possible à s'éviter.
La plupart du temps quand ils rentrent du lycée, Sinedd descend immédiatement pour travailler sur ses compositions tandis que D'Jok, Thran, Ahito et Micro-Ice montent dans leurs chambres pour faire leurs devoirs et réviser. Après une heure et demie, ils descendent à la cuisine prendre leur goûter et discuter des morceaux. En général, ce sont plutôt Thran et D'Jok qui discutent et les deux autres qui écoutent avec plus ou moins de concentration – Ahito roupille sur la table une fois son chocolat chaud avalé mais Micro-Ice participe de temps en temps à la conversation, tout en préparant le repas du soir ou des cookies. Ahito n'avoue à personne qu'il a repéré le manège du petit brun qui met de l'eau à chauffer et prépare une tasse de thé qu'il laisse sur le comptoir de la cuisine, toujours à la même heure.
Quelques minutes plus tard, Sinedd remonte du studio avec sa clé USB sur laquelle il a enregistré son travail pour l'écouter au calme dans sa chambre et les quatre garçons descendent à leur tour. Si Ahito est le dernier à descendre les escaliers et à voir le détour que Sinedd fait par la cuisine, il ne dit jamais rien.
Après le goûter, ce sont donc D'Jok et Thran qui ont accès aux machines. Maintenant que Tia ne descend plus dans l'aquarium pour jouer à son aise, c'est souvent Rocket qui occupe la place, ne pouvant pas vraiment déplacer sa batterie. Ahito a descendu un pouf dans lequel il s'affale, écoutant les garçons d'une oreille, et Micro-Ice travaille souvent son jeu de doigts en regardant des vidéos de son idole technique : Damjan Pejcinoski, un guitariste plutôt incroyable avec une guitare manouche entre les mains. Évidemment, les morceaux sont loin de l'univers des SK, mais ça détend Micro-Ice de changer d'air, même musical, et ça assouplit ses doigts. Et puis Pejcinoski fait aussi du rock. De toute façon, il peut tout faire avec les doigts qu'il a. Si un jour Micro-Ice arrive à sa cheville il sera content.
En général, au bout d'une heure, Thran et D'Jok virent Micro-Ice parce qu'ils n'arrivent plus à se concentrer à cause du rythme qu'il joue à côté d'eux, et Micro-Ice remonte préparer le repas. Ils ne mangent pas tard, parce qu'ils se retrouvent tous au sous-sol après pour travailler les compositions déjà prêtes et déchiffrer celles qui doivent l'être. Ce n'est qu'au moment du repas et de leurs répétitions de groupe que Mei apparaît. Pour le reste, elle est encore plus fuyante que Sinedd. Pendant le repas, Thran et Sinedd échangent souvent leurs compositions pour avoir un œil extérieur. Soit Sinedd ajoute des changements, soit Thran propose des choses, puis ils enregistrent leurs modifications pour enfin proposer un produit presque fini aux autres membres. Rocket est toujours ébahi par les résultats. Le seul morceau qui semble leur poser problème est le premier sur lequel ils ont commencé juste après le départ de Tia : Sur celui-là ils travaillent vraiment ensemble, et avec Clamp, pour trouver un moyen de combler le manque de violon. Ils y sont bientôt parvenus mais il manque les paroles. Rocket a hâte d'envoyer cette maquette à Tia. Ce qu'elle fera sera forcément mieux que les ordinateurs de Clamp. Il croise les doigts pour qu'elle puisse rentrer pour le concert sans y croire vraiment. Il n'a pas eu de nouvelles depuis son premier mail, mais il continue à lui envoyer les maquettes et les partitions, dans le doute.
L'un dans l'autre, Rocket a une petite préférence pour les compositions de Thran et D'Jok, qui le mettent moins mal à l'aise et l'amusent plus, mais il aime aussi le travail que lui demandent les morceaux de Sinedd. Le guitariste a un sens de la musique qui va plus loin que celui du pianiste et il est beaucoup plus exigeant envers les autres et envers lui-même.
°OoooO°
Les vacances sont enfin là, plus besoin de perdre du temps avec les cours, ce qui soulage grandement Sinedd. Il ne sera pas dérangé par Noël puisqu'il n'a pas de fêtes de familles en perspective et que son anniversaire a toujours été un non-événement. Il ne fallait pas naître en même temps que Jésus. En plus de pouvoir travailler à temps plein avec le groupe pour que le concert soit au mieux – il n'a pas vraiment espoir que le concert sera parfait avec des dilettantes comme Ahito ou Micro-Ice, il va avoir deux jours de tranquillité sans personne dans les pattes. Enfin.
Il ne sait pas si c'est officiellement possible, mais il est à deux doigts de faire un burn-out social. Et pourtant, il s'isole au maximum et ne parle que si nécessaire. Il a l'avantage de ne partager sa chambre avec personne puisque Rocket a pris la chambre voisine qui était vide, donc il a au moins un endroit où il a la paix, sans parler des moments où le studio est libre. Maintenant que Tia est partie, ces moments sont beaucoup plus nombreux.
Pas que Tia était une présence énervante. En vérité, c'est avec elle qu'il s'entendait le mieux puisqu'elle ne faisait pas semblant d'essayer de créer des liens ou de l'agacer. Rocket est comme ça aussi, ce qu'il apprécie, mais même les gens faciles à vivre l'ennuient en cette fin d'année. Il avait besoin de quitter la maison de sa mère adoptive, mais était-il vraiment judicieux de se retrouver dans cet internat ?
Quand il met le pied dans le studio, il se dit que oui. Mille fois oui. Tous ces outils qu'il n'aura jamais à titre personnel et les musiciens avec qui créer des morceaux, même s'il n'a pas d'affinités personnelles avec eux. Oui, ça vaut le coup. Faire de la musique à longueur de temps sans avoir à se soucier de rien d'autre vaut bien un peu de vie en collectivité. Il va chercher sa guitare pour s'échauffer les doigts. Maintenant que le travail de composition est terminé – plus question d'ajouter de nouvelles chansons à la setlist à une semaine du concert, il est grand temps de se concentrer sur sa technique.
°OoooO°
Ce dimanche, les habitants de la Faculty sont à la fois plus détendus et plus concentrés. Aarch et Clamp ont interdit les fourneaux à Micro-Ice pour la dernière ligne droite, il n'a plus d'excuse pour battre la campagne. Il est actuellement enfoncé dans un des canapés, la tête d'Ahito sur les genoux, la main gauche dans ses cheveux et la main droite griffonnant sur un carnet dans un équilibre précaire sur l'accoudoir. Thran à sa gauche, qui a hérité des jambes de son frère sur ses genoux, lui a laissé son lecteur MP3 pour qu'il puisse écouter la dernière version du morceau qui leur a posé problème si longtemps. Le claviériste s'autorise une pause en jouant à un jeu de guerre avec D'Jok, assis sur l'accoudoir à sa gauche.
Micro-Ice apprécie le calme ponctué des exclamations de ses voisins qui plane sur le salon. Tripoter les cheveux d'Ahito ne détend pas que son ami. Cependant, la chanson qui tourne en boucle dans ses oreilles par les écouteurs l'emmène dans un endroit qu'il essaie d'éviter à tout prix. Ce déséquilibre l'empêche de trouver les paroles qu'il a malgré lui sur le bout de la langue.
Après Silence Killer, il s'était pourtant juré de ne plus écrire pour le groupe. Il n'a pas aimé les questions dans les yeux de ses amis et préfère passer pour le bouffon de service. C'est la faute de Sinedd, aussi, qui compose des morceaux si beaux qu'il est obligé d'y mettre des mots. Dans tous les cas écouter cette chanson en boucle au milieu du salon dans un canapé ultra confortable entouré de ses meilleurs amis ne l'aide pas.
La période de l'année non plus, d'ailleurs. Il déteste Noël de toute son âme. Il aimerait rester à la Faculty mais il ne veut pas laisser sa mère seule non plus. Peut-être qu'il peut demander à Aarch s'il peut organiser quelque chose à la Faculty ? Hors de question qu'il retourne chez sa mère, encore moins à cette date.
Il secoue Ahito pour qu'il bouge et se lève sans lâcher son carnet ni prendre la peine d'enlever ses écouteurs.
- Je vais faire un tour, je reviens dans une bonne heure.
Il n'entend pas de réponse quand il enfile son manteau, mais il n'en attendait pas. En sortant, il croise Rocket qui revient de la boutique de Norata. Il continue à lui donner un coup de main même s'il n'habite plus avec son père, c'est l'arrangement sur lequel ils ont fini par s'arrêter. Il sourit au batteur qu'il n'a pas vu ce matin et lui laisse la porte ouverte.
Puisque cette chanson ne le laissera pas tranquille, autant aller dans cet endroit qu'il fuit par-dessus tout : les tréfonds de son âme. Il prend le bus qui vient de s'arrêter jusqu'à Seaton Park. Cette fois pas de mer déchaînée, il a envie d'un endroit calme et en hauteur, mais il n'en a pas sous la main alors il va plutôt faire de la balançoire à la place. Le temps est à la neige, mais pour le moment elle ne tombe pas. Les quelques dizaines de centimètres qui sont tombés dans la nuit par contre sont restés et le parc est très calme pour un dimanche après-midi. Les familles ont préféré rester au chaud, préparant sans-doute le réveillon et l'arrivée du Père Noël. Heureusement, personne n'a eu la bonne idée de décorer la Faculty. Est-ce parce qu'ils s'en fichent tous un peu ?
La balançoire que Micro-Ice a choisi se meut dans un grincement lugubre. Quelques corbeaux s'envolent dans les arbres voisins*, arrachant un sourire au petit brun qui se dit qu'il a vraiment bien choisi son endroit. Il s'allume une cigarette, continue de pousser la balançoire et se perd dans la musique. Cette fois il ne résiste plus.
°OoooO°
Quand Sinedd remonte du studio, il tombe nez à nez avec Micro-Ice qui est en train d'enlever son manteau dans l'entrée.
- Ah ben tiens, le salue le benjamin, attrape !
Par réflexe, Sinedd se saisit du carnet qui lui a été lancé. C'est un carnet à spirale, déjà ouvert sur un texte. En le lisant, Sinedd devine exactement à quel morceau il est destiné. La mélodie lui vient aux oreilles quand les mots se déroulent devant ses yeux. Il lève la tête. Micro-Ice est déjà parti retrouver ses amis, il entend déjà sa voix enjouée se mêler aux leurs.
Secouant la tête, il monte dans sa chambre avec le carnet sous le bras. La curiosité voudrait qu'il le feuillette. Son envie d'être indifférent le retient, son agacement lui chuchote d'y mettre le feu et finalement il jette le carnet sur le lit. Peut-être plus tard. Il met à tourner le morceau sur lequel collent les paroles à la perfection pour voir s'il y a besoin de changements. Mei va faire le nez elle n'aime pas quand elle n'a pas son mot à dire sur les paroles. Mais jusqu'à présent, le sens de cette chanson lui a échappé. Pas à Micro-Ice.
Avant de présenter la chanson pour qu'ils puissent tous enfin travailler sérieusement dessus, il reste à Thran et Sinedd à retravailler encore la partie violon beaucoup trop importante. Peut-être qu'avec les paroles ils y arriveront mieux.
Plus tard ce soir-là, après la répétition alors qu'ils sont tous montés se coucher, Sinedd entend quelqu'un redescendre discrètement et entrouvre sa porte pour reconnaître la silhouette de Micro-Ice disparaître dans les escaliers. Pris de curiosité, il le suit en se fondant dans les ombres. Le garçon prend sa guitare avant d'aller s'installer près de la chaîne sur laquelle il fait tourner le morceau dont il a écrit les paroles. Sinedd écoute la façon dont il modifie sa propre partition et joue avec la partie informatique, lui donnant des idées pour les ajustements qu'il doit voir avec Thran. C'est quand il chante que Sinedd sait que les paroles sont parfaites. Oh techniquement il le savait déjà avant, mais mises en voix il valide complètement. Il imagine la voix de Mei à la place de celle de Micro-Ice – qui n'est pas horrible du tout contrairement à ce qu'il aurait pu imaginer – et se laisse aller à la satisfaction. Oui, ce morceau est bientôt terminé.
°OoooO°
Mei, D'Jok, et les jumeaux viennent de quitter la Faculty. Hormis Mei qui ne montre que peu ses sentiments, ils étaient tous ravis de couper et de retrouver leur famille. Micro-Ice a décidé de rester à la Faculty avec l'accord d'Aarch. Sa mère finit son travail dans l'après-midi et le rejoindra ici pour le réveillon, comme ça Micro-Ice ne retourne pas chez lui. Sinedd ne bouge pas non plus évidemment, et Rocket est déjà à la boutique chez Norata, qui a invité Aarch et Dame Simbaï pour la soirée.
En bref, Micro-Ice et Sinedd vont passer la journée, qui commence juste, seuls dans la grande maison. Sachant que Sinedd fuit le contact comme la peste, Micro-Ice sait qu'il va avoir une journée tranquille pour fumer perché sur son balcon sans avoir à s'inquiéter d'être vu, jouer et chanter sans avoir à s'inquiéter d'être entendu, dessiner dans le salon, bref, la journée risque de passer vite.
Micro-Ice n'a rien de personnel contre Sinedd, c'est surtout D'Jok qui crée la discorde et transforme quasiment toutes les interactions entre les deux en combat de coqs. Bien sûr Sinedd n'est pas le dernier à rentrer dans le tas et Micro-Ice adore l'agacer, mais si son meilleur ami ne provoquait pas leur compositeur pour tout et rien, Sinedd s'en tiendrait probablement au silence et au travail. Mais alors Micro-Ice n'aurait pas eu d'excuse pour lui voler ses paquets de cigarettes pendant de nombreux mois. Depuis qu'ils habitent ensemble cela dit, il ne le fait plus. Il a l'impression que ce serait trop évident et il aurait l'impression de vraiment le voler. Comme s'il entrait dans sa chambre pour y fouiller. Le dégoût l'envahit. Non, maintenant il s'achète ses cigarettes. Bon, d'accord, ce n'est pas tout à fait honnête : il demande à Ahito de lui acheter ses cigarettes puisqu'il est majeur, lui.
Bref, dans tous les cas, Micro-Ice va pouvoir jouer au fantôme autant que Sinedd... qui vient de frapper à la porte de sa chambre ?
- Si c'est un fantôme, c'est pas drôle, merci de ne pas entrer. Si c'est Sinedd, depuis quand tu frappes ?
Évidemment, c'est Sinedd qui pousse la porte, son carnet dans la main.
- Qu'est-ce que tu fais la fenêtre ouverte ? Demande-t-il, pris par surprise.
- Je m'apprête à me fumer une cigarette sur mon balcon. En veux-tu une ? C'est mon jour de bonté, esprit de Noël, tout ça tout ça.
Micro-Ice avance sur le petit balcon et se perche sur la rambarde comme à son habitude, sortant cigarettes et briquet sans prendre la peine de refermer la fenêtre. Il n'a pas vraiment laissé le choix à Sinedd. Qui sort à son tour.
- C'est quelle marque ?
- La même que toi. J'ai commencé en te volant tes paquets, avoue Micro-Ice dans l'étrangeté de l'instant.
- Quoi ?
- Ben quoi, tu voulais me taper, autant que j'en tire un bénéfice, rit le petit brun devant l'air outré de Sinedd. Mais c'est fini maintenant. J'ai volé le dernier en octobre avant qu'on commence le groupe.
Sinedd prend la cigarette que Micro-Ice lui tend avec un pincement de lèvres vexées et refuse le briquet pour utiliser son Zippo.
- Elles sont bien, les paroles, finit-il par avouer après un long moment de silence pendant lequel ils fument la moitié de leur cigarette.
Sinedd est appuyé sur les avant-bras sur la rambarde et fixe un point au fond du jardin. Micro-Ice, lui, a les yeux perdus dans le ciel qui a leur couleur ce jour-là. Il laisse le temps s'étirer un peu.
- Merci.
Sinedd laisse tomber son mégot dans la neige avant de rentrer.
- J'ai pas regardé le reste, mais la prochaine fois je le ferai, prévient-il. Laisse pas des trucs comme ça entre les mains de n'importe qui.
La porte de la chambre se referme et Micro-Ice reste sur le balcon pour fumer une deuxième cigarette. Une seule journée pour profiter du miracle de Noël. Il va finir par y croire, si la scène avec Sinedd vient vraiment de se passer. Il sourit et hausse les épaules.
°OoooO°
A plusieurs milliers de kilomètres de là, Tia entend les cloches de la paix de Noël sonner midi. En Finlande, on ne rigole pas avec le 24 décembre. D'habitude la fête ne lui fait ni chaud ni froid, mais cette année elle s'est délectée des préparatifs tout le long du mois. La fête nationale le 6 décembre et le défilé pour la Sainte-Lucie le 13 lui ont beaucoup plu. Les célébrations sont très traditionnelles ici et tout le monde aime y mettre du sien. Dans le piano-bar où elle se produit un soir sur deux, elle a aidé à la décoration avec plaisir. Chez Marja et Janne, le sapin a été décoré le lendemain de son arrivée. Son oncle et sa tante adorent visiblement fêter Noël et l'excitation est en train d'atteindre son paroxysme.
Les courses ont été faites hier pour le réveillon de ce soir, qui commencera dès la nuit tombée c'est à dire d'ici trois petites heures. Dès le début de son séjour, Marja a fait découvrir le sauna à Tia, dans la pièce voisine à la salle de bains. La jeune fille a été très surprise par le fait d'avoir une pièce pareille dans sa maison. Pour elle et pour la majorité de la population britannique, c'est une annexe luxueuse et anecdotique mais d'après Marja et surtout Janne, quasiment tout les Finlandais en ont un chez eux. Et surtout même s'ils n'en ont pas, ils y vont très régulièrement. Marja lui a confié qu'elle en profitait tous les dimanches et qu'elle avait du mal à s'en passer trop longtemps. Pour Janne, c'est encore plus régulier. Tia a accompagné sa tante plusieurs fois et elle doit bien avouer qu'elle apprécie la sensation cotonneuse en sortant d'une session.
D'après Marja, le planning traditionnel familial du 24 décembre est d'aller se promener le matin avant les cloches, puis de préparer le repas tous ensemble pendant qu'il fait jour. À la tombée de la nuit vers 15h, la première partie du repas commence. Une fois rassasiés, ils passent le reste de l'après-midi dans le sauna, avant de retourner au repas. Ils attendent minuit avant de s'offrir des cadeaux, des livres principalement, et le lendemain est dédié à la grasse-matinée et la lecture.
Un programme que Tia peut très bien envisager.
Habituellement, ses réveillons de Noël sont des repas d'étiquette organisés par sa mère qui invite la bourgeoisie industrielle d'Aberdeen voire parfois du reste de l'Ecosse. Chacun vient pour voir et être vu et toute ambiance chaleureuse et familiale est inexistante. Le 25 décembre, Tia reçoit un cadeau qu'elle n'a pas demandé parce qu'on ne lui demande jamais ce qu'elle veut et que de toute façon elle n'a pas besoin de grand-chose, mais qui affiche bien que son père a de l'argent. Elle a reçu un cheval une année. Elle sait à peine monter à cheval, n'en a ni le goût, ni le temps, et à peine l'occasion. Mais son père avait décidé de faire construire des écuries. Sa mère en a reçu un aussi, peut-être a-t-elle le temps, elle, de s'en occuper.
En conclusion, après ce mois plutôt incroyable et dépaysant, passer une journée en famille à manger et fondre dans un sauna avant d'aller se coucher avec un bon livre ? Sans problème.
°OoooO°
- Allez M'maaaaan, supplie D'Jok, pour mon cadeau de Noël lis-moi les cartes !
Le garçon a apprécié de passer du temps avec sa mère la veille et de retrouver leurs traditions de Noël. Et comme tous les 25 décembre depuis de nombreuses années, il lui demande un des rares cadeaux qu'elle se refuse à lui offrir. Dans une heure ou deux ils partiront chez Granny Russell pour manger en famille et D'Jok a hâte de retrouver ses cousins. Mais pour le moment, il a un harcèlement à mener à bien.
Après toutes ces années, c'est surtout une part de leur tradition de Noël, autant que le Christmas Pudding de Granny Russell. D'Jok est maintenant persuadé que sa mère ne cédera jamais, mais s'il ne la tannait pas, il n'aurait pas l'impression de célébrer complètement.
Il adore sa mère, vraiment. Ils ont une relation très complice et il n'a jamais eu le besoin de connaître son père puisqu'elle a été là à temps complet pour tous les rôles d'un parent. Quand il a eu l'âge de poser des questions sur lui, sa mère lui a purement et simplement dit qu'elle l'avait eu toute seule. Plus tard elle a été plus précise en lui expliquant que son père était un amour de jeunesse disparu du jour au lendemain sans savoir qu'elle était enceinte. Elle savait qu'elle élèverait son enfant seule, c'était une des premières choses qu'elle avait lues dans les cartes. A aucun moment dans sa vie D'Jok a senti que les choses n'étaient pas... justes. A aucun moment il a eu le sentiment qu'il lui manquait quelque chose. Le fait que son meilleur ami n'ait pas de père non plus a peut-être joué : ils n'ont jamais vraiment abordé le sujet pendant toutes ces années. Le fait que sa mère ait toujours été profondément honnête avec lui a beaucoup joué. Elle ne sait pas mentir, surtout pas à lui. Elle l'a élevé comme ça, d'ailleurs. C'est pour ça qu'il a tant de certitudes et qu'il est impitoyablement franc la majeure partie du temps.
Il ne comprend pas trop pourquoi les gens se font des nœuds au cerveau, les choses sont pourtant simples quand on va directement au cœur du problème. C'est ce qu'il aime à propos d'Ahito et de Thran : ils sont simples. Efficaces. Micro-Ice est beaucoup plus compliqué. Ils se sont rencontrés avant même de savoir parler alors leurs premières années se sont passées de mots. En grandissant pourtant, Micro-Ice a rajouté des mots dans sa vie, beaucoup trop d'après lui. Maintenant des choses lui échappent parfois. Il n'a plus l'impression d'être sur l'exacte même longueur d'ondes qu'avant. Il y a un grésillement dans la radio. Ça frustre beaucoup D'Jok. Il aimerait que les choses restent comme avant. Simples. Mais en gagnant le Glasgow Festival Contest.
- Tu veux vraiment que je te tire les cartes ? Demande sa mère alors qu'il ne s'y attend pas.
La question le prend au dépourvu. Il avait renoncé. Si sa mère lui demande, c'est parce qu'elle est prête à le faire s'il le souhaite vraiment. Il y a beaucoup pensé, pendant longtemps. Avoir un petit coup d'œil sur son avenir a toujours eu quelque chose d'excitant pour lui. Il sait que sa mère a un vrai don elle a prédit un paquet de choses à un paquet de gens et même dans leur vie au quotidien elle a toujours eu une intuition incroyablement aiguë.
Il réfléchit longtemps et sérieusement. A-t-il vraiment envie de savoir ? A propos de quoi ?
- Pas aujourd'hui, répond-il finalement.
Il est à la place exacte où il a toujours voulu. Le tapis de l'avenir se déroule devant lui et il n'a qu'à le fouler. Avancer comme il l'a toujours fait est pour le moment le meilleur moyen de savoir à quoi va ressembler le futur.
°OoooO°
Quand il ouvre la porte après avoir entendu frapper, il n'y a personne. Juste un bagel couvert de ses ingrédients préférés. Et une bougie.
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Comme tous les ans, il n'a pas dormi. Il a plutôt vomi toute la nuit et béni le fait que les autres ne rentreront qu'au matin. Il déteste ce jour.
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Mei est revenue de ses vacances en famille avec plus de hargne que d'habitude. Il reste désormais moins d'une semaine et elle a envie de chanter à s'en arracher les cordes vocales. Ça tombe bien. Sinedd lui a transmis les paroles de la dernière chanson qu'elle n'attendait plus. Ne reste plus qu'à travailler leur neuf compositions originales et les deux reprises d'Aber'dim. En espérant que ça ne fasse pas un concert trop court. C'est aujourd'hui qu'ils doivent préparer la setlist et se chronométrer.
Mei a tellement hâte de ce concert qu'elle en a les doigts qui fourmillent. En plus, elle a reçu un mail de Tia qui lui a annoncé pouvoir être là au concert. Elle n'a rien dit à personne pour garder la surprise. Pas sûre que ce soit très judicieux mais il faut bien un peu de risque dans la vie. Comme Clamp enregistre toujours leurs répétition, Mei n'aura qu'à envoyer l'enregistrement du jour à la violoniste. Elle saura s'en débrouiller.
Plus qu'une semaine et Tia revient. Plus qu'une semaine et le grand show commence.
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À peine descendue de la scène à la fin de son audition, Tia se précipite à l'extérieur du théâtre où elle vient de jouer son futur. Sa tante et son oncle l'attendent déjà dans la voiture, devant le parvis, pour l'emmener à l'autre embranchement de sa vie. Elle s'étonne légèrement de parvenir à visualiser ces deux chemins de son avenir qui se dessinent devant elle avant de se perdre dans le brouillard. Elle n'est pas encore à l'heure des choix Marja lui a permis de repousser ce moment. Pendant un mois elle a vécu dans ce cocon, découvert de nouvelles parts d'elle-même, des vagues de chaleurs là où il n'y avait que du froid en elle. Elle a beaucoup pensé à Rocket. Et à Mei, aussi, avec qui elle a échangé régulièrement, qui lui rappelle cette couche de gel dans laquelle elle a été bercée toute son enfance. Mei avec qui elle aurait songé n'avoir aucun atome crochu et qui s'est avérée devenir sa première amie. La Faculty lui a manqué, aussi. Cette petite atmosphère joyeuse et dynamique, légère, étrange, si étrangère à son quotidien.
Tia ne le sait pas encore consciemment, mais son choix est déjà fait. Il est fait depuis le jour où elle est partie pour la Finlande. Peut-être même depuis qu'elle s'est installée à la Faculty. Certainement depuis qu'elle a demandé à Mei de lui transmettre les compositions de Sinedd et D'Jok pour le concert de ce soir.
Tia est prête. Elle ne se souvient même pas si elle a joué correctement ses morceaux devant le jury du Conservatoire, n'est même pas sûre d'avoir joué les deux. Mais elle se souvient de chacune des notes de ses compositions pour accompagner le concert de ce soir. Elle n'a pas eu le temps de les envoyer à Mei, mais elle lui envoie un message avec le téléphone de sa tante pour lui annoncer qu'elle sera là dans deux heures et demie, le temps de faire la route.
Mei lui répond quasi instantanément. Les balances des Red Tigers qui font leur première partie vont commencer, puis ce sera le tour des Silence Killers.
Mei était ravie de le lui annoncer la dernière fois qu'elles se sont eues par mail. L'humiliation de Davis de devoir accepter de jouer les amuse-bouche pour les Silence Killers était un délice pour la chanteuse, qui n'a toujours pas digéré son attitude lors de leur première rencontre.
°OoooO°
Dans la voiture de Marja, Tia se frotte les mains. Elle sent le cal sous son index qui la démange, elle a hâte de jouer. Les deux morceaux devant le jury n'étaient clairement pas assez pour la défouler. Tout au plus un apéritif avant la vraie fête. Elle a hâte de revoir les autres. Surtout Rocket. Elle se demande s'il a un peu pensé à elle, lui aussi. Et s'il sera content de la revoir. Elle n'a pas pensé à demander à Mei si elle a prévenu les autres.
Comme si son amie avait lu dans ses pensées, elle reçoit un nouveau texto : "J'ai dit au groupe que j'avais une surprise pour fêter notre premier vrai concert. Ils croient que c'est des costumes. Ils sont flippés." "Haha ! Je suis sûre que tu leur as quand même trouvé des costumes." "C'est notre uniforme de travail, pas une surprise =P"
Tia sourit. Le temps paraît avoir accéléré sa course depuis qu'elle a remis les pieds en Écosse. Son séjour en Finlande lui a fait l'effet d'une très longue sieste dans un gros édredon en plumes d'oie avec quelques passages de réveil à contempler la neige tomber par la fenêtre. Ses genoux s'entrechoquent, ses jambes s'agitent, un peu plus et elle serait capable de sauter de la voiture pour continuer la route à pied en pensant que ça ira plus vite.
Marja, qui a laissé la place passager à Tia, pose une main sur son épaule :
- Du calme ! On est bientôt arrivés. J'ai hâte de voir ton groupe ! Tu m'as tellement parlé de Mei et de Rocket que je crois que je pourrais les reconnaître !
- En même temps, Mei et moi sommes les deux seules filles du groupe...
- Espèce de rabat-joie ! Peu importe même avec ton excitation, tu ne pourras pas me gâcher le moment. Ce qui est bien c'est que tu ne stresses pas du tout de te retrouver devant plusieurs milliers de personnes dans quelques heures !
- Pourquoi je... Ah oui, tiens. Tu... Tu crois qu'il y aura vraiment tant de monde ?
- C'est le Music Hall, Tia, bien sûr qu'il peut accueillir autant de gens !
- Non, mais je veux dire... Tu sais, le groupe n'est pas connu, et puis...
- Aarch en est le producteur, même moi qui ne suis pas écossaise je connais ce type ! Tout Aberdeen va vouloir venir voir ce que ses poulains donnent !
- Je... Euh... Tout Aberdeen, tu es sûre ? Mes parents...
- Tout Aberdeen sauf eux. Quoique. Ton père serait capable de venir vérifier si tu n'es pas sur scène... Ça va lui faire une drôle de surprise !
- Euh Marja, je... Euh... Finalement...
- Tiens regarde, on est arrivées ! Oh c'est incroyable, il y a déjà des gens à faire la queue et il n'est même pas seize heures !
Tia ose à peine lever les yeux pour regarder à travers la vitre. Elle sent son estomac s'emballer. Réflexion faite, elle n'est plus si sûre que ce soit une bonne idée de revenir à Aberdeen. Elle était bien en Finlande.
Son portable vibre : "Fais le tour du bâtiment quand tu arrives : entrée pour le staff." "ok j'arrive"
Elle transmet l'information à Janne qui conduit et jette enfin un coup d'œil à la foule qui s'amasse devant les marches et le long du boulevard. C'est drôle de voir autant de gens là. Pendant les trois ans où elle a vécu ici, elle a toujours vu cette artère vide. Même les gens en voiture n'aiment pas passer dans cette rue. La ville a fait réparer la plupart des infrastructures, pourtant, mais le quartier est resté mort depuis l'explosion du Music Hall. Peut-être que les choses vont changer, maintenant que le bâtiment a retrouvé une nouvelle vie. Le futur leur dira, pense Tia. Peut-être même qu'à un moment, la Faculty ne sera plus aussi calme qu'elle l'était les premiers temps. Peut-être que les fans et les journalistes vont s'intéresser à leur adresse, après ce concert. En même temps, ça voudrait dire qu'ils auront fait du bon travail ce soir.
Janne se gare devant une porte noire en ce qui ressemble à de la fonte. Une vieille porte coupe-feu comme on n'en fait plus à notre époque, taguée d'un "Staff Only" d'un blanc usé à moitié effacé. Certaines choses ont traversé les événements et les éléments. La porte s'ouvre brusquement, faisant sursauter Tia qui la regardait fixement sans s'en rendre compte. Mei se précipite dehors en tirant Rocket par le bras, et s'arrête tout aussi brutalement. Janne ouvre la fenêtre de Tia qui donne sur la gauche et donc sur ses amis.
- Je ne pensais pas qui tu étais aussi près, la salue Mei avec un visage presque neutre.
Même maintenant, après un mois sans se voir mais à discuter de tout et de rien par mail, la chanteuse est incapable de lui faire un vrai grand sourire. Mais les coins de ses yeux se plissent un peu et sa bouche est légèrement crispée. C'est tout ce dont a besoin Tia pour savoir qu'elle est contente de la revoir.
- Allez, sors de la voiture, j'ai ramené Rocket pour que tu le voies en premier, mais j'ai hâte de voir la tête des autres quand ils comprendront que la surprise, c'est toi !
Tia n'arrive pas à lâcher Rocket des yeux, pas plus que lui. Il a ce regard incrédule qui lui donne l'air de se demander s'il ne s'est pas cogné la tête quelque part. Et malgré tout il a l'air tranquille. Tia ne peut pas s'empêcher de le dévorer du regard. C'est cet air tranquille qui lui a le plus manqué. Ou peut-être cette étincelle au fond de ses yeux noisette. Ou ses dreadlocks qui dansent le long de sa mâchoire comme animées d'une vie propre. Ou encore...
Il ouvre la porte. Elle avait oublié de le faire. Un petit détail qui lui avait échappé. Il la tire par le bras, vers lui, et même si elle n'a jamais été à l'aise avec les contacts, même si elle n'est jamais allée aussi loin avec qui que ce soit, même avec lui en dehors d'un contexte de vie ou de mort, elle se laisse tirer, se laisse glisser et atterrit contre son torse ferme, chaud, légèrement parfumé d'une odeur de fleurs et de terre. Elle ne distingue pas vraiment Mei qui parle à sa tante et récupère ses affaires dans le coffre. Elle est rentrée. Elle est à la maison.
°OoooO°
Quelques minutes plus tard, la chanteuse finit par les secouer et les pousse vers la porte qu'ils ont empruntée plus tôt. Rocket garde son bras autour des épaules de Tia, comme persuadé que si jamais il la lâche, elle repartira immédiatement dans un pays inconnu à plusieurs centaines de kilomètres de lui. Lui vivant, plus jamais ça.
Il a eu le temps de la regarder avant de pouvoir la prendre dans ses bras. Elle a changé, un peu. Elle s'est illuminée, mais il ne saurait dire exactement comment. Il déteste un peu Mei de ne pas l'avoir prévenue du retour de Tia. Mais Sinedd et Thran vont certainement la détester encore plus que lui et il est plutôt impatient de voir l'apocalypse arriver.
Mei ouvre la route en babillant à toute vitesse. Après un mois supplémentaire à la côtoyer et même si elle a passé la plus grande partie de son temps dans sa chambre, Rocket peut dire que c'est l'excitation qui a accéléré son débit. Leur chanteuse fait la visite à Tia qui hoche la tête de temps en temps et se laisse guider par le bras de Rocket, puis bientôt, ils arrivent dans la salle de repos où le reste du groupe les attend.
- Voilà la surprise ! annonce Mei en ouvrant la porte à la volée, comme à son habitude.
Thran sursaute et se décale avant que la poignée ne s'enfonce dans ses côtes et s'apprête à rabrouer la chanteuse. Il s'arrête avant qu'un son ne sorte de sa bouche qui reste ouverte. Ses yeux font l'aller-retour entre Mei et Tia derrière, qui apparaît à peine dans l'étreinte de Rocket.
C'est donc ça que complotaient ces deux cachottiers. Tia de retour. Tia de retour ? Ça veut dire que tout ce qu'il a fait avec Sinedd à essayer de donner un corps à cette foutue voix artificielle pendant un mois n'a servi à rien. Pas qu'il soit triste de retrouver mieux, bien qu'il ait été plutôt satisfait de son travail au bout du compte. Mais avoir bossé aussi dur autant de temps pour rien, ça pourrait l'enrager. Il n'est pas aussi calme que son frère, bien au contraire. Mais comme à son habitude, Ahito sent que sa moitié est à deux doigts de se noyer dans une colère noire, et il lui prend le bras afin de lui transmettre son calme. Ils ont toujours fait ça, depuis aussi longtemps qu'ils peuvent s'en souvenir. C'est leur sixième sens de jumeaux, c'est comme ça qu'il s'exprime : Ahito sait parfaitement quand Thran va perdre le contrôle, et il est capable de l'apaiser par un simple contact. Quand la colère de Thran arrive a posteriori et qu'ils ne sont que tous les deux, qu'ils peuvent se concentrer tranquillement sur leur lien, Thran serait presque capable de visualiser la tranquillité d'Ahito passer à travers lui par vagues silencieuses et nonchalantes. Pour un œil extérieur, Thran paraît plus dynamique qu'Ahito mais tout aussi facile à vivre. C'est faux. Il a juste la chance d'avoir son tube de Lexomil personnel et personnifié à portée de main.
Avec un peu d'amertume mais une sérénité revenue, Thran jette un coup d'œil inquisiteur à Rocket, qui ne semble pas vouloir lâcher Tia, et se dit que pour quelqu'un qui était au courant, il n'a pas la même expression satisfaite que Mei. Peut-être que Mei a organisé ça toute seule, ce serait bien son genre. Elle a encore dans les mains le sac de Tia qui vient d'il ne sait où.
- Ça aurait été sympa de prévenir qu'on n'avait pas besoin de se faire chier sur la recomposition des passages de violon, grogne Sinedd qui, lui, n'a pas de calmants sous la main et serre les poings et les dents si bien qu'on comprend à peine ce qu'il crache. Et les nouvelles compos, on fait comment ? P'tain mais vous êtes vraiment des drama-queens, vous adorez le show mais quand y a le taff à faire y a plus personne.
- Va falloir se détendre, Sinedd, l'avertit froidement Mei, à peine déstabilisée. Tia ne savait pas à quelle heure elle aurait fini son audition au Conservatoire et elle ne savait même pas si elle allait pouvoir venir ce soir. Ça ne servait à rien que je vous en parle avant que ce soit le cas. Au moins on avait un bon plan B.
- T'étais où, Tia ? Demande Micro-Ice, ravi de retrouver la violoniste.
- Mhm. Mon père m'a envoyée en Finlande chez ma tante dès le lendemain de mon départ de la Faculty. Je suis rentrée ce matin pour l'audition, c'était prévu il avait acheté mon billet d'avion. Ce qu'il n'avait pas prévu, c'est que ma tante m'encouragerait plutôt avec le groupe au lieu de me punir... Mei m'a envoyé toutes les compositions et les enregistrements des nouvelles chansons, je me suis entraînée dessus, je devrais pouvoir suivre...
- Attends, attends, l'interrompt D'Jok. Tu veux dire que ton père n'est encore une fois pas au courant de ta présence dans le groupe ce soir ? Et comment on va faire s'il décide de... je sais pas, moi, nous détruire, après ça ?
- Il ne le fera pas.
- Comment tu en es si sûre ? Demande Thran, remis de ses émotions. D'ailleurs, je trouve très étonnant qu'il ait laissé Aarch tranquille ce mois-ci. On aurait très pu se retrouver à ne carrément pas pouvoir jouer aujourd'hui.
- Je pense que ma tante a réussi à convaincre ma mère de parler en notre faveur. Ce qui ennuyait le plus mon père, c'était que je sois dans le groupe, le reste n'avait pas d'importance, il se fiche complètement de l'industrie musicale.
- Il a quand même fait jouer ses relations dans les médias pour qu'on n'entende quasiment pas parler de notre premier concert, remarque Ahito. Ça ne résout pas le problème de ce soir. Comment est-ce qu'il va réagir, cette fois ?
- J'en ai discuté avec ma tante, j'ai prévu les choses. Honnêtement, je n'ai pas eu le temps de passer par la maison et de toute façon, il n'aurait certainement pas été là. Et puis je ne voulais pas risquer qu'il m'enferme pour m'empêcher de venir ce soir.
Micro-Ice éclate de rire avant de regarder le visage mortellement sérieux de Tia. Ce n'était pas une blague.
- Tout est prêt pour gérer le problème si jamais il se présente ce soir. Dans tous les cas, le problème n'en sera plus un d'ici demain. J'ai tous les papiers qu'il me faut pour lui faire entendre raison. Dans tous les cas, je reviens à la Faculty dès demain.
D'Jok se lève en frappant dans ses mains.
- Bon ben y a plus qu'à ! On commence les balances dans cinq minutes, ça va être le bon moment pour que tu nous montres ce que tu as bossé ce mois-ci. On a deux heures et demie pour les réglages et la dernière répétition impromptue. C'est juste mais ça devrait le faire... On retrouve Aarch et Clamp sur scène, ils vont avoir une sacré surprise eux aussi !
- Au fait Mei ! S'inquiète Tia, comment je vais faire ce soir ? Je ne suis venue qu'avec mon Vuillaume, c'est le seul que j'avais emmené en Finlande !
- Pas de panique, c'est tout prévu.
- Comment ça prévu ?
- Ta tante m'a contactée quand on a organisé ton arrivée au concert. Elle devait passer chez toi pour récupérer tes violons.
- Mais mes parents...
- Elle m'a dit de la laisser gérer ça. J'ai confiance. On va commencer par les garçons pour les balances, elle m'a prévenue qu'elle en aurait pour moins d'une heure. Le temps que les réglages se fassent pour les garçons ça devrait le faire.
°OoooO°
De son côté, Marja est repartie avec Janne dans une direction qu'elle ne connaît pas si bien que ça. Elle a dû y passer une nuit il y a presque vingt ans peu avant l'accouchement de sa grande sœur, et y retourner une fois peu après la naissance de Tia quand le bébé avait été présenté à la famille. Pas qu'elle ait vu Kjerstin plus que le manoir, ceci dit. Ça doit faire une quinzaine d'années qu'elle ne l'a pas eue physiquement en face d'elle. Les quelques échanges sur Skype lui ont permis de suivre les chemins de l'âge sur le visage de sa sœur, mais c'est bien tout. Même avec ça, elle n'est pas sûre de pouvoir la reconnaître si elle la croise dans la rue avant d'arriver au manoir.
Heureusement elle ne croise personne et trouve bientôt la maison bien trop grande devant laquelle Janne se gare. Elle a une petite conversation en tête à tête à tenir avec sa sœur.
Son mari éteint le contact mais ne fait aucun geste pour sortir de la voiture. Elle apprécie sa compréhension. Elle se frotte le visage d'un geste vif pour se donner du courage et sort de la voiture avant de s'avancer vers l'immense porte d'entrée d'un pas décidé. Tout lui paraît démesuré dans cette maison, avant même qu'elle y rentre. Tout sauf peut-être l'amour que les habitants ont les uns pour les autres.
Elle a à peine sonné que déjà une gouvernante lui ouvre la porte.
- Vous devez être madame Marja ? demande-t-elle en la saluant d'une sorte de courbette complètement désuète.
- Exactement, sourit Marja en reprenant ses habitudes de jeune fille de bonne famille. Madame est-elle là ?
- Bien sûr madame, je vais vous conduire à elle. Mais... Mademoiselle n'est-elle pas avec vous ?
- Non, elle avait une obligation à honorer. Je souhaiterais justement en parler avec Madame.
- Oui bien sûr, s'affole la domestique. Veuillez m'excuser de cette grossièreté. Si vous voulez bien me suivre jusqu'au boudoir...
La traversée du manoir se fait dans un silence de plomb auquel Marja n'est plus habituée. Elle se souvient à cet instant à quel point elle détestait cette vie et à quel point elle est heureuse dans son petit cocon en bois.
- Marja, l'accueille froidement sa sœur.
Impossible de lui répondre de la même façon, malgré toute son éducation et l'impassibilité dont fait preuve Kjerstin, elle est toujours sa grande sœur adorée qu'elle n'a pas vue depuis plus de quinze ans.
- Grande sœur ! La salue-t-elle en l'attirant dans ses bras et en la serrant plus que nécessaire. Ça fait bien trop longtemps. Je suis contente de te revoir !
- Moi aussi, bien sûr, se détend légèrement l'aînée. Où est Tia ? Elle n'est pas venue me saluer ?
- Elle n'est pas venue avec moi.
- Comment ça ? Elle est restée en Finlande ? Et son audition ?
- Oh non, elle est rentrée en Écosse avec moi et elle est allée passer son audition sans problème. Mais là, maintenant, tout de suite, elle avait quelque chose de plus important à faire que de rentrer dans une maison vide où elle n'est pas attendue.
Ça y est, elle attaque. Elle n'a pas pu s'en empêcher, même si elle voulait aborder le sujet plus en douceur.
- Bien sûr qu'elle était attendue, enfin ! Cela fait un mois que je ne l'ai pas vue !
- Si elle t'avait manqué tant que ça, tu serais peut-être venue la chercher à l'aéroport et tu l'aurais conduite toi-même à son audition...
- Mais tu m'as dit que tu voulais venir avec elle et que ça ne t'embêtait pas de...
- Oh, je suis sûre que tu n'as pas tergiversé longtemps avant de me laisser la main, Kjerstin. Sois honnête deux minutes, avoue que si je n'avais pas pris l'avion avec Tia, tu aurais envoyé ton chauffeur la chercher. N'essaie pas de me mentir, je pense te connaître encore assez, et me souvenir parfaitement de la vie que nous avons eue.
- Mais je... Tu me prêtes des intentions que je n'ai pas...
- Non, tu n'as pas beaucoup d'intention envers Tia. C'est justement pour ça que je suis venue en personne. J'avais besoin de discuter de deux-trois choses avec toi. Et peut-être avec Gilles si jamais il daigne sortir son cul de son bureau et de le ramener dans le foutu cimetière qui te tient lieu de baraque.
Marja ne sait plus à quel moment elle est passé au suédois alors qu'elles ont commencé leur conversation en anglais, mais bien qu'elle parle couramment finnois et anglais, quand elle est en colère, elle revient à sa langue maternelle. Et malgré son éducation stricte et élégante, elle connaît un paquet d'injures.
- Surveille ton langage, l'avertit sa sœur d'un ton mécanique qu'elle a utilisé des dizaines de fois avant qu'elles se perdent de vue.
- Peu importe.
Marja soupire, passe à nouveau ses mains sur son visage en une sorte d'ablution et reprend la parole, légèrement plus calme.
- J'ai trouvé la punition de Gilles envers Tia à la fois incroyablement dure et complètement stupide. Il aurait dû se douter que j'allais encourager Tia à vivre son rêve et à foutre le camp de sa famille de cinglés. Toi, au moins, tu aurais dû t'en douter.
Kjerstin lève les yeux vers elle, ses yeux d'un gris si clair qu'au soleil, parfois on ne distingue plus que la pupille. Un gris si clair qu'à une autre époque, dans un autre univers, elle aurait pu se faire passer pour une Sibylle. Un regard qui glace et va chercher la vérité aux tréfonds de vos tripes. Tia n'a hérité que d'une partie de ces yeux incroyables. La plupart du temps, Kjerstin baisse le regard et de concentre pas ce faisceau argent pur sur ses interlocuteurs. Ça l'a toujours desservie dans son enfance et son adolescence et elle a pris l'habitude de tout simplement regarder les choses en coin. Depuis toutes ces années, ces dizaines d'années, elle n'a jamais rien regardé en face.
Sauf maintenant. Sauf Marja.
- Tu t'en doutais, chuchote la cadette en écarquillant les yeux. C'est pour ça que tu l'as envoyée chez moi. C'est toi qui as glissé l'idée à Gilles !
Le sourire timide qui illumine son visage la rajeunit de dix ans.
- Je ne pouvais pas faire entendre raison à Gilles. Pas toute seule.
- Mais pourquoi tu n'as pas prévenu Tia ? Pourquoi tu ne lui en as pas parlé ? Pourquoi tu ne l'as même pas contactée pendant ce mois ?!
- Je... Je n'y arrive pas, Marja, je ne suis pas une bonne mère, je ne l'ai jamais été. Je n'ai jamais su faire avec Tia, même quand elle était petite. Avec le temps, c'est juste devenu de pire en pire, nous sommes comme deux étrangères qui habitent la même maison. Quand elle m'a dit qu'elle quittait la maison pour aller s'entraîner pour le Conservatoire, j'y ai presque cru, mais je voulais être sûre qu'il ne lui arriverait rien alors je l'ai... fait suivre. J'ai rapidement reçu des rapports comme quoi elle était dans cet internat de musiciens et qu'elle y avait trouvé une place pour former un groupe. Je savais que Gilles finirait par être au courant, mais j'ai laissé faire. Quand le journaliste a contacté Gilles, je me suis dit que ce serait un bon moyen de tester la motivation de Tia. D'une manière ou d'une autre, elle va en avoir besoin. Gilles ne va pas être le seul à lui mettre des bâtons dans les roues. Je veux qu'elle soit sûre de son choix. Je me suis dit qu'en l'envoyant chez toi, elle pourrait trouver du soutien et de l'assurance en attendant de revenir. Si elle n'a plus sa place dans son groupe, je n'ai aucun doute qu'elle trouvera autre chose, si c'est ce qu'elle veut vraiment. Je ne crois pas qu'elle en soit consciente, mais elle pourrait déplacer des montagnes...
- Elle a toujours sa place dans le groupe. Et même si elle ne l'avait plus, elle se serait battue bec et ongles pour la retrouver. Tu as raison là-dessus, Ki, c'est une tête brûlée. Elle est incroyable. Et tellement talentueuse.
Kjerstin hoche la tête avec un air presque rêveur.
- J'ai trois places pour le concert de ce soir, ajoute Marja. Je suis venue avec Janne et on t'emmène, tu vas voir ça de tes propres yeux. On gérera Gilles après.
- Mais... La foule...
- Oh, ne t'inquiète pas, la petite Mei m'a donné des places au balcon, on sera assis et tranquilles.
*Ça vous paraît kitsch comme décor ? Ben en vrai c'est hyper réaliste et pas du tout sorti de mon imagination ! Quand on est allées se balader à Seaton Park avec les copines, y avait un tiers du parc SOUS L'EAU parce qu'il avait plu probablement tout l'hiver (il pleuvait (presque) pas quand on y est allées. Soit, disons qu'on a passé une semaine en Ecosse avec du beau temps et que le SEUL jour où on a eu de la pluie, c'était à Aberdeen. Non mais sérieux c'était un sketch) donc on a pris la photo-résumé de notre séjour à Aberdeen qui était... un banc à moitié noyé avec juste le dossier qui ressortait d'une immense flaque et après on est allées jouer dans le jardin d'enfants peuplé de gros corbeaux (si si, je vous assure, j'ai des photos) avec des balançoires qui grinçaient à te faire saigner les oreilles (pareil, preuve en vidéo). Mythique. Gothique. Bref, pas besoin d'inventer, parfois ! XD
