Cette fois c'est le concert du Nouvel an ! Et vous savez quoi ? En le relisant je me suis rendue compte que je l'avais complètement oublié (et que j'avais complètement oublié la nouvelle chanson qui apparaît dans ce chapitre, et qui est en fait une de mes préférées) ! Bref, j'ai pas arrêté de dire « ah oui c'est vrai ! » pendant toute ma relecture hahaha.
Chapitre plutôt court, mais il me plaît comme ça, donc bon, allons-y :)
Pour le look, si vous connaissez manga Nana (si vous le connaissez pas, remédiez à ça tout de suite s'il vous plaît, c'est un des plus incroyables manga de L'UNIVERS), je me suis un peu (beaucoup) inspirée du look des Black Stones (le groupe de Nana) et de Trapnest (le groupe de Ren et de f*ck*ng Takumi). Le pantalon de D'Jok, c'est ce qu'on appelle un pantalon « bondage » (Nobu et Shin (Shiiiiiiinnnnnn bébééééééé) en portent très souvent) : il y a des espèces de sangles lâches qui attachent les deux jambes ensemble, c'est souvent au niveau des genoux et on peut quand même marcher avec, c'est pas pire que les platform boots de Tia... :3
Evidemment Mei a un look à la Reira, plutôt que le look de Nana (ça risquait pas), donc un look de « diva » plus que grunge, quoi. Pour le kilt, well. Que voulez-vous, je suis fan de kilt.
(J'ai pas mis d'extraits de l'anime de Nana dans la playlist parce que la musique est insupportable : c'est censé être du punk à l'origine, mais c'est devenu de la J-pop terriblement consensuelle et ça me fait mal au cœur. Et pour le film (oui, ils ont aussi fait deux films) pour lequel la BO est un peu mieux, impossible de trouver des extraits de concerts U.U)
Date de publication originale : avril 2020
Playlist chronologique avec les morceaux mentionnés dans la fanfic sur youtube (à coller après l'adresse de ytb) : playlist?list=PLV0u523r8F3ci5SQckMYeAVBFRXLbpjJ7 mais j'avais oublié qu'on pouvait plus copier-coller... du coup a priori si vous tapez fanfic GFC (avec Galactik football, dans le doute), vous devriez tomber sur la playlist!)
Par contre, j'ai ajouté une performance live de Lara Fabian sur Je suis malade histoire de montrer/faire écouter ce que je voudrais que Mei puisse atteindre un jour. Elle en est loin... Mais Lara Fabian, c'est un monstre. Elle a eu une formation opératique pendant dix ans et a continué à travailler avec des coachs vocaux même après, elle sait se servir de tout son corps comme caisse de résonance avec une qualité de dingue. (Du coup techniquement parlant, c'est Tia qui se rapproche plus de son parcours) J'adore cette chanteuse, j'adore l'incroyable palette de tout ce qu'elle peut faire avec sa voix, mais en live, c'est carrément ses respirations qui te coupent le souffle. Elle ne chante pas seulement, elle raconte les paroles avec sa voix et avec son corps, ses graves et des mediums ont une texture vraiment unique, sa puissance en voix de tête est quasi inégalable, bref, je peux regarder 10 fois ce live et avoir 10 fois des frissons. Elle est pas sexy quand elle chante, mais on s'en tape parce qu'elle te pète les genoux et te met par terre.
Bon du coup j'ai aussi mis The Broken Vow, j'ai craqué. (Cette playlist est un vrai boxon musical. Y a vraiment de tout) y a des petites intros où elle parle de la musique et des paroles, bon, ça casse le rythme dans une playlist mais c'est très intéressant.
Donc voilà, Mei a du boulot, mais elle est sur cette vibe ! =D
Enjoy !
Le look des musiciens n'est finalement pas si horrible, contrairement à ce qu'ils avaient craint. Le kilt va en fait très bien à Micro-Ice, qui a été touché de constater que Mei a choisi le tartan officiel dans sa version traditionnelle aux couleurs plus vives des Ferguson, le clan dont son père faisait partie. Il a eu un peu de mal à réprimer son émotion à la pensée de la famille de son père dont il ne sait pas grand chose, mais il a enfilé sa chemise et ses Doc Martens en se concentrant sur son concert à venir.
Mei lui a sélectionné une chemise noire ample, le genre qu'il lui arrive de porter de temps en temps, dont il a relevé les manches sur ses bracelets de force et ouvert le col sur son collier. En regardant dans le miroir, il a trouvé qu'il n'était pas si mal. Bien sûr, sa guitare détonne un peu, mais honnêtement, il ne va pas jouer de la cornemuse pour aller avec son kilt. Il est au pays des Scots, il n'a pas besoin de ressembler à un cliché ambulant pour touristes. Quand la chanteuse s'approche de lui avec un crayon noir dans les mains, il décide de lui faire confiance une nouvelle fois.
- Alors, qu'est-ce que tu penses de mon kilt ? Sourit-il en sentant son souffle sur sa joue et en essayant de pas cligner les yeux quinze fois par seconde.
- Je me doutais que ça t'irait bien, alors je suis pas surprise, murmure-t-elle. Me déconcentre pas ou je t'éborgne. Et arrête de cligner des yeux.
- Oui chef, bien chef. Mais j'ai envie de pleurer. Ça chatouille ton truc !
Sinedd a farouchement refusé de mettre son horreur en résille, mais il n'a pas eu le choix pour la veste longue en cuir sur son jean noir. C'est relativement simple, même si plus "sexy" que ce qu'il pourrait avoir l'habitude de porter. Il n'est pas à l'aise avec la nudité, encore moins avec son corps, et il s'est empressé d'accrocher les brandebourgs à l'ancienne de la veste, qui s'ouvre malgré tout sur ses clavicules et lui descend à mi-cuisses. Il a remarqué le regard presque insistant des autres sur les cicatrices sur son ventre découvert avant de fermer la veste. Il leur a répondu avec un regard noir qui les a découragés de poser une question. Il refuse de laisser Mei s'approcher de lui avec son maquillage : il lui semble avoir déjà fait assez d'efforts pour aujourd'hui. Pourtant quand il jette un coup d'œil à Micro-Ice avec qui elle vient d'en terminer, il doit admettre qu'elle a fait du bon travail. Le noir appliqué autour de ses yeux fait ressortir l'argent bleuté de ses iris.
D'Jok ne paraît pas si ridicule non plus avec son pantalon en tweed dont les genoux son liés par des sangles – et avec lequel il va falloir qu'il s'habitue rapidement à marcher – qui a également été choisi aux couleurs du clan dont sa mère est si fière. Ses couleurs sont sensiblement les mêmes que celles de Micro-Ice, une majorité de vert et de bleu. Le rouge est rare dans les tartans traditionnels, puisque la teinture était très chère à l'époque des premiers vrais tartans il y a plusieurs siècles. Même sur les versions modernes plus vives, elle n'y a qu'une petite place sauf chez les clans les plus puissants. Sa chemise est également noire et ample et ses manches remontées sur ses bras couverts de taches de rousseur et son bracelet tissé qu'il a depuis son enfance. En un regard on peut croire les deux meilleurs amis accordés.
Comme Ahito et Thran, d'ailleurs, qui mêlent cuir et jean à l'inverse : Ahito a été doté d'un pantalon en cuir très bien coupé qui fait plus motard que stripteaseur (Mei leur a avoué être allée fouiller dans leurs placards pour trouver leur taille, ce qui les a parfaitement outrés) et d'une veste en jean foncé sans manche sous laquelle il a enfilé son t-shirt noir à kanji préféré, celui de l'harmonie, "wa" . Thran, quand à lui, est à l'inverse, avec un look plutôt similaire à celui de Sinedd, sauf que lui a eu le droit de garder son t-shirt blanc avec le kanji "kyoku" qui signifie "mélodie" sous son perfecto en cuir ouvert et plus courte que la veste de Sinedd. Les deux frères ont également accepté de se la jouer Visual kei d'après leurs dires, laissant Mei dessiner le contour de leurs yeux bridés avec un eye liner et du mascara. Les mâchoires carrées des jumeaux et leur menton barbu empêchent d'imaginer un côté féminin à leur maquillage qui accentue leurs yeux de chats avec un résultat magnétique. Il est difficile de les lâcher du regard, Mei doit bien l'avouer en admirant son œuvre. Pour D'Jok, elle est restée aussi sobre que sur Micro-Ice, faisant ressortir ses yeux vert sans trop insister, avec un crayon brun plutôt que noir pour ne pas trop trancher avec ses cheveux de feu et sa peau laiteuse. D'aussi près, elle a vu ses taches de rousseur sur son nez et quelques rides d'expression, à peine dessinées mais prouvant que le rouquin reste difficilement sérieux. Elle a toujours aimé ce genre de rides.
C'est la tenue de Rocket qui a donné le plus de mal à la chanteuse. Au final, il a le costume le plus simple, mais de toute façon, il sera caché derrière sa batterie. Il porte un débardeur noir échancré jusque sur ses côtes par-dessus un jean déchiré aux genoux. Mei avait rajouté des écrous avec sa tenue pour qu'il remplace quelques perles dans ses dreadlocks, ce qu'il a fait avec obligeance. Malgré tout, il a attaché ses cheveux, ne laissant que deux ou trois dreads rebelles autour de son visage. Elle passe un coup de mascara sur ses cils déjà incroyablement longs et fonce légèrement ses paupières d'un coup de fard, renforçant sa peau couleur chocolat au lait.
- Bon, ça me paraît très bien, tout ça, conclut-elle alors que les lumières de la salle s'éteignent dans l'écran de retransmission. On va pouvoir voir à quel point on s'est améliorés par rapport à ces bouffons, en un mois.
Tia sourit à son attitude vindicative. Elle savait que son amie – le mot paraît toujours étrange même dans sa tête – ne pourrait pas oublier l'affront qu'elle a subi il y a un mois. Pas avant d'avoir pris sa revanche et d'avoir rendu l'humiliation en triple.
Elle va s'installer sur une causeuse large dans un coin de la pièce. Elle a besoin de se concentrer avant de monter sur scène dans une heure. Les choses sont allées tellement vite depuis qu'elle a atterri qu'elle a du mal à se convaincre qu'elle vient de passer un mois en Finlande. La fatigue lui coupera certainement les jambes à la fin du concert, pour l'instant elle continue à fonctionner sur l'adrénaline uniquement. Les pensées se bousculent tellement vite dans sa tête qu'elle a du mal à avoir une prise dessus et elle trouve ça finalement plutôt reposant. Elle ferme les yeux.
Une personne s'installe à ses côtés, et à la chaleur qu'elle émet, elle devine qui c'est. Rocket lui a toujours provoqué un élan de chaleur quand il est près d'elle. Elle ne sait pas si c'est parce qu'il dégage naturellement une température supérieure à celle des autres gens ou si c'est parce qu'elle le ressent de façon beaucoup trop pointue. Elle ne sait toujours pas quoi faire de ce sentiment.
- Tu es partie plutôt brutalement, chuchote-t-il. J'aurais bien aimé avoir plus de nouvelles, je me suis inquiété.
Elle frissonne.
- Tu m'as manqué, avoue-t-il après un instant de silence.
Elle n'ouvre pas les yeux, faisant semblant de dormir même si elle se doute qu'elle ne trompe personne. Elle voudrait lui dire que lui aussi lui a manqué, terriblement. Tout ce qu'elle arrive à faire, c'est serrer sa main quand il glisse ses doigts calleux dans les siens.
Il n'insiste pas, cale juste son épaule contre la sienne et apprécie le silence qui les entoure.
°OoooO°
Le quatuor infernal a pris d'assaut le canapé le plus grand, Micro-Ice adossé à l'un des accoudoirs a enlevé ses chaussures et étendu ses jambes sur D'Jok qui joue avec son kilt. Sinedd trouve ça presque indécent. Pourtant ça ne semble choquer aucun de leurs amis, qui discutent tranquillement comme si de rien n'était. Comme s'ils avaient l'habitude que Micro-Ice dévoile son corps à tout va. Pourtant quelques secondes plus tard, le plus petit se tortille pour replacer son kilt correctement sur ses genoux.
- Punaise c'est inconfortable pour s'asseoir comme on veut ces trucs. Je sais pas comment les filles supportent ça.
- Je sais que c'est pas un vrai kilt quand on porte des sous-vêtements dessous, mais j'espère que t'as un caleçon Mice, avertit Thran en riant à peine.
- Bien sûr que oui t'es malade ! Je suis pas un exhibitionniste non plus ! répond Micro-Ice en donnant un coup de pied à son ami, se déséquilibrant au passage et finissant par terre. Dans une position qui, heureusement, ne relève pas son kilt pour prouver ses dires.
Sinedd détourne les yeux avec un reniflement méprisant et s'assoit dans un des derniers fauteuils libres. Il n'a pas particulièrement envie d'écouter ce que font les Red Tigers. Il n'aime pas les effets de manche qu'ils peuvent utiliser, il préfère la dextérité et la technique, pas ces raccourcis faciles.
Il est un peu stressé à l'idée que les compositions de Tia ne se calent pas bien avec les siennes, il déteste les surprises et particulièrement quand elles influent sur son travail. Il a confiance en Tia ou en tout cas en son talent, autant qu'il peut faire confiance à quelqu'un, mais il n'est pas sûr. Il aime être certain, savoir que tout est calé, que les plans sont respectés. Micro-Ice l'a déjà traité de psychorigide pendant l'une de leurs nombreuses disputes dans le sous-sol de la Faculty alors qu'il les faisait répéter pour la énième fois un morceau qui ne lui convenait pas, et il avait raison. Sinedd assume presque totalement son côté maniaque. C'est ce qui lui a permis de ne pas devenir dingue toutes ces années : Répéter les choses jusqu'à la perfection, se concentrer sur une chose à la fois jusqu'à l'obsession, observer des rituels et un rythme régulier. Même s'ils ont eu le temps de répéter avec Tia tous les morceaux, qu'ils ont retravaillé la setlist jusqu'à plus soif et que les compositions de Tia sont bonnes, il aurait voulu monter sur scène avec des certitudes. Et elles sont bien maigres, ce soir.
°OoooO°
Mei quitte la pièce relativement rapidement sans prévenir personne. Écouter les Red Tigers est au-dessus de ses forces. C'est une réaction physique, maintenant : chaque fois qu'elle entend une de leurs reprises, elle voudrait frapper un mur – ou Davis. Elle va profiter de ce temps pour se détendre et échauffer sa voix. Elle pourrait ne faire que des vocalises, mais elle a toujours pris l'habitude de faire quelques enchaînements de yoga avant une représentation importante. Elle a toujours eu l'impression que son corps entier joue quand elle chante. C'est peut-être un peu stupide, peut-être pas. En même temps, elle a besoin de tous ses muscles abdominaux pour faire porter sa voix et d'endurance pour garder son souffle. C'est la première fois qu'elle va chanter aussi longtemps. Elle a participé à des comédies musicales, mais elle avait des pauses entre ses scènes, même quand elle jouait des personnages principaux. Cette fois, elle sera sur scène tout le long du show. Il va falloir tenir la distance.
Elle se glisse dans le vestiaires où les garçons se sont changés plus tôt pour retirer sa robe afin de ne pas l'abîmer, installe une couverture par terre et se plonge dans ses exercices de yoga pour repousser l'appréhension qu'elle sent arriver tout en faisant attention à sa coiffure. Son réveil sonnera dans trente minutes pour qu'elle puisse se rhabiller tranquillement.
°OoooO°
Le moment est venu. Les Red Tigers viennent de terminer leur dernière chanson, l'entracte va durer un quart d'heure, le temps que les techniciens placent les instruments des Silence Killers et branchent tout à sa place.
La plupart des spectateurs dans la fosse restent là où ils sont pour ne pas perdre leur place de choix face à la scène, essayant d'apercevoir les membres du groupe suivant sans succès. La majeure partie des personnes dans l'espace devant la scène sont des lycéens qui connaissent de vue l'un ou l'autre des membres et sont curieux de savoir ce qu'ils donnent derrière un micro ou des enceintes. Dans les places assises derrière et sur les côtés, on retrouve beaucoup d'habitués du Phoebe's Absinthe et des membres de la famille des musiciens.
Les parents des Silence Killers sont plus ou moins tous regroupés au même endroit, à gauche de la scène, madame Ferguson en tête. Les parents de Thran et Ahito et la mère de D'Jok discutent avec excitation. Pour certains, c'est la première fois qu'ils entendent leur fils jouer. Patrick est là, lui aussi, madame Ferguson a tenu à ce qu'il soit avec elle, après tout, il est l'adulte qui connaît le mieux Micro-Ice après elle. Il jette un coup d'œil alentours et déplore que personne ne soit là pour Sinedd. Bien. Tant pis, il sera là, lui, pour les deux. Avec son sens de l'observation aiguisé, il a été le premier à voir arriver les deux femmes. Elles se ressemblent autant qu'elles sont dissemblables, comme les deux faces de Janus, le dieu aux deux visages. L'une paraît être dans la retenue tandis que l'autre est décontractée et elle s'est présentée à tout le monde juste avant le début du concert.
- Je suis Marja, la tante finlandaise de Tia. C'est moi qui l'ai ramenée à la maison aujourd'hui. Et voici sa mère Kjerstin.
La mère s'est inclinée légèrement dans une salutation formelle, sans dire un mot, incapable de savoir quoi dire, semble-t-il. Et puis les projecteurs se sont éteints et les Red Tigers sont montés sur scène. S'il n'était pas biaisé, Patrick les trouverait très bons. Mais voilà, les Silences Killers seront toujours meilleurs évidemment.
Le colosse se sent comme s'il connaissait le groupe par cœur après en avoir tellement entendu parler par Micro-Ice. Oh, il en connaissait déjà plus de la moitié, mais Rocket, Mei et Tia ont attiré sa curiosité. Il a bien aimé ce qu'il a entendu la dernière fois au Phoebe's, il a hâte de savoir ce qu'il donnent dans une vraie salle de concert. La mère de Mei s'est assise quelques sièges plus loin, le nez en l'air, après avoir installé un caméscope sur un trépied. Patrick espère que la fille ne ressemble pas trop à la mère, sinon la cohabitation a dû être compliquée pour les garçons. Mais il se rappelle bien vite que Micro-Ice est complètement entiché de sa chanteuse. Son premier vrai béguin. Il s'est souvent retourné sur des filles mais n'a jamais osé les aborder. C'est la première fois qu'il est obligé d'en côtoyer un spécimen dans sa vie quotidienne, ce qui le rend un peu obsessionnel à propos de la jeune fille. Visiblement, Tia n'est pas du tout sa tasse de thé puisqu'il n'en parle jamais avec un intérêt plus qu'amical. Mais de toute façon, Tia est chasse-gardée, d'après ce qu'il a compris. Le policier se demande si les parents de Tia sont au courant. Apparemment, savoir leur fille dans un groupe de rock était déjà compliqué à digérer, il est possible que l'information ait été passée sous silence...
Patrick connaît bien la réputation de Gilles de Gennes, c'est un requin dans son domaine, et il est aussi très investi dans la vie politique et mondaine d'Aberdeen. S'il tient sa famille de la même poigne de fer qu'il tient sa vie professionnelle et publique, le policier les plaint de tout son cœur. Bien évidement, il ne risque pas de venir encourager sa fille ce soir. Pourtant Dieu sait à quel point elle pourrait en avoir besoin.
Dans sa carrière, Patrick a vu beaucoup de parents inaptes. Beaucoup plus que ce qu'il aurait pu souhaiter voir. Il est persuadé que beaucoup de gens ne sont pas faits pour être parents, et ne devraient pas avoir le droit de s'occuper d'enfants. Mais il sait aussi à quel point il est compliqué d'être un bon parent. C'est un travail difficile, de tous les instants. Lui-même, malgré ses certitudes, a failli à son rôle. Lui aussi a été un parent inapte, et il a été beaucoup plus facile de fuir et de s'occuper des enfants des autres.
Il secoue la tête pour chasser ses pensées moroses, détend ses épaules larges et se concentre sur la scène, qui vient d'être plongée dans le noir à nouveau.
Des ombres se faufilent plus ou moins agilement derrière les instruments installés sur leurs trépieds. Le rire tonitruant de Patrick résonne dans le silence ponctué de chuchotements quand il voit la silhouette qu'il devine être celle de Micro-Ice se prendre les pieds dans un fil et se rattraper in extremis à sa guitare dans un léger accord dissonant. Il secoue la tête une nouvelle fois sans parvenir à effacer son sourire attendri. Les chuchotements de la salle commencent à monter en tension à mesure que le silence sur la scène s'étire. Puis Rocket fait tonner ses timbales et marque le rythme avec ses baguettes avant que le premier spot s'allume sur Tia à droite de la scène, qui entonne le début du premier morceau. Dos à la foule, elle ne dévoile pas encore son visage, mais son violon bleu électroacoustique dispense une atmosphère douce et presque désuète qui contraste avec la tenue plutôt punk qu'elle porte, perchée sur ses Platform boots. A peine quelques secondes plus tard, c'est le spot au-dessus de Sinedd, qui s'allume du côté opposé de Tia. Droit, digne, froid et sombre, sa Fender blanche contrastant sur sa silhouette, il lève à peine la tête pour constater la présence du public devant lui. Il a un masque noir à lanières en cuir sur la moitié basse du visage, ne laissant voir à travers ses cheveux noirs que l'abysse de ses yeux, et les cernes marquées sous eux.
La foule exhale un soupir surpris.
Puis c'est Rocket qui a droit à son spot. Comme Sinedd, il a un masque sur le visage. Le sien est en cuir brun, se mêle à la couleur de sa peau comme s'il n'avait lui-même pas de bouche ni de nez.
La lumière au centre de la scène s'allume alors que les mesures instrumentales continuent à se dérouler. C'est Mei qui fait son apparition, comme on pouvait s'en douter. Elle aussi porte une sorte de masque, en tissu cette fois, attaché dans ses cheveux mais qui est ouvert au niveau de la bouche. Elle s'approche du micro sur pied et quand elle commence à chanter, Tia se retourne, laissant apercevoir que c'est le thème du groupe puisqu'elle aussi porte un masque en tissu bleu marine qui paraît cousu à la peau de son visage.
Colouring the wind
With my enthralling voice
It's what I've always wanted
Painting my breath
With colours I've never seen
My dream is coming true
D'autres spots s'allument sur les quatre derniers musiciens, tout aussi masqués. Patrick entend l'exclamation choquée de Madame Ferguson à la vue de son fils en kilt et maquillé, la moitié du visage mangée par un masque clouté et l'autre plongée dans un noir qui fait ressortir ses yeux presque jusqu'au balcon où ils sont assis. Ses yeux semblent sourire, mais son attitude habituellement décontractée est mise à mal par son look agressif.
De l'autre côté de Tia, c'est D'Jok qui affiche son masque en tissu lacé vert et bleu, accordé à son tartan. A l'arrière, entourant Rocket, les jumeaux s'incorporent à la chanson également pendant la pause de Mei. Ils ont des masques assortis piqués d'épingles et de chaînes qui donnent à leur look un fini plutôt inquiétant.
And I'll kill the silence, break the silence
I'll forget about indifference.
I'll murder (the) silence, destroy silence
Which threaten to shatter my dreams
Do you see my persistant grin ?
Listen how I'm laughing.
Do you hear my tears behind?
I won't let you hurt me again.
Mei arrache son masque dans un violent mouvement de tête et de cheveux. Elle jette le morceau de tissu devant elle sans savoir si elle a atteint la fosse.
I'm here beside you, and I'm yelling
I'm here, just behind, to set ablaze your ears
Le show est jusque là beaucoup plus maîtrisé que ce que Patrick avait imaginé. Il aime bien la bonne musique, certes, mais la plupart du temps, Irlandais oblige, il la préfère dans les pubs, plus conviviale et familiale. Ça ne fait pas de lui un spécialiste des concerts, bien au contraire. Mais quand Madame Ferguson l'a invité à la demande de Micro-Ice, il ne pensait pas assister à quelque chose comme ça. Leur premier concert, déjà, lui avait dévoilé une partie de l'étendue de leur talent, mais honnêtement, il pensait qu'ils ne feraient que de la musique. Là déjà, après même pas une chanson, la mise en scène de leur entrée, leur identité visuelle, l'intensité de la chanteuse. C'est un spectacle. Son et lumière. Leurs costumes dans les tons de bleu et de noir s'accordent finalement bien et mettent en valeur la chanteuse, qui est la seule à porter du rouge.
Ils entonnent déjà le dernier refrain, juste avant que Sinedd se lance dans un solo à couper le souffle, qui se calme seulement pour passer le témoin à Tia qui démontre à son tour toute sa virtuosité et semble presque s'envoler.
Le dernier couplet est bientôt martelé par Mei puis tout s'arrête. Les derniers accords résonnent quand Mei se penche à nouveau sur son micro et chuchote :
I promise. I'll kill the silence.
Dans le silence qui suit, les musiciens décrochent leur masque et le jettent par terre avant que quiconque pense à applaudir.
Bien, se dit Mei en écoutant avec délice les applaudissements et les sifflements, c'était une bonne idée de commencer comme ça. Maintenant, on a leur attention.
- Vous ne nous connaissez peut-être pas encore, annonce-t-elle. Nous sommes les Silence Killers, et maintenant, vous allez entendre notre musique.
La chose a été dite d'une façon presque souveraine. C'est un ordre et à la fois une promesse. Les spectateurs n'en ressortiront peut-être pas indemnes.
°OoooO°
Trois chansons plus tard, la foule dans la fosse déborde d'énergie et certaines personnes dans les balcons rêvent de les rejoindre. Ils ont quitté leurs sièges, obligeant les spectateurs derrière à se lever à leur tour.
Mei transpire à grosses gouttes, plutôt ravie d'avoir pensé au maquillage waterproof pour tout le monde. Elle profite d'une courte pause quand Tia change d'instrument pour boire deux ou trois gorgées d'eau à sa bouteille cachée derrière l'un des prompteurs. Comme elle s'est tournée vers Rocket, le batteur écarquille les yeux et suit rapidement son exemple, caché derrière sa batterie. Il est ravi de n'avoir qu'un bout de tissu sur le dos et de pouvoir sécher grâce à l'échancrure le long de ses côtes. Si son débardeur n'était pas noir, il afficherait d'énormes auréoles le long de sa colonne vertébrale et entre ses pectoraux. Il ne sait même pas comment font les autres pour survivre à leurs tenues en cuir.
C'est exactement ce que pense Sinedd à cet instant précis et il a tellement chaud qu'il est prêt à jeter sa pudeur aux orties et ouvrir sa veste ou même la jeter dans la fosse, à un endroit ou il est sûr de ne jamais la retrouver. Heureusement qu'elle n'a pas de manches. Vu comme elle lui colle au dos, il n'est pas sûr qu'il aurait pu bouger les bras avec suffisamment d'aisance si ça avait été le cas.
Il n'y a que Micro-Ice qui a l'air complètement heureux de sa tenue. La chemise légère lui colle aussi à la peau, mais ça ne le gêne pas plus que ça, et le kilt lui permet d'avoir plus d'air que s'il avait été dans un pantalon de tweed. Et de toute façon, il aime avoir chaud, il est un vrai lézard.
Le pantalon en tweed, ça gratte. Le tweed étant fait de laine cardée, avec la transpiration et les frottements, ça devient vite l'enfer, et D'Jok maudit Mei pour avoir eu l'idée de cette tenue, Micro-Ice pour avoir les jambes à l'air, les techniciens pour ces foutus spots sous lesquels il fait beaucoup trop chaud, Sinedd parce qu'il est Sinedd, et à peu près tous les êtres vivants qui sont dans cette foutue salle.
Mei annonce Faith et le rouquin se recentre. Après tout, c'est son travail d'être ici. C'est leur premier concert, il y aura forcément des couacs, et pour l'instant ça s'est plutôt bien passé. Autant faire en sorte que ça continue. Et oublier cette laine qui gratte.
°OoooO°
Kjerstin à gauche de la scène est perchée au bord de son siège et penchée sur la rambarde de sécurité avec avidité, toute dignité oubliée depuis plus d'une demi-heure. Elle n'a jamais rien vu de tel. Bien, en même temps, elle a été élevée et mariée bien loin de ce genre d'exhibitions. Mais voir sa fille se sentir comme un poisson dans l'eau dans ce spectacle de débauche agressive a quelque chose de cathartique. Elle a toujours su que Tia avait du talent, ses nombreux professeurs de musique le lui on bien souvent dit, et elle a apprécié espionner sa fille pendant ses répétitions de temps en temps, quand elle savait qu'elle était trop concentrée pour le remarquer.
Mais ce soir.
Dieu que sa fille est incroyable. Assez incroyable pour lui faire venir les larmes aux yeux, elle qui n'a pas pleuré depuis son accouchement et la découverte de son bébé. Elle relâche un soupir tremblant alors que Tia cale son violon électrique sous son menton pour un nouveau morceau que Mei a désigné comme Song For An Old Friend. Les autres membres du groupe la regardent, attendant son coup d'archet pour la suivre.
Un moment Kjerstin se demande comment elle a pu réussir l'exploit de continuer à travailler ses morceaux alors qu'elle était en Finlande. Puis son regard se perd sur le profil de sa sœur, tout aussi émerveillée. Elle prend la main de Marja et la serre dans un geste de reconnaissance infinie.
°OoooO°
C'est le moment de vérité, se dit Sinedd. C'est le passage le plus aléatoire du concert puisque sur cette chanson, c'est Tia qui doit qui doit commencer par un solo. Thran et Sinedd ont eu de nombreux désaccords sur ce morceau, le guitariste étant persuadé que la bande numérique qu'ils avaient réussi à concevoir pour remplacer le violon de Tia était trop faible pour offrir un solo de qualité. L'arrivée de Tia ce soir a résolu le problème, comme pour donner raison au claviériste. Mais Sinedd, comme à son habitude, n'aime pas l'idée de ne pas être préparé. Tia ne l'a pas déçu depuis le début du concert, mais on n'est jamais à l'abri d'une erreur. En espérant se tromper lui-même sur son manque de confiance, il regarde la violoniste glisser son violon sous son menton et lever son archet. Le silence devient presque palpable malgré le brouhaha classique d'une foule de plusieurs centaines de personnes. Sinedd échange un regard avec Thran au-dessus de son clavier derrière Tia qui hoche la tête avec un demi sourire l'air de dire « tu vas voir à quel point j'avais raison. »
Le violon résonne dans la salle et fait vibrer l'air. L'inspiration de Tzigane de Ravel n'est pas loin de ses coups d'archet péremptoires, modifiant légèrement la mélodie d'introduction qu'avait prévue Sinedd, mais elle accroche l'attention. Une fois l'ouverture terminée, Tia glisse sur la mélodie du morceau, laissant Ahito accrocher son wagon et ponctuer les aigus du violon avec sa basse, avant que le reste des musiciens les rejoignent avec une fluidité incroyable. Les doigts de Sinedd glissent sur sa guitare presque malgré lui. Il ferme les yeux et se recentre sur sa partition. Tout ce qu'il peut faire, maintenant, c'est honorer le travail de Tia.
La ritournelle entonnée par les musiciens trouve une réponse lorsque Mei s'approche de son micro et chuchote d'une voix douce qui contraste avec les morceaux précédents.
Not sure I've been missing you
(Je ne suis pas sûre que tu m'aies manqué)
Though quite sure I've been lookin' for you
(Mais je suis quasi sûre que je t'ai cherché)
La guitare de Micro-Ice offre quelques mesures joueuses et chaleureuses.
I wanted you to fill the void
(Je voulais que tu combles le néant)
I needed you to print your mark
(J'avais besoin que tu apposes ta marque)
But the pain I have thought avoid
(Mais la douleur que je pensais éviter)
Finally took me back
(M'a finalement rattrapée)
La balade est douce, jolie, portant un petit moment de calme qui permet aux musiciens et aux spectateurs de respirer un peu avant de se relancer sur des morceaux plus dynamiques. Mei est partagée sur les paroles. Elle a toujours l'impression de chanter une balade romantique, et la fin la déstabilise à chaque fois. C'est la deuxième chanson que Micro-Ice a écrite. L'unique depuis Silence Killer, en fait, et à chaque fois ses textes révèlent quelque chose de surprenant.
La chanteuse a toujours considéré le petit guitariste comme un animateur de soirée. La seule fois où elle l'a vu sérieux, c'est quand il est venu la voir le lendemain de leur premier concert et là encore, il a fallu qu'elle l'agresse encore plus que d'habitude pour lui tirer une discussion posée. Le reste du temps, il a été facile à vivre, souriant, comme si rien ne peut jamais l'atteindre, avec un air benêt d'imbécile heureux. Souvent elle voit le regard rageur de Sinedd sur lui et elle ne peut que comprendre. À elle aussi, parfois, il donne des envies de meurtre. Et pourtant, quand il écrit, il ne parle pas de petites fleurs et de jolies filles. Il met des mots sur la musique de Sinedd avec une justesse qu'elle ne parvient pas à trouver elle-même.
Cette chanson est particulière sur bien des points, puisque c'est aussi la première que Thran et Sinedd ont vraiment co-composée. Les autres sont soit un travail de Sinedd complété par Thran, soit l'inverse, mais pour ce morceau précis, elle les a vu s'asseoir et débattre ensemble sur la moindre mesure. L'ironie de l'histoire, c'est que cette chanson sans Tia a été composée autour du violon. Savoir que Tia a recomposé leur travail sur la partie synthétisée a dû leur faire mal au cœur. Elle jette un coup d'œil à Thran derrière elle avant de retourner à son micro. Il lui répond par un clin d'œil et se repenche sur son clavier. Ou peut-être pas. Sinedd est certainement ravi, lui qui ne croyait pas aux machines de Clamp. Et Tia sait définitivement ce qu'elle fait. Depuis le début du concert, elle porte le reste du groupe avec un pouvoir incroyable, mais Mei ne veut pas être en reste dans la recherche de performance. Elle sent qu'elle n'est pas loin de se dépasser, elle aussi.
Hello old friend
(Bonjour mon vieil ami)
It is nice seeing you again
(c'est bon de te revoir)
Or maybe not
(Ou peut-être pas)
Take me in your misty arms
(Prends moi dans tes bras brumeux)
Make me forget who I am
(fais moi oublier qui je suis)
Le nombre impair de vers et la composition ouverte de la fin du refrain laisse toujours une impression d'inachevé à Mei et à chaque répétition, elle a trébuché sur cette partie déséquilibrée. Ce soir pourtant, elle ne se laisse pas déstabiliser mais joue avec.
C'est D'Jok qui chancelle à la place mais se rattrape à sa guitare, laissant échapper un joli enchaînement complètement improvisé. Mei ne peut s'empêcher de se tourner vers Sinedd, qui foudroie le rouquin du regard avant de suivre le mouvement et aider D'Jok à reprendre son rythme sans déstabiliser tout le monde. Pas de peur à avoir pour Tia, qui continue à mener son chemin et sa ligne. C'est Micro-Ice, peut-être qui aurait pu se laisser aller à se prendre les pieds dans le tapis à la suite de son meilleur ami, mais il connaît la chanson par cœur, même s'il n'en a écrit que les paroles. Il ne peut pas se laisser berner par elle. Même avec toute la volonté de Mei.
Elle sourit à la foule en reprenant son micro pour entonner le second couplet.
From the top of my old kingdom
(Du haut de mon vieux royaume)
I saw the waves running to me
(J'ai vu les vagues courir vers moi)
I watched the end about to come
(J'ai regardé la fin approcher)
And take me to the sea
(et m'emporter dans la mer)
Sa voix porte vers des aigus doux, se mêlant au violon de Tia. Elle est presque sûre de voir frissonner Micro-Ice quand elle expire un souffle tendu avant de reprendre le refrain.
Hello old friend
(Bonjour mon vieil ami)
It is nice seeing you again
(c'est bon de te revoir)
Or maybe not
(Ou peut-être pas)
Take me in your misty arms
(Prends moi dans tes bras brumeux)
Make me forget who I am
(fais moi oublier qui je suis)
La deuxième ouverture est encore plus piégeuse parce que le refrain ne s'arrête pas là cette fois. Cette fois Mei laisse traîner sa voix.
Squeeze me in your cold embrace
(Serre moi dans ton étreinte glacée)
Choke me in the dark
(étrangle moi dans le noir)
Oh my old friend !
(Oh mon vieil ami)
La voix de Mei monte dans un appel désespéré relayé par le violon de Tia.
We've been together all along
(Nous avons été ensemble depuis le début)
You've been kind to me Oh Darkness,
(Tu as été bon avec moi Oh Ténèbres,)
Take me with you once again
(accueille moi en ton sein encore)
This time will be the last, promise
(Cette fois sera la dernière, promis)
Mei est à deux doigts de pleurer. Elle ne sait pas si c'est l'intensité de ce concert et les spots qui lui grillent le crâne qui la fragilisent ou bien ces paroles qu'elle toujours autant de mal à digérer, mais ce soir, elles lui rentrent sous la peau et lui donnent envie de se gratter et de se frotter jusqu'à se retourner les ongles. Son soupir tremble dans le micro et c'est la voix coincée dans sa gorge serrée qu'elle chante le dernier refrain.
Hello old friend
(Bonjour mon vieil ami)
It is nice seeing you again
(c'est bon de te revoir)
Or maybe not
(Ou peut-être pas)
Take me in your misty arms
(Prends moi dans ton étreinte brumeuse)
Make me forget who I am
(fais moi oublier qui je suis)
Please make me forget who I am.
(Je t'en supplie fais moi oublier qui je suis)
La dernière phrase est chantée dans une sorte de sanglot musical incroyable, l'émotion noyée dans le violon de Tia qui termine quelques mesures plus tard. Sur ce morceau, Rocket est resté quasiment spectateur, ponctuant seulement quelques phrases musicales çà et là pour ajouter au rythme de la basse d'Ahito. Il a pu assister à la montée en puissance émotionnelle de Mei, qui, loin d'avoir produit une façade méticuleusement façonnée comme elle l'avait fait lors du casting, s'est complètement abandonnée au service de la chanson. C'était beau, comme voir une fleur éclore. Tia a bien entendu beaucoup aidé à l'intensité du morceau, mais Mei s'est comme réveillée poussée par cette même sorte de souffle dont Tia fait preuve depuis les premiers instants.
°OoooO°
C'est déjà la fin du concert. D'Jok est relativement soulagé, rapport à l'intérieur de ses cuisses qui brûle d'avoir mêlé laine et sueur, mais il se sent aussi pousser des ailes. Il a l'impression qu'il pourrait encore continuer la nuit entière s'il pouvait. La vie entière.
Des coulisses, il entend la foule qui applaudit et qui siffle, qui crie des "encore" et des "une autre". Il serre la main des jumeaux, serre un Micro-Ice complètement extatique et excité dans ses bras, salue Mei, Rocket et Tia de la tête, et même Sinedd. Il est tellement heureux qu'il se sent capable de partager ce moment avec Sinedd, son ennemi intime, ce garçon qu'il aimerait voir disparaître de son paysage.
- On y retourne ? demande Tia, le visage plus ouvert qu'il ne l'a jamais été, un grand sourire sur ses lèvres peintes en bleu.
- C'est prévu, acquiesce Mei en lui rendant son sourire. Maintenant, notre reprise de Do you feel ashamed va devenir officielle en concert.
Tout le monde hoche la tête avec plaisir. C'est leur première chanson en commun, elle a une symbolique spéciale pour eux tous, complètement différente du message qu'Aber'dim lui a donné à l'origine. Leur chanteuse repart sur scène avec un pas presque sautillant – ce qu'elle ne reconnaîtra jamais – rapidement suivie par ses camarades. Elle se sent bien, elle aussi. Elle sait qu'elle a tout donné, plus que ce qu'elle a jamais fait, elle a donné d'elle en plus de donner de sa voix, et c'est bien la première fois. Leur premier concert avait eu un goût amer pour elle avec cette compétition entre eux et les Red Tigers. Cette fois il n'y a pas de doute, c'est eux qui ont tenu la scène. Elle est quasi sûre que pour la prochaine bataille qui se présente, contre les Red Tigers ou un autre groupe, elle sera prête.
- Bon on espère que vous avez passé un bon moment dans cette salle mythique...
Une série de sifflements et de cris lui répondent. Elle jette un coup d'œil satisfait en direction des loges où les Red Tigers pansent certainement leurs blessures.
- Visiblement c'est le cas, reprend-elle avec un sourire agréable. Vous qui êtes d'Aberdeen, vous connaissez tous l'histoire de cette salle et la façon dont elle a été détruite. Je pense que c'est le bon moment de remercier Aarch d'avoir relancé les projets de réparation et de les avoir menés à bien. Aarch ? Viens par ici !
Les sifflements s'élèvent à nouveau pour appeler l'ancien batteur vedette des Aber'dim.
- Pas de timidité, Aarch, on t'attend ! Pour ceux qui ne connaîtraient pas l'histoire d'Aberdeen, notre cher manager et producteur ici présent, qui va bientôt nous rejoindre, est un des membres du groupe mythique Aber'dim qui a connu une ascension fulgurante il y a une petite vingtaine d'années et qui a malheureusement été le dernier groupe à jouer au Music Hall le jour même de la grande explosion. Nous pensons tous ce soir à ces dizaines de personnes qui ont perdu la vie lors de ce terrible accident. Nous remercions aussi Aarch d'avoir permis que la vie revienne dans ce quartier de la ville bien trop déserté. C'est un honneur ce soir, de reprendre le flambeau laissé par Aber'dim et de continuer dans leur lignée.
Son petit discours est salué par les applaudissements au moment où Aarch arrive par les coulisses. Mei lui tend son micro.
- Bonsoir à tous ! Eh bien j'espère que vous avez passé une bonne soirée, commence-t-il embarrassé. Je ne suis pas franchement à l'aise pour parler en public, ça a toujours été le rôle d'Adim d'écrire les textes... Pour ma part, j'étais très bien, caché derrière ma batterie. J'espère que vous avez apprécié le travail des Silence Killers autant que moi ce soir, parce que personnellement, j'ai été charmé. J'ai choisi chacun de ces musiciens parce qu'il avait du talent et par-dessus tout, parce qu'il avait besoin de la musique, comme nous avions ce besoin avec Adim, Artegor et Norata quand nous avons commencé à jouer dans les pubs d'Aberdeen. Ce flambeau dont parlait Mei, c'est un plaisir de le transmettre à des jeunes aussi passionnés. J'ai décidé de laisser les baguettes, mais je suis ravi que Rocket les ait ramassées. Je suis fier de chacun d'entre eux ce soir.
Les hululements de la foule reprennent de plus belle alors que Aarch rend son micro à Mei, qui le prend rapidement dans ses bras pour le remercier.
- Quel meilleur morceau pour finir, donc, reprend la chanteuse, qu'un hommage à Aber'dim ? Voici donc notre version de Do you feel ashamed ? On espère leur faire honneur. Merci encore à tous d'avoir été avec nous ce soir ! Et meilleurs vœux de notre part à tous pour l'année à venir. En espérant qu'elle soit bonne pour notre groupe aussi, évidemment !
°OoooO°
Quelques minutes plus tard, Kjerstin applaudit avec ferveur en même temps que la foule entière. Elle baisse les yeux sur la fosse et regarde tous ces jeunes enthousiasmés et passionnés par sa fille. Elle se rend compte un peu plus à chaque seconde de ce concert que c'est sa fille qui a passé une heure sur scène et qui a allumé le feu. C'est sa fille qui a jeté tous ses principes et son éducation aux orties et qui s'est montrée ce soir avec la volonté d'être acceptée. Dans cette tenue inconvenante, avec ces lèvres bleues et son violon électrique, cette adolescente passionnée qui lui a soulevé le cœur, c'est sa fille. Et quand elle la distingue dans les coulisses se jeter dans les bras du batteur avec émotion, quand elle la regarde revenir sur scène pour saluer le public avec un plaisir évident, Kjerstin se dit que c'est là que sa fille a sa place. Que c'est là qu'elle doit vivre, pas avec elle dans cette maison aussi vide et silencieuse qu'un tombeau. Se laissant porter par la nouvelle salve d'applaudissements, elle se promet qu'elle fera tout pour libérer sa fille de l'influence de son mari.
°OoooO°
Les projecteurs au-dessus de la scène se sont éteints et c'est comme si le rideau était tombé sur les musiciens qui sont à peine arrivés dans les coulisses. Ils gloussent, se tapent dans les mains, sur l'épaule, ivres de l'euphorie qui leur vient de la réussite de ce concert. La plus touchée par cette ivresse, c'est Tia. Elle s'est déjà jetée dans les bras de Rocket comme si c'était naturel et normal, avant de retourner saluer, et dès la lumière éteinte elle y est retournée. Il lui a passé un bras autour des épaules, paraissant encore plus grand qu'il ne l'est déjà. Elle se blottit contre ses côtes dénudées, sentant sa chaleur pulser à travers sa robe et elle a l'impression qu'elle pourrait s'y noyer. Il se penche vers elle et chuchote dans son oreille, la faisant sursauter puis rougir :
- Tu as été incroyable ce soir. Je suis tombé encore plus amoureux.
Elle rougit de plus belle sans savoir quoi faire. Alors elle décide de ne rien faire et de rester là où elle est puisqu'elle est bien. Il ne lui a rien demandé, alors autant en profiter. Les questions viendront plus tard, pour le moment, elle comme lui apprécient l'instant présent et l'euphorie de sortie de scène.
Mei connaît ces impressions et ce déferlement d'émotions fortes quand l'adrénaline reste sur les planches après qu'elle les ait quittées. La première fois qu'elle est montée sur une scène et qu'elle a joué une pièce entière, elle devait avoir dix ou onze ans. Après le salut, elle est tombée à genoux juste derrière le rideau, et elle a pleuré. Longtemps. Elle n'a pas compris pourquoi pendant très longtemps, avant de se rendre compte que c'était simplement les nerfs qui lâchaient après avoir joué au yoyo tout le spectacle.
Elle est donc habituée à gérer ces débordements émotionnels et donc elle n'a laissé filtrer qu'une félicité joyeuse, complimentant tout le monde d'un sourire très rarement accordé mais maîtrisant la descente. Elle a pu observer les autres, ainsi. C'était même plutôt intéressant. Micro-Ice n'a pas eu l'air plus euphorique ou plus agité que d'habitude, mais en même temps, il est difficile pour quelqu'un qui passe sa vie à sourire de sourire plus fort encore. Ahito de son côté a paru beaucoup plus en vie qu'à l'accoutumée, et ça, c'était une chose à voir. Dans ces moments-là, il est beaucoup plus évident de voir la ressemblance des jumeaux. Oh, physiquement ils ont un visage relativement similaire et le même look, mais ils sont tellement différents de caractère qu'il est impossible de les mélanger, même s'ils avaient la même coupe de cheveux. Pourtant dans ces coulisses, on pourrait presque s'y tromper si on essayait de les différencier. D'Jok lui, rayonne de fierté. Il paraît sur le point d'aller soulever une montagne, juste pour prouver qu'il peut le faire. Sinedd... Sinedd ne sourit pas, ne parle pas, n'a serré la main de personne et s'il serre quelque chose, c'est son propre poing. Mei ne sait pas trop comment interpréter ce geste et cette attitude.
C'est très simple, en fait. Sinedd se souvient de toutes les petites erreurs du concert ; de ce moment où Micro-Ice a trébuché dans le noir quand ils ont pris leur place avant même le début du concert à ce moment où D'Jok a failli faire n'importe quoi parce que Mei, pour une fois, a tenu bon sur Song For An Old Friend, en passant par ce tempo raté par Rocket sur Faith, de toutes ces petites choses, que les autres appelleraient "détails" et que lui nomme "ratés". Oh pour lui, il n'y a rien à féliciter. Ce n'était pas parfait, ils auraient dû s'exercer plus, répéter, encore et encore. Il ne comprend pas pourquoi ils sont tous si euphoriques. N'ont-ils pas entendu tous ces couacs ? Il n'y a que Tia qui ait été parfaite de bout en bout, et encore. Sinedd est sûr qu'elle aurait pu faire mieux si elle n'était pas partie à l'autre bout de l'Europe pendant un mois.
- Détends-toi Sinedd, on a fait du bon boulot aujourd'hui, lui sourit Micro-Ice. Ils étaient super contents.
Et encore une fois Sinedd voudrait lui faire manger son sourire, à ce nabot qui se satisfait de la médiocrité. Mais encore une fois il ne dit rien, serre les poings, serre les dents, manque de s'éclater un plombage et jette un regard noir droit devant lui. Il voudrait partir, maintenant, foutre le camp et se retrouver seul, un peu. C'est devenu de plus en plus difficile ces dernières semaines, de trouver de l'espace. Il y a toujours quelqu'un avec qui partager les lieux, il faut faire la conversation, échanger des platitudes, Sinedd est fatigué.
