Aramis contemplait la carcasse de la dinde avec une consternation mêlée d'une pointe d'admiration. À cet instant, elle se disait que son compagnon n'était pas un être humain normal. Une telle force de la nature n'avait pu sortir du ventre d'une femme, il avait jailli d'un roman de Rabelais. Il lui porta alors l'estocade :
- Je prendrai un peu de gâteau, en voudrez-vous une part ?
Depuis presque une semaine, ils étaient tous les deux seuls à Paris. Athos avait pris son premier congé depuis trois ans pour une affaire de famille et D'Artagnan avait été chargé d'escorter la reine Anne en villégiature à Chambord. Cependant Porthos craignait que ces absences ne portassent préjudice à maître Barnabé, leur aubergiste attitré, aussi mettait-il un point d'honneur à commander autant de vin et de nourriture que s'ils avaient été tous les quatre. Ainsi il dévorait les parts d'Athos et de D'Artagnan en plus de la sienne déjà plus qu'abondante. Un tel appétit dépassait l'entendement !
- Vous allez tomber malade avec toute cette ripaille ! déclara la jeune mousquetaire.
- Que nenni ! s'écria Porthos indigné. Il faut plus qu'une petite dinde et un gâteau pour me terrasser !
- Une « petite » dinde ? fit-elle avec un regard appuyé sur ce qu'il restait de l'énorme animal. Je veux bien admettre qu'un sanglier soit plus gros ! Et vous oubliez la platée de légumes et les cinq livres de pain qui accompagnaient ce volatile ! À ce rythme-là, dans deux jours, vous serez si lourd que vous ne parviendrez même plus à soulever votre épée ! Et je brûle d'entendre les explications que vous fournirez au capitaine !
Pour toute réponse, son ami haussa les épaules avec dédain et s'attaqua au dessert. À son grand regret, il dut abandonner sa pâtisserie inachevée, un de leurs camarades interrompit leur repas pour leur dire que le capitaine de Tréville les attendait séance tenante dans son bureau.
À la mine chagrine de leur supérieur, les deux mousquetaires devinèrent que l'affaire était grave.
- Entrez, messieurs, et refermez soigneusement la porte derrière vous ! Je compte sur votre discrétion, continua-t-il quand ils furent face à lui. Vous ne devrez souffler mot de cet entretien !
- Ne craignez rien, capitaine ! jura Porthos. Nous serons muets comme des tombes.
- Fort bien ! Je reviens à l'instant du Louvre. Le Cardinal a disparu depuis presque une semaine… Il s'est rendu secrètement à Dunkerque il y a cinq jours et depuis il n'a plus donné signe de vie. Le roi est très préoccupé. Avec les tensions qui règnent en ce moment dans le royaume, personne ne doit soupçonner cette disparition… Je n'apprécie pas particulièrement Richelieu, mais il faut reconnaître que la peur qu'il inspire suffit à maintenir un semblant d'ordre dans la capitale. Il est donc primordial de le retrouver au plus vite !
- Sauf votre respect mon capitaine, l'interrompit Aramis, nous sommes chargés de la sécurité de Sa Majesté et non de celle de son ministre. Richelieu a sa propre garde, c'est à Rochefort et à ses hommes de retrouver leur maître.
- Le comte de Rochefort a disparu avec lui et Sa Majesté n'a guère confiance en Jussac dans une affaire aussi délicate.
- Il nous faut donc partir à la recherche du Cardinal ? interrogea Porthos
- Vous seriez les plus à même de le secourir cependant avec cette disparition, je crains qu'on ne s'en prenne également à Sa Majesté. Athos et D'Artagnan étant absents, je ne peux me séparer de vous deux. Aussi ai-je décidé que vous Porthos, vous resterez auprès du roi tandis qu'Aramis ira enquêter à Dunkerque pour retrouver la trace.
Le visage du colosse se décomposa.
- Je resterais ici alors qu'Aramis se lance seul dans une dangereuse mission ! protesta-t-il.
- Ce n'est que temporaire ! Je vais envoyer un courrier à Athos afin qu'il écourte son congé… Dites-moi, le jeune Jean est-il encore à Paris ? Bien, informez-le de la situation ! Ce gamin est fiable et débrouillard, il n'aura guère de difficultés à rejoindre D'Artagnan à Chambord sans éveiller de soupçon. Notre camarade n'en sera que plus vigilant… D'autant que je me méfie de l'entourage de la reine. Notre souveraine n'a pas toujours fait preuve de discernement dans ses amitiés.
- Pensez-vous vraiment que je doive demeurer au palais ? insista Porthos.
- Oui, répliqua son supérieur d'un ton tranchant. Cessez de contester mes décisions et faites vos adieux à Aramis ! Aramis, vous avez juste le temps de prendre quelques affaires ! Je veux que dans une heure, vous soyez sur la route de Dunkerque !
- Bien, capitaine ! répondirent les deux mousquetaires.
Quand ils furent sortis, Tréville se laissa tomber sur sa chaise. Il n'était pas plus ravi qu'eux de cette mission. Bien que son animosité à l'égard du Cardinal ait disparu depuis l'affaire du Masque de fer, il n'appréciait pas particulièrement le ministre du roi et aurait préféré employer ses mousquetaires à d'autres taches que de courir sur les routes de France à sa recherche. En outre il n'aimait guère voir Aramis partir seule en mission. Elle était l'un de ses meilleurs mousquetaires, mais il n'oubliait pas qu'elle était une femme. Même si ses compagnons ignoraient peut-être son secret, le capitaine savait qu'elle la protégerait malgré tout. Malheureusement il avait réfléchi pendant des heures sans trouver de meilleure solution. Porthos n'était pas un sot, néanmoins il devinait que cette histoire d'enlèvement nécessitait un soldat doté d'esprit plus fin que celui du colosse. Le géant serait bien mieux employé à la sécurité du souverain… Quel dommage qu'Athos fût absent ! soupira le mousquetaire.
- Je me moque de ce que dira le capitaine ! Je viens avec vous !
- Vous n'y songez pas ! protesta Aramis en attachant son paquetage à la selle de son cheval. Vous ne pouvez pas désobéir à un ordre de notre capitaine ! Autant déposer sur l'heure votre démission de la compagnie !
- Je ne vous laisserai pas seul !
- Il suffit, Porthos ! Votre attention serait touchante si elle n'insultait pas outrageusement mon honneur de mousquetaire !
- Mais enfin… bafouilla son ami décontenancé.
- Me croyez-vous incapable de mener seul cette mission ? Vous n'avez pas bronché quand D'Artagnan s'est rendu seul en Angleterre pour récupérer les ferrets de la reine, ai-je davantage besoin d'être chaperonné ?
- Il ne s'agit pas de cela…
- Arrêtez de discuter ! Imaginez qu'il arrive malheur à Sa Majesté pendant votre absence ! Nos camarades sont certes vaillants, mais aucun n'a votre force ni votre valeur. Le capitaine a raison, on a besoin de vous ici. N'oubliez pas notre devise : un pour tous et tous pour un ! Même sans être côte à côte, nous combattons ensemble !… D'autre part, songez à maître Barnabé ! ajouta-t-elle avec un léger sourire. Sans vous, il n'aurait plus qu'à mettre la clef sous la porte !
- Jurez-moi de prendre soin de vous au lieu de dire des sottises ! grogna Porthos.
- Ne craignez rien ! Je n'ai pas l'intention de me faire tuer pour Son Éminence !
Elle posait le pied sur l'étrier quand, sans sommation, il l'enlaça et l'écrasa contre sa poitrine, manquant de lui déboîter la clavicule.
- Allez-y ! grommela-t-il en la lâchant. Plus vite vous retrouverez cette fripouille en soutane, plus vite vous serez de retour !
- Je suis sûre que vous n'aurez même pas le temps de remarquer mon absence, mentit-elle en enfourchant sa monture.
- Prenez soin de vous ! répéta son ami.
- Je m'inquiète plus pour vous ! Qui modérera votre appétit en mon absence ? Si vous faites une crise de foie, il n'y aura plus personne pour protéger Sa Majesté !
Et dans un grand éclat de rire, elle éperonna sa jument.
Porthos fixa un long moment la ruelle sombre dans laquelle elle avait disparu. Étrangement, il avait toujours été plus protecteur avec Aramis qu'avec ses autres compagnons, même avec D'Artagnan bien qu'il fût le plus jeune. Depuis huit ans, le mousquetaire aux cheveux d'or avait bien des fois prouvé sa bravoure et sa dextérité, il était un redoutable bretteur, pourtant il ne s'était jamais départi de cette allure délicate presque féminine qui poussait bien des adversaires à le sous-estimer. À cette pensée, le colosse sourit. Il n'avait aucune raison de s'inquiéter ! Aramis saurait très bien se débrouiller tout seul.
