Il était presque midi quand Aramis arriva à Dunkerque. Une grande animation régnait dans les rues. Les villes portuaires étaient toujours très vivantes et leurs marchés regorgeaient des produits les plus étonnants. Porthos aurait certainement fait main basse sur toutes les victuailles proposées, pensa la jeune femme avec un brin de mélancolie. Si elle s'était montrée disciplinée face à son ami, cette mission ne l'enchantait guère. Le Cardinal possédait certes un génie politique fort utile au royaume, mais il n'avait aucun scrupule et une morale pour le moins élastique de la part d'un homme de Dieu. En outre, sans ses amis, les aventures perdaient beaucoup de leurs attraits. Enfin, puisque Sa Majesté l'exigeait !
Il restait à retrouver la trace de Richelieu dans cette foule bigarrée. Qui aurait remarqué un voyageur anonyme là où il en transitait chaque jour des dizaines voir des centaines ? D'autant qu'il avait dû tout faire pour passer inaperçu ! Cependant son escorte avait probablement été remarquée, pensa-t-elle soudain. Un borgne à l'allure hautaine attirait l'attention… Rochefort était la meilleure piste. Si elle trouvait le serviteur, elle saurait ce qu'il était advenu de son maître.
Elle se rendit directement sur les quais afin d'interroger les marins. Pendant plus d'une heure, ses recherches demeurèrent infructueuses. Personne n'avait vu de riche voyageur accompagné d'un homme à l'œil droit recouvert d'un cache-œil. À croire qu'ils n'avaient jamais atteint l'embarcadère !
Alors qu'elle songeait à étendre ses recherches à la route de Paris, elle fut hélée par un apprenti pêcheur d'une douzaine d'années.
- Attendez, messire ! Je ne sais pas si ça peut vous aider, mais j'ai entendu parler d'un borgne sur le port.
- Explique-toi, demanda-t-elle.
- Ça fait un moment que vous errez sur le quai, ce doit être important pour vous de le retrouver !
- Parle au lieu de tergiverser ! gronda-t-elle en sortant une pièce qu'elle se garda de lui donner.
- Votre cheval m'a l'air fourbu ! continua le gamin. Vous avez galopé longtemps pour venir…
- Allez ! fit-elle avec une grimace tout en déposant la pièce dans la paume du garnement. Tu en auras une deuxième si tu dis tout ce que tu sais !
- Merci seigneur !… Voilà, il y a trois jours, le vieux Bernard a raconté qu'il avait repêché un homme dans ses filets ! Il espérait que le gars se rétablirait vite pour le récompenser de l'avoir sauvé ! Aux dires du vieux, le type n'était pas un naufragé ordinaire. Il avait une solide constitution. Sûrement un bourgeois ou un aristocrate ! Peut-être un type de la Marine royale, car il avait des cicatrices de soldat… et surtout une cicatrice lui barrant l'œil droit, ajouta le môme avec un sourire entendu.
- Cet homme est donc en vie ?
- Selon le vieux Bernard, oui !
- Et où est ce Bernard ?
- Il habite pas très loin… Je me ferai un plaisir de conduire un gentilhomme aussi généreux jusqu'à chez lui, ajouta-t-il avec un regard entendu.
- Moyennant une petite récompense, je suppose.
- Hé, messire, je risque une sévère rossée si mon maître voit que je vous rends service au lieu de lessiver le pont !
Elle oscillait entre l'amusement et l'exaspération face au marchandage du petit marin.
- Tiens, vaurien ! maugréa-t-elle en glissant deux pièces de plus dans la main de la gouaille. Tu auras le double si le naufragé est bien l'homme que je recherche.
Le gamin l'entraîna dans le dédale des rues dunkerquoises. Après une quinzaine de minutes, il s'arrêta devant une masure dont la façade avait été tellement battue par les vents qu'on se demandait comment elle tenait encore. Assise à la porte, une vieille femme au dos voûté reprisait un filet de pêcheur rapiécé. Un rictus creusa sa figure burinée quand elle aperçut l'apprenti.
- Que viens-tu faire ici, garnement ?
- Hé, madame, c'est pour vous aider que je suis là ! Le gentilhomme que voilà faisait le tour du port à la recherche d'un borgne.
- C'est vrai ce que raconte ce propre-à-rien ? Vous venez pour notre naufragé ?
- Je ne sais pas. Il faudrait que je le voie…
- Vous nous paierez les frais qu'il a occasionnés ! Il dort ou il délire, mais il faut qu'on le nourrisse… On a même fait venir un docteur !
Considérant l'aspect misérable de la demeure, Aramis doutait que ces pauvres gens aient dépensé le moindre sou pour un inconnu. Tout au plus l'avaient-ils pansé et nourri d'un peu de soupe… Comment les en blâmer ? La pauvreté engendrait l'avarice. Ces miséreux avaient à peine de quoi subsister, on ne pouvait guère leur reprocher d'espérer que leur bonne action leur octroierait une récompense.
- Pourrais-je le voir ?
L'intérieur de la maison était encore plus délabré que la façade. L'air marin s'engouffrant par les vitres cassées ne parvenait pas à masquer l'odeur de moisissure qui imprégnait la pièce. Les murs étaient décrépis, les poutres pourries, et quand la vieille la fit gravir l'escalier menant sous le toit, Aramis s'étonna qu'on ait pu y monter un homme de la carrure de Rochefort sans briser la moitié des planches.
La femme la mena sous les combles. Une forme reposait sur un grabat. Que cet homme fût Rochefort ou non, ce lieu n'était pas le plus adapté à une convalescence, songea la mousquetaire. Elle réprima sa nausée face à la puanteur du lieu pour s'approcher du naufragé. La minuscule lucarne faisant office de fenêtre n'éclairait que très faiblement la chambre et elle ne discerna les traits de l'endormi que quand elle fut au bord du lit.
Était-ce bien le comte de Rochefort ? À n'en pas douter, cet homme lui ressemblait cependant… Il lui semblait… Elle ne parvenait à définir cette sensation d'étrangeté qui l'avait saisie devant ce visage… C'était comme si elle contemplait un inconnu. Rochefort avait été son ennemi pendant près de six ans, elle aurait reconnu sa silhouette altière et sa prunelle sombre entre mille, mais curieusement, elle n'avait jamais pris garde à son visage jusqu'à présent. Il paraissait si différent sans son affreux bandeau. Pour la première fois, elle ne voyait plus le borgne du Cardinal, mais un homme dont elle ne savait plus quoi penser. Elle n'avait jamais remarqué cette mâchoire solide, le pli des lèvres sous la fine moustache, la ligne fière du nez… Son regard s'attarda sur l'œil droit. Elle avait toujours cru que le cache-œil dissimulait une monstruosité. Certes une profonde balafre barrait toute la paupière, cependant loin de le défigurer, elle ajoutait de l'énergie au visage du soldat… Quelle misère ! Elle avait tout juste vingt-cinq ans et déjà la vigueur de sa jeunesse la fuyait, ironisa-t-elle aussitôt. Une nuit blanche à galoper sur les routes de France et elle commençait à trouver du charme à l'âme damnée de Richelieu.
- A-t-il repris connaissance depuis que vous l'avez amené ? demanda-t-elle.
- Comme je vous l'ai dit, seigneur : il passe son temps à délirer ou à dormir. On a même eu du mal à le faire manger.
Il était si pâle… Que s'était-il passé ? Et où diable était le Cardinal ?
- Vous !
Une main s'était refermée autour de son poignet. Les yeux de Rochefort étaient largement ouverts et la dévisageaient avec un mélange de stupeur et de colère… Ses deux yeux… L'iris de son œil blessé était toujours là, on aurait même pu croire qu'elle était intacte si elle n'avait pas été d'une couleur si sombre qu'on ne discernait plus la démarcation de la pupille.
- J'aurais dû me douter que vous trempiez dans ce complot ! cracha-t-il en serrant son bras avec une force peu commune compte tenu de son état. Et vous venez m'achever !
Sans comprendre comment, elle fut projetée contre le mur dont quelques gravats se détachèrent.
- Je ne me laisserai pas faire, espèce de traître !
Où donc puisait-il une telle énergie ? Un instant auparavant, il était presque mort, et là, il sautait hors du lit tel un fauve en furie. Son œil valide flamboyait de haine. Vêtu d'une simple culotte, ses muscles tendus à l'extrême dans la posture d'un tigre prêt à bondir, ses cheveux en désordre dont des mèches indisciplinées tombaient sur sa cicatrice, il avait l'air d'un fou… En évitant de s'attarder sur ce corps masculin un peu trop dévoilé à son goût, Aramis se demandait ce qui lui était arrivé pour qu'il perdît tout sens commun. Tout en se tenant prête à saisir son épée à la seconde, elle se releva en évitant tout geste brusque.
- Calmez-vous, Rochefort, fit-elle d'une voix douce. Je suis Aramis, mousquetaire du roi. Nous avons combattu ensemble à Belle-Ile…
- Cessez de me parler comme à un simple d'esprit ! Je sais très bien qui vous êtes et qui sont vos amis !… Oui, nous avons combattu ensemble ! Depuis je croyais que les mousquetaires étaient des hommes d'honneur ! Comment ai-je pu oublier que vous serviez avant tout cette Espagnole déguisée en souveraine et sa bande de conspirateurs ?
- Tudieu, que me chantez-vous ! s'écria-t-elle.
À ces allégations sur la fourberie de la reine, le sang de la mousquetaire n'avait fait qu'un tour. Encore un mot de plus et dément ou pas, elle lui ferait ravaler ses injures à coups de rapière.
- Faites l'étonné ! Vous imaginez-vous que je n'ai pas reconnu sa voix ?
- Quelle voix ?
- Celle de la grande amie de notre chère reine : Marie de Chevreuse.
