Rochefort s'examina sommairement dans le miroir. Les hauts-de-chausses et le pourpoint bien qu'assez ordinaires étaient à sa taille.
- Pouvons-nous partir à présent ? fit-il avec impatience.
Aramis réprima son exaspération grandissante. Un mot de remerciement aurait manifestement étouffé le soldat du Cardinal. Elle avait beau être patiente et tenir compte de l'inquiétude qu'il ressentait pour son maître, s'il ne se montrait pas plus aimable, il ne se passerait pas deux jours sans qu'elle l'assommât avec la garde de son épée.
Elle avait eu toutes les peines du monde à le convaincre qu'elle ne trempait pas dans un complot orchestré selon lui par la duchesse de Chevreuse. Elle lui avait expliqué et réexpliqué qu'elle était envoyée par le roi pour retrouver le ministre disparu, il n'avait rien voulu entendre. Pour lui, les mousquetaires étaient trop proches de la reine pour ne pas être les alliés de Marie de Chevreuse… De guerre lasse, elle avait jeté son arme au pied du comte pour qu'il crût enfin en sa bonne foi.
Après cela, il lui avait fallu contenir ses velléités de partir sur l'heure à la recherche de Richelieu. Dans son état, il se serait écroulé au bout d'une lieue, mais il n'en avait cure. Une telle dévotion confinait à la bêtise ! Elle avait tout de même réussi à le retenir en arguant qu'ils avaient besoin de vingt-quatre heures pour lui trouver des vêtements convenables et une monture.
- Avez-vous la moindre idée de la route à prendre ?
- Vous comptez toujours me suivre ?
- Pardieu, oui ! Sa Majesté m'a confié cette mission…
- Vous me l'avez déjà répété une bonne dizaine de fois ! la coupa Rochefort d'un ton acerbe.
Certes, le roi aurait été mal avisé de choisir Jussac pour venir au secours de Son Éminence, néanmoins, le comte aurait préféré un autre compagnon que ce mousquetaire blond et fluet. Après des années de discorde, il avait appris à apprécier les hommes de Tréville lors de l'affaire du Masque de fer. Il admirait l'intelligence d'Athos, la force colossale de Porthos et la débrouillardise de D'Artagnan, mais Aramis… Ils avaient trop longtemps été ennemis pour qu'il ignorât ses qualités de combattant, pourtant, il n'aurait su dire pourquoi, il avait toujours ressenti une gêne indéfinissable face à Aramis. Cette allure androgyne, ce visage de poupée, ces yeux d'azur, ces mouvements souples, tout cela était pour le moins incongru chez un soldat de Sa Majesté. Il n'aimait pas être dans la proximité de cet homme ! Il se sentait embarrassé quand son regard clair se posait sur lui… d'autant qu'il avait vu sa cicatrice… Dès qu'il avait repris ses esprits, le comte avait attrapé le premier tissu à sa portée pour recouvrir son œil droit. Sans bandeau ou cache-œil, il était plus dénudé que sans le moindre vêtement.
- Je réitère ma question : savez-vous où est enfermé le Cardinal ou comptez-vous parcourir la France de long en large dans l'espoir de le retrouver ?
Si ce godelureau continuait de lui parler comme à un demeuré, qu'il fût au service du roi ou non, il n'échapperait pas à une rossée de nature à faire rougir son derrière de damoiseau mal dégrossi.
- Je sais où la Chevreuse l'a emmené, répliqua-t-il sèchement.
Les sourcils d'Aramis se froncèrent imperceptiblement. Elle avait bien du mal à imaginer la duchesse organisant le rapt de Richelieu. Bien que la meilleure amie de la reine détestât l'ecclésiastique et ait plus d'une fois tenté de lui nuire, organiser un enlèvement en pleine mer était par trop rocambolesque.
- Êtes-vous bien sûr qu'il s'agissait de la duchesse ? hasarda-t-elle. Dans le noir après un coup sur la tête, vous avez pu vous tromper…
- Dites plutôt que vous ne souffrez pas qu'elle soit compromise dans cette affaire ! Auriez-vous des vues sur elle comme votre ami Athos ?
Une vive rougeur enflamma les joues de la jeune femme. Son compagnon d'armes avait effectivement eu une brève aventure avec la duchesse de Chevreuse, mais celle-ci avait trop d'amants pour que cela portât à conséquence, et les insinuations de Rochefort étaient grotesques… Cependant il n'avait peut-être pas tort concernant la belle aristocrate.
Marie de Chevreuse était une intrigante. Séduisante et rusée, elle usait sans scrupule de son charme envoûtant. Néanmoins, son esprit et sa beauté ne laissaient personne indifférent. Même si elle n'avait rien de commun avec cette courtisane, la mousquetaire éprouvait une trouble fascination pour cette femme conciliant une féminité flamboyante et une liberté exceptionnelle même pour quelqu'un de son rang… Cela la rendait sceptique face aux affirmations de Rochefort.
- Si vous doutez tant de mon jugement, allez mener votre enquête de votre côté ! continua le comte avec mépris. De toute façon, vous ne pourrez que me gêner !
- Il suffit, Rochefort ! tempêta-t-elle en serrant des poings qui brûlaient de s'écraser sur le visage du borgne. Dois-je vous rappeler que vous avez été incapable d'assurer la sécurité du Cardinal ? Si vous ne voulez pas vous retrouver dans un état encore plus pitoyable que celui dans lequel je vous ai trouvé, vous feriez mieux de me faire confiance !
Un éclat furieux s'alluma dans son œil unique. Le comte sembla hésiter quelques instants entre une réplique cinglante, un juron et un violent coup de poing. Finalement, il attrapa son chapeau de feutre et l'enfonça sur son crâne.
- J'espère que la carne que vous m'avez trouvée tiendra plus de trois lieues ! lança-t-il en ouvrant la porte.
Rochefort posa un regard appréciateur sur l'étalon noir qui l'attendait dans l'écurie.
- Cette carne est-elle à votre goût ? demanda Aramis en arrivant derrière lui.
Aussitôt la bouche de l'homme se fendit en un rictus dédaigneux. Après la tirade sur son incompétence, il se serait fait arracher la langue plutôt que d'exprimer la moindre reconnaissance à ce freluquet.
- Elle supportera la route… Je ne sais si je peux en dire autant du cavalier qui souhaite m'accompagner.
- Au lieu de vos gracieusetés coutumières, éclairez-moi sur notre destination !
- N'êtes-vous pas assez brillant pour la deviner ? railla-t-il.
- Rochefort, vous me fatiguez !… Je croyais que vous étiez prêt à tout pour Richelieu même à souffrir la compagnie d'un mousquetaire.
Un mousquetaire, sans aucun doute, mais celui-là ! Comment pourrait-il combattre au côté de ce belître alors que son seul désir était de lui plonger la tête dans les mangeoires des chevaux ?… Il respira profondément. Cet insupportable blondin était un des meilleurs bretteurs du royaume. Une fine lame comme lui serait utile face aux sbires de la duchesse… du moins s'ils ne s'étaient pas entretués d'ici là !… Allez, il suffisait de serrer les dents ! Il avait avalé bien d'autres couleuvres depuis qu'il était au service du Cardinal.
- Dépêchez-vous de seller votre cheval ! répondit-il. Nous partons sur l'heure !
- Je refuse de vous suivre en aveugle ! tonna Aramis en pointant son épée sur l'étalon. Dites-moi où nous allons ou je coupe les jarrets de votre cheval !
Elle souhaita que cet impudent aristocrate la croie capable de martyriser un innocent équidé. Elle n'était pas fière d'en être réduite à pareille menace, mais ce Rochefort ne comprenait que ce langage-là.
- Voilà bien une sommation digne d'un mousquetaire ! Je reconnais bien là votre légendaire sens de l'honneur !
- J'attends votre réponse ! gronda-t-elle les joues empourprées.
- À Soissons, ou plus précisément au château de Septmonts.
