Juchée sur sa jument, Aramis repensait aux révélations de Rochefort. Ses yeux glissèrent sur le visage renfrogné de son détestable compagnon. Ainsi l'âme damnée de Richelieu était apparenté à la flamboyante duchesse de Chevreuse… Certes ils possédaient tous deux un esprit des plus retors, mais la ressemblance s'arrêtait là. Marie était vive et gracieuse tandis que Rochefort était un rustre avec à peu près autant de charme que ce pauvre maître Bonacieux sans son naturel jovial !… Des traits virils que ne déparait pas une profonde balafre apparurent brièvement dans sa mémoire. Elle fut d'autant plus confuse que cette image importune surplombait un torse trop musclé et trop dévêtu à son goût… Après huit ans chez les mousquetaires, elle n'avait pourtant plus rien d'une oie blanche. Elle avait soigné plus d'une blessure sur les corps de ses camarades. Elle avait vu plus d'un homme nu et pas des plus mal bâtis ! La chaleur traîtresse qui enflammait ses joues était grotesque ! Sans doute un ridicule vestige de sa jeunesse provinciale !

- Allez plus vite ! On dirait que vous chevauchez un mulet ! la tança Rochefort.

- Sombre sot ! À la vitesse à laquelle vous galopez, votre cheval ne tiendra pas dix lieues ! Nous devrions faire une halte afin de reposer nos montures !

- Il n'y a pas une minute à perdre ! Son Éminence…

- Eh bien continuez à ce rythme ! le coupa-t-elle. Mais je vous préviens : quand vous aurez crevé ce cheval, c'est à dos d'âne que vous arriverez à Soissons !

Sur ces mots, elle empoigna ses rênes et arrêta sa jument blanche aux abords d'une petite prairie. Sans dissimuler sa mauvaise humeur, l'homme du Cardinal en fit autant.


Ils profitèrent de cette halte pour se sustenter avec les quelques victuailles apportées de Dunkerque et un vin des plus médiocres… Si Porthos avait été là, ils auraient été dans une auberge de sa connaissance, son ami possédant une véritable carte de France des meilleures tables, et ils auraient passé un agréable moment avant de reprendre la route. Au lieu de cela, elle était assise dans l'herbe face à un Rochefort maussade à se regarder en chien de faïence.

- Êtes-vous bien sûr que la duchesse soit à Soissons ? J'ignorais qu'elle fût jamais allée là-bas…

- Je vous garantis qu'elle connaît parfaitement les lieux, répondit-il sèchement.

Heureusement, cet exaspérant damoiseau n'insista pas. Il n'avait aucune envie de lui répéter qu'il avait fort bien connu la belle Marie du temps où elle n'était que demoiselle de Rohan et encore moins d'évoquer les étés qu'ils avaient passés enfants dans les couloirs et les jardins du château de Septmonts. Il aurait préféré se faire crever son œil valide plutôt que d'y revenir, mais il s'agissait de sauver le Cardinal et il était certain que la Chevreuse s'était rendue là-bas. Rares étaient ceux qui savaient qu'elle pouvait disposer de ce château à loisir et il devinait que si elle avait tenu à se débarrasser de lui sans attendre, c'était précisément parce qu'il était de ceux-là.

- Si vous le dites… après tout vous tenez plus que moi à secourir votre maître, lâcha Aramis.

Par tous les diables, pourquoi fallait-il qu'il retournât dans ce maudit château avec ce blondin impossible ? Le sort s'acharnait sur lui ! Plus encore que ses railleries, c'était son regard qui l'irritait au plus haut point. Il lui semblait qu'il le fouillait jusqu'au fond de l'âme… Il y avait de l'indécence dans ces prunelles si claires qu'elles en étaient lumineuses. Avec ce visage aux traits purs et harmonieux, on lui aurait donné le Bon Dieu sans confession et Rochefort se méfiait plus que tout de cette apparence angélique !

- Cela ne fait aucun doute ! grogna-t-il en finissant la piquette achetée sur le marché de Dunkerque. Aussi si vous désirez lambiner ici, vous resterez seul ! Moi je repars !

Joignant le geste à la parole, il enfourcha sa monture.

Ce repas avait été si sinistre qu'Aramis n'avait guère plus envie de le prolonger.


Ils galopèrent durant près de quatre heures limitant leurs échanges au minimum. Ils traversèrent ainsi plaines et forêts, apercevant les villes du nord de la France.

- Souriez, Rochefort ! lança Aramis alors qu'ils avançaient dans un bois non loin d'Arras. À cette vitesse, nous aurons atteint Soissons demain dès l'aube.

- Le plus dur sera à faire ! répliqua-t-il. Il faudra tirer Richelieu des griffes de…

Un sifflement fendit l'air et une flèche effleura le chapeau de Rochefort avant de se planter dans un tronc d'arbre à un mètre de lui. Leurs chevaux firent une brutale embardée. Une dizaine d'hommes à la mine patibulaire, certains armés d'arc et de flèches, la plupart de couteaux, venaient de surgir des feuillages de cette forêt touffue.

Les bandits se jetèrent sur eux sans sommation. Qu'ils fussent ou non animés du désir de les détrousser, ils n'avaient manifestement aucune intention de les laisser quitter cet endroit vivants. Les deux cavaliers dégainèrent leurs épées. Du haut de leurs montures, ils dominaient cette troupe de brigands et leur dextérité gommait leur infériorité numérique. Entre coups de pieds et coups d'épée, le nombre d'assaillants diminuait de minute en minute. Leurs chevaux, désireux de démontrer que leurs sabots étaient redoutables pour les mâchoires des vauriens, leur donnaient de violentes ruades.

- Essayez d'en capturer un ! cria Rochefort. Je veux savoir si ces gredins sont à la solde de nos ennemis !

Aussitôt une détonation se fit entendre. La jument d'Aramis se cabra en poussant un hennissement retentissant. En un instant, ils furent sous les feux croisés de quatre mousquets. Alors qu'ils tentaient d'éviter les balles qui pleuvaient sur eux, Rochefort remarqua que les bandits étaient en proie la panique. Deux d'entre eux avaient même été touchés.

- Il faut se mettre au plus vite hors d'atteinte de ces maroufles !

Son compagnon paraissait en difficulté. Un des forbans avait attrapé les rênes de son cheval et un autre s'était agrippé à la selle et voulait l'en déloger. Rochefort allait lui venir en aide quand il réalisa que c'était inutile. Dans une manœuvre aussi déraisonnable qu'audacieuse, Aramis éperonna sa jument pour se mettre sous le feu des tireurs. L'animal hurlait de peur, mais son cavalier le dirigeait avec une poigne de fer, serpentant entre les balles qui l'environnaient… Quel talent ! Et quelle inconscience ! songea le comte à part lui.

Le mousquetaire s'étant débarrassé de ses assaillants, ils s'enfuirent tous deux au grand galop.

- Ces hommes étaient sûrement payés par la duchesse pour nous arrêter, déclara le comte quand ils furent hors d'atteinte. Vous avez vu, ils n'ont même pas cherché de nous rançonner ! Ils voulaient nous assassiner, quitte à tuer la moitié des leurs !… Cela veut dire qu'on nous surveille depuis Dunkerque ! Nous devons redoubler de prudence…

Soudain, il s'arrêta. Jamais Aramis ne l'aurait laissé parler aussi longtemps sans l'interrompre… Il se tourna vers lui. Son visage opalin avait pris une teinte blafarde que soulignait l'éclat de ses yeux clairs. Il était courbé, presque allongé même, sur le dos du cheval. Sa main gauche se cramponnait à la selle tandis que la droite tenait curieusement son ventre.

- Je crois que vous allez continuer cette route sans moi, murmura-t-il alors qu'un filet de sang s'immisçait entre ses doigts.

- Vous êtes vraiment impossible ! pestait Rochefort. À quoi songiez-vous en vous jetant sous les balles de ces coquins : à la façon la plus stupide de mourir ? Maintenant, il va falloir vous soigner ! Croyez-vous que nous ayons du temps à perdre avec Son Éminence prisonnier ?

- Allez libérer votre maître, fit Aramis les lèvres tordues de douleur. Je me débrouillerai tout seul !

Le comte considéra son compagnon de fortune, ou plutôt d'infortune, avec exaspération. Ce mousquetaire n'était pas juste inconscient, il était fou ! L'auréole ensanglantée assombrissant son pourpoint s'agrandissait sur son flanc. Il ne tiendrait pas sur ses jambes avec une telle blessure !

Rochefort n'avait aucune amitié pour cet homme, mais il n'allait pas le laisser se noyer dans son sang ! S'il était capable de bien des vilenies, il n'avait jamais abandonné un blessé sur le bord de la route. Il devait s'occuper de ce feu follet.


Il le mena jusqu'à une auberge aux portes d'Arras.

- Continuez votre route, Rochefort… Richelieu a besoin de vous…

Le visage d'Aramis était devenu si pâle que la robe de son cheval paraissait plus colorée. Sa voix n'était plus qu'un souffle et il ne parvenait pas à étouffer les faibles gémissements qui passaient la barrière de ses lèvres. Il était au bord de l'évanouissement et il continuait de prétendre pouvoir s'en sortir sans aide… Ce n'était plus du courage mais de la démence. Rochefort ne se donna même pas la peine de répondre à ces divagations, il l'attrapa par la taille et le bascula sur son épaule comme un vulgaire ballot… Diantre ! Cet homme était léger comme une plume… et ces cheveux qui se glissaient dans son cou sentaient étrangement bon…

Par l'enfer, ce maudit borgne ne la laisserait pas en paix ! Depuis quand avait-il une conscience celui-là ? Il n'avait pas autant de scrupules quand il avait essayé de la tuer des années plus tôt !

Dans un sursaut d'énergie désespérée, ses poings s'abattirent sur l'épaule du comte. Si ces coups arrachèrent un juron à celui qui l'emprisonnait, ce fut elle qui souffrit le plus de sa pitoyable tentative. La douleur labourant son ventre irradiait tout son corps. Avec toute la volonté du monde, elle ne pouvait échapper à son involontaire geôlier… Elle était à sa merci…