Le tenancier de l'Auberge du Lion d'Or montra peu d'enthousiasme à la vue de ses nouveaux arrivants. Il n'avait guère envie de faire bouillir tout le linge après le passage d'un client dégoulinant de sang. Néanmoins après que le borgne ait exhibé une bourse bien garnie, l'aubergiste avéra bien plus amène, préparant même de l'eau et des bandages pour le malheureux.
- Partez pour Soissons, balbutia Aramis alors que Rochefort, sans doute respectueux de la literie, l'allongeait sur la table de la chambre. Je m'occuperai de cette blessure moi-même…
- Si vous ne vous taisez pas, vous en aurez bientôt une deuxième ! gronda le comte excédé par ce comportement absurde. Et arrêtez de bouger que je vous examine ! Je vous jure que je n'aurai aucune hésitation à vous assommer si c'est nécessaire !
Elle se raidit quand une main virile se posa sur son col pour défaire son pourpoint. Elle n'avait aucune échappatoire. Cet homme était plus têtu qu'une mule, et elle n'était pas en état de le repousser. En temps normal, elle n'aurait pas eu de difficulté à s'en libérer avec un solide coup de pied, mais son corps ne lui obéissait plus.
Bientôt le pourpoint fut retiré et des doigts chauds touchèrent sa peau. Elle ne sut si ce fut ce contact inhabituel, la fraîcheur de l'air sur ses épaules dénudées ou simplement la douleur qui la fit frissonner. S'il dénouait sa chemise avec rudesse, il prenait soin d'éviter tout mouvement de nature à raviver sa blessure.
Puis comme elle le redoutait, ces doigts effleurèrent sa poitrine sanglée. Ils s'écartèrent aussitôt comme s'ils s'étaient brûlés. Pétrifié de stupeur, Rochefort fixait sans comprendre ce buste bien trop mince pour être masculin qu'une longue bande blanche enserrait vigoureusement… sans toutefois parvenir à dissimuler totalement ce qu'elle voulait cacher.
Enfin son regard se détacha de l'étroit bandage pour remonter vers son visage. Un œil sombre et perçant détailla lentement cette figure qui l'avait toujours embarrassé… cette peau de pêche, ce teint de lys, ces traits délicats et ces yeux si clairs… des yeux qui, en cet instant, mettaient un point d'honneur à ne pas se détourner, une lueur de défi luisant même dans le fond de ses prunelles azur… Sa peur était pourtant perceptible au tremblement de ses lèvres.
Le temps semblait s'être figé. Chaque seconde paraissait interminable… Un coup sur le battant résonna dans ce silence de plomb.
- Puis-je entrer, Messire ? fit l'aubergiste derrière la porte les bras chargés par des linges et un baquet d'eau chaude.
Le comte fut aussitôt devant l'entrée. Remerciant leur hôte pour sa sollicitude, il prit garde à ce que celui-ci ne vît pas la table où reposait la mousquetaire.
Quand l'homme se retira, Rochefort revint auprès d'elle et sans un mot, acheva de délacer la chemise rougie. Sans relever la tête, il défit l'attache de la culotte souillée de sang. Frôlant ses hanches, il ne put s'empêcher de remarquer la finesse de sa taille et l'extrême douceur de sa peau qui tressaillit sous ses mains.
- Je veux juste vous soigner, maugréa-t-il par crainte que dans un accès de panique, elle n'aggravât encore son état.
Il baissa son pantalon en veillant à ne découvrir que le ventre de la blessée qu'il nettoya à l'aide d'un tissu mouillé. Si la plaie continuait de saigner, elle était à présent assez propre pour qu'il l'examinât. Ses sourcils se froncèrent… La balle avait pénétré le creux de la hanche. Elle ne semblait pas avoir touché d'organe vital, mais elle s'était logée dans les chairs… Il ne savait que faire. Même si bien des soldats vivaient avec un peu de plomb dans le corps, les infections étaient fréquentes et presque toujours mortelles. S'il s'était agi d'un de ses compagnons d'armes, il n'aurait pas hésité à retirer la balle, mais il n'avait jamais soigné de femme… Supporterait-elle seulement une telle opération ? En plus, il était seul pour la pratiquer.
Après quelques minutes, il sortit de sa besace des cordages et une bouteille d'eau-de-vie qu'il porta aux lèvres d'Aramis.
- Buvez ! ordonna-t-il. Je vous préviens, ça va faire très mal !
Cet incroyable orgueil étincelait toujours dans ses yeux… On aurait cru qu'elle ne craignait pas la souffrance, s'étonna-t-il.
Il jeta une bûche dans la cheminée afin d'attiser le feu qui crépitait dans le foyer. Il retira son propre pourpoint et ses bottes avant de se laver les mains. Plutôt nerveux, il revint vers la jeune femme et saisit son poignet droit pour y enrouler une des cordes.
- Qu'est-ce qui vous prend ? s'indigna-t-elle en essayant de se dégager.
Elle était de plus en plus faible s'inquiéta l'homme en remarquant le timbre fluet de sa voix et la mollesse de ses gestes. Il n'avait pas une seconde à perdre.
- Je dois vous immobiliser pour retirer la balle, répondit-il en liant ses poignets aux pieds de la table.
En dépit de tout le sang perdu, une rougeur colorait les joues de la mousquetaire. Était-il possible que dans son état elle conservât assez de fierté pour ressentir l'humiliation d'une telle entrave ?
- Voulez-vous encore un peu d'alcool ?
- Finissons-en, Rochefort…
Faisant fi du mobilier de leur hôte, il cassa le rondin d'une chaise et le plaça entre les dents d'Aramis. Tout insupportable qu'elle fût, il aurait des remords si elle s'entaillait la langue par sa faute.
En évitant de s'attacher davantage sur cette figure dont la féminité était devenue évidente, il s'assit à califourchon sur ses genoux et se pencha sur la blessure. Il écarta la peau avec minutie, glissa ses doigts dans la plaie. Il se mordit les lèvres pour ne pas penser aux spasmes de ce bassin aux courbures délicates, aux soubresauts de ses jambes fines alors qu'il fouillait ses chairs à vif… Il n'avait jamais torturé une femme et même s'il ne fixait que la blessure, il sentait bien que le corps qu'il martyrisait n'avait rien de masculin.
Heureusement la balle n'était pas entrée trop profondément, il réussit à l'extraire sans difficulté. Il fut pourtant bien dépité de constater qu'elle était toujours consciente… Si on lui avait dit quelques années plus tôt qu'il s'affligerait de la souffrance d'un mousquetaire !
- Maintenant, je vais désinfecter, murmura-t-il.
Il fit couler un peu d'eau-de-vie dans la plaie. La douleur fut si intense que tout le corps de la jeune femme se cabra sous lui.
En se relevant, il osa enfin contempler son visage livide. Ses yeux embrunis de souffrance étaient encore ouverts… Par l'enfer, en quel métal cette femme était-elle bâtie pour résister à un tel traitement sans perdre connaissance ? Il songeait aux camarades qu'il avait vus blessés lors de combats… La plupart s'évanouissait très rapidement, et ils faisaient au moins le double du poids de cette demoiselle !… Elle semblait si fragile allongée ainsi, ses boucles blondes retombant éparses sur son front et ses minces épaules, sa poitrine qui se soulevait en dépit de l'étroit bandage, ses jambes qui se dessinaient sous la culotte… Bien qu'il n'ait dénudé aucun de ses attributs féminins, il avait l'impression de violer son intimité. D'autant qu'avec ses bras en croix attachés à la table et le sang qui souillait sa peau laiteuse, elle ressemblait à une victime sacrificielle… Une image à mille lieues du blondin impossible qui l'exaspérait tant !
Il ôta le rondin de sa bouche et lui fit boire le reste d'eau-de-vie…
- Il faut que je cautérise la plaie… Ce sera bientôt fini…
Elle hocha la tête… Elle n'avait même plus la force de parler… Il tremblait presque en replaçant le bâton entre ses dents blanches.
Il sortit son épée du fourreau et laissa la lame dans l'âtre jusqu'à ce que le fer devînt fumant… Que n'eut-il donné pour posséder un peu de ce laudanum dont le Cardinal avait loué les qualités analgésiques !
En écartant toutes ces pensées parasites de son esprit, il posa le fer rougi sur la blessure. Un gémissement jaillit des lèvres d'Aramis malgré le bâillon de bois et une violente convulsion secoua tout son corps qui retomba inerte sur la table.
Soulagé d'avoir achevé ce cruel ouvrage, il nettoya le sang coagulé sur son ventre et le pansa soigneusement. Son pantalon et le bandage autour de son buste étaient sales, cependant il préféra ne pas y toucher. Il referma la chemise et délia ses poignets. Elle avait serré ses poings si vigoureusement que ses ongles avaient lacéré ses paumes. Il les soigna également.
Enfin, il libéra sa bouche. Jusqu'au dernier moment, il avait évité de regarder son visage. Il ne comprenait pas pourquoi, mais la douleur qui s'y était imprimée lui était pénible… Une goutte salée avait perlé sur ses longs cils, remarqua-t-il… Ses paupières s'entrouvrirent alors sur des prunelles noyées de souffrance… Palsambleu, elle était encore éveillée ! Comment parvenait-elle à endurer cela ?
Avec une infinie délicatesse, il la souleva entre ses bras. Il écarta les boucles dorées et essuya les sillons de sueur et peut-être de larmes sur sa peau… Elle était comme une poupée de chiffon contre lui… Jamais il n'aurait cru éprouver autant de compassion pour le mousquetaire à l'esprit mordant que le roi avait envoyé, songea-t-il en la déposant sur le lit.
- Reposez-vous… murmura-t-il avant de l'envelopper dans les couvertures.
