Les derniers rayons du soleil avaient disparu derrière les arbres de cette maudite forêt. Ils avaient déjà perdu une demi-journée… Rochefort brûlait de reprendre la route, mais il ne pouvait se résoudre à abandonner la mousquetaire. Elle venait juste de s'assoupir le corps brisé de souffrance. Elle serait à la merci du premier coquin venu… Mais le Cardinal l'attendait ! L'attaque des bandits prouvait qu'il avait vu juste : la Chevreuse détenait Richelieu à Septmonts. Le comte lui était dévoué corps et âme. Il avait juré de le suivre même jusqu'en Enfer alors qu'attendait-il ? La France avait bien plus besoin de ce génie que de cette militaire travestie ! Il ne l'avait jamais appréciée ! Elle était très affaiblie par sa blessure, mais aussi qu'est-ce qui lui avait pris de se jeter sous les balles des brigands ? Que cette jeune femme ait choisi d'entrer chez les mousquetaires prouvait assez sa folie ! Il n'allait tout de même pas mettre en péril Richelieu pour cette extravagante… D'autant qu'il lui avait apporté les premiers soins ! Un frisson lui parcourut l'échine. Il sentait encore ce corps mince se tordre de douleur sous ses mains. Il ne parvenait pas à se défaire de sa compassion à son égard… ni même d'une certaine admiration pour le courage avec lequel elle avait enduré cela… Ce petit bout de femme n'avait rien à envier aux meilleurs soldats de Sa Majesté, songea-t-il un peu malgré lui.

Son regard revint sur l'endormie. Quel idiot ! Dire qu'il avait été tant gêné par ce visage d'ange sans jamais soupçonner la vérité ! Une femme ! Et pas des plus laides de surcroît… Il n'était pourtant pas homme à s'attendrir devant une jolie figure et une femme en casaque était bien loin de son idéal féminin. Mais ce soir-là, elle était à mille lieues du soldat insolent et audacieux qu'elle jouait habituellement et qui l'irritait tant, elle n'était qu'une femme blessée, fragile et vulnérable… S'il était loin d'avoir toujours respecté les règles de la chevalerie, cela n'avait jamais été de gaieté de cœur. Malgré toutes ses compromissions, il conservait l'âme d'un gentilhomme… Morbleu, il ne s'en sortirait pas s'il continuait à la fixer ainsi !

Elle paraissait paisible, il pouvait sans crainte la laisser seule un moment. Il allait s'assurer que l'aubergiste avait pris soin de leurs montures.


D'un geste distrait, Rochefort caressa le chanfrein du cheval qui hennit de plaisir… Elle s'y entendait pour choisir les chevaux. Cet étalon était une merveille ! Il était déjà prêt à repartir… Si seulement son cavalier en était capable ! Il devait pourtant s'en aller ! L'avenir de la France en dépendait !

Il partirait à l'aube ! décida-t-il prenant la lune à témoin de sa résolution. Il devait cesser de songer à Aramis comme à une demoiselle sans défense. Même blessée, elle demeurait un mousquetaire. Après une bonne nuit de sommeil, elle irait sûrement mieux ! Avec deux pistolets et quelques balles, elle tiendrait en respect quiconque s'en prendrait à elle. Elle était solide ! Elle se remettrait vite de sa blessure ! Après tout, elle avait résisté à la douleur mieux que bien des soldats aguerris et il n'avait pas oublié que quelques années plus tôt, également blessée, elle avait été prête à affronter une escouade de ses gardes… S'il n'était qu'à moitié convaincu par cet argumentaire, il apaisait un peu sa mauvaise conscience.

Il se dirigea vers la porte de l'écurie quand un craquement perça le silence de la nuit. Il crut un instant que c'était le bruit d'un des chevaux avant de se rendre compte qu'il provenait d'en dehors de l'écurie. Restant dans la pénombre, il aperçut des ombres se dessiner entre les feuillages.

- L'aubergiste a bien accueilli deux cavaliers aujourd'hui, entendit-il, un borgne et un blond salement blessé…

- Parfait… grâce à nos tireurs, l'un des deux est hors d'état de nuire, on ne devrait pas avoir de difficulté avec le borgne. Va chercher les autres : à six contre un…

- Cinq, chef ! corrigea le premier homme. Pierrot vient de rendre l'âme.

- Saletés de soldats ! Je te jure qu'avant l'aube, ils mangeront les pissenlits par la racine ! Allez ! Fais vite !

Les lâches ! Les coquins ! S'il avait eu ne serait-ce que deux hommes valides avec lui, ils auraient senti le fer de sa rapière ! Il était assez lucide pour deviner que, même si ces faquins n'étaient pas des soldats aguerris, seul avec sa blessée, il ne faisait pas le poids. La fuite était sa seule issue… mais Aramis serait incapable de chevaucher même une lieue ! Et il ne pouvait pas l'abandonner. Ces scélérats n'hésiteraient pas à s'en prendre à elle et s'ils découvraient sa vraie nature, il était clair qu'ils ne se conduiraient pas en gentilshommes… Cette mission était un cauchemar ! Non seulement il lui fallait retourner à Septmonts retrouver Marie de Chevreuse, mais en plus, il se retrouvait avec une mousquetaire estropiée sur le dos. Il s'était souvent dit que le service de Son Éminence le mènerait en enfer, il ne croyait pas que le purgatoire commencerait de son vivant !


Il l'aurait volontiers laissée dormir jusqu'au matin, mais ils n'avaient pas une seconde à perdre. Il avait réussi à rejoindre la chambre sans se faire remarquer, il restait à faire de même pour en sortir et avec l'état dans lequel était Aramis, ce ne serait pas chose aisée.

Il la secoua sans ménagement pour la réveiller. L'heure n'était malheureusement pas à la délicatesse… Elle gémit et entrouvrit ses beaux yeux clairs.

- Il faut partir tout de suite ! Nous n'en avons pas fini avec ces brigands. Ils nous ont pisté jusqu'ici et seront là dans un instant !

Elle se releva aussitôt. Elle n'émettait aucune plainte bien que son visage fût tendu de douleur. Ses lèvres et ses poings serrés trahissaient ses efforts et elle tituba dès qu'elle posa le pied par terre… Elle ne tiendrait jamais jusqu'à l'écurie quant à galoper dans la nuit, il ne fallait pas y compter.

- Partez sans moi… murmura-t-elle.

- Taisez-vous ! gronda-t-il.

Avec un certain agacement, il l'empoigna par la taille et la chargea sur son dos avec autant de facilité que si elle n'avait pas pesé plus lourd que leur petite besace.

- Agrippez-vous à mes épaules ! Ce n'est pas très confortable, mais je n'ai rien de mieux à vous proposer.

Après avoir passé sa gibecière, il saisit ses cuisses souples pour l'arrimer plus fermement à lui et quitta la chambre. À la crispation des doigts autour de son cou et à la raideur des jambes sur ses hanches, il devinait qu'elle souffrait. À nouveau, il maudit ces brigands et leur machiavélique commanditaire avec d'autant plus de vigueur que cela lui permettait de ne pas trop penser à la chaleur de ce corps svelte dans son dos, à la douceur de ce visage dans sa nuque, au parfum de cette chevelure… Pardieu ! Dès qu'ils seraient hors d'atteinte, il serait urgent de dormir ne serait-ce qu'une petite heure !


Il déposa son encombrant fardeau sur une meule de foin et entreprit de harnacher son cheval. Il était inutile de le seller, il monterait à cru en calant la jeune femme entre lui et le cou de l'animal.

- Vous partez déjà, messire ?

Quatre hommes venaient de pénétrer dans l'écurie.

- Je suis un peu pressé, messieurs, mais je peux prendre quelques minutes pour vous pourfendre, fanfaronna le comte en tirant son arme.

Par chance, la disposition de l'écurie gommait l'inégalité numérique. Les bandits ne pouvaient l'attaquer que par deux et ils ne possédaient ni son talent ni son expérience des combats. Bien vite, ils furent tous à terre.

- Félicitations, messire !

Un cinquième homme qu'il reconnut comme étant le chef de ces fripouilles apparut dans l'encadrement de la porte un mousquet à la main.

- Maintenant si vous ne voulez pas que votre crâne décore les murs, vous allez poser vos armes et vous mettre à genoux.

Pourquoi n'avait-il pas chargé les pistolets ? pesta Rochefort en jetant sa rapière et ses poignards vers le forban qui le tenait en joue.

- Je vous remercie, seigneur, continua ce dernier. Vous avez un ennemi fort généreux et, grâce à vous, je n'ai plus besoin de partager leur subside avec ces…

En un instant, il ne fut lui-même plus en mesure de profiter du moindre sou. Avec une implacable précision, une dague s'était plantée dans son cœur. Sans même se tourner, Rochefort savait que ce tir était le sien… Où donc avait-elle puisé l'énergie pour attraper sa dague et la lancer avec une telle adresse ? Elle avait rampé jusqu'à une stalle pour tenir ce gibier de potence à sa portée.

Blanche comme un linge, elle s'appuya contre une des poutres et se laissa glisser sur le sol avant de sombrer dans l'inconscience.