Le jour était entamé depuis longtemps lorsque Aramis s'éveilla une douleur lancinante dans le creux de la hanche. Quand elle parvint à entrouvrir les yeux, ceux-ci furent aussitôt éblouis par le soleil inondant la pièce. Lentement, une forme se découpa entre les rayons lumineux. Un homme assis sur un large fauteuil… Si elle ne voyait pas son visage tourné vers la fenêtre, les jambes puissantes étendues sur le rebord et les bras musclés dont les mains tenaient des pistolets étaient indéniablement masculins.
- Enfin ! J'espère que vous allez mieux ! fit une voix bourrue bien reconnaissable.
Rochefort… Les souvenirs de la veille déferlèrent dans son esprit… La forêt, les brigands, cette brûlure dans son ventre… et les mains de cet homme… ces doigts sur sa peau… sa peur quand il avait effleuré son buste… sa honte quand elle s'était retrouvée attachée à demi nue sous lui… puis la douleur… une douleur atroce presque insoutenable… le sentiment d'être écartelée, brisée… puis le brouillard au milieu duquel émergeaient des images et des sensations diffuses, l'odeur du foin et du crottin, l'ombre de combattants dans la nuit, la fatigue, la peur et cette force étrange qui l'avait enveloppée, cette fragrance ambrée… Elle regarda à nouveau son compagnon. Il l'avait vue… Il savait…
- Je vous remercie, balbutia-t-elle en s'efforçant de ne pas baisser la tête face à lui. Vous m'avez sauvée…
- Vous aussi… répondit-il rapidement sans cesser de fixer la fenêtre, sans doute pour s'assurer qu'aucun nouvel ennemi n'arrivait.
Ils restèrent un moment silencieux, puis la jeune femme reprit :
- Je suppose que vous voulez savoir pourquoi je me suis travestie…
- Nous n'avons pas de temps à perdre en bavardage ! l'interrompit-il sèchement.
- Comptez-vous me dénoncer ?
Il tressaillit. Un éclat furieux enflamma son œil unique et ses poings se serrèrent si violemment qu'on aurait cru qu'ils allaient s'abattre sur la mousquetaire.
- Si je souhaitais vous tuer, je me serais contenté de vous laisser vous vider de votre sang, imbécile !
Les joues d'Aramis s'empourprèrent. Elle s'était montrée injuste, cependant il n'était pas question qu'elle montrât le moindre regret tant qu'il s'adresserait à elle sur ce ton.
- Vous devriez vous débarbouiller et vous changer, continua-t-il. J'aimerais dormir au moins une heure avant de vous déposer à Arras…
- Me déposer à Arras ?
- L'aubergiste m'a assuré que les religieuses y tenaient un très bon dispensaire, vous y serez bien soignée…
- Je n'ai nul besoin de soins ! s'écria la jeune femme.
- Dois-je vous rappeler que vous avez reçu une balle ?
- Vous l'avez extraite, il me semble !
Parbleu, il préférait quand elle était inconsciente !… Pourquoi diable avait-il attendu son réveil ? Pourquoi ne l'avait-il pas laissée après l'attaque des bandits ? Pourquoi s'était-il senti responsable d'elle après qu'elle eût poignardé le chef des brigands ? Cette absurde compassion lui avait joué un bien vilain tour. Au lieu d'être déjà à Soissons, il en était réduit à palabrer avec une estropiée déraisonnable et butée !
- Vous n'êtes pas en état de vous battre, trancha-t-il, et je ne vais pas m'encombrer d'une infirme…
- Je ne suis pas infirme ! s'indigna-t-elle. Et qu'espérez-vous faire tout seul ? Les événements d'hier nous ont montré que la duchesse était aux aguets, vous n'aurez pas passé la porte du château que ses hommes se jetteront sur vous !
- Eh bien, ils verront ce qu'il en coûte de s'attaquer à Son Éminence !
- Ils vous tueront ! Au mieux, vous tiendrez compagnie au Cardinal dans sa cellule…
- Peut-être, mais je m'en sortirai mieux sans un poids mort comme vous
- Écoutez-moi, bougre d'âne ! tonna Aramis excédée. Si vous voulez sauver Richelieu, il va falloir faire fonctionner votre cervelle ! Vous ne devez pas agir à la hussarde, mais réfléchir à un moyen d'entrer à Soissons sans vous faire remarquer…
- Et qu'avez-vous à me proposer : voyager avec vous sur un brancard pour passer inaperçu ? railla-t-il.
Elle s'apprêtait à lui lancer une répartie cinglante quand le tumulte de claquements de sabots et de roues attira Rochefort vers la fenêtre. Il espérait presque que le carrosse s'arrêtant dans la cour de l'auberge fût celui d'un nouvel ennemi. Il aurait volontiers passé sa colère sur un forban… La femme qui sortit de la voiture ressemblait à tout sauf à un malfaiteur. Sa toilette était un extravagant enchevêtrement de dentelles, velours et broderies. Des plumes arrachées aux volatiles les plus divers ornaient une coiffure dont on s'étonnait qu'une si petite tête pût la supporter. La quarantaine, cette dame qui se voulait raffinée était d'une excentricité à la limite du ridicule. Elle grimaça en examinant l'auberge.
- Pourquoi nous arrêtons-nous dans ce gourbi ? demanda-t-elle d'une voix pédante. Je vais me consumer d'impatience si nous ne parvenons pas à la capitale avant ce soir.
- Madame, les chevaux ont besoin de repos, répondit le cocher avec lassitude. Songez que cet endroit est des plus pittoresques…
- Vous ignorez la définition de ce mot, mon pauvre ! Entraînez-moi dans une prairie verdoyante et nous parlerons de pittoresque !
Le comte soupira. Une précieuse ! Il ne manquait plus que cela ! Enfin, cela valait toujours mieux que cette insupportable travestie !
Il quitta le rebord de la fenêtre. S'il restait ne serait-ce qu'une minute de plus dans la même pièce qu'Aramis, il ne répondrait plus de ses actes. Il bouillait intérieurement et ses doigts n'avaient plus qu'un désir : asséner à cette fille la plus formidable fessée déculottée jamais donnée.
- Si vous vous portez si bien, rentrez à Paris prévenir Tréville des avancées de votre enquête et dites-lui d'envoyer des hommes valides en renfort ! cracha-t-il en appuyant bien sur les mots hommes et valides. Sur ce, je vous fais monter de l'eau ! Lavez-vous et changez de vêtements ! Vous êtes couverte de sang !
En sortant, il claqua la porte avec tant de fracas qu'il n'entendit pas les invectives qui lui lança la mousquetaire.
Aramis dénoua sa chemise les dents fermement serrées. Pour peu que ce diable d'homme fût derrière la porte, elle préférait être écorchée vive plutôt que d'émettre le plus petit gémissement. Elle l'imaginait trop bien pavoiser sur son état… Dieu, que ce borgne était odieux ! Elle avait rarement rencontré d'homme capable de susciter en elle un aussi violent désir de lui tordre le cou ! Et dire qu'elle lui devait la vie !… Pourquoi l'avait-il sauvée ? Il n'avait jamais pu la souffrir et c'était réciproque ! Pourquoi avait-il risqué sa vie pour elle ? Pourquoi l'avait-il soignée et protégée ? Pourquoi avait-il perdu un temps précieux pour assurer sa sécurité ? Cela dépassait l'entendement !
Quelle que fût son animosité à son égard, elle était devenue sa débitrice et elle ne le laisserait courir à une mort certaine. C'était une tête brûlée sans la moindre stratégie. Il allait essayer d'attaquer le château de Septmonts de façon totalement irréfléchie. Malheureusement il avait raison sur un point : elle n'était pas en état de galoper à bride abattue jusqu'à Soissons. Sa blessure était profonde et mal placée. Si elle parvenait à marcher sans trop de difficultés, elle ne réussirait même pas à grimper sur sa monture sans aide… Une idée affreuse lui traversa alors l'esprit… Non ! Elle ne pourrait jamais ! Elle préférait encore faire la route dans les bras du borgne plutôt que de se résoudre à semblable comédie… Pourtant c'était le moyen idéal de détourner les soupçons… Non ! Il ne saurait en être question !
Nettoyant sa peau à grande eau, elle s'arrêta sur la plaie brûlée. Une cicatrice de plus était venue marquer un corps déjà malmené par des années de duels et de combats… Comme si cela avait la moindre importante ! Elle n'avait pas l'intention de plaire à quiconque !… Elle avait peine à se souvenir des événements de la veille, cependant il lui semblait que l'âme damnée du Cardinal s'était montré presque attentionné quand il l'avait soignée. C'était probablement un mirage de son esprit embrumé de douleur, se reprit-elle. Quoi qu'il en fût, elle avait une dette à l'égard de cet homme et même si cela lui déplaisait au plus haut point, elle la paierait.
Magdelon du Croisy était mortifiée de s'asseoir dans ce bouge malodorant. Elle qui ne rêvait que du délicieux salon de Madame de Rambouillet attablée à côté de voyageurs frustes empestant la sueur et les excréments. Face à l'insistance du gargotier, elle avait été forcée de commander une fricassée peu ragoûtante et une bouteille d'une piquette fortement bouchonnée. Dût-elle trépasser d'inanition, elle ne toucherait à cette nourriture infecte !
Alors qu'elle était au bord du désespoir, apparut devant elle la plus noble figure qui lui ait été donnée de rencontrer. Un jeune chevalier venait de s'installer face à elle. Ses traits fins et délicats offraient un charmant contraste avec l'éclat fier embrasant des prunelles azur. Il possédait une des plus jolies physionomies qui fussent et sa chevelure était une cascade de boucles dorées. Plus que sa beauté, ce qui frappait chez cet éphèbe était sans conteste l'énergie et la volonté qui émanaient de son être.
- Pardonnez mon audace, madame, dit une voix respectueuse sans être obséquieuse, j'espère ne pas m'être mépris sur votre cœur que je devine généreux.
Magdelon rougit malgré elle. Si elle n'était plus une jeune fille en fleur depuis bien longtemps, l'attention de cet adorable garçon la troublait.
- J'avais espéré m'entretenir avec vous d'une affaire qui j'espère saura toucher votre âme.
- Je vous écoute, monsieur, répondit la précieuse frémissante de curiosité.
- Madame, pourrions-nous nous isoler quelques minutes ? Entendez-moi bien, mes intentions sont pures et jamais je n'oserais attenter à l'honneur d'une dame de votre qualité.
Au fond d'elle, la vieille fille regretta un peu que le bel androgyne fût si respectueux. Il ne lui aurait pas déplu d'être courtisée par un si joli garçon… Une heure plus tard, elle avait oublié son dépit et ne songeait qu'à choisir une toilette convenable à la plus romanesque des jeunes filles.
