D'un geste impatient, elle regroupa ses jupes sur la banquette. Palsambleu ! Ces vêtements étaient une invention du malin ! Elle était si gauche engoncée dans ce flot de tissus ! Elle n'avait plus aucune latitude de mouvements. Même assise, elle craignait qu'une embardée du carrosse lui fît faire une cabriole digne de la comédie italienne. Cela aurait beaucoup amusé cet imbécile de Rochefort ! Elle devrait être prudente en descendant de la voiture. Il ne manquerait pas de la railler toute la durée de cette maudite mission à la moindre culbute. Elle était déjà assez mortifiée de se montrer dans cet accoutrement !
Bien sûr, ce déguisement était son idée. Après s'être isolée en compagnie de Mademoiselle du Croisy, elle lui avait révélé sa vraie nature sans toutefois évoquer sa véritable identité. Elle avait conté une fort jolie fable, l'histoire d'une jeune fille s'enfuyant du domicile familial sous des défroques masculines pour rejoindre l'homme qu'elle aimait… Le pari était risqué et Aramis le savait, mais l'âme de la précieuse provinciale, nourrie de littérature courtoise, s'était aussitôt émue d'une histoire si romanesque. Elle avait été fascinée par la travestie et n'aspirait plus qu'à soutenir les élans de ce « cœur indomptable » selon ses propres termes. D'une voix tremblante, vibrante d'une supplication à peine voilée, la mousquetaire avait sollicité son aide pour reprendre les atours de son sexe afin de convoler en justes noces avec son amant. La précieuse enthousiasme avait bien vite vidé ses malles pour lui trouver une robe.
Il était regrettable que la vieille fille ne possédât pas de vêtement plus austère. Cette toilette était trop échancrée au goût d'Aramis, d'autant que la du Croisy étant plus corpulente qu'elle, le corset bâillait d'une manière quelque peu indécente. Elle était bien embarrassée d'offrir à ce rustaud de Rochefort un nouvel aperçu de ses épaules et de sa gorge. Il en avait bien assez vu en la soignant ! En s'extasiant devant la gracieuse pudeur de la demoiselle, Magdelon lui avait également fourni une pèlerine afin qu'elle n'exposât pas ses charmes avant la nuit de noces. Cela lui évitait une humiliation supplémentaire. Il lui était déjà difficile d'user d'autorité enveloppée de fanfreluches. Surtout face à un âne bâté comme Rochefort !
Elle était injuste et elle en était consciente. Le comte n'était certes pas un fin stratège, mais il n'était pas dénué d'intelligence. Sa dévotion quasi fanatique envers Richelieu obscurcissait ses jugements et le poussait à l'imprudence, néanmoins quand elle parvenait à modérer ses impulsions belliqueuses, il raisonnait avec entendement et presque avec sagesse. Il avait bien admis, du bout des lèvres, que son idée de revêtir des habits féminins afin de ne pas attirer les soupçons était avisée. Il avait un peu protesté quand il avait dû se déguiser en cocher et atteler leurs chevaux au coche qu'elle avait acheté à Mademoiselle du Croisy – étant convenue avec elle qu'il lui serait aisé d'en racheter à Arras – mais cela avait été plus un bougonnement pour ne pas paraître trop aimable. Il avait été plus dur de le convaincre de faire un détour par Amiens afin d'éviter les embûches qu'avait probablement placées sur leur route la duchesse, cependant il avait fini par reconnaître qu'ils perdraient moins de temps ainsi qu'en affrontant à de nouveaux assaillants.
Même si elle concédait quelques qualités à l'homme du Cardinal, elle doutait de réussir à libérer Richelieu avec son seul appui, d'autant qu'elle souffrait encore de sa blessure. Elle avait confié à Magdelon du Croisy une missive à remettre à « son cher parrain » domicilié à Paris, Monsieur de Tréville. Un « homme un peu frusque mais à l'âme généreuse », le seul de ses proches qui avait « compris les aspirations de son cœur passionné »… Elle n'était pas très fière d'avoir abusé cette brave femme ni d'avoir joué les demoiselles amoureuses. Même si la vie l'avait obligée à feindre et à dissimuler, le mensonge la répugnait.
Elle espérait que la précieuse ne tarderait pas à remettre la lettre au capitaine afin qu'il leur envoyât des renforts au plus vite. La dame était des plus serviables, mais son caractère fantasque lui faisait craindre le pire. S'il lui prenait soudain l'envie d'admirer la splendeur de Chambord ou une plage battue par les vents, la du Croisy serait capable de mettre un mois à arriver à Paris… En outre, Tréville comprendrait-il le message ?
« Là où le vase fameux d'un coup fut brisé, je vais d'un coup aussi fatal unir ma main à celle d'un homme dont la dévotion et la fidélité sont sans égales. Un homme d'Église nous y attend et j'espère que nos loyaux amis se joindront à notre allégresse… Votre dévouée, Renée »
Si le sens de ces mots demeurait obscur, Athos y verrait clair. Il était peut-être revenu de sa province… Ses amis lui manquaient ! songea-t-elle en froissa la soie de sa jupe avec mauvaise humeur.
La voiture fit une embardée pour s'arrêter dans un relais de poste non loin d'Amiens. Leurs chevaux n'étaient pas habitués à tirer un tel attelage et se fatiguaient vite.
Il lui fallait apparaître en public comme une femme ! Tout compte fait, il aurait peut-être mieux valu affronter de nouvelles hordes de brigands !
Elle regretta encore davantage son idée folle quand après avoir ouvert la porte du carrosse, le faux cocher, au lieu de lui prendre la main pour l'aider à descendre comme l'aurait fait tout domestique respectable, empoigna sa taille et la fit basculer dans ses bras.
- Que faites-vous, Rochefort ? murmura-t-elle les yeux étincelants de colère.
- Madame, le sol est boueux, vous risqueriez d'encrasser vos pieds délicats ! répondit-il d'une voix forte et intelligible à tous les êtres vivants à une lieue à la ronde.
Il souriait le misérable ! Il s'amusait follement à la traiter comme une jouvencelle imbécile ! Les quelques voyageurs présents dans la cour observaient la scène avec intérêt. Ils émettaient certainement les plus fâcheuses hypothèses quant à la familiarité de cet audacieux serviteur. Elle vit même quelques regards appréciateurs se poser sur eux… Pardieu, il lui paierait ça !
- Qu'est-ce qui vous a pris de vous donner ainsi en spectacle ? fulmina-t-elle quand ils furent seuls.
- Je ne voulais pas qu'on remarque que vous boitiez à cause de votre blessure ! Cela aurait attiré les soupçons alors que maintenant personne en ces lieux ne doute que vous soyez une frêle jeune fille…
- Une jeune fille qui s'encanaille avec son domestique ! Avez-vous songé à ce que votre attitude avait d'inconvenant ?
- D'inconvenant ? s'étonna le comte. Que doit-on dire d'une femme qui vit habillée en homme au milieu de soldats ?
- Arrêtez ces insinuations obscènes !
- Ne vous énervez pas ! Je n'ai pensé qu'à l'intérêt du Cardinal. Si ces balourds s'imaginent que nous sommes engagés dans une aventure galante, ils ne penseront pas que nous sommes deux soldats en mission. Ne m'avez-vous pas conseillé de faire fonctionner ma cervelle ?
Le visage et l'esprit en feu, elle maugréa quelques mots fleuris issus de son vocabulaire fort prolixe en matière de jurons.
- Un tel langage ne sied pas à une dame de votre qualité ! souffla-t-il avec ironie. Et ajustez-vous un peu mieux ! Votre pèlerine offre un spectacle bien plus inconvenant que celui qui vous a tant offensé.
Elle réalisa avec horreur qu'il disait vrai. Quand il l'avait prise dans ses bras, les attaches du manteau s'étaient légèrement dénouées et laissaient à présent entrevoir un somptueux panorama de sa gorge que couvrait bien mal un corset trop large. Le teint déjà empourpré de la mousquetaire vira au cramoisi le plus vif. Une cerise bien mûre aurait semblé pâle à côté de ses joues… et moins appétissante que cette jeune poitrine ferme et charnue, songea-t-il furtivement… Il tressaillit. Par chance, elle était bien trop gênée pour remarquer son soudain embarras.
Il était d'autant plus ennuyé que ce n'était pas la première fois que des pensées importunes le surprenaient depuis la veille… Quand il l'avait soignée, il avait évité de s'attarder sur son corps à demi dénudé, ne fixant que le sang et la blessure. Cependant en dépit de ses efforts et malgré l'exaspération quasi permanente qu'elle éveillait en lui, des sensations fugaces venaient parfois le troubler. Il lui semblait encore sentir le satin de sa peau sous ses doigts. Il avait presque honte de l'admettre, mais il avait apprécié la tenir dans ses bras. Et ce plaisir n'était malheureusement pas uniquement à mettre sur le compte de la satisfaction qu'il éprouvait à la mettre en colère. Malgré sa grande taille, elle était si souple et si mince qu'elle lui paraissait plus légère que toutes celles qu'il avait transportées dans des conditions beaucoup plus plaisantes… et ce parfum… Par tous les diables comment une femme soldat pouvait-elle exhaler une fragrance aussi exquise ? Il s'était surpris à vouloir plonger dans ses cheveux pour en humer la senteur… Il était bien temps pour ces billevesées ! Richelieu était en danger et ses sens s'égaraient dans les boucles blondes d'une militaire ! C'eût été grotesque si la situation n'avait été si grave !… Et cette toilette n'arrangeait rien ! Dans les vêtements de son sexe, son maintien était trop raide, sa posture tendue, son allure empruntée, et néanmoins, elle était charmante… Charmante ? se reprit-il. Ce qualificatif était bien mal adapté ! Cette fille était une harpie ! Ses manières étaient brutales, son langage grossier. Elle était hargneuse et butée, autoritaire et désagréable. Oui, tous ces épithètes lui convenaient parfaitement ! Elle était odieuse et il n'avait jamais pu la souffrir ! S'il n'avait eu désespérément besoin d'aide, il l'aurait jetée la tête la première dans le premier coche en direction de Paris. Elle possédait un certain talent dans le maniement des armes et une intelligence indéniable quand elle prenait la peine de l'utiliser à d'autres fins qu'à l'énerver. Mais elle était tout bonnement insupportable ! Pire qu'une virago, c'était une mousquetaire ! Il n'existait pas de soudards plus frustes et plus hâbleurs que les hommes de Tréville ! D'ailleurs, il les avait toujours détestés ! Ils n'étaient qu'un ramassis de tranche-montagne fanfarons et pédants !
Alors qu'il se répétait ces invectives avec la plus parfaite mauvaise foi, son regard coula sur la tranche-montagne en question qui laçait rageusement sa houppelande. Il n'avait jamais rencontré créature si exaspérante… ni soldat plus ravissant.
