Elle releva ses jupes et avança d'un pas décidé dans la salle commune du relais de poste. Si sa blessure demeurait douloureuse, rien dans son maintien ne le trahissait. Cependant son allure n'était pas celle d'une jeune fille. Elle se tenait trop droite, son regard était trop assuré. Une demoiselle de bonne famille se devait de paraître modeste voir effacée. Son port de tête était fier et altier. Cette militaire ne savait pas se comporter en femme, songea Rochefort. Ce qui indiquait de la noblesse chez un soldat était perçu chez une femme comme de la vanité et du dédain. Déjà des hommes l'observaient avec une curiosité malveillante. D'autant qu'une jeune demoiselle ne courait pas les routes avec son seul cocher. Seule une femme de mauvaise vie voyagerait ainsi sans la compagnie d'un mari ou d'un chaperon. Et pour ne rien arranger, elle était jolie !
Il aurait dû forcer leur attelage jusqu'à Amiens, regretta-t-il. Si certains voyageurs avaient l'air d'honnêtes bourgeois, d'autres étaient des rustauds de la plus basse engeance. Il suffisait de voir comment ils s'empiffraient ! De jeunes marcassins auraient mangé plus proprement ! L'un d'eux hasarda un sifflement appréciateur au passage de la mousquetaire. Elle fit volte-face aussitôt et le toisa avec tant de hauteur que le balourd en rougît… ce qui ne manqua pas de provoquer l'hilarité de ses compagnons.
- Allez panser les chevaux ! lança-t-elle à Rochefort. Je souhaiterais repartir dès la fin du repas !
- Vous êtes…
- Je ne suis pas une enfant à qui l'on donne la becquée ! Je suis encore capable de manger seule ! Maintenant, laissez-moi ! Je vous ferai porter un peu de pain pour vous restaurer !
Une étincelle furieuse enflamma l'œil du comte. Si cette salle n'avait été pleine d'inconnus, il lui aurait collé son poing dans la figure sans l'ombre d'une hésitation. Non contente de lui imposer les frusques d'un domestique, elle le traitait comme un larbin ! Elle n'était qu'une sotte aveuglée par son orgueil. Elle ne se rendait même pas compte de l'animosité grandissante des convives. Tant pis pour elle ! Cette péronnelle se débrouillerait seule face à ce ramassis de maroufles !
Grignotant du bout des doigts un frugal repas, Aramis n'était pas bien fière de son coup d'éclat. Elle s'était comportée comme une virago hargneuse. Cela ne lui ressemblait d'être aussi odieuse !… C'était ce Rochefort ! Il avait un don pour la faire sortir de ses gonds ! Quand il l'avait tenue dans ses bras, elle s'était sentie non seulement ridicule, mais surtout… Elle ne parvenait pas à exprimer ce qu'elle avait éprouvé. Il y avait une telle puissance dans ses mains. Il lui semblait qu'il aurait pu la broyer d'un seul geste. Elle détestait se sentir si faible, si vulnérable… si femme… Elle en avait été si humiliée qu'elle avait voulu abattre sa superbe par n'importe quel moyen… Pourquoi cet homme éveillait-il en elle les pires instincts ?
Des doigts râpeux effleurèrent sa nuque… Elle se raidit. Un homme peut-être un des compagnons du butor qui l'avait sifflée tantôt s'était assis à ses côtés et lui caressait les cheveux sans plus de façon.
- Bonjour ma belle ! C'est criminel de laisser une petite mignonne comme toi déjeuner seule !
Si les magnifiques prunelles azur qui se posèrent sur le malotru avaient la teinte d'un ciel d'été, elles étaient plus froides qu'une nuit de décembre. L'homme qui répondait au doux patronyme de Gaston n'avait pas pour habitude de s'en laisser conter par quiconque et surtout pas par une femme. Ses amis étaient des compagnons de beuverie et les femmes un joli assemblage de courbes chaudes et douillettes dans lesquelles il faisait bon de se rouler. Bien qu'il accordât rarement une attention soutenue à tout ce qui se situait au-dessus de leur gorge, il était comme hypnotisé par ce regard de glace.
Elle emprisonna sa paume dans la sienne et, l'arrachant à sa chevelure, la plaqua sur la table avec une fermeté qu'il n'aurait pas soupçonnée dans une main si fine.
- Comme c'est aimable de votre part de vous offrir de partager ce repas. Permettez-moi de vous servir un verre de bière, continua-t-elle alors qu'un sourire inquiétant étirait ses lèvres roses.
Elle saisit le pichet de sa main libre et d'un geste qui ne devait rien à la maladresse renversa résolument son contenu sur les culottes de l'importun. Il se releva aussitôt en vrombissant des jurons.
- Oh pardon, monsieur ! Je suis si maladroite ! Attendez, je vais vous aider à nettoyer ça !
Elle attrapa sa serviette pour essuyer. Malheureusement dans son mouvement, elle entraîna son assiette dont le contenu se répandit sur les chausses du séducteur.
- Mon dieu ! Je suis une véritable calamité ! s'exclama-t-elle en contenant à grand-peine un éclat de rire.
Cette garce l'avait fait exprès ! songeait Gaston en examinant l'état de ses hauts-de-chausse. De la graisse dégoulinait jusque dans ses souliers et le vin avait fait une auréole des plus équivoques sur son entrejambe.
- Vous devriez vous plonger dans l'abreuvoir pour vous débarbouiller, fit la jeune femme avec une sollicitude perfide.
L'homme se retira sous les risées des voyageurs. Il écumait de rage. Cette catin ne perdait rien pour attendre ! Elle lui paierait cet outrage au prix fort !
Il croisa les doigts derrière son cou et s'adossa à la banquette. Puisque cette harpie l'avait congédiée comme un laquais, il allait faire une petite sieste sur les coussins de velours où elle posait son charmant derrière… et s'il les crottait par mégarde, il serait comblé !
Il somnolait légèrement, trop énervé pour vraiment se reposer, quand il entendit des pas appuyés dans l'écurie, suivis aussitôt par des éclats de voix. Un homme gras et massif au pantalon crasseux s'aspergeait d'eau en maugréant des insanités. Deux hommes vinrent bientôt le rejoindre. Ils parlaient avec animation. Si Rochefort ne discernait pas nettement leurs paroles, les injures qui émaillaient leur discussion s'adressaient sans nul doute à une femme… Morbleu, qu'avait-elle encore fait comme sottise ? Car il était certain qu'elle était l'objet du courroux de ces ruffians ! Cette fille n'avait aucun sens commun ! Ce n'était pas sans raison que bien des dames, même de la haute noblesse, se travestissaient pour voyager ! Les routes étaient pleines de périls pour les femmes et au lieu de faire profil bas, cette inconsciente s'était comportée comme elle en avait l'habitude : comme un soudard ! Elle jouait les hommes depuis trop longtemps et elle avait oublié que dans les habits de son sexe, elle ne pouvait se permettre les mêmes privautés. Entre hommes, les relations étaient simples. Une rixe se résolvait en quelques coups de poing. Pour une femme, tout était plus compliqué… et plus dangereux !
Aux mines de ces maroufles, Rochefort devina leur sinistre projet. Il porta sa main à sa rapière, prêt à les pourfendre sur-le-champ, puis le dernier camouflet qu'elle lui avait infligé résonna à ses oreilles. Elle n'avait cessé de le rabrouer depuis des jours, maintenant il était las d'aider une virago sans une once de reconnaissance. Baste ! Elle n'avait pas eu besoin de lui pour irriter ces brutes, elle se débrouillerait seule pour en venir à bout !
Quelques minutes plus tard, Aramis sortit de l'auberge et se dirigea vers l'écurie. Quelque peu honteuse de son attitude envers le comte, elle avait demandé à leur hôte une besace chargée de victuailles : du pain, des pâtés de canard, des macarons comme dessert ainsi qu'une bouteille de cidre. Son caractère ne la portait guère à la contrition et cette attention était les seuls regrets qu'elle exprimerait.
Le coche était au fond de la bâtisse et il n'y avait aucune trace de Rochefort dans l'allée. Où diable était-il allé bouder ? Elle n'eut guère le temps de s'interroger, elle sentit soudain une présence dans son dos. Elle se tourna vivement.
- Espérez-vous m'effrayer avec cette stupide…
Elle s'interrompit en découvrant l'homme qui lui faisait face… et les deux coquins à ses côtés. Une vague de colère déferla en elle. Quelle lâcheté pousserait trois hommes forts à se tapir dans l'ombre pour s'en prendre à une femme seule ? Ils pensaient s'attaquer à une créature sans défense, ils ne seraient pas déçus ! Ils allaient voir ce qu'il en coûtait d'allier la couardise à la fourberie face à un mousquetaire ! À cause de ce satané déguisement, elle n'avait pas son épée sur elle, mais contre de si pitoyables ennemis, elle n'en avait pas besoin.
- Vous avez suivi mon conseil à ce que je vois, déclara-t-elle le regard chargé de mépris, vous avez fait un saut dans l'abreuvoir des chevaux… Dites-moi de quelle stalle avez-vous sorti les deux canassons qui vous accompagnent ? Il y a pourtant de beaux étalons ici, pourquoi vous encombrer de ces carnes ? Enfin, vous connaissez le proverbe: « qui se ressemble s'assemble ! »
Gaston était resté figé, éberlué de tant d'effronterie, puis ses dernières paroles rallumèrent sa haine.
- On verra si tu garderas cette audace quand on se sera occupé de toi !
- Bigre ! Je frémis d'angoisse !
- Je crois que cette garce a envie de faire un tour dans le foin avec nous ! fit un des deux autres hommes. Tu ne vas pas regretter le voyage, ma belle !
Il tendit le bras vers la taille de la voyageuse, mais avant qu'il n'ait pu l'effleurer, la bouteille qu'elle tenait nonchalamment s'abattit sur son crâne avec une telle violence qu'il chût, assommé dans un des boxes.
- Fichtre ! Un si solide gaillard incapable de supporter un bon cidre !
Gaston allait s'élancer sur la belle insolente quand elle brisa ladite bouteille contre un des poteaux. Il se recula vivement sans parvenir à éviter complètement les éclats… Par tous les diables, qui était cette créature ? Entre ses mains, la fiasque était devenue une arme mortelle. Elle maintenait le goulot comme la garde d'un poignard et le verre brisé était aussi redoutable que des dizaines de lames. Son instinct lui souffla de déguerpir au plus vite, ce que fit d'ailleurs son camarade, cependant sa vanité se refusa à plier devant une femme. Il avait une tête de plus que cette poupée blonde et pesait au moins trois fois son poids ! Il la mettrait à genoux !
Le poing de l'homme fondit sur elle. D'un bond, elle l'évita, entaillant au passage le poignet du butor. Malheureusement dans la promptitude de sa riposte, elle avait oublié sa blessure qui se raviva aussitôt. Elle serra les dents pour ne pas laisser transparaître sa souffrance, mais elle ne put éviter un deuxième coup de la faucher précisément dans son bas-ventre. Son corps s'effondra sur une meule de foin. Elle gémit sourdement et ses doigts laissèrent échapper son arme de fortune.
- Tu commences déjà à gémir, ma belle ! On vient pourtant juste de commencer ! Je n'imagine même pas les cris que tu pousseras entre mes bras…
Il marchait vers elle… La douleur paralysait son corps… Elle se laissa glisser contre le tas de foin. Des bris de verre jonchaient le sol… Si elle parvenait à en attraper un…
