Il ne voulait pas l'aider. Il s'était juré de ne pas intervenir… Il avait même pensé que ce ne serait pas nécessaire. Dissimulé derrière les rideaux du carrosse, il avait observé toute la scène. Elle s'en sortait très bien toute seule. Cette fille avait un esprit et un aplomb déconcertants. Il en plaignit presque ces rustauds. Mais quand les choses s'étaient dégradées, son sang n'avait fait qu'un tour. Il lui avait suffi de voir le poing de ce maraud s'abattre sur la jeune femme pour qu'il oubliât sa colère et sa résolution. Il avait aussitôt saisi son pistolet et avait tiré résolument dans le bras de ce couard.
- Fichez le camp ! ordonna-t-il en descendant du coche. Ou la prochaine fois, je viserai la tête.
Terrassé de souffrance, Gaston s'enfuit en titubant.
Rochefort s'approcha de la jeune femme. Appuyée contre le foin, elle tentait de reprendre une contenance malgré la douleur que ce coquin avait ravivée. Sa toilette était dans un incroyable désordre. Des dizaines de brins de paille s'étaient perdus dans sa chevelure indisciplinée. Des gouttes de bières salissaient ses manches et l'ourlet de sa jupe. Il évita de s'attarder sur une nuque que laissait entrevoir la capeline traîtresse. Un mince filet de sang coulait entre ses doigts et il vit qu'elle avait empoigné un bris de la bouteille.
- Ça va aller ? demanda-t-il en posant la main sur son bras.
- Je n'ai pas besoin de votre sollicitude ! gronda-t-elle en le repoussant. Pourquoi êtes-vous intervenu ? J'aurais écrasé moi-même ce maroufle !
Son arrogance n'avait donc aucune limite ! Il avait cru que plus rien ne le surprenait de la part de cette furie, pourtant il fut estomaqué par tant d'ingratitude. Son premier mouvement avait été le bon ! Il aurait dû la laisser se faire massacrer par cette brute ! Il était à deux doigts de lui asséner le plus phénoménal soufflet jamais donné quand il remarqua le tremblement de ses épaules, l'éclat singulier de ses yeux clairs… et des courbes d'une blancheur d'albâtre dans l'entrebâillement du tissu… Il se détourna. Tout insupportable qu'elle fût, il n'aurait jamais laissé cette brute la toucher, réalisa-t-il avec une gêne inhabituelle.
Elle était furieuse. Tout son corps frémissait sous les vagues de colère qui la balayaient. Elle était humiliée au plus profond d'elle-même… Elle avait combattu sans relâche ces dix dernières années. Elle ne comptait plus le nombre de duels qu'elle avait remportés ni la quantité d'embuscades auxquelles elle avait réchappé, pourtant aucun de ses adversaires ne l'avait autant mortifiée que ces pleutres. Elle n'avait pas eu peur, elle avait toujours su qu'ils n'étaient pas de taille contre elle, et pourtant, ces foutriquets avaient réussi à la toucher. Elle ressentait la souillure de leur désir sordide, la vilenie de leurs paroles injurieuses… Jamais personne ne se serait permis de l'avilir de la sorte si elle avait porté ses vêtements de mousquetaire. Pourquoi les hommes mêlaient-ils le mépris à la concupiscence ?
- Qu'est-ce cela ? demanda Rochefort en désignant la besace tombée sur le sol, plus pour l'arracher à des idées qu'il devinait sombres que par réelle curiosité.
- Votre repas !
Les sourcils froncés d'étonnement, il se pencha sur le sac… Diantre ! Elle n'avait pas lésiné sur les victuailles ! Il y avait de quoi nourrir au moins trois personnes. Le prenait-elle pour son ami Porthos ? Un léger sourire étira ses lèvres.
- Votre blessure vous fait mal ? fit-il d'une voix adoucie.
- Ce n'est rien.
- Nous devrions y aller, continua-t-il. Je déjeunerai à la prochaine halte.
Il tendit la main pour l'aider à se relever. Avec sa superbe habituelle, elle l'ignora royalement et monta dans la voiture d'un pas claudicant.
Irrécupérable ! se dit-il avec une pointe d'amusement.
Après deux heures de route, Rochefort arrêta l'attelage dans une petite clairière et s'installa sur l'herbe tendre pour déjeuner. Avec une grâce toute relative, Aramis le rejoignit. Ils demeurèrent quelques minutes silencieux, la jeune femme examinant avec une attention trop soutenue pour ne pas être feinte les taches qui maculaient à présent le bas de sa jupe.
- Vous ne voudriez manger un peu ? proposa l'homme du Cardinal. Vous n'êtes pas encore complètement remise de votre blessure, ça vous ferait du bien… Ces macarons sont délicieux et il y en a assez pour un régiment !
Le sourcil droit de la mousquetaire remonta sur son front dans une expression étonnée. Cet homme était déconcertant. La plupart du temps, il était odieux, cependant elle voyait parfois poindre une sollicitude inattendue. Et il lui fallait reconnaître que depuis le début de cette mission, il avait été présent dans les moments critiques. S'il n'était pas son ami et ne le serait jamais, il demeurait un compagnon de valeur.
- Croyez-vous qu'il soit l'heure de manger des pâtisseries ? fit-elle un léger sourire au coin des lèvres.
- Certes, non ! Mais c'est vous qui en avez pris tant ! répondit-il en riant.
- À moins d'une nouvelle attaque, nous arriverons à Soissons à la tombée du jour, reprit-elle après avoir dévoré un macaron.
- Nous n'en serons pas pour autant au bout de nos peines. Le château est sûrement bien gardé.
- C'est certain. Mes amis vont peut-être venir en renfort. Malheureusement, on ne pourra compter sur eux avant plusieurs jours.
- Comme vous me l'avez déjà fait remarquer, nous ne sommes pas de taille à attaquer de front les sbires de la Chevreuse. Il va falloir ruser.
- Ce qu'il nous faudrait ce serait un endroit sûr aux environs du château afin de mettre au point une stratégie pour s'y introduire sans attirer les soupçons.
Son œil unique la contempla sans animosité. Elle était presque gracieuse alors qu'elle écartait d'un revers de la main une mèche rebelle taquinant ses narines. D'ailleurs, il n'était pas désagréable de converser avec elle quand elle ne lui lançait pas des noms d'oiseau. Mais cette accalmie ne durerait pas… surtout avec l'idée qu'il venait d'avoir.
- Je sais où nous pourrions nous installer pour cela, mais vous devrez garder encore ce déguisement quelque temps et…
Il s'interrompit. Son plan était pour le moins embarrassant et il devinait qu'elle n'apprécierait guère la comédie qu'il envisageait.
- Alors ? Je vous écoute, Rochefort !
Quelques instants plus tard, un cri d'indignation retentit dans la paisible clairière.
Pierre Chênelier pénétra dans la cuisine, des bûches fraîchement coupées sous le bras. Un délicieux fumet s'échappait de l'âtre. Son regard embrassa la pièce. Une jeune femme s'affairait devant la marmite tandis qu'au sol une petite fille jouait avec un lévrier plus grand qu'elle. La cuisine dans laquelle il avait grandi était presque dix fois plus grande que celle-ci et les mets qu'on y préparait étaient infiniment plus délicats que ce modeste ragoût. Mais ici, il était chez lui et ne dépendait de personne.
Il n'avait pas été malheureux dans le château de sa jeunesse. Sa mère étant la nourrice du fils du châtelain, il avait grandi auprès du jeune vicomte. Il avait appris des rudiments de lecture et savait même tirer à l'arquebuse. La vie était plutôt confortable dans ce comté, néanmoins quand, au décès du vieux comte, son frère de lait lui avait proposé de recouvrer sa liberté par l'acquisition d'une petite ferme aux portes de Soissons, il n'avait pas hésité longtemps. La demeure était simple mais confortable. Une douce chaleur inondait les lieux.
Le chien aboya bruyamment quand des claquements de sabots parvinrent du sentier. S'arrachant à ses pensées, Pierre saisit son fusil. La nuit n'était pas encore tombée et il s'agissait probablement de voyageurs égarés, néanmoins il était prêt à parer toute attaque. Il avait un bonheur à défendre.
Un attelage s'immobilisa juste devant la porte, et quelques instants plus tard, des coups fermes résonnèrent dans la demeure. Toujours méfiant, il entrouvrit la porte, son arme bien calée contre son épaule.
- Qui va là ?
- Désolé d'arriver ainsi à l'improviste, j'espère que tu as de la place chez toi pour accueillir un vieil ami.
Cette voix… Il y avait des années qu'il ne l'avait entendue… Le visage de l'homme était à moitié caché par son large chapeau, mais il connaissait trop bien ces traits pour les avoir oubliés. Imperceptiblement ses doigts se détendirent et le fusil tomba sur le sol.
- C'est toi ? balbutia le fermier sans plus s'occuper de son arme qui reposait inutile à ses pieds.
Pour toute réponse, le visiteur esquissa un léger sourire et en un instant, les deux hommes s'étreignirent fortement.
- Pierre, que se passe-t-il ? demanda sa femme avec une certaine anxiété.
Le jeune homme mit aussitôt fin à cette accolade et ouvrit largement la porte.
- Ma chérie, laisse-moi te présenter mon plus vieil ami et notre bienfaiteur : le comte de Rochefort…
Pierre remarqua alors la silhouette longiligne qui se tenait devant l'attelage. Elle fit quelques pas vers la maison avant que le comte ne saisisse délicatement sa main.
- Ainsi que ma fiancée, ajouta ce dernier.
