À la faible lueur de l'âtre, Aramis jetait des coups d'œil à la dérobée sur son « fiancé ». Seigneur, dans quelle farce s'était-elle engluée ? Elle était d'une loyauté à toute épreuve et ne reculait devant aucun sacrifice pour accomplir son devoir, mais là, son dévouement l'avait entraînée dans une bien embarrassante affaire. Avec mauvaise conscience, elle souhaitait que ses compagnons ne reçoivent pas la missive confiée à mademoiselle du Croisy. Elle n'osait imaginer leur réaction s'ils la découvraient dans des atours féminins et fiancée au comte de Rochefort. Parbleu ! Elle en mourrait de honte ! se dit-elle en secouant énergiquement la tête.

Elle sentit aussitôt les regards étonnés des Chênelier s'attarder sur elle… Elle ne parviendrait pas à jouer cette comédie très longtemps. Qui croirait qu'elle et Rochefort étaient amoureux ?

- Vous êtes épuisée, ma douce, fit alors Rochefort en posant sa main sur la sienne. La route a été difficile. Vous devriez vous coucher.

Malgré elle, la jeune femme se raidit au contact de ces doigts. Ses dents d'une blancheur parfaite mordirent sa lèvre inférieure. Si le geste fut furtif, l'homme du Cardinal le perçut cependant. Elle contenait certainement avec difficulté le violent coup de poing qu'elle rêvait de lui asséner. Un léger sourire étira ses lèvres au souvenir de son visage effaré à l'énoncé de son plan. Si quelques minutes auparavant ils discutaient presque cordialement, en un instant, elle s'était métamorphosée en une furie déchaînée. Jamais une femme ne lui avait lancé des épithètes aussi peu gracieuses. Étrangement, il n'en avait pas été offensé. En vérité, c'était plutôt divertissant de la voir sortir de ses gonds. D'autant que, pour l'heure, elle ne pouvait guère le provoquer en duel !

- J'ai préparé vos lits ainsi qu'un baquet d'eau chaude si vous souhaitez vous débarbouiller de la poussière de la route, déclara l'épouse de Pierre. Nous n'avons malheureusement qu'une chambre de libre dans la maison, mais votre fiancé est un gentilhomme.

Mariette Chênelier se garda d'ajouter qu'une demoiselle qui parcourait les routes seule avec son promis avait soit une confiance absolue en sa retenue soit plus rien à lui refuser. Ils ne seraient pas les premiers à avoir fêté Pâques avant les Rameaux, et elle ne les en blâmerait pas pour si peu.

- Vous avez raison, balbutia la jeune femme. Je suis recrue de fatigue.

Si elle était effectivement affaiblie par sa blessure et ces heures passées sur les routes, Aramis avait l'habitude des rigueurs de la vie de soldat. Elle aurait pu rester éveillée encore des heures. En réalité, elle saisissait le premier prétexte pour écourter cette soirée. Cette situation la mettait affreusement mal à l'aise, et elle n'était pas sûre de supporter plus longtemps les mots tendres de Rochefort.

À peine se fut-elle levée qu'il en fit de même. Elle n'eut pas le temps de prononcer une parole qu'il entoura sa taille et la souleva dans ses bras.

- Je ne voudrais pas que vous trébuchiez dans l'escalier dans votre état de fatigue, mon ange, dit-il avec un immense sourire.

Les joues d'Aramis s'empourprèrent et un éclat furieux passa dans ses prunelles. S'il s'attendait à cette réaction, il fut des plus déconcertés quand elle passa tendrement les bras autour de son cou pour s'agripper à lui. Il comprit cette soudaine tendresse quand de longs doigts fins plongèrent dans sa chevelure d'un noir d'ébène et en tirèrent résolument les racines… Cette fille était une vraie peste ! Elle aurait mérité qu'il la lâchât au beau milieu des escaliers !

Rongeant son frein, le comte patienta jusqu'à la chambre et, après avoir refermé la porte derrière eux, la jeta sans ménagement sur un des lits.

Elle se releva en un instant et le toisa de ses yeux brûlants de toute sa colère accumulée.

- Espèce de…

- Allez-vous finir ces enfantillages ? l'interrompit-il aussitôt. Ah, ils sont beaux, les mousquetaires du roi ! J'ignorais qu'on vous apprenait à attaquer vos adversaires en leur tirant les cheveux. Enfin que dis-je ? Nous ne sommes pas adversaires. Alors que réservez-vous à nos ennemis ? Allez-vous les mordre avec vos charmantes petites quenottes ou les griffer telle une jeune lionne ? Il me tarde d'admirer un tel combat !

Elle frémissait de rage serrant ses poings à faire blanchir les jointures de ses doigts. Il avait raison. Elle était ridicule. Une gamine ne se serait pas mieux conduite, mais plutôt mourir que de l'admettre devant cet homme ! Cette journée n'avait été qu'une longue suite d'humiliations. Elle était à bout… à bout de nerfs… à bout de force… Alors quand il l'avait saisie dans ses bras comme si elle n'avait été qu'une poupée de chiffon, elle avait craqué. Elle qui avait toujours mis un point d'honneur à ne jamais plier face à quiconque se sentait si insignifiante quand il la serrait contre lui. Elle se battait mieux qu'un homme, mais, quand ses mains l'avaient enserrée, toute cette force qu'elle avait acquise au prix de tant d'efforts lui avait paru bien dérisoire face à la puissance qui s'émanait de lui… Elle s'était sentie faible et elle ne pouvait pas lui pardonner un tel affront !

- Cessez vos privautés avec moi ! Il m'est déjà assez pénible de jouer les demoiselles enamourées d'un croque-mitaine ! Je suis parfaitement capable de gravir seule un petit escalier…

- Croyez-vous que j'apprécie plus que vous cette mascarade ? Je mens à mon plus vieil ami et, en guise de fiancée, j'hérite d'un soudard en jupon ! Croyez-vous que j'apprécie de vous câliner de la sorte ?… Et si je vous ai portée, c'était afin qu'on ne remarque pas que votre démarche est encore mal assurée avec votre blessure !

- Eh bien, soyez rassuré : je vais beaucoup mieux et je n'ai plus besoin de vos services de porteur !

- C'est parfait ! Vous me soulagez d'un grand poids !

- Fort bien ! Maintenant, je souhaiterais nettoyer cette maudite blessure, et je vous serais reconnaissance de m'éviter l'humiliation de me dévêtir une nouvelle fois devant vous !

- Ne craignez rien ! Je n'ai nul désir d'outrager la pudeur d'une femme qui a partagé la vie de caserne d'une bande de soudards ! répliqua-t-il alors qu'une légère rougeur avait coloré ses joues pâles.

- Allez au diable avec vos sous-entendus, Rochefort ! s'indigna-t-elle.

Un claquement de porte lui répondit. Elle détestait cet homme ! Dès que cette fichue mission serait achevée, elle lui ferait payer ses insultes et ses allusions graveleuses. Elle était un soldat et non une fille à soldat ! Il aurait tôt fait de s'en rappeler !

Après avoir pesté pendant dix bonnes minutes, trépignant d'autant plus qu'elle ne pouvait passer ses nerfs ni sur Rochefort ni sur le mobilier, elle entreprit de nettoyer sa blessure. Leur hôtesse avait mis de l'eau à bouillir dans l'âtre. Elle avait également disposé un baquet vide, un seau d'eau fraîche et des linges propres à côté de la cheminée. En tout cas, ces gens étaient des plus hospitaliers. Cela était reposant après avoir passé ces derniers jours avec ce butor. Sur ces pensées, elle retira sa botte droite un peu trop rageusement. Le talon buta contre le mur faisant vibrer la pierre.

- Ta femme est charmante, entendit-elle alors.

C'était la voix aimable de son non moins aimable compagnon de route. Tout en continuant à se dévêtir, Aramis se rapprocha de l'âtre. Elle n'avait pas pour habitude d'espionner les conversations de ses compagnons, mais Rochefort ne répondait pas totalement à ce qualificatif. En outre, elle n'était pas totalement certaine qu'il ne courrait pas au château délivrer son maître dès qu'elle se serait assoupie et elle préférait rester sur ses gardes avec lui.

- La tienne aussi, répondit la voix de Pierre Chênelier.

- Charmant n'est pas le premier qualificatif qui me serait venu à l'esprit pour la définir, mais elle ne manque pas de piquant.

De piquant ! fulmina-t-elle. Son épée ne manquerait pas de piquant quand elle pourrait enfin châtier cet impudent !


Rochefort n'avait pas escompté que la compagnie de Pierre lui serait si agréable. Cela faisait une éternité qu'ils ne s'étaient revus. On ne pouvait imaginer deux êtres plus dissemblables. Il était un aristocrate, Pierre un roturier. Il était un soldat, Pierre un fermier. Il avait voué sa vie au service de l'État, ou plutôt d'un homme qui le personnifiait, Pierre ne songeait qu'à prendre soin des siens. Il vivait dans un grand hôtel particulier au cœur de Paris, Pierre dans une petite ferme au fin fond de la Picardie. Des années s'étaient écoulées depuis leur folle jeunesse. Ils n'avaient plus rien des deux enfants qui faisaient les quatre cents coups dans le château des comtes de Rochefort. Il ne restait même plus grand-chose des jeunes garçons qui allaient chasser dans les forêts du domaine.

Ils ne s'étaient pas revus depuis des années. Rochefort n'était pas venu au mariage de son frère de lait, pas plus qu'au baptême de la petite Marion, même si à chaque fois, il avait envoyé de fortes sommes d'argent. Il avait toujours argué que le service du Cardinal ne lui laissait aucun répit et ce n'était pas faux, mais il y avait du faux-fuyant derrière ses bons arguments. Il adorait Pierre. C'était la seule personne au monde qu'il ait jamais considérée comme un ami. Cependant Pierre était lié à une période de sa vie qu'il avait voulu rayer de sa mémoire. Il appréhendait de revoir dans le regard de son ami l'homme faible et stupide qu'il était autrefois. Pendant des années, il avait évité de se retourner sur son passé. Ce soir, assis au coin du feu avec Pierre Chênelier, Rochefort réalisait à quel point son ami lui avait manqué. Contrairement à sa harpie en casaque, il n'avait jamais réellement été proche de ses compagnons d'armes. Il lui arrivait de se divertir avec Jussac, mais l'homme était par trop sot pour qu'il partageât plus que quelques chopines et parties de cartes avec lui. En outre, Rochefort avait toujours senti que Jussac n'était pas le genre d'homme sur lequel on pouvait s'appuyer pour faire face à l'adversité et son attitude lors de la disgrâce de Richelieu avait confirmé ce pressentiment. Il n'avait jamais ressenti auprès de son compagnon d'armes la quiétude qui le réchauffait auprès d'un homme qu'il n'avait pas vu pendant près d'une décennie.

Alors qu'il voyait les flammes illuminer un visage qui avait perdu la rondeur de l'enfance, mais dont les traits lui étaient plus familiers que ne l'étaient ceux de son père, Rochefort réalisait que le sentiment qu'il partageait avec Pierre allait au-delà de l'amitié. Le terme frère de lait prenait tout son sens. Ils avaient partagé le même lait, avaient pleuré dans les mêmes bras, s'étaient endormis au son des mêmes berceuses, avaient joué aux mêmes jeux… Ils étaient liés aussi sûrement que si le même sang coulait dans leurs veines. C'était un lien qui dépassait leurs vies et leurs conditions sociales respectives. Pierre était son frère de cœur autant que de lait. Ils pouvaient ne plus se revoir pendant vingt ans, Rochefort savait que la porte de Pierre lui serait toujours ouverte. Pierre était le seul être de cette terre sur lequel il pourrait toujours compter quoi qu'il advienne… et à sa grande honte, il n'était pas sûr que la réciproque fût vraie. En venant ici, il n'avait songé qu'au sauvetage du Cardinal. Les événements de ces derniers jours lui avaient prouvé que ses adversaires étaient redoutables. Pierre avait une femme et une petite fille. En venant ici, il les mettait tous en danger. Le subterfuge d'Aramis avait bien fonctionné pour le moment, mais ils pouvaient être découverts à tout moment. Pour la première fois, sa dévotion à l'égard de Richelieu était mise à mal par une autre loyauté. Il donnerait la moindre goutte de son sang pour le Cardinal, mais il ne pouvait se résoudre à prendre le risque de sacrifier Pierre. Il n'en avait pas le droit. Pierre l'avait accueilli sans hésitation après toutes ces années, il ne pouvait amener la mort dans son foyer de façon aussi vile. Il lui avait même menti sur sa soi-disant fiancée. Pierre méritait la vérité.

- En fait, elle n'est pas ma femme, pas plus que ma fiancée... commença-t-il.