Pierre demeurait silencieux. Était-il trop choqué par l'attitude de son ami pour dire un seul mot ?
- Je ne veux pas vous mettre en danger, reprit Rochefort. Si tu le demandes, nous partirons sur l'heure.
- Ne dis pas de sottises, Henri ! répliqua l'homme mettant enfin fin à son mutisme. Je ne comprends pas ta dévotion pour cet homme, mais je ne te rejetterai pas à un moment où je peux t'être utile. Au marché, on vient souvent nous acheter des poulets pour les cuisines du château. Cela pourra t'aider à corrompre quelque serviteur… Tu connais très bien ce château. Mais même en terrain familier, penses-tu franchement que tu arriveras à libérer le Cardinal seul ?
- Je ne suis pas seul.
- Cette femme est une couverture parfaite pour déjouer les soupçons, mais fera-t-elle le poids si tu dois te battre ?
Rochefort ne put contenir un petit éclat de rire. L'identité d'Aramis faisait partie des détails qu'il avait dissimulés à Pierre. Ce secret-là ne lui appartenait pas… Mais il y avait fort à parier que le fermier ne l'aurait pas cru. Lui-même avait du mal à l'admettre alors qu'il avait eu l'occasion de constater la féminité de la mousquetaire.
- Ne te fie pas aux apparences, répondit-il. Elle est surprenante. Tous ceux qui l'ont sous-estimée s'en sont mordu les doigts, moi le premier.
Pierre releva le sourcil d'un air sceptique mais n'insista pas.
- Tu sembles avoir une grande confiance en elle. C'est ta maîtresse ?
- Pardieu, non ! s'exclama Rochefort comme si Pierre avait proféré le pire des blasphèmes, oubliant un peu vite qu'il l'avait présentée comme sa fiancée quelques heures auparavant.
- Pourquoi diantre ? C'est une belle femme.
- Si tu la connaissais, tu aurais du mal à lui trouver le moindre charme.
- C'est dommage. J'aimais bien l'idée que tu sois fiancé… surtout sachant qui est au château en ce moment.
Le regard de Rochefort s'assombrit aussitôt. Il savait très bien que Pierre ne faisait pas référence au Cardinal et c'était la dernière personne à laquelle il voulait penser. Il avait soigneusement évité de parler d'elle quand il avait fait le récit des événements. Il pouvait médire de « La Chevreuse » avec Aramis, mais il ne pouvait pas tromper Pierre.
- C'est de l'histoire ancienne.
- Certaines cicatrices ne s'effacent jamais.
Un éclat furieux étincela dans son œil unique. Tout autre que Pierre serait passé au fil de son épée pour une saillie aussi insolente.
- Ne parle pas de ce que tu ne comprends pas ! tempêta-t-il.
- Ne monte pas sur tes grands chevaux avec moi, répondit Pierre d'une voix posée. Si c'était vraiment du passé, tu n'aurais pas mis dix ans à revenir ici.
- Pierre, il suffit…
- Très bien, Henri. Mais que feras-tu si tu te retrouves face à elle ? En ville, personne ne te reconnaîtra. Même moi, je ne t'aurais pas reconnu au coin d'une rue. Mais Marie…
Rochefort se leva d'un bond comme si le simple énoncé de ce prénom l'avait brûlé.
- Je vais veiller sur la maison. Je ne voudrais pas qu'on s'en prenne à ta famille. Demain, nous trouverons de moyen d'entrer dans le château. Tu peux dormir en paix.
La lumière du soleil inondait la chambre quand Aramis se réveilla. À côté, le lit n'était pas défait. Elle se releva d'un bond, saisissant l'épée qu'elle avait glissée sous son oreiller, avant de réaliser que c'était une réaction parfaitement inutile. Les bruits environnants étaient ceux d'une ferme tranquille au petit matin. De la fenêtre, elle pouvait voir Mariette Chênelier sortir de l'étable, un seau de lait à la main, tandis que sa petite fille ouvrait la barrière du poulailler les mains chargées de graine. Pierre, quant à lui, déposait de gros paniers dans une charrette avec l'aide de Rochefort… Elle aurait décidément tout vu ! Le comte de Rochefort en chemise et chausses qui chargeait une carriole de paysan ! Un instant, elle réalisa que c'était la première fois qu'elle le voyait sans pourpoint depuis qu'elle l'avait retrouvé à Dunkerque. Elle rougit malgré elle à ce souvenir.
Mais pourquoi diable l'avait-il laissée dormir ? Quand elle s'était couchée après qu'il fût sorti monter la garde, elle était persuadée qu'il la réveillerait au milieu de la nuit pour se reposer un peu. Elle ne doutait pas qu'il avait passé la nuit à veiller sur la famille Chênelier. Qu'il ait révélé leur mission à son frère de lait et surtout qu'il ait été prêt à repartir, compromettant ainsi leur mission, témoignait assez du soin qu'il prenait de la sécurité de son ami… C'était étrange de voir Rochefort faire passer quelqu'un avant son devoir à l'égard du Cardinal… Il en avait l'air plus humain. La conversation qu'elle avait entendue, et même un peu espionnée, la veille lui revint en mémoire. Chênelier avait évoqué une Marie… Se pourrait-il qu'il s'agisse de Madame de Chevreuse ? Se pourrait-il qu'il y ait plus entre la flamboyante intrigante et l'ombrageux comte que ce qu'il avait bien voulu lui dire quand ils avaient pris la route de Soissons ? Certes, Marie était un prénom des plus répandus dans la gent féminine, mais de quelle autre Marie pourrait-il être question ?
- Avez-vous fait de beaux rêves, mon aimée ? dit-il d'un ton où perçait une pointe de sarcasme quand elle les rejoignit dans la cour.
Dieu qu'il était exaspérant !
- Merveilleusement, mon cher ! répondit-elle sur le même ton. Je vous remercie madame, ajouta-t-elle à l'adresse de leur hôtesse. Mais vous auriez dû me réveiller.
- Vous aviez besoin de repos, fit-il laconiquement.
Elle examina son visage pâle, ses traits tirés et le cercle noir qui entourait son œil unique un peu trop rouge. Sans réfléchir, elle le saisit par le poignet et l'entraîna un peu à l'écart.
- Vous aussi ! Dois-je vous rappeler dans quel état je vous ai retrouvé à Dunkerque ? Combien de temps avez-vous dormi depuis ?
- Je n'ai pas le temps pour cela ! Je dois accompagner Pierre au marché pour trouver un moyen de pénétrer dans ce satané château…
- Morbleu, Rochefort ! Vous ne serez d'aucune utilité à personne si vous tombez d'épuisement ! Allez vous reposer ! Je vais accompagner votre ami…
- Vous ! Vous ne connaissez pas Soissons…
- Et personne ne me connaît ici, contrairement à vous ! Soyez un peu raisonnable ! Nos ennemis sont certainement sur leurs gardes, et pardonnez-moi de vous dire que vous ne passez guère inaperçu !... Ils ne se méfieront pas d'une femme, ajouta-t-elle plus doucement en voyant les traits du comte se crisper.
- Soit, mais serez-vous capable de passer une demi-journée sans vous quereller avec un malandrin et assommer quelques maroufles ?
Elle rougit malgré elle et hésita quelques secondes entre le rire et l'agacement… Finalement, un sourire se dessina sur ses lèvres, et l'épithète adorable se glissa sournoisement dans l'esprit de Rochefort. Pardieu, s'il se mettait à trouver du charme à cette soudarde, c'était bien le signe d'un profond épuisement… Mais avec le soleil qui jouait dans sa lourde chevelure décoiffée, ses joues rosies, son corps mince enveloppé dans un long manteau, elle n'avait pas grand-chose de l'insupportable matamore qui lui tapait sur les nerfs depuis si longtemps.
- Allez dormir, Rochefort. Vous en avez besoin.
- J'ai raconté la vérité à Pierre, avoua-t-il. Il devait savoir où il mettait les pieds…
- Vous avez eu raison, lui répondit-elle doucement.
- Vous prendrez garde à ne pas le mettre en danger. Il n'est pas un soldat comme nous…
- Je répondrai de lui sur ma vie.
Il plongea son œil dans son regard clair… Cette fille était d'une témérité qui confinait à l'inconscience. C'était une tête brûlée exaspérante et désagréable… Mais elle avait plus d'honneur que la plupart des hommes qu'il avait rencontrés dans sa vie. Avec une pointe d'épouvante, il réalisa qu'il pouvait lui faire confiance sans l'once d'une hésitation.
