Pierre observait la jeune blonde à la dérobée. Quand Henri lui avait dit que sa compagne l'accompagnerait au marché à sa place, le jeune fermier avait accepté gracieusement. Certes, une jeune femme attirerait moins la méfiance qu'un grand borgne, mais intérieurement, il s'était demandé ce qu'il allait bien pouvoir faire d'une demoiselle au milieu de ses poulets et de ses fromages. Même après qu'elle ait passé une robe de Mariette et natté sa longue chevelure, il était évident qu'elle n'avait rien d'une paysanne. Il n'aurait su définir pourquoi, mais tout en elle criait sa noblesse. Pourtant, elle n'avait pas la mollesse des femmes du monde qu'il avait connues dans sa jeunesse et qu'il apercevait encore dans leur carrosse ou leur chaise à porteurs. Son teint était clair mais n'avait pas la pâleur diaphane de celles qui évitaient drastiquement les rayons du soleil. En pleine lumière, on pouvait même apercevoir quelques taches de rousseur qui clairsemaient son nez et ses pommettes.
Mais le plus étonnant était sans conteste son attitude. À leur arrivée, elle avait déclaré d'un ton assuré : « Le mieux est que je reste un peu en retrait et que vous vous occupiez de l'étal. » Et sans attendre de réponse, elle s'était mise à décharger la charrette. Cela faisait une demi-heure qu'elle portait de lourds paniers sans montrer le moindre signe de fatigue. Qui diable était cette femme ? Elle avait le port altier d'une duchesse, l'autorité d'une reine et la force d'une paysanne. Et il savait qu'elle avait caché des dagues à sa ceinture.
Henri semblait lui faire entièrement confiance. Il les revoyait discuter avec animation devant la ferme, et il ne cessait de s'interroger sur la nature de leur relation. Il n'avait pas menti la veille quand il avait dit qu'il aimait l'idée qu'Henri soit fiancé. Mais vu sa réaction quand il avait évoqué Marie, son ami n'avait toujours pas refermé ce chapitre de sa vie. Pourtant plus d'une décennie s'était écoulée depuis, et il avait tellement changé… Sa musculature s'était développée, son torse s'était élargi… On voyait au premier coup d'œil qu'il était devenu un soldat puissant et vigoureux. Le vieux comte aurait été satisfait, songea Pierre avec amertume en repensant à l'enfant malingre puis à l'adolescent efflanqué qui avait grandi à ses côtés.
La comtesse de Rochefort était morte en mettant au monde un nourrisson chétif. La mère de Pierre lui avait raconté que le vieux comte n'avait même pas jeté un œil sur l'enfant, persuadé qu'il ne survivrait pas. Ce ne fut que bien plus tard, quand, contre toute attente, le vicomte atteignit l'âge de dix ans et que la nouvelle comtesse ait à son tour succombé en couche après avoir mis au monde à trois reprises des filles qui n'avaient jamais survécu à leur première année, que le comte consentit à s'intéresser à son fils.
Ce vieux soldat avait une idée bien précise de l'homme que devait devenir son héritier, et Henri ne répondait guère à ses attentes. Pourtant, il faisait maints efforts pour satisfaire cet homme froid dont il avait mendié l'attention durant toute sa jeune vie. Un homme à l'esprit moins étriqué en aurait sans doute été satisfait, songea Pierre alors qu'une vieille colère échauffait son cœur au souvenir des rebuffades, quand ce n'étaient pas des privations et des rossées, à chaque fois que le comte était mécontent de son fils. Bien des années plus tard, il avait compris pourquoi le comte l'avait gardé au château toutes ces années : il avait besoin d'un solide paysan pour se battre avec son fils. Il avait usé d'eux comme des coqs qu'on entraîne au combat. Avec sa santé fragile et son corps maigre, Henri n'aurait peut-être pas survécu à cet apprentissage s'il n'avait pas été aussi malin, voire même un peu retors. La nuit, il s'introduisait dans la bibliothèque dont son père lui avait interdit l'accès – « un vrai gentilhomme n'avait pas besoin d'instruction » – pour compulser des manuels d'anatomie ainsi que des ouvrages écrits par les maîtres escrimeurs. Il apprit très vite les zones de son corps à protéger, les parades pour éviter les coups mortels et même comment simuler une blessure plus grave qu'elle n'était… Il devint vite assez agile. L'arc et l'arbalète n'eurent vite plus de secrets pour lui. Mais les épées demeuraient trop lourdes pour ses bras fluets. Et le vieux refusait catégoriquement de lui en fournir une plus légère. « Vous devez être fort, fils ! Comment pourrez-vous devenir un gentilhomme digne de ce nom si vous ne savez soulever une épée ? »
Pourtant ils avaient été heureux. Plus ils conspiraient pour tromper le vieux comte et ses exigences démesurées, plus leur complicité grandissait… et ils passaient tous les étés à Septmonts. Y résidait la tante de feue la comtesse qui exigeait de revoir son neveu tous les ans. Comme elle arrosait régulièrement le comte de ses subsides, il s'exécutait de mauvaise grâce. Et là, Henri retrouvait Marie…
- Connaissez-vous ces hommes ?
La voix de la jeune blonde l'arracha à ses souvenirs. Elle s'était glissée derrière lui et, le faisant pivoter de manière presque imperceptible, lui désigna un premier homme vêtu de noir, puis un second à quelques mètres, puis un autre… Ils n'étaient pas tous vêtus de la même façon mais avaient en commun d'avoir un lourd manteau sombre les couvrant jusqu'à la taille où l'on devinait la forme d'une rapière et un large chapeau de feutre cachant à moitié leur visage. Dans la foule bigarrée de badauds et de forains, ils passaient quasiment inaperçus. Il s'étonna qu'elle les ait même remarqués. Comme le lui avait dit Henri, elle était vraiment surprenante.
- Je ne crois pas, répondit-il en essayant de discerner leurs visages.
Elle le considéra en mordillant sa lèvre. Profitant que l'attention des badauds soit occupée par le passage d'une troupe de comédiens bruyants et colorés, elle s'accroupit sous l'étal. Interloqué, il la vit empoigner une brassée de terre humide et s'en badigeonner le visage et les bras. Puis elle passa ses mains sales dans sa lourde natte, assombrissant ainsi l'or de ses cheveux. Enfin, elle essuya ses mains sur son corsage et sa jupe.
- Vous me pardonnerez de gâter ainsi la robe de Madame Mariette, murmura-t-elle en saisissant un ballot tâché de graisse avant d'y enfourner quelques fruits malodorants qui étaient tombés d'un étal voisin. Écoutez, je vais me rapprocher de ces spadassins. Si l'un d'entre eux s'approche de vous, criez très fort : « Une poularde pour deux sous ! » Je serai là en un instant.
- Je sais me défendre seul, madame ! s'exclama-t-il indigné qu'on pût penser qu'il ait besoin de la protection d'une femme.
- Je n'en doute pas, monsieur, mais j'ai fait un serment à votre ami. Ne permettez pas que je trahisse ma parole !
- Soit ! Mais ce sera bien inutile ! Je saurais faire rendre gorge à quiconque s'en prendra à moi, dit Pierre en serrant le manche du largue couteau qu'il utilisait pour ses poulets.
- Conserver un serment n'est jamais inutile.
Sur ces mots, elle s'éloigna laissant reposer son ballot sur son dos qui semblait se voûter sous ce poids. Bon sang, mais qui était cette femme ?
Au même moment, rue du Vieux Colombier, Magdelon du Croisy releva sa jupe avec une moue de dégoût. Dieu que Paris était sale ! Entre la poussière et les excréments qui jonchaient les rues de la capitale, elle n'osait imaginer l'état de sa robe si elle n'avait pas pris une chaise à porteurs pour venir. Quand elle aperçut un mousquetaire brun en faction devant la porte, elle se félicita davantage. Décidément, cette casaque bleue et or allait si bien à un bel homme.
- Madame ? fit l'homme d'une voix polie qui n'avait guère l'habitude de voir des femmes, surtout à l'allure aussi excentrique s'arrêter devant l'hôtel de Tréville.
- Je dois remettre une missive à Monsieur de Tréville.
