La peste soit de l'orgueil des hommes ! Aramis tempêtait intérieurement. Elle avait essayé d'être la plus diplomate possible avec Pierre Chênelier, mais malgré cela, elle craignait qu'il se montrât trop fier pour l'appeler au secours en cas de besoin. Évidemment, il ne concevait pas qu'une femme pût lui venir en aide ! Pardieu, s'il avait la moindre égratignure, elle devrait en répondre devant Rochefort... Bien sûr, elle ne craignait pas le courroux de l'homme du Cardinal ! Mais elle avait juré de protéger son frère de lait… Et puis, c'était la première fois qu'elle percevait un sentiment réellement humain de la part de Rochefort. Certes, il n'était pas complètement dénué de qualités. Elle n'oubliait pas qu'il aurait pu l'abandonner avec sa blessure à l'auberge. Mais la tendresse qu'il éprouvait pour Pierre était une émotion d'un tout autre ordre que la loyauté quasi servile qu'il manifestait à l'égard de Richelieu. Cela le rendait presque attachant… Pardieu, quelle étrange pensée !

Aramis ne cessait donc de surveiller Pierre tout en évoluant dans la foule des badauds. Comme elle l'avait déjà noté, les hommes en arme quadrillaient imperceptiblement la place du marché. Soudain, elle remarqua que l'un d'entre eux s'approchait d'un luxueux carrosse, dont le rideau se souleva imperceptiblement. Elle obliqua dans cette direction et s'en approcha le plus possible sans quitter la foule. Jugeant que la distance était suffisante pour écouter, elle feignit de trébucher et fit choir le contenu de son ballot.

- On a vérifié tous les borgnes, madame. Aucun ne correspond au signalement.

- Il viendra ! Il est plus opiniâtre qu'un chien enragé à la recherche de son maître !

- Les spadassins que nous lui avons envoyés en sont peut-être venus à bout ! Il n'a pas été vu depuis Arras, et les derniers courriers de nos hommes indiquaient qu'ils avaient fait un blessé.

- Sauf que ces hommes n'ont plus donné signe de vie à Arras non plus ! Nous ne pouvons prendre aucun risque avant la Sainte-Blandine ! Vérifiez chaque borgne qui pose les pieds à Soissons ! Et cherchez aussi le cavalier blond que vos hommes ont vu !

Aramis ne pourrait guère rester plus de cinq minutes à genoux à ramasser ses fruits gâtés sans éveiller les soupçons. Elle se releva en serrant le sac sale comme si c'était un insigne trésor, mais surtout pour y dissimuler son visage alors qu'elle risquait un œil vers le rideau du carrosse. Elle n'eut besoin que d'un instant pour confirmer les accusations de Rochefort. Elle avait assez souvent vu la belle femme brune au côté de la Reine Anne pour reconnaître dans l'entrebâillement du rideau le visage de la Duchesse de Chevreuse.


Il était réellement épuisé, mais il n'avait dormi que par intermittence, conservant ses pistolets à portée de main et s'éveillant à chaque fois que le chien aboyait… Outre le souci de protéger la femme et la fille de Pierre, il n'était pas rassuré quant au sort de son ami et d'Aramis à Soissons. Elle lui avait juré de protéger Pierre au péril de sa vie, et il ne doutait pas qu'elle tiendrait parole. Cette écervelée avait un sens du sacrifice qui l'avait plus d'une fois étonné. Il l'entendait encore le sommer de l'affronter avec ses gardes dans cette grange sur la route de Calais pour laisser à D'Artagnan la possibilité de leur échapper. Maintenant qu'il connaissait sa vraie nature, sa témérité ne cessait de le confondre. Il savait que les femmes n'étaient pas toujours de douces et naïves créatures. Milady aussi ne craignait pas les dangers et était redoutable même au combat. Mais la belle Anglaise était avide de pouvoir. Aramis, elle, se jetait dans les dangers sans songer à sa sécurité et même sans attendre de gratification. Tenait-elle si peu à la vie pour braver ainsi les balles et les coups d'épée ? Non, il ne doutait pas qu'elle mourrait pour protéger Pierre. Mais elle se remettait encore de sa blessure, et si leurs ennemis étaient nombreux, saurait-elle faire face ?

Il se leva d'un bond quand le chien aboya joyeusement, ses cris aussitôt suivis des roulements d'une charrette. Il se figea en découvrant l'allure d'Aramis. Qu'avait-elle encore fait ? Alors que l'attelage se rapprochait, Rochefort se rassérénait. Elle ne semblait pas avoir de blessure, mais elle était d'une saleté à faire peur… C'était d'autant plus troublant qu'il avait toujours été frappé par sa mise soignée. Même dans la crasse parisienne ou la poussière des routes, elle respirait la fraîcheur et la propreté… Un sourire se dessina sur ses lèvres. Petite futée ! Qui reconnaîtrait le gracieux mousquetaire derrière cette souillon ?

- Eh bien, ma mie, avez-vous glissé dans un tas de fumier ? ironisa-t-il en allant à sa rencontre.

Elle le darda d'un regard assassin, probablement plus pour le qualificatif affectueux que pour sa réflexion sur le fumier, et avec un dédain impérial, entra dans la ferme sans répondre.


Un quart d'heure plus tard, elle ressortit débarbouillée et changée, et un court instant, Rochefort en eut le souffle coupé. Elle avait remis des vêtements d'hommes, mais, sans doute pour ne pas s'attirer de questions des Chênelier, il semblait que sa poitrine n'était pas bandée sous la large chemise. Ses longs cheveux dénoués étaient encore humides et gouttaient dans le creux de son dos. Quand Mariette rabroua sèchement son mari, Rochefort réalisa qu'il n'était pas seul à la trouver diablement séduisante ainsi.

- Je nettoierai votre robe, madame, lui dit Aramis, les joues légèrement rosées, en passant son manteau sur ses épaules. Mais je dois d'abord m'entretenir avec le comte.

- Pierre m'a dit que vous avez remarqué des spadassins sur la place du marché, déclara Rochefort quand ils furent un peu à l'écart…

- Pas seulement. J'ai aperçu la duchesse de Chevreuse donnant des consignes à ses hommes. Elle vous recherche. Ses hommes sont chargés de…

Elle se mordilla la lèvre inférieure, puis d'un air gêné, elle murmura :

- Elle leur a demandé de vérifier l'identité de tous les borgnes de Soissons.

L'œil unique de Rochefort devint d'un noir d'encre, et il dit d'une voix grinçante :

- Elle regrette sans doute de n'avoir pas réussi à me tuer à Dunkerque.

- Marie a essayé de te tuer !

Cette exclamation les fit sursauter. Derrière eux, Pierre fixait Rochefort, une vive horreur marquant ses traits.