- Fermez la porte et asseyez-vous !
Les trois mousquetaires échangèrent un regard circonspect. Même Athos pouvait compter sur les bras d'une main le nombre de fois où le capitaine lui avait dit de s'asseoir après l'avoir convoqué.
- Avez-vous eu des nouvelles d'Aramis ? demanda Porthos exprimant l'inquiétude qu'ils ressentaient tous.
Cela faisait une quinzaine de jours qu'Aramis était partie pour Dunkerque à la recherche du Cardinal. D'Artagnan et Athos avaient eu le temps de rentrer à Paris sans qu'ils aient eu de nouvelles. Tréville ne comptait plus le nombre de fois où il avait regretté d'avoir envoyé la jeune femme seule à travers la France. S'il avait été soulagé en recevant sa missive une heure plus tôt des mains d'une femme excentrique, depuis, il n'avait cessé de relire ce texte sibyllin en s'interrogeant sur l'attitude à adopter.
« Là où le vase fameux d'un coup fut brisé, je vais d'un coup aussi fatal unir ma main à celle d'un homme dont la dévotion et la fidélité sont sans égales. Un homme d'Église nous y attend et j'espère que nos loyaux amis se joindront à notre allégresse… Votre dévouée, Renée. »
Le plus étonnant était qu'elle ait signé de son vrai nom. Ajouté au fait que la précieuse qui lui avait remis la lettre n'avait pas tari d'éloge sur « son adorable filleule », il semblait qu'Aramis ait dû reprendre une identité féminine… Connaissant sa mousquetaire, cela ne signifiait qu'une chose : elle avait besoin d'aide.
- Capitaine, qu'y a-t-il ? insista Athos.
- Je dois vous parler à tous les trois, mais je dois vous demander le secret absolu sur ce que je vais vous raconter.
De plus en plus dubitatifs, les mousquetaires opinèrent du chef.
- Vous savez qu'avant son enlèvement par le Masque de Fer, le Prince Philippe était tenu au secret dans une résidence à la campagne avec pour seule compagnie sa vieille nourrice et son précepteur. Tous deux ont été assassinés par les sbires du Masque de Fer. Quelques mois plus tard, une jeune fille est entrée dans mon bureau et m'a fait la plus insolite demande qu'on m'ait jamais faite. C'était la fiancée du précepteur du prince. La mort de celui-ci l'avait plongé dans un abîme de désespoir, mais au lieu de s'enfermer dans un cloître pour pleurer de tout son soûl comme l'aurait fait toute autre femme, elle était bien décidée à le venger. Pour ce faire, elle me demanda de l'intégrer dans la compagnie des mousquetaires.
Tréville s'interrompit un instant et respira profondément. Il aurait dû demander à Aramis de révéler la vérité à ses amis après Belle-Ile, cela lui aurait évité de s'en charger lui-même. Mais aujourd'hui, il ne pouvait pas les envoyer à la recherche de Renée sans tout leur dire.
- Son fiancé était mon ami, continua-t-il en réussissant à conserver un ton égal à l'évocation du souvenir de François. Pour rien au monde, je n'aurais souhaité transformer la femme qu'il aimait en soldat. Mais le chagrin de cette jeune fille était si intense que je savais qu'elle aurait été prête à toutes les extrémités pour venger son amour. Si je l'avais laissée partir, elle serait allée s'engager dans le premier régiment qui passait, et Dieu seul sait ce qui lui serait arrivé ! J'ai fait ce qui me semblait la moins mauvaise solution : j'en ai fait un mousquetaire. C'était il y a huit ans, et elle n'est plus repartie.
Il se tut pour laisser ses hommes comprendre ce que signifiait son récit et assimiler la nouvelle. Athos échangea un regard appuyé avec Porthos, puis d'une voix posée, il déclara :
- Aramis est en danger, n'est-ce pas ?
- Vous ne semblez guère surpris, constata le capitaine.
- De quoi ? Qu'Aramis n'est pas tout à fait ce qu'il ou plutôt elle prétend être ? Cela fait quelques années que nous nous posions des questions, répondit Athos en haussant les épaules.
- Qu'il ne se soit jamais déshabillé devant nous, pourquoi pas ? reprit Porthos. Qu'il n'ait jamais un poil de barbe même quand nous n'avons pas pu approcher d'un rasoir de toute la semaine, admettons ! Mais qu'en huit ans, on ne l'ait jamais vu pisser, c'était invraisemblable. Nous n'arrivions juste pas à trancher entre une femme ou un hermaphrodite.
À ces mots, D'Artagnan s'étouffa avec sa salive et toussota quelques instants. Tréville se tourna vers le jeune gascon. Cela ne faisait que trois ans qu'il était dans la compagnie. Peut-être était-il moins attaché – et donc moins conciliant – à l'égard de la jeune femme que ses aînés.
- Qu'en pensez-vous, D'Artagnan ?
- Je le savais déjà. Je l'ai découvert quand Aramis a été blessée à Belle-Ile.
- Que se passe-t-il, Capitaine ? reprit Athos. Si vous nous racontez cela aujourd'hui, c'est qu'elle est en danger.
- Cet après-midi, une femme est venue me déposer un courrier d'Aramis. Le texte est pour le moins cryptique, mais elle l'a signé de son vrai nom. La dame qui l'a apporté est des plus fantasque…
Devinant qu'il s'agissait de la précieuse haute en couleur dont Athos avait eu le plus grand mal à se dépêtrer quelques heures plus tôt, les mousquetaires ne purent qu'approuver.
- Je ne sais guère si je peux me fier à ses dires, mais elle semblait dire que « mon adorable filleule » souhaitait ma présence à son mariage. Je ne peux que subodorer que si Aramis a inventé cette fable et a fait appel à un messager aussi peu orthodoxe que cette dame, c'est qu'elle pense que les courriers ne sont pas fiables et qu'elle veut éviter les espions.
- Qu'a-t-il… qu'a-t-elle écrit ? demanda Porthos.
- Je vous laisse juge, répondit le capitaine en leur indiquant d'un geste de s'approcher pour lire ladite missive.
Penché sur le bureau de Tréville, Athos relut une troisième fois les mots d'Aramis… Puis ses sourcils se détendirent, ses lèvres se fendirent en un large sourire et il étouffa un rire.
- Avez-vous compris quelque chose à ce galimatias, Athos ? fit D'Artagnan.
- Oui.
Cette fois, le sérieux mousquetaire ne put réprimer son hilarité.
- Qu'y a-t-il de si amusant ? s'exclama Tréville.
- Pardonnez-moi, Capitaine, répondit Athos en serrant les lèvres pour arrêter ce rire qui ne demandait qu'à éclater. Mais la dame ne vous avait pas menti : Aramis nous convie bien à son mariage… avec Rochefort.
Les trois autres le dévisagèrent avec une expression de complet ahurissement.
- Raillez-vous, Athos ? s'exclama le capitaine.
- Le texte est pourtant limpide : « Je vais unir ma main à celle d'un homme dont la dévotion et la fidélité sont sans égales. » Il s'agit d'un mariage. Vous nous aviez dit que Rochefort avait disparu avec le Cardinal. Nous connaissons tous sa dévotion quasi fanatique pour Richelieu. Il est clair qu'il est l'homme en question. Elle écrit qu'un homme d'Église les attend. Donc Richelieu les attend pour célébrer cette union. Et elle nous attend à la noce, nous autres les « loyaux amis ». Quant au lieu du mariage, c'est « là où le vase fameux d'un coup fut brisé », donc c'est Soissons… Nous devrions seller nos chevaux. Je m'en voudrais de manquer le mariage de notre meilleure amie.
Tréville excédé tapa un grand coup sur son bureau.
- Il suffit, Athos ! Cette plaisanterie ne m'agrée guère !
- Pardonnez-moi, capitaine, reprit Athos, un demi-sourire flottant toujours sur ses lèvres. Aramis a si habilement joué des doubles sens dans sa missive que je n'ai pu résister à la transcrire littéralement. Vous avez raison : elle a dû conter à cette femme une histoire d'amoureux en fuite pour obtenir son aide. Vu la dame en question, je ne m'étonne pas qu'elle se soit enflammée pour une histoire pareille. Aramis a écrit sa lettre de façon à ce qu'une personne qui l'intercepterait croie qu'il s'agissait d'une innocente invitation à une noce. À mots couverts, elle nous dit qu'elle a dû s'allier à Rochefort et nous demande de les rejoindre à Soissons où Richelieu est apparemment retenu captif… Vu toutes les précautions qu'elle a prises, je crois qu'il serait plus sage que nous disions que nous partons à un mariage, comme vous allez nous en donner l'ordre, Capitaine.
Le capitaine de Tréville lui lança un regard assassin. Entre Athos qui lui dictait ses ordres et qui se permettait des plaisanteries douteuses et Porthos qui parlait des besoins naturels d'Aramis, ses mousquetaires se montraient de plus en plus irrévérencieux.
- Fichez le camp et ramenez-moi Richelieu et Aramis ! gronda-t-il.
