Le comte de Rochefort était un homme ombrageux et arrogant. Après des années à avoir été ennemis la plupart du temps, Aramis avait vu bien des expressions sur son visage : la haine, la colère, le mépris, l'ironie parfois… Mais jamais elle ne l'avait vu aussi embarrassé.

En proie à une émotion qu'elle ne comprenait pas, Pierre avait agrippé le bras de son ami et répétait :

- C'est Marie qui a essayé de te tuer ? Ta Marie ?

Rochefort se dégagea et le regard fuyant, répondit d'une voix blanche :

- Ce n'est plus la jeune fille qu'elle était…

- Celle qui était prête à s'enfuir avec toi, tu veux dire ?

- Il suffit, Pierre ! Tout cela ne te concerne pas.

En un instant, il était redevenu l'homme hautain qu'elle avait toujours connu. On aurait dit qu'un mur de glace s'était formé autour de lui.

- J'ai eu certes besoin de ton aide, mais cela ne t'autorise pas à t'immiscer dans cette affaire qui concerne les affaires de l'État. Cette vieille amourette n'a rien à faire avec ce qui m'amène ici !

Pierre le considéra avec un air de profonde pitié.

- Une amourette qui t'a fait disparaître pendant plus d'une décennie. Tu en as eu d'autres depuis ?

- Va au diable !

Sur ses mots, il se dirigea vers l'écurie et entreprit de harnacher son cheval.

- Où comptez-vous aller ainsi ?

Il ne manquait plus qu'elle ! Ne pouvait-on le laisser en paix ?

- Vous ne pouvez pas partir comme cela. Il y a des spadassins à votre recherche dans tout Soissons, et je gage qu'il en est de même autour du château de Septmonts. Votre ami ne se pardonnerait pas d'avoir involontairement provoqué votre mort.

Comme il l'ignorait, elle le saisit par l'épaule pour l'obliger à lui faire face.

- Écoutez-moi, Rochefort. Je ne vous aime pas. Je ne suis pas votre amie, et vous n'êtes pas mon ami. Nous pouvons à peine nous souffrir la plupart du temps. Vous êtes probablement le dernier homme au monde à qui je souhaiterais faire des confidences, et j'entends bien que je ne suis pas la personne à laquelle vous voudriez révéler les secrets de votre passé. Mais aujourd'hui, vous avez ma vie entre vos mains, dans tous les sens du terme. Vous savez que d'un mot, vous pouvez m'envoyer à l'échafaud…

- Je ne…

- Je sais, vous ne le ferez pas, et je n'ai d'autre choix que de m'en remettre à votre parole, comme je dois m'en remettre à vous pour survivre à cette mission… Je ne sais pas ce qu'il y a eu entre vous et la duchesse, et en d'autres circonstances, je n'en aurais cure, mais là, je vous le demande : ce passé peut-il avoir des conséquences sur notre mission ?

Il soupira longuement avant de lâcher à mi-voix :

- Oui.

- Je ne vous demande pas de me raconter votre histoire, Rochefort, mais dites-moi ce que j'ai besoin de savoir.

Elle avait raison évidemment. Il savait qu'il aurait dû lui en parler plus tôt. Il savait que le souvenir de Marie allait lui éclater à la figure. Mais il ne pouvait pas… Toutes ces années, il avait enfoui son image dans un recoin de son esprit afin de la rendre inaccessible. Il ne pouvait pas risquer de revoir Marie dans l'intrigante duchesse de Chevreuse…

- Parlez à Pierre. Il sait tout ce que vous avez besoin de savoir.

- Vous ne pouvez pas partir seul. Vous le savez.

- Je ne vais pas partir, gronda-t-il en lâchant les rênes de son cheval. Je veux juste qu'on me laisse en paix.

Un peu interloqué, il la vit poser les mains sur sa taille, et avant qu'il ait compris ce qui se passait, elle avait dégrafé son baudrier et retiré les dagues et les pistolets qu'il avait à la ceinture.

- Je vais vous laisser en paix, mais je ne veux pas prendre le risque que vous couriez au château. Et même vous, vous n'êtes pas assez inconscient pour tenter d'y aller sans arme.

C'était elle qui parlait d'inconscience ! C'était l'hôpital qui se foutait de la charité !


Marie de Rohan-Montbazon n'avait que quelques mois de moins qu'Henri de Rochefort. Ils étaient cousins au troisième degré. Les Rochefort appartenaient à une branche cadette tant en gloire qu'en fortune, mais la mère d'Henri était de plus haut lignage. Dès leur plus jeune âge, ils s'étaient retrouvés l'été au château de Septmonts.

Marie était la petite fille la plus vive et malicieuse qu'on puisse imaginer. Elle imaginait mille tours et aventures à faire dans le grand château. Henri était plus placide, mais il rivalisait d'inventivité avec sa jolie cousine. À dix ans, ils avaient déjà découvert la moitié des passages secrets du château et les utilisaient pour faire des farces aux adultes, nobles et manants, voire pour explorer les environs. Ils étaient souvent découverts, mais à chaque fois, le charme de Marie étouffait tout désir de représailles. Elle était véritablement lumineuse. Personne ne pouvait rester fâché devant ses grands yeux pétillants et son sourire adorable.

Quand ils eurent treize ans, leur relation commença à changer. L'amour quasi fraternel qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre se mua en un sentiment qu'ils mirent des années à définir. Leurs chamailleries se firent plus rares. Marie prenait plus grand soin de sa toilette quand Henri était là. Henri voulait lire de l'admiration dans les yeux de Marie. Et contrairement au vieux comte, Marie ne méprisait pas les qualités du jeune vicomte. D'une grande intelligence, elle ne conçut vite que mépris pour ce vieillard qui cherchait à transformer un garçon vif et rusé en un ferrailleur fruste et stupide. Bien sûr qu'un homme bien né devait savoir combattre, mais il fallait aussi savoir faire fonctionner son cerveau et savoir tirer parti de toutes les situations. Le vieux comte ne l'avait pas compris et était resté toute sa vie un médiocre troupier. Henri était capable de bien mieux, et Marie le savait. Avec l'union de leurs deux intelligences, ils pourraient conquérir Paris.

L'année de leurs seize ans, ils décidèrent de se marier. Henri n'était plus le garçon maladif qu'elle avait connu autrefois. Il demeurait fluet, mais l'entraînement impitoyable que lui imposait son père lui avait faire acquérir des muscles secs et effilés qui s'ajoutant à sa minceur, rehaussaient sa beauté pâle pour les yeux amoureux de Marie. Quant à Marie, avec ses luxuriantes boucles noires, son teint de lys, son visage à l'ovale parfait et ses beaux yeux gris, elle possédait déjà ce charme qui durant des décennies allait faire tant de ravages à la cour de France.

Mais Hercule de Rohan, duc de Montbazon, était un des hommes les plus puissants de France. Il avait supplanté les Guise au poste de Grand-Veneur de France. Il était proche de la couronne et il avait d'autres ambitions pour sa fille qu'un mariage avec un petit nobliau. Le marquis d'Albert, grand fauconnier, était un parti bien plus intéressant. Sa famille n'était pas des plus prestigieuses, même comparée aux Rochefort, mais il était le favori du roi. Le duc savait que la régence de Marie de Médicis touchant à sa fin, bientôt, les titres et les charges pleuvraient sur ceux qui avaient su être proches du jeune monarque.

De son côté, le vieux comte de Rochefort n'avait que dédain pour les projets matrimoniaux de son fils. Un homme ne se mariait pas à seize ans. « Et regardez-vous ! raillait-il. Vous pouvez à peine soulever une rapière tout seul, et vous espérez pouvoir protéger une femme ! Vous êtes ridicule, mon fils ! » Avant d'espérer convoler, un homme devait d'abord se couvrir de gloire. Aussi avait-il décidé qu'à ses dix-sept ans, Henri intégrerait un régiment de dragons.

Mais Henri et Marie s'aimaient avec la toute passion que l'on peut avoir à seize ans. Marie avait confiance en son charme qui ne lui avait jamais fait défaut et en l'intelligence d'Henri. Avec l'enthousiasme de sa jeunesse, elle n'imaginait pas que le moindre obstacle pourrait entraver leur succès. Une fois mariés, rien ne pourrait les séparer. Aussi elle mit tout en œuvre pour convaincre le curé de Septmonts de les unir. Elle attendait Henri à l'église de Septmonts à l'aube du 21 juin 1617.

- Malheureusement, Henri espérait toujours que son père se montrerait enfin fier de lui, poursuivit Pierre d'une voix triste. Il était prêt à tout abandonner pour Marie, mais cette nuit-là, il tenta une dernière fois d'obtenir son approbation. Il s'en est suivi une violente querelle, et quand Henri excédé est parti rejoindre Marie, son père l'a poursuivi à cheval. Aux abords de Soissons, ils ont été attaqués par des brigands comme il y en a souvent dans les forêts. Au matin, on retrouva le comte mort et Henri affreusement blessé à l'œil… Je ne sais pas précisément ce qui s'est passé cette nuit-là. Henri a toujours refusé en parler. Il m'a simplement dit que son père avait eu raison et qu'il était incapable de protéger les gens qu'il aimait. Quand il fût remis quelques semaines plus tard, il m'offrit cette ferme et intégra un régiment de dragons comme l'avait souhaité son père. Il a disparu pendant des années. Je l'ai revu à Rochefort pour l'enterrement de ma mère. Mais il n'est plus jamais revenu ici, jusqu'à hier…

- Et Marie ?

- Marie a accouru à son chevet quand elle a appris l'attaque. Et je l'ai vue ressortir de la chambre les larmes aux yeux au bout de quelques minutes. J'ignore ce qu'ils se sont dit. Après cela, Henri n'a même plus jamais voulu prononcer son nom. Vous avez vu vous-même sa réaction quand j'en ai parlé… Trois mois plus tard, elle aussi a suivi le souhait de son père, elle a épousé le marquis d'Albert.


Pierre songeait qu'il en avait peut-être trop dit à la jeune femme. Après tout, il aurait pu résumer cette triste histoire en quelques phrases. Mais que Marie pût aujourd'hui essayer de tuer Henri l'avait tellement troublé qu'il avait eu besoin de replonger dans ses souvenirs… Non pas que cela l'ait aidé ! Il ne comprenait toujours pas et ne cessait de s'interroger sur la dernière rencontre entre Henri et Marie. En achevant son récit, il avait omis la seule chose qu'Henri avait dite après le départ de sa dulcinée : « Elle est trop belle pour rester avec un monstre. » Il avait à peine évoqué la blessure de son ami, mais il ne pouvait y repenser sans frémir. L'œil fissuré était demeuré dans l'orbite, mais la paupière était en lambeaux, et les chairs de la pommette affreusement déchirées… Ils n'y avaient jamais fait allusion, mais Pierre avait toujours cru que Marie avait abandonné Henri en découvrant cette plaie hideuse qui défigurait tout le côté droit de son visage… Pourtant d'entendre qu'elle avait tenté de le faire assassiner le faisait soudain douter…

- Je vais lui rendre ses armes, déclara la blonde en se levant.

Pierre l'imita et attrapa une bouteille de vin.

- Donnez-lui cela avec mes excuses !

- C'est lui qui devrait s'excuser, répondit-elle en prenant néanmoins la bouteille.