Se dirigeant vers l'écurie, Aramis ne cessait de repenser à l'histoire que lui avait contée Pierre Chênelier. Rochefort et madame de Chevreuse ? L'homme du Cardinal et la meilleure amie de la Reine Anne ? Cela dépassait l'entendement… Qu'il ait pu être un des amants de la duchesse, pourquoi pas ? Après tout, on ne comptait plus le nombre d'amants de la belle Marie. Athos avait fait un passage dans son lit, et Aramis se souvenait avec un certain embarras que la duchesse lui avait semblé à plusieurs reprises fort intéressée par sa personne. Rochefort n'était pas complètement répugnant, et elle ne doutait pas que la Chevreuse aurait trouvé divertissant de séduire l'âme damnée d'un de ses plus grands ennemis. Mais là, il ne s'agissait pas d'une aventure. Elle ne savait ce qu'elle trouvait le plus étonnant : que la flamboyante duchesse ait pu aimer le comte de Rochefort ou que Rochefort ait pu être amoureux.
Il est plus opiniâtre qu'un chien enragé à la recherche de son maître ! Les paroles de la duchesse résonnèrent dans son esprit. Il lui avait semblé discerner dans cette phrase quelque chose de plus profond que le mépris qu'on ressent pour un ennemi… une émotion proche de la haine.
Le soleil de cette soirée de printemps nimbait l'intérieur de l'écurie d'une lumière chaude quand elle entra. Il était endormi sur des bottes de foin. Il n'avait sans doute pas récupéré de ses nuits sans sommeil… et peut-être aussi avait-il préféré s'oublier dans le sommeil que de repenser à la jeune Marie de Rohan. Il s'éveilla d'un bond quand le talon de la jeune femme crissa sur le sol et porta la main à sa ceinture pour n'accrocher que le vide.
- Je vous rends vos armes, fit Aramis joignant le geste à la parole.
En croisant ses yeux clairs, les événements de la journée lui revinrent en mémoire. Non… Elle savait. Il y avait une expression dans son regard… Il détestait ça !
- Épargnez-moi votre pitié ! L'adolescent faible et stupide que vous a peint Pierre n'existe plus !
- À dix-sept ans, je me suis enfuie de chez moi et j'ai intégré la compagnie des mousquetaires pour retrouver l'assassin de mon fiancé.
Ils se figèrent tous les deux, et elle sentit ses joues s'empourprer. Qu'est-ce qui lui avait pris ? Elle ne pouvait souffrir cet homme. Comme elle lui avait dit une heure plus tôt, il était le dernier homme à qui elle souhaitait faire des confidences… et certainement pas celle-là ! Mais les mots étaient sortis de sa bouche sans qu'elle les ait anticipés. Si elle ne l'appréciait guère, elle n'avait pu supporter la honte qu'elle avait sentie dans sa voix. Il y avait mille choses dont Rochefort avait des raisons d'avoir honte mais pas d'avoir été jeune et amoureux… pas d'avoir été humain. C'était peut-être aussi parce que mieux que quiconque, elle savait qu'une seule nuit pouvait faire basculer toute une vie…
Fort heureusement, elle était restée à peu près maîtresse d'elle-même. Ses mots qui dévoilaient un peu trop son passé avaient été prononcés sans émotion, comme s'il s'agissait d'une histoire qu'on lui avait contée.
Elle déposa la bouteille sur la botte de foin.
- De la part de votre ami ! À sa place, je vous aurais fichu à la porte à grands coups de pieds, mais il a visiblement une nature plus accommodante.
Le comte déboucha la bouteille et en but une gorgée.
- Vous en voulez ? C'est un vin de Châlons absolument unique !
Un peu étonnée par cette amabilité inhabituelle, Aramis s'installa sur le foin et goûta le vin. Étrange ! Cela pétillait légèrement… Mais c'était bon.
Elle avait été fiancée… Quel homme avait été assez fou pour vouloir s'unir à cette virago ? Son regard s'attarda sur son profil délicat, sur son nez légèrement retroussé, sur la cascade de cheveux blonds qui tombait sur ses épaules… et la vérité le frappa soudain. Elle n'était pas née dans une casaque avec une rapière entre les dents. Elle avait été une vraie femme avec des rêves de femme. Oh bien sûr, il s'était déjà fait à l'idée qu'elle n'était pas un homme, mais il réalisait qu'elle aussi avait un passé.
- Vous l'avez retrouvé ?
Elle sursauta et quelques gouttes du vin clair et pétillant s'échappèrent de ses lèvres.
- L'assassin de votre fiancé, vous l'avez retrouvé ?
- Oui.
- Vous l'avez tué ?
- Évidemment.
Évidemment… Il aurait presque eu pitié de l'insensé qui avait éveillé une telle Némésis.
Il reprit une lampée de vin et demanda :
- Pourquoi êtes-vous restée mousquetaire après cela ? N'avez-vous pas envie de redevenir une femme ?
Pourquoi l'interrogeait-il ainsi ? Après tout, il se moquait de ce qu'elle pouvait faire de sa vie !... Ce devait être le vin ! Il savait d'expérience que le vin de Châlons montait vite à la tête. Elle le dévisageait en fronçant les sourcils.
- Je suis un des meilleurs soldats du royaume ! répliqua-t-elle. J'ai sauvé l'honneur de la reine, la vie du roi et celle de son frère ! Et j'abandonnerais cela pour quoi ? Trôner dans les salons en cancanant sur le ragot du moment ? M'occuper d'une domesticité ? Ne penser qu'au prochain bal ? Ou mieux, me faire engrosser tous les ans ?
Elle ricana avec mépris, fixant l'horizon avec un regard insondable.
- Grâce à Dieu, après huit ans loin de chez moi, je suis une fille perdue. Ma famille m'a probablement reniée, et aucun homme ne s'abaisserait à m'épouser. Aucun retour en arrière n'est possible. Mais si le Ciel m'est clément, je finirai bien par prendre un mauvais coup d'épée ou de mousquet… Je préférerais mourir l'épée à la main que sur l'échafaud.
Rochefort faillit en faire tomber la bouteille. Elle avait énoncé cela avec une simplicité glaçante, comme si sa vie et sa mort ne comptaient pas… Bon sang, c'était cela ! Il n'avait cessé de la qualifier d'inconsciente, mais il avait eu tort. Aramis n'était pas une inconsciente. Elle était parfaitement lucide au contraire. Elle savait qu'elle avait choisi une vie que condamnaient toutes les lois des hommes. Elle savait que la mort était sa seule porte de sortie… Et elle savait que mourir au combat était la seule façon d'éviter l'infamie qui ne manquerait pas de s'abattre sur elle si elle était découverte.
Pour la première fois depuis plus d'une décennie, l'image de Marie s'invita dans son esprit… pas la Duchesse de Chevreuse, mais l'adolescente romanesque et volontaire qu'il avait aimée… Elle aussi n'avait que mépris pour la vie étriquée à laquelle son sexe la destinait. Elle aussi avait trop d'orgueil et d'intelligence pour ne pas espérer un destin plus grand que celui qu'on voulait lui imposer. Elle aussi voulait choisir sa vie… Mais Marie était une enfant gâtée… une adorable enfant gâtée, mais une enfant gâtée tout de même. Elle avait toujours usé de son charme pour éviter de faire face aux conséquences de ses actes. Même quand elle parlait de défier son père pour fuir avec lui, elle était persuadée qu'une fois qu'ils seraient mariés, elle saurait le convaincre d'accepter cette mésalliance… Aujourd'hui, en plus de son charme, elle avait un titre qui lui avait permis de toujours éviter le courroux royal… La femme à ses côtés était bien différente. Oui, elle était aussi d'une fierté confinant à l'arrogance. Oui, elle aussi refusait de suivre les règles que la société voulait lui dicter. Mais contrairement à Marie, elle acceptait le prix, même démesuré, qu'elle devrait payer pour cela.
Il la revoyait chevauchant entre les balles quelques jours plus tôt. Il l'avait insultée en lui demandant si elle cherchait la façon la plus stupide de mourir… Il n'avait pas compris alors. Elle ne cherchait peut-être pas à mourir, mais elle se moquait de survivre. C'était pour cela que parmi les mousquetaires, elle était toujours la première à prendre une balle. C'était pour cela qu'elle était toujours prête à se sacrifier sans une hésitation. C'était pour cela qu'il n'avait jamais vu la peur dans ce regard clair… Non, il se trompait. Il l'avait vue avoir peur une fois : quand il l'avait dévêtue pour la soigner. Elle avait eu peur qu'il ne la dénonçât. Elle ne craignait pas la mort, mais elle redoutait l'opprobre d'un procès pour sorcellerie. Cette femme était un bloc d'orgueil. Sa vie n'avait aucune importance mais pas son honneur. Il devina qu'une mort honteuse sur le gibet devait la terrifier même si elle l'évoquait avec désinvolture.
Son estomac se noua… Il n'aimait pas cette indifférence. Il n'aimait pas qu'elle considère sa propre existence comme quantité négligeable… Mais c'était sans doute parce qu'il avait trop bu et pas assez mangé. Après tout, il ne pouvait pas la supporter la plupart du temps. Il avait même plusieurs fois essayé de la tuer par le passé…
- Si vous êtes arrêtée, vous n'arriverez pas à l'échafaud, dit-il. Je vous ferai assassiner dans votre cellule… Enfin, si vos amis ne vous font pas évader avant !
Elle se tourna vers lui en écarquillant les yeux. Devant le sourire narquois qui flottait sur les lèvres du comte, elle sourit à son tour et reprit la bouteille.
- C'est bon de savoir qu'on peut compter sur ses ennemis.
Ils demeurèrent un instant silencieux fixant les lueurs de la fin de ce jour de printemps.
- Et vous ? reprit-elle. N'avez-vous jamais été tenté d'abandonner le service de Richelieu ?
- Pourquoi donc ? Le Cardinal est l'homme le plus aimable qui soit. Il ne manque jamais d'exprimer sa reconnaissance devant les sacrifices que l'on consent pour lui. Et puis, sa renommée auprès du peuple est si grande que sa gloire retentit sur ceux qui le servent. Qui pourrait avoir envie de renoncer à une telle sinécure ?
L'alcool aidant, elle riait à présent… et il se surprit à apprécier cela.
- Mais c'est un génie, reprit-il plus sérieusement. Cet homme fera du royaume de France le plus grand d'Europe. Pour cela, il sait qu'il faut à la fois étouffer les revendications des huguenots et les violences du parti dévot et faire taire les Grands qui veulent être plus puissants que le roi. Si Sa Majesté lui accorde autant de pouvoir alors qu'elle ne l'aime guère, c'est parce qu'elle l'a compris… Être au service de Son Éminence, c'est servir un dessein plus grand que soi-même… Mais bien sûr, vous autres mousquetaires n'y entendez rien, ironisa-t-il.
- Sur ces aimables paroles, peut-être pourriez-vous aller vous excuser auprès de votre ami et essayer d'obtenir une autre bouteille de ce vin délicieux ?
Après avoir ostensiblement retourné la bouteille vide, elle sauta sur ses pieds… Elle sentit sa tête tourner et le sol se dérober sous elle. Elle aurait roulé par terre s'il ne l'avait saisie prestement par la taille.
- C'est votre blessure ?
Il avait l'air presque inquiet…
- Ça va aller, souffla-t-elle. Ce vin est plus traître qu'il n'y paraît…
Ses cheveux détachés flottaient sur ses épaules, ses grands yeux bleus étaient plus brillants que d'habitude, et un fard rose, sans doute dû à l'alcool, rehaussait ses pommettes. Son bras toujours passé autour de sa taille, il songea qu'ainsi, elle était vraiment jolie…
- Je croyais que les mousquetaires tenaient mieux l'alcool, railla-t-il pour oublier cette envie soudaine de l'attirer davantage contre lui.
- Vous me rassurez, Rochefort, dit-elle en se dégageant. Je commençais à vous trouver presque aimable.
- Et vous n'y avez pas vu une indication claire que vous aviez trop bu ?
