Rochefort rentra dans la ferme et étreignit énergiquement Pierre.

- Espèce de traître ! Du vin de Châlons ! Tu savais qu'après deux gorgées, je ne pourrais rester en colère !

- Il y a certaines choses qui ne changent jamais !... Allez, le souper est prêt !

Sans évoquer le sujet de leur discorde, les deux hommes s'installèrent à table et le comte se servit goulûment du ragoût.

- Venez, mon ange ! Vous avez besoin de vous restaurer !

Pourquoi continuait-il à s'adresser à elle avec ces qualificatifs ridicules maintenant que son ami savait que « leurs fiançailles » n'étaient qu'une vaste supercherie ? maugréa-t-elle en s'installant sur la seule chaise de libre qui évidemment était placée à côté de lui. La réponse était dans la lueur amusée qui flottait dans son œil. Il savait que cela l'agaçait superbement ! Elle lui aurait volontiers collé son poing dans la figure pour qu'il comprenne ce qu'il en coûtait de provoquer l'ire d'un mousquetaire…

Elle ne savait pas ce qui l'énervait le plus : la volonté manifeste qu'il mettait à l'exaspérer ou la façon dont elle s'était couverte de ridicule dans cette grange. Qu'est-ce qui lui avait pris de partager cette bouteille de vin avec le comte ? Certes, il n'était pas un compagnon aussi épouvantable qu'elle l'avait redouté au début de cette aventure. Il avait un esprit sarcastique plutôt distrayant. Au fond, elle ne regrettait pas d'avoir révélé une petite part de son passé. Ce n'était qu'un juste retour des choses après qu'il ait accepté que son ami lui confiât son histoire d'amour malheureuse avec la future duchesse de Chevreuse. Et puis, ce n'était pas comme si elle s'était épanchée avec des trémolos dans la voix et les yeux pleins de larmes. Elle était restée maîtresse d'elle-même.

Non, rien n'aurait été embarrassant si elle ne s'était pas retrouvée malencontreusement pressée contre lui quand il l'avait rattrapée pour lui éviter une chute lamentable. Elle avait eu son content d'ivresse avec Athos et Porthos. Elle avait toujours veillé à ne jamais être ivre morte, mais ce n'était pas la première fois qu'elle se retrouvait un peu titubante à devoir s'agripper à un de ses amis… Mais jamais elle n'avait eu envie d'enfoncer son nez dans leur cou pour respirer leur odeur. Fort heureusement d'ailleurs ! Bon sang, elle serait morte de honte si elle s'était mise à renifler ses compagnons d'armes !… Que diable y avait-il dans ce satané vin pour que, pendant quelques secondes, cette fragrance ambrée qui se mêlait à l'odeur vaporeuse de l'alcool lui ait presque fait tourner la tête ? Grâce à Dieu, il avait ouvert la bouche et était redevenu Rochefort… Rochefort ! Elle plissa le nez de dégoût.

- Un peu de savoir-vivre ! souffla-t-il en lui donnant un petit coup de coude. Vous avez sans doute l'habitude de mets plus délicats, mais Pierre et sa femme sont bien aimables de partager leur repas avec nous sans que vous leur infligiez votre moue dégoûtée.

En plus, elle se faisait sermonner ! Elle plongea sa cuillère dans le ragoût et avala lentement le liquide chaud et épicé. Cela lui déplaisait de l'admettre, mais il avait eu raison de la rabrouer, même s'il s'était mépris sur sa grimace. Il était temps qu'elle reprenne le contrôle. Elle n'avait pas l'habitude de laisser ses émotions interférer avec son devoir. Elle était devenue un des meilleurs mousquetaires précisément en gardant un esprit calme et focalisé sur l'objectif à atteindre. Elle ne devait pas laisser les vapeurs de ce vin trop capiteux ni le parfum un peu agréable de cet homme lui faire perdre de vue la mission qu'ils avaient à remplir. Déjà que Rochefort n'avait plus l'esprit très clair, si elle se mettait à perdre pied, ils courraient à la catastrophe ! En effet, l'attitude du comte quand Pierre avait évoqué son amour de jeunesse et son incapacité à l'évoquer lui-même étaient sans équivoque. Il était passablement perturbé par ces souvenirs. Elle n'avait aucune envie de le forcer à se confronter à des émotions qui, plus d'une décennie après, le troublaient encore profondément. Mais ils étaient des soldats. Ils ne pouvaient se permettre ce type de sensiblerie… Et elle le respectait assez pour ne pas le ménager.

- Rochefort, seriez-vous capable de faire un plan, même sommaire, du château de Septmonts ?

- Cela fait très longtemps… voulut-il objecter.

- Vous étiez prêt à attaquer seul le château, et là, vous tergiversez parce que votre mémoire n'est pas de la dernière fraîcheur ?... Monsieur, vous pourriez l'aider, continua-t-elle en s'adressant à Pierre. Vous avez, semble-t-il, passé votre enfance à l'explorer de long en large. Vous en connaissez tous les passages…

- Ce ne sera pas un ouvrage d'architecte, mais je pense que c'est possible, répondit Pierre.

- La Chevreuse les connaît aussi, et surtout, elle sait que je les connais…

- Et n'est-ce pas pour cela qu'elle essaie de se débarrasser de vous depuis Dunkerque ? dit-elle en essayant de garder la voix la plus neutre possible. Si tout va bien, mes amis ne sauraient tarder et il faut que nous sachions où nous allons mettre les pieds…


Une agréable odeur de lavande et de laurier caressant ses narines, Marie de Chevreuse s'enfonça dans le baquet et laissa la chaleur de l'eau l'envelopper. Jeanne, sa camériste, s'installa derrière elle et entreprit de passer l'éponge parfumée sur les épaules de sa maîtresse. Ce rituel était des plus plaisants, mais aujourd'hui, il ne lui procurait pas la même félicité que d'habitude. Un vent froid agaçait son nez, l'empêchant de jouir de l'agréable massage et de la caresse de l'eau. La peste soit des vieilles bâtisses moyenâgeuses inondées de courants d'air ! Malgré la douceur du printemps, il suffisait d'un souffle de vent pour être glacé jusqu'aux os.

La Duchesse de Chevreuse détestait ce château autant que la jeune demoiselle de Rohan l'avait aimé. Quand elle quittait sa résidence parisienne de la rue Saint-Paul, elle préférait mille fois son château de Dampierre ou celui de Lésigny qui n'étaient qu'à quelques lieues de Paris et qui étaient bien plus modernes et confortables. Depuis plus d'une décennie, elle ne s'arrêtait plus à Septmonts que pour faire occasionnellement étape vers le Duché de Lorraine. Mais cette fois-ci, elle avait dû s'y installer plus longtemps avec son « invité ». Même si son implication dans la disparition de Richelieu était révélée, on la chercherait dans les possessions de ses maris ou de son père. Personne ne penserait à ce vieux château… personne à part lui.

Marie de Chevreuse n'avait pas un caractère qui la portait à la nostalgie. Elle haïssait passionnément l'ennui et veillait à ce que sa vie soit toujours un tourbillon. À Paris, elle tenait salon, allait danser, divertissait la reine de mille et une manières, allait aux Italiens… Et surtout, les couloirs du Louvre étaient plus riches en intrigues que n'importe quelle comédie. Une pièce étant toujours plus palpitante quand on y était acteur, elle ne rechignait pas à y participer. Ainsi à Paris, elle pouvait croiser maintes fois le chien du Cardinal sans jamais penser à celui qu'il avait été… Bien sûr, la première fois qu'elle l'avait revu, devenu l'ombre de Richelieu, cela avait été un choc. Elle avait mis quelques secondes à le reconnaître. Le bel adolescent gracile que Marie de Rohan avait tant aimé était devenu un soldat athlétique au visage à moitié caché par un immonde cache-œil. Son père aurait été fier de lui, avait-elle songé, et pendant un instant, une étincelle de colère s'était allumée au tréfonds de son âme. Fort heureusement, la vie de Marie était bien trop remplie pour qu'elle s'attardât sur cette désagréable émotion. Entre les intrigues de la cour et ses multiples amants, elle ne repensait jamais à lui. Tout au plus ressentait-elle du mépris quand elle apercevait celui qu'elle n'appelait plus que « le chien du Cardinal ».

Bien entendu, l'aversion de Marie à l'égard de l'odieux ecclésiastique n'avait rien à voir avec lui. D'ailleurs, tout le monde détestait Richelieu ! Il ne cessait de comploter pour discréditer la reine, et Anne était une de ses amies les plus chères. La duchesse ne pouvait qu'abhorrer celui qui tentait de la compromettre… D'aucuns auraient souligné qu'en encourageant l'idylle de la souveraine avec le Premier ministre britannique, la Chevreuse avait elle-même fourni à son ennemi des armes contre la reine. Mais la belle duchesse rejetait ces médisances avec dédain. Elle n'avait cherché qu'à apporter à cette malheureuse Anne un divertissement sans conséquence pour supporter le vide de sa vie conjugale avec un roi austère et ennuyeux… Non, elle avait les meilleures raisons du monde de détester le Cardinal.

Et elle avait enfin trouvé le moyen d'en débarrasser la France. Il suffisait de le garder jusqu'à la Sainte-Blandine au secret à Septmonts, et Châteauneuf se chargeait du reste. Tout aurait dû se dérouler sans accroc. Pas une goutte de sang n'aurait dû être versée. Personne au conseil du roi ne soupçonnait le Marquis de Châteauneuf, garde des Sceaux et proche de Richelieu, d'avoir succombé aux beaux yeux de la duchesse. Il faisait donc partie des rares à savoir que le Cardinal devait rencontrer les Hollandais au large de Dunkerque. Ce voyage secret était l'occasion idéale pour lui mettre la main dessus sans avoir à affronter un bataillon de gardes. Elle savait que son chien l'accompagnerait, mais elle ne comptait que le faire assommer. Il se serait réveillé sur le pont déserté en ayant perdu son maître, ignorant jusqu'à son implication dans cet enlèvement… Mais quelque chose avait basculé quand elle était montée sur ce navire. Richelieu était solidement garrotté, les quelques hommes de sa garde étaient inconscients aux quatre coins du navire… Et elle l'avait vu.

Il gisait sur le pont mouillé. Quand la poutrelle s'était abattue sur son crâne, elle avait fait voltiger son chapeau et le cache-œil s'était détaché. Pour la première fois depuis une décennie, elle avait revu son visage. En dépit de la profonde cicatrice qui barrait son œil, ce visage qui lui faisait face était celui d'Henri de Rochefort… Une fureur dévastatrice avait alors envahi tout son être. Pendant un instant, la légère et pétillante duchesse de Chevreuse avait disparu et une jeune fille au cœur brisé l'avait remplacée… et d'une voix glaciale, elle avait dit : « Tuez-le ! »

À partir de là, tout était parti à vau-l'eau. Il était passé par-dessus bord mais n'avait même pas eu le bon goût de se noyer. Quelques jours après, elle avait reçu une missive de Châteauneuf l'informant que le roi avait envoyé un mousquetaire à la recherche de Richelieu. Pourquoi diable n'avait-il pas envoyé un garde du Cardinal ? La duchesse aimait bien les mousquetaires et elle n'avait nulle envie de blesser l'un d'entre eux. Comble de malchance, le mousquetaire avait retrouvé le chien du Cardinal avant que ses hommes aient eu le temps de l'envoyer ad patres. Elle n'avait donc guère eu le choix. Il fallait se débarrasser des deux hommes. Et soudainement, aux abords d'Arras, ils s'étaient volatilisés.

Elle aurait voulu croire que ses sbires en étaient venus à bout, mais elle ne pouvait se permettre de relâcher sa vigilance. Même s'il n'était pas venu ici depuis la fin de leur histoire, il connaissait ce château aussi bien qu'elle. En plus des spadassins qui le recherchaient à Soissons, elle avait dû poster des hommes autour des passages secrets… Mais ces désagréments n'étaient rien à côté de ces journées interminables qu'elle devait passer dans ce vieux château hanté de ses souvenirs d'enfance. Ici, elle n'avait rien pour se distraire à part son prisonnier. Il avait été jubilatoire de lui révéler la trahison de Châteauneuf et l'exil auquel il serait condamné. C'était de la dernière imprudence de l'informer ainsi de leur machination avant de l'avoir menée jusqu'au bout, mais la duchesse ne pouvait résister à l'excitation que lui procurait le danger… Malheureusement, elle s'était déjà lassée de ce divertissement. Et avec l'ennui, les fantômes étaient revenus. À Septmonts, l'ombre de Marie de Rohan était partout, et elle réclamait vengeance contre celui qui l'avait détruite. Plus les jours passaient, plus elle se surprenait à souhaiter qu'Henri soit encore en vie. Il ne suffirait pas de le voir mort pour apaiser la fureur de Marie.