Marie de Chevreuse examinait son reflet alors que sa camériste installait les dernières épingles pour coincer son chapeau sur sa luxuriante chevelure. Même si elle était loin de la cour, elle veillait à ce que son apparence fût parfaite. Pour être peu conventionnel, son équipage était des plus réussis. Sa robe en velours lie de vin soulignait l'élégance de sa silhouette et la pureté de son teint. À cet habit si féminin, elle avait ajouté un ceinturon de cuir bordé où, sur le côté droit, elle avait accroché jupes et jupons dévoilant ainsi de hautes bottes de cavalière qui lui arrivaient à mi-cuisse. Ainsi elle pouvait monter à califourchon sans craindre de s'empêtrer dans ses jupons.

Quand elle était mariée à Charles d'Albert, elle avait souvent dû accompagner son mari à la chasse. Elle avait trouvé cette activité profondément inintéressante… et elle ne s'étonnait guère que ce falot de Louis « le Juste » y trouvât un tel plaisir. Par contre, elle aimait monter à cheval. Elle aimait le sentiment de liberté qui courait dans ses veines quand elle était transportée par un cheval en plein galop. Elle aimait surtout la hauteur avec laquelle on contemplait le monde quand on était juché sur le dos d'un puissant équidé.

Aujourd'hui, elle retournait au marché de Soissons. Certes, tant que tout n'était pas réglé à Paris, elle ne devait pas éveiller l'attention. Mais elle voulait vérifier de visu si le chien du Cardinal n'était pas arrivé à Soissons, et ce serait bien plus aisé à dos de monture qu'enfermée dans un carrosse… Surtout, elle voulait quitter l'atmosphère de ce satané château, et au diable, la prudence !


Rochefort ne supporterait pas de rester une journée de plus terré ici. Il avait passé deux jours à reconstituer avec Pierre un plan à peu près correct du château de Septmonts, de ses jardins, de ses différents niveaux et de ses souterrains… Et tous les souvenirs qu'il avait refoulés étaient revenus l'assaillir : Marie et lui à huit ans volant les fruits confits que les cuisiniers avaient préparés pour l'évêque de Soissons, Marie et lui à dix ans dans la buanderie du château se confectionnant des tentes avec les draps, Marie et lui à douze ans empruntant le souterrain des jardins pour aller voir les feux de la Saint-Jean au village, Marie et lui à quatorze ans perdus toute une nuit dans les oubliettes… cette nuit, ils avaient échangé leur premier baiser, un baiser timide et innocent… à l'image de tous ceux qu'ils avaient échangés par la suite… à l'image de leur amour si naïf et si pur…

« Vous m'aviez promis, Henri… Vous m'aviez promis… »

Non ! À chaque fois, la douleur irradiait le fond de son œil mort… Il avait cru cette douleur oubliée, mais elle était là, accompagnée de la honte et du dégoût de lui-même.

La seule chose qui parvenait à le distraire et à lui faire oublier cette souffrance, c'était elle… Et en l'état, il se demandait si le remède n'était pas pire que le mal. Depuis cette soirée dans la grange, il se surprenait à la considérer à une fascination grandissante. Quand l'ivresse l'avait quittée, elle était redevenue le soldat froid et déterminé qu'il avait toujours connu… sauf que son regard sur elle avait changé. Elle n'était plus un insupportable fier-à-bras trop maigre et trop efféminé ni même une harpie butée et exaspérante… Il avait senti l'autorité qui émanait d'elle alors qu'elle l'intimait de replonger dans ses souvenirs pour trouver le moyen de délivrer le Cardinal et il avait compris comment cette jolie blonde avait pu même remplacer provisoirement le capitaine de Tréville.

Elle n'avait montré nulle compassion pour son passé malheureux… Il lui en était reconnaissant pour cela. Elle l'avait traité comme un soldat. Alors qu'elle se penchait sur la table pour examiner les cartes que Pierre et lui avaient dessinées, un instant, il l'imagina le front ceint d'un casque antique et une lance à la main… Minerve, déesse de la guerre… Non, Aramis était sans doute un fin stratège, mais elle ne serait jamais assimilable à la déesse de la sagesse. Indomptable et colérique, elle était plus proche d'une autre déesse guerrière… Diane… Non, pas Diane, plutôt son alter ego grec. Il réprima un petit rire. Tréville devait avoir un singulier sens de l'humour et un goût certain pour la mythologie grecque. Après avoir attribué un nom de géant mythique à son meilleur mousquetaire, il n'avait pas pu s'empêcher de donner à la femme mousquetaire un nom qui a une syllabe près était celui de la déesse chasseresse… Bon sang, voilà qu'il se mettait à divaguer sur les déesses guerrières ! C'était bien le signe qu'il avait besoin de passer à l'action au lieu de ruminer ici. Déjà la veille, elle avait disparu plusieurs heures en l'intimant de ne pas la suivre… Et le pire était qu'il lui avait obéi ! Aujourd'hui, cela ne se passerait pas ainsi. Elle comptait retourner à Soissons pour voir si ses amis étaient enfin arrivés en renfort et éventuellement glaner des informations sur les projets de la duchesse, et il était hors de question qu'il reste encore coincé ici !

- Vous allez venir avec moi, Rochefort, lui dit-elle avant même qu'il ait pu intervenir. Vous tournez comme un lion en cage depuis hier. Je sais que je ne vous retiendrai pas. Mais il est hors de question que vous fassiez tuer inutilement, donc vous allez mettre cela !

À ces mots, elle déposa devant lui une robe de bure et une paire de bésicles aux verres fumés.

- Qu'est-ce que…

Elle mordillait sa lèvre inférieure en le fixant intensément. Un frisson le parcourut alors elle posait un doigt timide sur le bandeau qui couvrait son œil mort.

- Il faut que vous l'enleviez.


Ils n'avaient rencontré aucune difficulté sur la route depuis Paris, et à chaque halte, avaient évoqué à qui pouvait les entendre qu'ils allaient à la noce d'un ami. La veille, ils s'étaient installés dans une auberge à Maupas, aux portes de Soissons. Ils ne semblaient pas avoir attiré l'attention sur eux, mais le plus dur restait à faire. Soissons n'était pas un bourg de province. Retrouver Aramis dans cette grande ville, c'était comme chercher une aiguille dans une botte de foin… D'autant que vu toutes les précautions qu'elle avait prises avec son message, il y avait fort à parier qu'elle ne serait pas facile à trouver…

C'était étrange de penser à Aramis au féminin… Bien sûr, ce que leur avait annoncé Tréville n'était pas une grande révélation. Mais avec le temps, ils avaient pris l'habitude de considérer Aramis comme un être un peu éthéré, flottant entre le masculin et le féminin, et Athos se demandait quel effet cela leur ferait de voir leur compagnon d'armes dans les habits de son sexe… ce qui risquait de se produire si elle jouait encore les fiancées en fuite. Il avait toutes les peines du monde à l'imaginer en robe… Comme homme, Aramis n'était certes pas très viril, mais c'était sans conteste la fille la moins féminine que la terre ait portée. Aramis buvait, crachait, jurait. Il avait un courage encore plus acéré que la pointe de son épée et un orgueil encore grand. Baste ! Il s'était remis à penser à elle au masculin. Enfin, ce n'était peut-être pas une mauvaise chose. Tant qu'ils continueraient à accorder le nom d'Aramis au masculin, ils éviteraient de commettre un impair et de risquer de le dénoncer involontairement.

Porthos, fidèle à lui-même, proposa de faire le tour des tavernes de Soissons pour voir si Aramis y était descendue. « Dites plutôt que vous voulez aller manger dans toutes les tavernes ! l'aurait-elle taquiné. » Ils n'avaient pas eu besoin de dire un mot pour l'entendre.

Ils avaient finalement convenu de parcourir l'ouest de la ville dans la matinée, D'Artagnan prenant le nord, Porthos, le sud et Athos, le centre-ville. Puis ils se retrouveraient à midi. S'ils étaient tous trois bredouilles, ils feraient de même sur l'est de la ville.


Elle coinça pour la troisième fois en moins de cinq minutes une mèche rebelle qui glissait obstinément sur sa joue et enfonça davantage la capuche sur son front. Ces déguisements de moine n'étaient probablement pas les plus astucieux, mais elle n'en avait guère trouvé de meilleur pour permettre à la tête de mule qui était avec elle de dissimuler son visage afin d'éviter les sbires de la duchesse. Et si elle était parfaitement honnête avec elle-même, elle préférait être grimée en moine plutôt que de remettre encore des vêtements de femme.

La veille, elle s'était introduite sur les terres de l'abbaye de Presles et avait « emprunté » deux robes de bure et la paire de bésicles qu'elle avait donnée à Rochefort. Le bandeau qu'il arborait depuis Dunkerque, tout comme le cache-œil qu'il avait perdu lors de l'enlèvement du Cardinal, attirait bien plus l'attention sur son œil que la cicatrice, mais elle devinait qu'il préférerait traverser Soissons totalement nu plutôt que de laisser quiconque la voir. Elle chassa bien vite l'image qui s'était glissée dans son esprit, et du coin de l'œil, le vit qui passait sa main sur son nez afin de vérifier encore une fois que les bésicles ne glissent pas. Les verres fumés cachaient presque aussi bien son œil mort, mais avec en plus la capuche qui lui couvrait la moitié du visage, elle se demandait s'il voyait encore quelque chose.

Bien que ces déguisements fussent imparfaits, ils étaient entrés dans Soissons sans encombre et déambulaient à présent sur le marché, non loin de l'endroit où elle avait aperçu la duchesse trois jours plus tôt. Comme ce jour-là, aux harangues des marchands se mêlaient les musiques des saltimbanques, les bavardages des badauds, les rires des enfants, les roulements des charrettes, les claquements des sabots… Et soudain, dans cet océan de visage et de couleur, elle la vit.

Perchée sur un pur-sang alezan, Marie de Chevreuse semblait dominer toute la place. Deux cavaliers en arme étaient à ses côtés, mais on les remarquait à peine. Aramis ne s'était jamais considérée comme un très bon juge de la beauté des femmes, mais elle ne doutait pas que, pour tout individu mâle, la duchesse devait être à couper le souffle. Elle était indéniablement magnifique avec ses boucles soignées entourant un visage délicat où brillaient deux yeux gris pétillants d'intelligence, cette robe au tissu coûteux qui ceignait un corps qu'on devinait voluptueux, ces longues bottes en cuir lustré qui embrassaient le galbe de ses jambes… Mais surtout il se dégageait de cet attelage une autorité à laquelle se mêlait une sensualité absolument stupéfiante. Dans son enfance, Aramis avait entendu parler de cette reine d'Égypte qui avait su mettre Jules César à ses pieds. C'est cette image qui s'imposa dans son esprit. Elle n'était pourtant pas la première fois qu'elle rencontrait la Duchesse de Chevreuse. À chaque fois, elle avait été frappée par la séduction et le rayonnement d'intrigante, mais elle n'avait pas perçu avec une telle intensité ce charme impérial qui envoûtait tous les hommes qui l'approchaient… C'en était même écrasant.

Elle sentit une légère douleur dans son avant-bras et réalisa que, peut-être sans même s'en rendre compte, Rochefort avait agrippé son poignet. Elle ne pouvait voir l'expression de son visage, mais elle sentait tout son corps tendu à l'extrême. Il continuait à serrer son bras si fort qu'elle dut se mordre les lèvres pour réprimer un gémissement. Une profonde compassion l'envahit. Les hommes étaient séduits par Marie de Chevreuse, mais lui l'avait aimée. On ne pouvait pas oublier une femme pareille. Il n'était guère étonnant qu'après plus d'une décennie, cet amour continuât de le faire souffrir.

- Excusez-moi, souffla-t-il en la lâchant.

- Nous devrions peut-être nous éloigner… murmura-t-elle.

À cet instant, l'éclat d'un pourpoint pourpre attrapa son regard… Elle l'aurait reconnu entre mille… Athos ! La joie qui souleva son cœur en revoyant son ami fut immédiatement étouffée par un éclair de panique… Si la Chevreuse apercevait le mousquetaire si loin de Paris, elle devinerait aussitôt les raisons de sa présence à Soissons. Et s'il y avait bien un mousquetaire que la duchesse reconnaîtrait d'un seul coup d'œil, c'était bien celui qui était passé dans son lit.

Elle n'avait pas une seconde à perdre. Il était encore à distance de la cavalière et celle-ci lui tournait le dos. Si Aramis était assez rapide, elle pourrait l'entraîner hors de vue avant que leur ennemie ne l'aperçût. D'un coup d'épaule, elle désigna son compagnon d'armes à Rochefort en espérant qu'il la suivrait, et elle fendit la foule des badauds.

Athos venait d'entrer sur la place du marché qu'un curieux moine surgit devant lui et le poussa violemment dans une ruelle transversale. Il portait la main sur la garde de son épée quand le moine releva légèrement la tête dévoilant deux grands yeux azur qu'il connaissait bien.