- Excusez-moi, dit Aramis quand ils furent assez profondément enfoncés dans la ruelle pour être hors d'atteinte des yeux et des oreilles de la duchesse. Il ne fallait pas que Madame de Chevreuse vous vît.

- Marie ? Marie est mêlée à cela ?

Encore Marie ! Aramis réprima une pointe d'agacement en entendant ce prénom dans la bouche de son ami… Elle n'eut guère le temps de s'interroger sur cette réaction. Athos la dévisageait avec une expression indéfinissable.

- Ce n'est pas le genre de robe dans laquelle je m'attendais à vous retrouver.

Elle se figea aussitôt… Bien sûr en envoyant son message au capitaine, elle avait escompté que celui-ci dévoilerait sa véritable nature à ses compagnons d'armes. Peut-être même qu'une part d'elle l'avait espéré, laissant – avec une certaine couardise, elle devait l'admettre – au capitaine le soin de mettre fin à ce mensonge qui lui pesait de plus en plus et qu'elle ne savait comment aborder chaque fois qu'elle était avec Athos et Porthos. Mais elle avait surtout soigneusement évité de penser à la réaction de ses amis. Elle ne pouvait pas se permettre de se laisser submerger par ses émotions. À présent qu'elle était face à Athos, cette angoisse qu'elle avait soigneusement refoulée montait en elle. Il était là, mais ça ne signifiait pas qu'il acceptait ce qu'elle était. Cela voulait juste dire qu'il obéissait aux ordres de son capitaine.

Le corps d'Aramis s'était raidi à l'extrême et sa lèvre inférieure tremblait légèrement. Athos mit quelques instants à comprendre ce qu'il voyait… Elle avait peur… Aramis avait peur… C'était comme recevoir un coup de poing en plein ventre. En huit ans, il pouvait compter sur les doigts de la main, voire sur les doigts d'une main, le nombre de fois où Aramis avait manifesté de la peur. Le mousquetaire était d'une témérité qui l'avait même plus d'une fois inquiété. Il n'y avait guère que D'Artagnan, encore pétri de l'invulnérabilité de l'enfance, qui pût concurrencer Aramis dans ce domaine… Et là, elle avait peur… Non seulement elle avait peur, mais elle avait peur de lui… Le vieil instinct de protection qu'il avait ressenti depuis le premier jour pour ce mousquetaire plus petit, plus maigre, mais aussi plus volontaire et plus audacieux que tous les autres, se raviva. Lui qui était un homme plutôt réservé saisit d'instinct la main de son amie et l'attira dans ses bras.

- J'aurais dû vous le dire il y a longtemps… murmura-t-elle, son visage plongé contre son épaule. Je vous demande pardon…

- Ça n'a aucune importance, Aramis… Enfin, si, ça en a si vous voulez que cela en ait, mais ça ne change rien pour nous…

Elle se serra encore davantage contre lui, tant pour profiter de la chaleur de son étreinte que pour dissimuler son visage au cas où des larmes traîtresses s'échappent de ses yeux. Le soulagement qui l'envahissait était si intense qu'elle craignait de s'écrouler. Si elle l'avait perdu… Si elle avait perdu Athos et Porthos… Seigneur, elle ne pouvait même pas y penser… Ils étaient ce qu'elle avait de plus précieux. Ils étaient la seule famille qu'elle ait encore… Bien sûr, elle avait aussi D'Artagnan et le capitaine, mais Athos et Porthos étaient comme une partie d'elle-même. Ils étaient les trois mousquetaires. Ensemble, ils formaient les trois parties d'un même corps… un corps redoutable et invulnérable.

Elle n'allait pas pleurer… Athos l'acceptait telle qu'elle était. Elle allait lui montrer qu'il avait raison… qu'elle était toujours Aramis. Elle n'allait pas se transformer en petite-fille pleurnicheuse… Elle enfonça ses ongles dans la chair de ses paumes, se félicitant de ne pas avoir pris ses gants. La douleur serait une bonne distraction pour contenir son émotion. Mais elle ne pouvait taire la dernière question qui la taraudait :

- Et Porthos ?

Dites-moi que rien n'a changé, Athos… Dites-moi que tout est toujours comme avant…

Il était parfaitement conscient du trouble de son amie. Aramis restait Aramis… Elle était toujours cet orgueilleux mousquetaire qui ne voulait jamais montrer le moindre signe de faiblesse…

- Porthos ? Il considère que quoi qu'il y ait sous votre pourpoint, vous en avez dans le pantalon.

Sa phrase eut l'effet attendu. Athos sentit le corps blotti contre le sien se détendre et un petit rire secouer ses épaules. Elle releva enfin la tête vers lui. La capuche de la robe de bure avait légèrement glissé et il pouvait à présent voir la rougeur qui avait coloré ses joues et une mèche rebelle qui chatouillait son nez et qu'elle ne cessait de ramener derrière ses oreilles.

- Vous savez, ce n'était pas tout à fait la nouvelle la plus étonnante du monde, dit-il en glissant son pouce sur le menton glabre de la jeune femme. Par contre, ajouta-t-il en étirant ses lèvres dans un sourire, ce que je ne m'explique pas, c'est comment vous vous êtes retrouvée fiancée à Rochefort.

À ces mots, ce ne furent plus simplement les joues de la mousquetaire qui s'empourprèrent mais tout son visage qui vira au vermillon alors qu'Athos éclatait de rire.

- Ne raillez pas ! grogna-t-elle en lui donnant un léger coup sur la poitrine.

- Avouez que ce n'est pas tous les jours qu'on reçoit une invitation au mariage de son compagnon d'armes avec notre plus vieil ennemi.

- C'était un message codé ! Et Rochefort n'est plus notre ennemi.

- C'est vrai. Plus sérieusement, que s'est-il passé ? reprit-il d'une voix soucieuse. Je suppose qu'il sait…

- J'ai reçu une balle et il a dû s'occuper de ma blessure, dit-elle en baissant les yeux, un peu embarrassée.

- Il a réussi à vous soigner ! s'exclama-t-il sur un ton grandiloquent. En huit ans, ni Porthos ni moi n'avons réussi cet exploit. Je ne sais si je dois en être offensé ou le féliciter pour cette prouesse…

- Arrêtez vos sottises… En plus, c'est faux ! Vous m'avez déjà soignée !

- Effectivement, si vous comptez la fois où j'ai pansé l'estafilade que vous aviez à la main… Quand était-ce déjà ? Il y a quatre ans ?

Elle ne put réprimer un rire face aux brocards de son ami. Elle devinait que si Athos se montrait aussi facétieux, c'était pour lui montrer que rien n'avait pas changé entre eux.

- Ne risque-t-il pas de vous nuire ? reprit-il en la regardant intensément.

Athos avait appris à apprécier le comte de Rochefort lors de leur incarcération au Châtelet. En plus de sa fidélité sans borne à l'égard de Richelieu, cet homme s'était révélé être un lettré à l'esprit sarcastique des plus divertissants. Depuis, le mousquetaire ne rechignait pas à partager une bouteille avec lui. Des quatre mousquetaires, il était probablement celui qui appréciait le plus la compagnie de l'homme du Cardinal. Pour autant, il n'avait rien oublié du passé, et si cet homme menaçait la sécurité d'Aramis, il n'hésiterait pas à le pourfendre.

La jeune femme le connaissait assez pour deviner le cheminement de ses pensées. Comme cela arrivait également à Porthos occasionnellement, il était pris d'un élan protecteur à son égard. Il lui avait fallu des années avant que ses deux compagnons comprennent que son physique d'adolescent maigrelet – ou en l'occurrence de jeune fille – ne préjugeait pas de ses capacités au combat et qu'ils cessent de se comporter avec elle comme des mères ourses avec leur petit. Il n'était pas question qu'ils recommencent, d'autant qu'en l'état, elle ne courait aucun danger.

- Il m'a sauvé la vie… À vrai dire, étonnamment, il a été assez exemplaire… Seigneur !

Elle se dégagea des bras de son ami… Où était passé Rochefort ? Ne l'avait-il pas suivie ? Il aurait dû les avoir rejoints à présent. Bon sang, elle aurait dû être plus vigilante. Elle avait bien vu que l'apparition de la Chevreuse l'avait fortement troublé. Il était capable d'actions irraisonnées, elle le savait… Un éclair passa furtivement derrière ses paupières et un grondement sourd résonna dans son cerveau… aussitôt assourdi par les battements de son cœur qui tambourinaient jusque dans ses oreilles. Sans réfléchir, sans même songer à remonter la capuche sur sa luxuriante chevelure blonde, elle courut vers le marché.

- Aramis !

Elle entendit à peine la voix d'Athos. Elle allait s'engouffrer sur la place qu'une main surgie d'un renfoncement de la ruelle l'arrêta dans sa course, manquant de lui faire perdre l'équilibre.

- Quand je vous ai connue, vous teniez mieux sur vos jambes ! Ne me dites pas que vous avez encore abusé de vin !

L'imbécile ! Elle aurait voulu l'insulter, mais elle était étrangement soulagée d'entendre son ton narquois… et alors qu'elle se remettait à respirer normalement, elle s'autorisa une seconde à humer cette fragrance ambrée qui n'était qu'à lui.


Dès son entrée dans Soissons, quand ils étaient descendus de la carriole empruntée à Pierre, il avait calé son pas sur celui d'Aramis. En effet, avec les verres fumés des besicles coincées tant bien que mal sur son nez, le monde lui semblait recouvert un voile obscur. Aussi ce fut quand la mousquetaire s'immobilisa sur la place du marché qu'il comprit que la duchesse était là.

Rochefort avait croisé la Duchesse de Chevreuse au moins un millier de fois depuis qu'il était entré au service du Cardinal. Son hôtel de la rue Saint-Paul n'était pas loin du Palais-Cardinal et elle arpentait les couloirs du Louvre au moins autant que lui. Il avait toujours réussi à adopter une parfaite indifférence à son contact. Elle n'était que la Chevreuse. Il avait toujours veillé à ne jamais voir Marie de Rohan chez cette courtisane et il y était parfaitement parvenu… Mais aujourd'hui, à quelques lieues du château où il avait aimé Marie, il ne pouvait plus feindre l'indifférence. Pour la première fois, il regarda vraiment cette femme pour laquelle il aurait tout donné… et il ne la trouva pas.

Marie de Chevreuse était incontestablement une des plus belles femmes qu'il ait jamais vues. Elle était élégante, envoûtante et charismatique… Mais elle n'était pas Marie de Rohan. L'étincelle qui irradiait de la jeune fille, cette joie de vivre qui faisait tant vibrer Henri de Rochefort qu'il était prêt à la suivre dans toutes ses fantaisies, cette innocente des enfants toujours protégés du chagrin… tout ce qu'il avait aimé chez Marie n'était plus.

« Vous m'aviez promis, Henri… »

Son œil mort le brûlait… Il lui semblait qu'il allait s'enflammer. Tout le monde verrait cette balafre et comprendrait ce que cela signifiait… La marque de Caïn

Aramis s'était tournée vers lui. Une douce mélancolie flottait dans ses yeux clairs… Elle ne devait pas le regarder ainsi. Elle savait pourtant quel être détestable il était ! Ce ne fut que quand il remarqua la légère crispation de ses lèvres qui réalisa qu'il était quasiment en train de lui broyer le bras. Pardieu, cette femme endurait la douleur avec une impassibilité stupéfiante ! Il la lâcha en s'excusant.

- Nous devrions peut-être nous éloigner…

Il n'eut guère le temps de lui répondre. Elle sursauta et s'élança d'un coup à travers la foule de badauds. Avec ces saletés de besicles, il eut bien du mal à se frayer un chemin vers la ruelle où il lui semblait l'avoir vaguement vue disparaître.

Oui, elle était là. À travers les verres brunis, il lui fallut quelques secondes pour discerner la scène qui se déroulait à quelques pas… Athos… Il la tenait étroitement serrée contre lui… Il avait ses mains sur elle… Il ne discernait pas les mots qu'ils échangeaient, mais il percevait des rires… Un goût amer montait du fond de sa gorge serrée alors qu'il disparaissait dans une alcôve tant pour ne pas être remarqué que pour ne plus les voir… Aramis et Athos. Il aurait dû s'en douter…

Ce diable d'homme aurait-il donc toujours les femmes qu'il ne pouvait avoir ?