Installé à ses côtés dans la charrette qu'ils avaient empruntée à son ami Pierre, Rochefort était anormalement taciturne. Après une légère pique quand elle avait encore failli trébucher dans ses bras, il avait à peine desserré les dents. Elle n'avait guère eu le loisir de s'en formaliser. Il leur fallait être le plus discrets possible. Ils avaient mis plus d'une heure à atteindre les portes de Soissons, mais ils avaient réussi à s'éloigner sans être remarqués par la duchesse et ses hommes. Sans réelle surprise, elle le vit remettre son bandeau sur son œil dès que les remparts de la ville furent derrière eux et ranger en maugréant les bésicles. Cela ne servait à rien de discuter avec lui. Aussi, sans un mot, elle lui rabattit sa capuche très bas sur le visage. Elle perçut un éclat étrange dans son œil avant de le voir disparaître derrière le tissu grossier, mais il ne protesta pas. La laissant continuer à mener la charrette, il profita du repos que lui prodiguait cette obscurité forcée.
Il avait besoin de remettre un peu d'ordre dans le désordre de son esprit, et dans le noir environnant, il y verrait peut-être plus clair. Quelle était cette pensée qui avait jailli de son cerveau malade ? Bon, il n'était pas complètement abruti. Il avait bien conscience que cela faisait quelques jours qu'il regardait la mousquetaire avec un intérêt qui dépassait l'estime qu'il pouvait éprouver pour le soldat intrépide et agaçant qu'il avait affronté pendant tant d'années. Oui, il l'admettait bien volontiers, cette fille étrange était aussi fascinante qu'exaspérante… et oui, il le confessait, il lui était arrivé de se demander si, dans l'intimité, elle conservait cette allure de déesse de glace qui imposait le respect à des hommes qui faisaient trois fois son poids ou si elle laissait libre cours à cette flamme qu'il devinait quand des éclairs de colère faisaient étinceler ses grands yeux clairs… et peut-être… peut-être que s'ils avaient été dans une autre situation, s'ils n'avaient pas eu à se soucier de délivrer Son Éminence et surtout s'ils n'avaient été ce qu'ils étaient, il aurait été tenté de le découvrir. Pour autant, il n'expliquait pas l'amertume qui l'avait saisie à l'idée qu'elle eut un amant ni la bouffée de colère qu'il avait ressentie à l'égard de l'homme qui la tenait dans ses bras.
Lors de leur incarcération commune au Châtelet, il avait appris à apprécier Athos. Certes, c'était un mousquetaire, mais tout en lui sentait la noblesse. Rochefort devinait que derrière son nom de massif grec devait se cacher un titre aussi noble que le sien. Il y avait des signes qui ne trompaient pas, et en le côtoyant quotidiennement, même pour un temps très court, le comte avait su reconnaître cette éducation de la vieille noblesse d'épée de province, loin des courtisaneries parisiennes. Il ignorait ce qui avait poussé cet homme à cacher son titre sous un surnom qui, chez tout autre que lui, aurait été ridicule, mais Athos ne semblait pas hanté par un inavouable passé. Avec son calme proverbial, son intelligence acérée, son élégance aristocratique et ses indéniables talents de bretteur, c'était un homme qui suscitait le respect et l'admiration de tous ceux qui le côtoyaient. Même quand ils étaient ennemis, Rochefort savait que ce mousquetaire était le pilier sur lequel reposait toute la compagnie… Oui, il portait bien son nom de montagne ! Obscurément, le comte songeait que c'était le genre d'homme qu'Henri de Rochefort aurait souhaité devenir… le genre d'homme qu'il aurait voulu être pour Marie…
Son œil mort le brûlait, mais il ne devait pas laisser la douleur le submerger… Marie… Décidément, il avait beau faire, tout le ramenait à elle… Il n'avait jamais été l'homme qu'aurait mérité Marie, tout comme il ne serait jamais l'homme que méritait la fière amazone qui se tenait à côté de lui ignorant tout de ses divagations. Il ne serait jamais que l'âme damnée du Cardinal… Si aucun des sobriquets qu'on lui avait attribués n'était plus juste, tous se trompaient sur un point capital. Il avait été damné bien avant d'entrer au service de Son Éminence. En devenant l'homme de Richelieu, en acceptant toutes les avaries et les rebuffades de son maître, en oubliant jusqu'à son honneur pour servir un dessein plus grand que lui-même, c'était la rédemption qu'il recherchait désespérément.
Mais en osant réellement regarder la Duchesse de Chevreuse, il avait réalisé qu'il y avait un crime dont il n'avait jamais répondu. Pendant près d'une décennie, il avait vu amants et intrigues se succéder autour de cette femme, et hypocritement, ils les avaient attribués au seul homme dont il ait réellement été jaloux… Ce n'était ni Athos, ni le comte de Holland, ni Walter Montaigu, ni tous les autres amants de la Chevreuse, mais le seul homme qui ait possédé la virginale Marie de Rohan… Charles d'Albert. D'Albert était un parvenu, un homme de petite noblesse dont le seul talent avait consisté à chasser avec le jeune roi. Il avait sans vergogne utilisé sa jeune épouse de plus de vingt ans sa cadette pour assurer sa position à la cour, en faisant la meilleure amie d'une reine oisive… C'était lui qui avait transformé une jeune fille certes ambitieuse et frivole, mais innocente et enthousiaste, en la plus terrible intrigante de la cour de France.
Cependant, d'Albert n'avait fait que parachever ce qu'Henri de Rochefort avait commencé… À eux deux, ils avaient tué Marie de Rohan. Si d'Albert ne pourrait jamais répondre de ce crime, Rochefort savait qu'il lui faudrait rendre des comptes.
- Rochefort, vous vous sentez bien ?
Aramis le fixait d'un air soucieux.
- Excusez mon air chagrin, mais je me prépare à supporter la compagnie non plus d'un, ni de deux, mais de quatre mousquetaires.
- Croyez bien que j'admire votre abnégation, répondit-elle en levant les yeux au ciel. Votre dévouement à l'égard du Cardinal ne connaît décidément aucune limite.
- Je suis fort ému de constater que vous me reconnaissez au moins une qualité.
- Vous avez plus d'une qualité, Rochefort, dit-elle d'une voix où il n'y avait plus la moindre trace de sarcasme.
Il la dévisagea interloqué tandis qu'elle se mordait la lèvre… Elle faisait toujours cela quand elle était embarrassée. Il aurait été si facile de se pencher sur elle et de goûter cette lèvre rose…
- On est bientôt arrivé…
Athos qui chevauchait devant eux avait ralenti jusqu'à leur niveau. Ils n'avaient pas pris garde qu'il s'était autant rapproché… Quelle pitoyable équipe ils formaient ! Heureusement qu'il ne s'agissait pas d'un ennemi !
D'un geste, le mousquetaire désigna une bâtisse devant laquelle l'aubergiste avisé, anticipant que ses clients souhaiteraient profiter de la chaleur du printemps, avait installé quelques tables et bancs de bois… Une silhouette massive si reconnaissable sortit de l'auberge, une bouteille calée sous son bras et portant un lourd plat dans ses bras.
Athos déposa brièvement une main rassurante sur l'épaule d'Aramis et éperonna son cheval pour rejoindre le géant. Quand il eut atteint l'auberge, il dit quelques mots à l'homme qui se tourna vers eux. En tremblant légèrement, la jeune femme abaissa sa capuche dévoilant son visage et son épaisse chevelure blonde.
- ARAMIS !
La joie sauvage qui explosait dans la voix de Porthos résonnait avec celle qui envahissait le cœur de la mousquetaire, balayant les dernières craintes qui avaient pu y subsister en dépit des allégations d'Athos. Elle sauta presque de la charrette pour s'élancer vers lui. Mais il était déjà là. Ses bras immenses l'enserraient… La puissance qu'il dégageait était telle que paradoxalement, il était le seul être au monde auprès de qui elle ne craignait pas de paraître faible. Il ne lui dirait pas qu'il s'était inquiété, car il savait trop bien qu'elle le rabrouerait s'il le faisait, mais dans cette étreinte d'ours, il laissait transparaître son bonheur de la retrouver. Elle appuyait sa tête contre sa poitrine quand une douleur qu'elle avait presque oubliée enflamma le creux de sa hanche et manqua de la faire vaciller. Un court instant, il lui sembla que son regard se brouillait et un gémissement s'échappa de ses lèvres.
Elle n'eut pas le temps de se reprendre que les bras de Porthos furent écartés et qu'une poigne de fer saisissait son bras pour l'éloigner de son ami.
- Vous ne pouvez pas faire attention, sombre crétin ! Elle a pris une balle il y a quelques jours et un coup de poing au même endroit !
C'était comme si tout s'était figé autour d'elle. Évitant les visages médusé d'Athos et contrit de Porthos, elle se tourna vers Rochefort qui lui tenait encore le bras. Ses yeux azur étaient un kaléidoscope de fureur. Elle n'aurait su déterminer ce qui avait allumé sa rage : qu'il la traitât comme une fragile créature qui avait besoin d'être défendue ? qu'il ravivât le souvenir de son lamentable combat dans cette écurie à l'issue duquel elle avait encore été sa débitrice ? qu'il ait eu le culot de l'arracher des bras de Porthos ? qu'il ait insulté Porthos ? ou simplement qu'il parlât d'elle au féminin devant ses amis ?
- Ce rôle de chevalier servant vous sied fort mal, persifla-t-elle la voix vibrante de colère. Et pour qui me prenez-vous ? Ce n'est pas la première balle que je reçois ! Et il y en a au moins une que je dois à vos sbires !
Rochefort était quelque peu mortifié. Il ne s'expliquait guère son comportement… Il avait suffi qu'elle poussât une légère plainte pour qu'en un instant, il fût prêt à se jeter sur l'imposant mousquetaire qui avait bien involontairement ravivé la blessure de la jeune femme. Ayant constaté à plusieurs reprises le stoïcisme dont elle faisait preuve face à la douleur, il était évident qu'elle avait eu vraiment mal. Pour autant, elle restait la dernière femme au monde à avoir besoin d'être protégée. Elle n'avait pas complètement tort en disant qu'il n'avait rien d'un chevalier servant… Mais elle, elle avait tout d'une harpie ! Quand elle l'avait accusé d'être responsable d'une balle qu'elle aurait reçue, le restant d'embarras qu'il pouvait encore éprouver avait été balayé par son irritation.
- Une balle que vous devez à un de mes sbires ! Vous connaissant, je suis à peu près certain que vous vous êtes jetée dans la ligne de mire !
Il était penché au-dessus d'elle à présent et leurs visages courroucés étaient si proches que leurs nez se touchaient presque.
- Et pourquoi ferais-je cela ?
- Peut-être parce que vous êtes complètement déraisonnable !
- On peut repartir si on vous dérange, dit alors une voix rieuse qui sentait le soleil et la jeunesse.
Un jeune gascon descendit de son cheval et, sans plus de manière, alla saluer son amie.
