Pierre aurait mérité d'être canonisé. Il l'avait accueilli à bras ouverts après plus d'une décennie quasi sans nouvelle. Il avait accepté son mensonge sur sa fausse fiancée. Il n'avait pas bronché en voyant cette inconnue multiplier les déguisements. Il ne lui avait fait aucun reproche pour ses sautes d'humeur. Il avait quasiment mis sa vie entre parenthèses depuis qu'il était revenu dans sa vie… Et là, il voyait trois mousquetaires s'installer dans sa grange, avec la fausse fiancée de son ami qui en plus avait mis des vêtements masculins, et il demeurait imperturbable.
Plus admirable encore, sa femme, qui ne connaissait même pas le comte de Rochefort quelques jours plus tôt, n'avait pas émis une protestation devant ce débarquement d'inconnus. Si elle était pour le moins dubitative face à tous ces personnages étranges, elle restait une hôtesse aimable et ne semblait même pas faire montre de mauvaise humeur à l'égard de son mari… Rochefort songea que Pierre était décidément bien mieux avisé que lui en matière de femmes.
Aramis et lui s'étaient consciencieusement ignorés depuis leur grotesque querelle devant l'auberge. Il se réjouissait presque de la présence des trois autres. Ainsi ils pouvaient limiter leurs échanges au strict minimum… À l'arrivée de D'Artagnan, elle avait rougi un très court instant, puis comme si de rien n'était, elle avait exposé brièvement la situation à ses amis. D'une voix parfaitement impersonnelle, elle lui avait dit : « Votre ami nous a déjà beaucoup aidés, mais j'ai peur que nous ne devions encore abuser de son hospitalité. Il ne serait pas prudent de s'attarder davantage dans une auberge. » Il avait juste opiné du chef en guise de réponse. Après cela, ils n'avaient échangé quasiment que des monosyllabes.
Quand il fut convenu que les mousquetaires dormiraient dans la grange, elle était allée chercher ses effets personnels dans la chambre pour s'installer avec ses compagnons. Depuis leur arrivée à Soissons, Aramis et lui n'avaient jamais partagé cette chambre, alternant toujours les tours de garde, et il n'avait aucun désir de passer une seule nuit dans la même pièce que cette bêcheuse arrogante. Mais il avait quand même été embarrassé devant le regard interrogateur de Pierre alors que la femme qu'il avait amenée se préparait à passer la nuit dans le foin avec non pas un, ni deux, mais trois hommes ! Lui et sa femme devaient croire qu'il leur avait imposé la dernière des catins.
Au moins, ce lourdaud Porthos avait eu l'élégance de dévaliser les cuisines de l'aubergiste avant de venir et les Chênelier avaient droit à un véritable festin pour les remercier de leur hospitalité… Il fallait reconnaître que ce balourd avait plus de savoir-vivre que la pimbêche qui lui servait de compagnon d'armes. Où était-elle passée d'ailleurs ? Du coin de l'œil, il vit Athos qui l'entraînait hors de vue… Sombrement, il espéra qu'ils auraient au moins le bon goût de ne pas se montrer vocaux dans leurs ébats.
Athos n'aurait su dire ce qu'il trouvait le plus extravagant. Il y avait déjà l'enlèvement de Richelieu dans lequel la Duchesse de Chevreuse serait impliquée. Aramis était affirmative sur le sujet, et il n'y avait personne au monde en qui il avait plus confiance… Mais Marie de Chevreuse enlevant le Cardinal ? Il n'avait partagé son lit que quelques mois, mais il se targuait d'être un assez bon juge de la nature humaine. La duchesse n'avait rien d'une Milady de Winter. C'était une femme d'intrigues et de manigances, mais c'était surtout une belle aristocrate frivole et évaporée. Elle pouvait organiser des rendez-vous entre la reine et feu le Duc de Buckingham, mais organiser l'enlèvement du premier ministre ? Pardieu, c'était absurde ! Il était à peu près certain qu'il y avait quelqu'un d'autre, quelqu'un de plus redoutable que la duchesse, derrière tout cela.
Il avait entraîné Aramis à l'écart de l'agitation qui régnait chez leurs hôtes pour avoir de plus amples détails sur les attaques qu'elle et Rochefort avaient essuyées, et ce qu'elle avait raconté avait confirmé ses doutes.
- Quels qu'ils soient, nos ennemis n'avaient pas retrouvé Rochefort à Dunkerque, sinon vous ne l'auriez pas retrouvé. Pourtant vous avez été attaqués moins d'un jour après… C'est vous qui étiez surveillée et peut-être suivie…
Elle mordilla son pouce en fronçant les sourcils. Au fond, elle n'était guère étonnée. C'était bien pour cela qu'elle avait pris garde à envoyer un message cryptique à Tréville sans passer par les courriers habituels. Mais en entendant ses soupçons dans la bouche d'Athos, elle prenait la mesure de leurs implications.
- Rochefort a affirmé que quasiment personne n'était au courant du déplacement du Cardinal… Quelqu'un en qui Sa Majesté et Son Éminence ont confiance participe à ce complot.
- Vous appelez Richelieu « Son Éminence » ?
Athos n'avait pu réprimer son étonnement. Aramis était plutôt du genre à parler de « cette vieille crapule de Richelieu » ou de « ce vieux briscard de cardinal ».
- Est-ce bien le sujet ? répliqua-t-elle sèchement.
Bien sûr que non. C'était un tout autre sujet… un sujet dont ni lui ni elle ne voulaient parler… Diable, ce qui lui avait paru une amusante galéjade avait pris une tournure des plus étranges ! L'amitié qu'il partageait avec Aramis et Porthos était proverbiale. Ils étaient « les trois mousquetaires ». À eux trois, ils formaient une entité à part entière. Ils étaient tellement souvent ensemble que quand on en voyait un, on recherchait les deux autres du regard. Seul D'Artagnan avait réussi à pénétrer dans leur cercle, mais leur amitié avec le gascon était moins fusionnelle qu'entre eux trois.
Il pensait tout connaître d'Aramis : l'étincelle qui passait dans son regard pour annoncer ses colères, le léger plissement de son front quand quelque chose l'ennuyait, le pincement de ses dents sur sa lèvre inférieure quand elle était gênée, cette façon qu'elle avait de mordre son pouce quand elle se concentrait, la manière dont son sourcil droit se relevait quand elle était étonnée, la brume de tristesse qui voilait encore parfois ses iris bleus, le léger pli que prenaient ses lèvres avant de se recourber dans un sourire…
Or, depuis ce matin, il avait parfois du mal à reconnaître son amie. Il n'avait jamais vu dans ses yeux cet éclair de panique qui les avait envahis quand elle était partie à la recherche de Rochefort. Il ne savait que penser de l'expression qu'il avait surprise sur son visage alors qu'elle conversait à l'homme du Cardinal juste avant d'arriver à l'auberge. Et que dire des flammes qu'il avait quasiment pu voir jaillir de ses yeux pendant leur ridicule dispute ?… Oui, Athos était plutôt bon juge de l'âme humaine, et ce qu'il avait vu n'était pas la querelle de deux ennemis !
Pourtant, Aramis n'avait jamais pu sentir Rochefort. Même après l'affaire du Masque de Fer, alors qu'ils s'étaient tous réconciliés avec l'homme de Richelieu, elle n'avait jamais eu au mieux qu'une attitude froide et polie avec lui. Athos n'aurait su dire si c'était à cause de l'acharnement du comte à l'égard de la mousquetaire après de la fuite de Buckingham ou de la tentative d'assassinat contre lui… probablement, la seconde possibilité ! Aramis pouvait pardonner les offenses à son égard mais pas le mal qu'on faisait à ceux qu'elle aimait… Que s'était-il passé depuis qu'elle avait quitté Paris ? Oh, depuis qu'ils avaient quitté l'auberge, Aramis était à nouveau glaciale avec Rochefort… Mais elle était justement trop glaciale ! Elle en était presque discourtoise… Et Athos n'avait pas manqué de remarquer les très fugaces regards qu'elle jetait vers l'homme quand elle pensait qu'on ne la regardait pas… Et Rochefort en faisait de même ! Bon sang, Rochefort ! Rochefort qui, tel un tigre en furie, s'était quasiment jeté sur Porthos quand il avait malencontreusement ravivé la blessure d'Aramis ! L'âme damnée du Cardinal se montrant si protecteur avec leur Aramis ! C'était par trop extravagant !
- Athos ?
Il fut soulagé que la voix de son amie interrompît le cours de ses pensées.
- J'ai surpris une conversation entre la duchesse et ses hommes il y a quelques jours. Elle a dit qu'il ne fallait prendre aucun risque avant la Sainte-Blandine.
- C'est dans sept jours.
- Que peut-il arriver ce jour-là ?
- Je ne sais, mais à mon avis, il vaudrait mieux qu'on ait ramené Richelieu à Paris, d'ici là.
- Maintenant que vous êtes arrivés, on va enfin pouvoir entrer dans ce maudit château !
Ils tressaillirent en découvrant Rochefort qui considérait Athos d'un œil morne.
- Je crois qu'en effet, nous n'avons pas de temps à perdre, répondit le mousquetaire sans se démonter. Aramis, D'Artagnan et vous êtes les plus habiles pour vous glisser partout sans vous faire remarquer. Demain, vous irez faire une reconnaissance autour de ce château. Vous avez eu le temps d'examiner les plans faits par Rochefort, vous pourrez jauger quels sont les accès les moins gardés. Après, nous déciderons d'un plan d'attaque.
- Dans ce cas, je ferais mieux d'aller dormir. Je suis recrue de fatigue.
Après un signe de tête aux deux hommes, elle rejoignit la grange.
Alors qu'il partageait avec Rochefort les conclusions auxquelles ils étaient arrivés, Athos songeait à nouveau que la façon dont sa camarade évitait de rester plus de cinq minutes près de cet homme n'était pas naturelle. Les séparer pendant quelques heures leur ferait le plus grand bien… Et à lui aussi ! La tension qui émanait d'eux quand ils étaient à proximité l'un de l'autre était vraiment trop dérangeante ! se dit-il en réalisant que pour la première fois, il pensait à Aramis uniquement au féminin.
