Bien que la nuit fût tombée depuis plusieurs heures sur Septmonts, Marie de Chevreuse ne trouvait pas le sommeil. Assurément, elle détestait ce maudit château et sa literie d'un autre âge ! De guerre lasse, elle se releva et passa une houppelande de velours sombre sur sa chemise de nuit de soie. Elle ne mit pas ses pantoufles. D'habitude, elle n'aimait pas la sensation du froid sur ses pieds nus. Cependant, le contact des vieilles pierres sur sa peau éveillait ce soir une troublante réminiscence… Ce fut son corps plus que son esprit qui la conduisit dans ce lieu où elle s'était juré de ne jamais revenir.
Marie de Rohan adorait déambuler dans les souterrains avec Henri. Il avait toujours mille histoires à lui raconter. Parfois il s'agissait d'histoires d'attaques de châteaux et de combats héroïques, parfois d'histoires terrifiantes de prisonniers condamnés à d'atroces tortures… Henri ne racontait jamais d'histoires d'amour. Il n'y avait aucun roman dans la bibliothèque qu'il parcourait en dépit de l'opposition de son père. Alors Marie ajoutait à ses récits des amoureuses éplorées, des demoiselles en détresse, voire même des héroïnes intrépides bravant tous les dangers pour leur promis. Henri s'amusait de son imagination rocambolesque. Ils se retrouvaient à la nuit tombée quand les adultes dormaient et entreprenaient leurs explorations. Bien sûr, ils ne découvraient plus rien depuis plusieurs années. Ce château n'était pas bien grand ! Mais leur imagination, elle, n'avait pas de limites… et ils goûtaient surtout le plaisir d'être ensemble. Même s'ils n'étaient plus vraiment des enfants, personne ne s'inquiétait de cette intimité. Le jeune vicomte vénérait jusqu'au sol que foulait Marie. Jamais il n'aurait eu le moindre geste déplacé à son égard.
Les domestiques du château avaient bien remarqué leur manège, mais comme Marie parvenait toujours à amadouer tout le monde, ils se contentaient de laisser les deux adolescents s'amuser tout en verrouillant les passages trop dangereux. Mais un soir, l'été de leurs quatorze ans, ils ne surent jamais pourquoi, mais une vieille porte qui était toujours demeurée fermée était restée entrouverte. Marie était bien trop curieuse pour y résister et Henri bien trop amoureux pour ne pas la suivre. Après avoir soigneusement bloqué la porte pour qu'elle ne se refermât pas derrière eux, ils s'étaient donc engagés dans un escalier particulièrement exigu.
Après une longue descente, ils pénétrèrent dans une large pièce. Il n'y avait pas le moindre soupirail. En dépit de la torche que tenait le garçon, il leur semblait que les murs avalaient la lumière. Ils n'y voyaient guère à plus de deux pas. Henri passa devant elle pour éclairer le sol et lui éviter de heurter des obstacles invisibles dans la pénombre. Des barreaux rouillés se détachèrent à la lueur du flambeau, et Marie explosa d'enthousiasme. Des oubliettes ! Depuis le temps qu'elle les cherchait dans chaque recoin de ce vieux château ! Elle savait bien qu'elles existaient ! Son imagination s'enflammait. C'était peut-être la seule fois où elle pourrait pénétrer dans ce lieu interdit. Si les murs pouvaient parler, quelles histoires terribles lui conteraient-ils ? Elle sautait littéralement dans tous les coins. Henri tentait de la calmer tout en continuant d'éclairer le sol, mais Marie était trop exaltée. En un instant, elle fut dans un recoin moins éclairé et son pied gauche en se posant ne heurta que le vide. Elle dévala aussitôt un trou profond creusé dans le sol.
« HENRI ! »
« MARIE ! »
L'excavation, sans doute creusée à l'époque pour évacuer les excréments des prisonniers, avait une forme d'entonnoir. Marie y avait donc glissé les pieds devant. Seule sa cheville avait été blessée dans sa chute. Elle était à présent coincée à trois mètres en dessous de lui. La jeune fille n'était pas une peureuse, mais dans ce gouffre sombre et humide, avec la douleur qui irradiait sa cheville, la panique la gagnait. Elle hurlait le prénom de son ami.
Bien sûr, il n'avait pas songé à emporter la moindre corde et rien autour d'eux ne pourrait lui permettre d'en improviser une.
« Je vais aller chercher de l'aide, déclara-t-il. »
« NON ! Ne partez pas ! »
Il n'avait jamais vu Marie dans un tel état. Elle suffoquait littéralement. Il ne pouvait la laisser. En un instant, il évalua la situation et sa décision fut prise. Ils pouvaient tenir deux voire trois jours sans boire ni manger. On remarquerait leur disparition bien avant et la porte était restée ouverte. Ils n'étaient pas en danger. Il cala la torche dans une fissure du plancher de façon à conserver au moins un rai de lumière et se laissa glisser dans le trou.
Elle se jeta dans ses bras quand il l'eut rejoint.
« Qu'avez-vous fait ? sanglotait-elle. »
« Vous tombez, je tombe. »
Il essuya délicatement les larmes qui mouillaient ses joues.
« Tout ira bien, Marie. Il n'y a rien à craindre. »
Le garçon de quatorze ans était à peine plus grand et plus épais qu'elle, mais quand ses bras s'enroulèrent autour d'elle et que, très doucement, il déposa un baiser sur ses lèvres salées, il lui sembla que rien de mal ne pouvait l'atteindre.
« Vous n'allez pas m'abandonner… murmura-t-elle. »
Elle commençait à se calmer. Elle sut donc que sa question était stupide alors même qu'elle la prononçait. Henri avait sauté dans ce cul-de-basse-fosse pour rester auprès d'elle et il n'avait aucun moyen de remonter, avec ou sans elle. Pour autant, les mots qu'il prononça se gravèrent dans son cœur.
« Je ne vous abandonnerai jamais. »
Dans les oubliettes du château de Septmonts, Marie de Chevreuse s'était laissé tomber sur le sol humide. Comme ce jour-là, des larmes inondaient ses joues, mais personne n'était là pour les essuyer… Elle avait aimé bien des hommes depuis… avec passion, avec ferveur, avec fougue… Mais jamais elle n'avait aimé avec cette confiance absolue qui emplissait tout son être quand elle était avec Henri. Elle lui aurait confié sa vie… Elle lui avait confié sa vie. Et il l'avait abandonnée quand elle le suppliait de la sauver. Jusqu'au jour de ce mariage maudit, elle l'avait attendu. Jusqu'à ce qu'elle pénétrât dans la couche de cet homme répugnant, elle l'avait espéré. Mais il n'était pas venu. Toute cette nuit maudite où elle était devenue la femme de Charles d'Albert, c'était le visage d'Henri qu'elle avait vu… À l'aube, il n'y avait personne au monde qu'elle haït autant.
Après lui, elle avait toujours veillé à ne jamais être à la merci d'un homme. Aujourd'hui, même si elle savait que Châteauneuf lui était complètement dévoué, elle avait obtenu de lui les plans de la forteresse que le roi avait l'intention de construire en Lorraine. Officiellement, c'était pour accuser Richelieu de cette trahison et le condamner à l'exil. Mais ainsi, la duchesse s'assurait aussi de tenir son vieil amant à sa merci… Elle avait appris cela d'Henri : ne jamais s'en remettre complètement à un homme et toujours s'assurer une porte de sortie.
Dans la noirceur de ce cachot, assaillie par les images de sa jeunesse, l'ombre de Marie de Rohan s'éveillait. Elle demandait justice pour sa confiance et son innocence bafouées. Elle ne souhaitait pas simplement qu'Henri de Rochefort disparaisse de la surface de la Terre. Elle voulait le voir souffrir.
Malgré son manque de sommeil, Rochefort n'avait pas réussi à dormir plus de trois heures d'affiliées. Le visage de Marie le poursuivait dès qu'il fermait les paupières. Finalement, il avait quitté la chambre. Athos terminait un tour de garde et s'apprêtait à réveiller Porthos, mais il lui dit de n'en rien faire. Quitte à être réveillé, autant se rendre utile !
Seule une lune gibbeuse éclairait la ferme et la forêt environnante. Rochefort préférait le bruit permanent de Paris à l'illusion de sérénité que prodiguait ce lieu isolé. Dans ce calme, il ne pouvait ignorer son agitation intérieure. Il savait qu'il devait se concentrer sur la mission à venir et ne songer qu'à libérer Son Éminence. Mais après plus d'une décennie, Marie s'était réinvitée dans son esprit et elle n'avait pas l'intention d'en partir. Ce n'étaient pas les sentiments qu'il avait pu éprouver pour cette femme qui le torturaient. Il savait faire fi de ces émotions. Non, c'était sa conscience qui le taraudait… Et quoi qu'ils pensent tous, l'âme damnée du Cardinal avait une conscience ! Elle était soigneusement cachée sous une pièce de tissu noir, mais elle était toujours là.
Il se rendit compte que ses pas l'avaient mené devant la grange. Sans doute pour mieux percevoir les bruits environnants, l'aîné des mousquetaires avait laissé la porte entrouverte. Rochefort réalisa que bien qu'il l'ait copieusement insultée dans son for intérieur ces dernières heures, une part de lui voulait la voir.
Il s'avança jusqu'au seuil mais pas davantage. Il savait que, s'il émettait le moindre bruit ou qu'il faisait ne serait-ce qu'effleurer la porte, les quatre mousquetaires se réveilleraient aussitôt. Il n'avait pas besoin de se rapprocher pour considérer l'étrange tableau qui se dessinait à la pâle lueur lunaire. Ils avaient disposé les ballots de paille étroitement serrés et y avaient posé des couvertures, formant ainsi un grand espace de couchage… Leurs bottes et leurs pourpoints étaient posés devant ce lit improvisé. Ils avaient gardé chemises et hauts-de-chausses, et pour ce qu'il pouvait en voir, elle n'avait même pas défait les bandes qu'elle avait remises autour de son buste. Elle ne semblait guère en être gênée. Bien au contraire, elle était endormie dans un abandon qu'il ne lui avait jamais vu. Elle était allongée sur le dos et ses bras étaient étendus au-dessus de sa tête dans la posture d'un jeune enfant confiant. Au-dessus d'elle, également sur le dos, reposait le corps imposant de Porthos. La longue chevelure blonde de la femme s'étalait sur le bras et l'épaule gauche du colosse dont l'épée était posée à côté de son bras droit. À gauche de l'endormie, presque face à l'entrée de la grange, D'Artagnan ronflait légèrement. Il tournait le dos à la jeune femme, et son visage touchait presque sa rapière, qu'il avait posée face à lui. Athos, quant à lui, s'était allongé sur le côté mais face à elle, et seules leurs deux épées séparaient le bas de leurs corps… Il aurait peut-être dû trouver obscène le spectacle de cette femme au milieu de trois hommes, mais il n'en était rien. Il y avait une pureté singulière dans l'insolite triangle que les soldats avaient formé autour de la femme mousquetaire.
Sans faire de bruit, le comte de Rochefort s'éloigna. Elle était en sécurité. Ses compagnons la protégeraient quoi qu'il advienne… Cette conviction affermit sa résolution. Il était plus que temps qu'il réponde de ses crimes.
