Aramis et D'Artagnan étaient partis pour Septmonts aux petites lueurs de l'aube, et Porthos, installé devant la ferme, avait sorti les armes qu'ils avaient ramenées avec eux et nettoyait pistolets et mousquets. Pierre et sa femme, quant à eux, avaient presque repris le cours de leur vie et s'occupaient de leurs animaux. Rochefort était donc seul avec Athos et lui détaillait les plans du château comme il l'avait fait deux jours plus tôt avec Aramis. Il s'amusait presque d'entendre le mousquetaire faire presque les mêmes remarques et poser les mêmes questions que sa compagne. Comme elle, il s'appuyait sur leur expérience de Belle-Ile pour appréhender le combat à venir. C'était parfait ! Rochefort pouvait anticiper ses questions. Ainsi il n'aurait aucune difficulté à le rallier à son idée.

- Si je devais séquestrer quelqu'un dans ce château, il n'y aurait que deux endroits, lui dit-il en passant sa main gantée sur les cartes étalées devant eux. Il y a le dernier étage du vieux donjon et les anciennes oubliettes. Elles ne sont plus utilisées depuis plus d'un siècle, mais…

Il enfonça son visage dans sa paume avec une excessive affectation.

- Pardieu, je ne peux imaginer Son Éminence dans ce cul-de-basse-fosse !

Sa voix tremblait et on pouvait presque entendre un sanglot se former dans sa voix. Intérieurement, il se demandait s'il n'en faisait pas un peu trop. Il devrait éviter d'éveiller la méfiance d'un homme comme Athos.

- Calmez-vous, Rochefort. La duchesse déteste le Cardinal, mais elle a un minimum de bienséance et respectera son rang. Elle ne le mettra jamais dans un endroit aussi indigne. Si, à Belle-Ile, Aramis et moi avions été jetés dans les cachots, le Prince Philippe avait été traité avec respect. Et Milady et le Masque de fer étaient des geôliers bien moins respectueux des convenances que la Chevreuse.

Il aurait voulu lui éclater de rire au nez. C'était évidemment vrai, mais ce n'était qu'une partie de la vérité. Marie de Chevreuse n'enfermerait jamais personne dans les oubliettes de Septmonts. Si elle avait pu ensevelir cet endroit sous des tonnes de gravats, elle l'aurait fait. Ce lieu était bien trop chargé de leur histoire pour qu'elle y mît le moindre prisonnier… Mais surtout, il avait amené l'image qu'il souhaitait dans l'esprit de l'homme à ses côtés. À côté d'une Milady de Winter, la duchesse paraîtrait parfaitement inoffensive. Il savait que ce jeu était périlleux. Il fallait qu'Athos soit assez serein pour accepter son plan, tout en veillant à ce que les mousquetaires ne soient pas négligents dans la délivrance du Cardinal. Au fond, il n'avait guère d'inquiétude là-dessus. Même s'il se serait fait arracher la langue plutôt que de l'avouer, ces quatre-là étaient les meilleurs soldats de France. Séparément, ils étaient redoutables, ensemble, ils étaient invulnérables. Toute sa compagnie n'avait pu en venir à bout, alors les hommes de la duchesse ne faisaient guère le poids… Son rôle était presque superflu, mais il le jouerait parfaitement.

- Vous avez raison, reprit-il. Comment envisagez-vous de pénétrer dans le donjon ?

Comme l'avait envisagé Aramis deux jours plus tôt, Athos songeait à une incursion en deux points différents : une par les jardins en escaladant les murailles qui, ayant subi les outrages du temps, n'étaient pas très hautes, et une par le passage secret qui aboutissait devant l'escalier menant aux cachots. Après, il suffirait de traverser la buanderie et ils seraient devant la tour.

- Évidemment, j'attends qu'Aramis et D'Artagnan nous disent combien il y a de gardes sur place. Mais à première vue, cela me semble le mieux à faire.

- C'est ainsi que vous aviez procédé pour délivrer le Prince Philippe ?

- Pas vraiment…

Un plissement creusa de petites rides sur le front du mousquetaire à ce souvenir visiblement pénible.

- C'est presque par hasard que nous avons été séparés, mais cela nous a sauvés. Nous avons retenu la leçon. C'est plus avisé d'attaquer en deux points différents.

- Comme à Belle-Ile, je crois que vous n'aurez pas besoin de moi.

- Pardon ?

Athos n'avait pu contenir une exclamation de surprise. Le comte de Rochefort leur confiant le sauvetage du Cardinal ! C'était encore plus saugrenu que d'imaginer cet homme et Aramis en train de… Il coupa aussitôt le fil de ses pensées. Il ne devait pas amener de telles images dans son esprit s'il voulait rester concentré.

- Soyons honnête, voulez-vous, continua l'homme de Richelieu. Vous êtes habitués à combattre tous les quatre et vous n'êtes jamais plus efficaces qu'ensemble. Je craindrais presque de vous gêner. Par contre, je pourrai vous être utile en éloignant une partie des sbires de la duchesse.

- À quoi pensez-vous ?

Le regard perçant d'Athos était fixé sur lui. Il devait jouer finement. Mais sur cette partie de son plan, il était parfaitement sincère.

- La Chevreuse ne sait pas que vous êtes ici. Le seul qu'elle attend, c'est moi. Si j'apparais ailleurs, toute l'attention sera portée sur moi. Elle enverra des hommes et vous pourrez plus aisément entrer dans le château.

- Vous voulez créer une diversion ?

- Il y a quelques jours, votre amie m'a conseillé de faire fonctionner ma cervelle…

À cette évocation de la verve d'Aramis, Athos esquissa un sourire et son front se détendit imperceptiblement.

- Une fois n'est pas coutume, j'ai suivi le conseil d'un mousquetaire, et j'ai réfléchi… Qu'aurais-je fait si vous n'aviez pas été là en renfort ? Je vous accorde que mon premier mouvement aurait été de prendre d'assaut ce maudit château avec ma rapière et mon pistolet… et j'aurais eu le même succès que quand j'ai essayé de délivrer Son Éminence du Châtelet. Je ne ferais pas deux fois la même sottise.

Athos le considérait à présent avec intérêt.

- Si j'étais seul, je chercherais à engager des hommes d'armes. Ce serait la seule attitude raisonnable. Ainsi s'il vient aux oreilles de la duchesse qu'il y a un borgne…

Il marqua malgré lui un temps d'arrêt.

Rester concentré… Ne pas songer à cet œil mort qui palpitait…

- … qui cherche à engager des spadassins et qu'il les attend dans une auberge au nord de Soissons, elle y enverra une partie de ses sbires.

- Même si elle soupçonne un piège, elle ne pourra pas passer à côté de l'occasion de mettre la main sur la seule personne qui peut lui nuire, approuva le mousquetaire. Elle enverra forcément des hommes.

- Je ne suis même pas sûr qu'elle se méfiera. La Chevreuse est redoutable en ce qui concerne les intrigues de cour, mais elle n'a rien d'un stratège militaire.

Son vis-à-vis approuva d'un sourire. Rochefort devina qu'il se remémorait les heures passées dans le lit de la voluptueuse courtisane. Il n'aurait jamais imaginé que la vie galante d'Athos et de la Duchesse de Chevreuse pourrait s'avérer un jour utile… Ses pensées indisciplinées le ramenèrent à Aramis. Il ne suivait guère les aventures amoureuses des mousquetaires, mais Athos n'était pas connu pour son abstinence. Il se partageait donc entre Aramis et ses autres maîtresses. Depuis combien de temps leur relation durait-elle ? Malgré lui, il imagina Athos sortant du lit de Marie de Chevreuse pour embrasser fougueusement sa soldate blonde dans une ruelle obscure… Il réprima la poussée de dégoût qui lui montait aux lèvres.

Son Éminence… Penser d'abord à Son Éminence… Puis à Marie… Il n'y avait pas de place dans ses pensées pour la femme mousquetaire…

Heureusement, la voix d'Athos l'arracha à ses divagations.

- L'idée n'est pas mauvaise. Moins il y aura d'hommes au château, plus il nous sera facile d'y entrer et d'y chercher le Cardinal. Mais qu'en sera-t-il de vous ? D'après ce que m'a raconté Aramis, les attaques que vous avez essuyées étaient assez rudes. Vous allez vous retrouver seul face à Dieu sait combien de bretteurs.

- Je suis capable de faire face à une bande de coupe-jarrets, répliqua le comte, dont l'esprit s'était instantanément focalisé sur son objectif. J'ai juste à les occuper assez longtemps pour que vous ayez le temps d'accomplir votre mission. Je n'ai pas une vocation de martyr. Dès que je sentirai que ça tourne mal, je m'enfuirai… Au pire, je me rendrai. Si le Cardinal n'est plus emprisonné dans le château, je deviendrai une menace négligeable pour la duchesse. Je ne risquerai donc plus rien.

Maintenant, la partie délicate commençait. Il fallait éviter que ces fichus mousquetaires ne manifestent leur esprit chevaleresque. Ils ne le considéraient pas comme leur ami, mais avec leur sens de l'honneur stupide, Rochefort craignait qu'ils ne viennent à son secours. Pour éviter cela, il fallait convaincre Athos qu'il ne courait aucun danger. Il les avait vus fonctionner. Les trois autres s'en remettaient au jugement d'Athos. Quand il décidait quelque chose, les autres suivaient. Il était heureux qu'il ne vît dans la Chevreuse qu'une intrigante évaporée.

- La priorité est de ramener le Cardinal à Paris au plus vite. Comme vous me l'avez dit hier, quelqu'un de proche de la couronne a organisé cet enlèvement. Il a certainement d'autres projets. Dieu sait ce qu'il prépare, mais il est clair que si Son Éminence n'est pas au Louvre à la date évoquée par la duchesse, il les mettra en œuvre. Il n'y a pas de temps à perdre ! Dès que vous aurez délivré Son Éminence, vous devrez partir ventre à terre à Paris. Si tout va bien, je vous y rejoindrai. Sinon, dès que vous serez à Paris, envoyez des gardes me rechercher. La Chevreuse ne se salira pas les mains avec moi, mais elle est capable de m'abandonner dans un cachot du château.

Athos demeurait silencieux. Le plan de Rochefort était étonnement astucieux. Il imaginait parfaitement comment le mettre en œuvre. Même s'ils ne s'étaient pas attardés dans Soissons, avec son caractère débonnaire et son goût des bonnes choses, Porthos avait certainement sympathisé avec plusieurs aubergistes. Il serait facile de faire courir la rumeur que le comte de Rochefort recrutait des spadassins. Et même s'il ne l'aurait pas énoncé clairement, ils seraient plus efficaces dans leur attaque du château sans lui. Avec Porthos, D'Artagnan et Aramis, ils se comprenaient sans même avoir besoin de parler. Ils savaient anticiper les mouvements des autres. Ils étaient comme les parties d'un même corps… Il était plutôt soulagé que l'homme de Richelieu le reconnût… Non, tout ce qu'il avait dit était exact… Cependant, Athos n'arrivait pas à se départir d'un sentiment de malaise.

S'il avait appris à apprécier le comte, il ne lui accorderait jamais complètement sa confiance. L'âme damnée du Cardinal était un homme retors. Il était tout à fait capable de conserver des informations par-devers lui… Et là, Rochefort ne disait pas tout. Le mousquetaire n'aurait su dire ce qu'il dissimulait, mais il cachait quelque chose. Néanmoins, il y avait un domaine sur lequel il savait que cet homme ne ferait jamais défaut : c'était la protection de Richelieu. Jamais il ne la compromettrait. Cette conviction rasséréna le soldat du roi. Quoi qu'il tût, cela ne menacerait pas leur mission… et en bon stratège, Athos savait accepter une bonne idée d'où qu'elle vînt.

Ils peaufinaient les détails quand des claquements de sabots retentirent. De la fenêtre, on apercevait D'Artagnan et Aramis qui descendaient de leurs montures. Athos se figea… Le regard que Rochefort portait sur son amie était… Il n'aurait pu imaginer qu'il pût y avoir une telle intensité dans un œil unique… Puis leurs regards se croisèrent, et un embarras extrême se peignit sur le visage du comte.

- Bien, nous sommes d'accord, dit-il en se reprenant.

- À moins qu'il y ait trois régiments pour garder le château, je pense que oui.

- Très bien. J'ai besoin de parler à mon ami Pierre.

Sans donner plus d'explication, Rochefort se dirigea vers la porte. Posant la main sur la poignée, il sembla hésiter un instant, puis n'y tenant plus, il se retourna vers Athos et, d'une voix blanche, murmura :

- Empêchez-la de se faire tuer… s'il vous plaît…

Il sortit laissant un mousquetaire éberlué par les non-dits qu'il devinait dans cette simple demande.