Le tonnerre était tellement assourdissant qu'elle entendait à peine le bruit des sabots qui claquaient sur l'étroit sentier. Entre l'obscurité nocturne et la pluie qui formait comme un rideau opaque autour d'elle, elle ne percevait que des ombres diffuses quand les éclairs zébraient le ciel. Malgré tout, elle éperonnait son cheval. L'angoisse qui enserrait son cœur lui hurlait d'aller plus vite. La grande bâtisse se dessina dans la lueur d'un nouvel éclair. Son sang se glaça… La grille… cette grille qu'elle avait toujours vue fermée était largement ouverte… Elle sauta de son cheval. Sa robe alourdie par la pluie rendait ses mouvements difficiles, mais rien n'aurait pu l'arrêter. D'un geste du pied, elle jeta plus qu'elle ne retira les escarpins qui ne pourraient que la retarder… Elle devait arriver à temps… Ses pieds nus et humides foulaient les couloirs déserts… L'orage grondait toujours, illuminant les pièces par intermittence… Et elle le vit… Un cri d'horreur explosa dans son esprit, plus violent et plus dévastateur que toutes les tempêtes…

- Chut… Tout va bien…

Ses yeux encore embrumés de sommeil et de larmes, Aramis ne discernait pas rien autour d'elle, mais elle connaissait ce bras solide qui l'enveloppait avec une délicatesse que l'on n'aurait pas soupçonnée de lui, cette grande main qui caressait sa tête et essuyait ses yeux, cette voix apaisante qui écartait les ombres de ses cauchemars… Il l'avait ramenée contre son épaule tant pour la réconforter que pour ne pas réveiller Athos qui dormait encore à côté d'eux.

- C'est fini… chuchotait-il. C'était juste un mauvais rêve…

Elle reprenait contenance doucement… Non, ce n'était pas juste un mauvais rêve… Seigneur, elle croyait avoir mis ces images derrière elle depuis des années. Elle devait bouger… Elle avait besoin d'air... Elle avait besoin d'effacer les souvenirs de cette nuit par la quiétude de ce soir de printemps.

- Je ne crois pas que je pourrai me rendormir. Je vais prendre le tour de garde de D'Artagnan, souffla-t-elle en s'arrachant à la douceur des bras de Porthos.

- Vous êtes sûre que cela va aller ?

Allongé sur le côté, le visage relevé et appuyé sur son bras, il la considérait d'un air soucieux.

- Cela faisait plusieurs années que je ne vous avais pas vue en proie à un tel cauchemar.

Elle déglutit et attrapa ses bottes pour se donner une contenance. Elle le savait bien, mais l'entendre énoncer dans la voix d'un autre rendait cela plus tangible. Elle n'avait plus fait ce cauchemar depuis Belle-Ile… Quelques semaines après, elle s'était rendue sur la tombe de celui auquel elle avait consacré sa vie pour lui dire qu'il pouvait enfin reposer en paix. Elle avait enfoui le médaillon qui n'aurait jamais dû quitter son cou et qui avait dénoncé son assassin auprès de la tombe. Ainsi elle l'avait rendu à son propriétaire légitime… et peut-être aussi avait permis à la jeune fille qui y était représentée de reposer en paix auprès de l'amour de sa vie. Pardieu, elle avait oublié à quel point son esprit pouvait divaguer quand elle ne parvenait pas à dormir !

- Désolée de vous avoir réveillé… Essayez de vous rendormir.

Sans un mot de plus, elle attrapa son pourpoint et quitta la grange.


Elle n'avait pas eu de difficultés à convaincre D'Artagnan d'aller se coucher. Il piquait presque du nez sur son mousquet quand elle l'avait rejoint devant la ferme. Elle aimait bien le calme de cet endroit isolé. Loin des lumières de Paris, des milliers d'étoiles scintillaient dans le ciel noir, et l'air se chargeait de tous les bruits environnants, du retentissant hululement des chouettes au léger bruissement de l'air dans les branches des arbres… Elle songea qu'il devait en être de même au château de Septmonts. Ils devraient être le plus silencieux du monde quand ils y pénétreraient.

Elle passa la main dans ses cheveux… Elle ne pouvait se départir du malaise qui l'oppressait depuis qu'Athos leur avait expliqué le plan d'attaque… Oh, elle n'avait rien à redire sur la façon dont il proposait d'entrer dans le château ! C'était exactement ce qu'elle avait envisagé quand Rochefort et son frère de lait lui avaient montré les plans des lieux… Mais cette idée d'utiliser Rochefort comme leurre… Il y avait une vingtaine d'hommes armés au château. On pouvait compter qu'avec ceux qui étaient à Soissons, la nuit, ils seraient une trentaine tout au plus. Pardieu, ils savaient faire face à trente malandrins sans utiliser un appeau ! C'était inutilement dangereux !... Pourquoi ne l'avait-elle dit plus vertement quelques heures plus tôt ?

Elle s'assit sur un banc de bois disposé dans la cour et rejeta sa tête en arrière. Elle savait bien pourquoi elle n'avait énoncé qu'une molle objection. Elle était mortifiée dès qu'elle croisait le regard de Rochefort, et il ne l'avait pas quittée des yeux tandis que son compagnon d'armes exposait ce qu'ils avaient décidé. Alors que, depuis l'arrivée de ses amis, il avait pris soin de l'éviter, là, appuyé contre le mur derrière Athos, les bras croisés sur son torse, il l'avait considérée d'un air goguenard, comme s'il n'attendait qu'un mot de sa part pour lui lancer une raillerie… Que lui arrivait-il ? Depuis quand un Rochefort réussissait-il à la déstabiliser ?

Elle appuya sa joue contre la culasse du mousquet de D'Artagnan. Lors de son départ, elle avait préféré prendre des pistolets plus légers, le sien était donc resté à Paris. Elle aimait sentir la fraîcheur du métal contre sa peau et la légère odeur de poudre brûlée caressant ses narines. L'apaisement que lui prodiguaient ces sensations détendit son corps. Ses paupières se fermèrent imperceptiblement.

- Vous feriez mieux d'aller vous coucher. Vous tombez de fatigue.

Morbleu, elle ne l'avait même pas entendu sortir de la ferme ! Elle avait dû s'assoupir quelques secondes.

Reprends-toi ! s'invectiva-t-elle. Tu t'es assez couverte de ridicule devant lui !

En dépit de la fatigue de ses membres, elle se força à se relever. Il n'était pas question qu'elle le laisse la regarder de haut ! Cependant, quand elle fut face à lui, elle nota que son visage n'avait plus l'expression moqueuse qu'il avait eue tout à l'heure.

- Vous devriez dormir, répéta-t-il.

- Vous aussi. Vous n'avez pas fait une nuit complète depuis que nous avons quitté Dunkerque.

Il avait vraiment l'air épuisé. Il était encore plus pâle que de coutume, ce qui soulignait le noir qui cernait son œil gauche… Elle devinait que ce n'était pas tant le manque de sommeil que les émotions suscitées par ce retour sur les lieux de son passé qui marquaient ses traits… Sans qu'elle s'en rendît compte, la hargne qu'elle avait cultivée à son égard s'évanouissait.


Il ne s'attendait pas à la voir dans la cour. N'était-ce pas D'Artagnan qui devait surveiller la ferme cette nuit ? Pourtant quand il l'avait vue somnoler sur ce banc, il n'avait pu s'empêcher de lui parler. Si, ces deux derniers jours, elle était demeurée enfermée dans son armure de mousquetaire, encore plus glaciale et hautaine que de coutume, là, peut-être parce qu'elle était à moitié endormie, elle lui avait semblé tout bonnement adorable. Ses cheveux défaits dégringolaient sur ses épaules dans un désordre à l'image du reste de sa mise. Elle avait passé son pourpoint pour se protéger de la fraîcheur nocturne mais ne l'avait pas reboutonné et sa chemise un peu froissée avait été si grossièrement remise dans son pantalon qu'un pan entier ressortait sur sa hanche… Il se surprit à avoir envie d'y glisser la main pour la chiffonner davantage.

Ventrebleu ! C'était une très mauvaise idée ! La proximité de cette femme ne lui apporterait rien de bon. Rien ne devait le détourner de son objectif… Mais quand, au lieu de le rabrouer, elle sembla visiblement soucieuse de son état, ses réserves s'évaporèrent. Après tout, qu'avait-il à craindre ? Il n'était qu'un mort en sursis de toute façon.

- Je n'ai jamais eu besoin de beaucoup de sommeil, répondit-il quand elle s'inquiéta de sa fatigue.

- Vous avez l'air bien plus épuisé que d'habitude.

Il haussa un sourcil avec un sourire amusé.

- Que d'habitude ? Seriez-vous familière de mon état habituel ?

Il ne serait pas resté aimable longtemps. Déjà, la raillerie pointait dans sa voix. Elle répliqua sur le même ton :

- Je garde toujours un œil sur mes ennemis.

Les mots avaient à peine passé sa bouche qu'elle réalisa ce qu'elle venait de dire et ses joues s'empourprèrent de honte… Elle se serait volontiers tapé la tête contre sa crosse pour sa bévue. Bon sang, il y avait des mots à ne pas employer avec Rochefort !

- Au moins, vous avez le loisir d'utiliser le second à des activités plus gratifiantes.

Ses beaux yeux clairs s'écarquillèrent et sa bouche s'entrouvrit dans une expression éberluée. Il était presque aussi sidéré qu'elle. Depuis quand faisait-il des plaisanteries sur ce sujet ? Quoique cela en valait la peine rien que pour le plaisir de lui couper le sifflet pour une fois. Il avait même réussi à lui faire baisser les yeux !

Elle fixait à présent le mousquet qui reposait contre le banc à ses pieds en mordillant sa lèvre avec application… Il avait tellement envie de goûter cette lèvre où des dents blanches avaient imprimé de petits croissants pourpres. Il fit quelques pas. Il était à moins d'une enjambée de la jeune femme mais s'avançait avec la plus grande circonspection. Après tout, il connaissait son mauvais caractère et elle avait une arme à portée de main… et il ne pouvait pas se permettre d'être tué ou pire estropié par une mousquetaire outragée.

- Vous ne devriez pas servir d'appât…

Sa voix était si basse qu'il ne l'aurait peut-être pas entendue s'il n'avait été si près. Ses yeux bleus étaient toujours rivés sur le canon du mousquet.

- C'est inutile et dangereux… Nous n'avons pas besoin…

L'odeur ambrée qui chatouilla ses narines l'arrêta instantanément et elle releva la tête… Il n'était plus qu'à quelques centimètres d'elle. Même avec son bandeau sur l'œil et des vêtements ordinaires, il émanait de lui cette nonchalance un peu sournoise qui lui fit se sentir particulièrement insignifiante avec ses cheveux emmêlés et sa tenue débraillée.

Avec une lenteur infinie, il glissa les doigts dans une mèche rebelle qui lui retombait sur le front.

- Qu'est-ce que ça peut vous faire ? Je suis votre ennemi, non ?

Il était si près d'elle qu'il lui semblait que son parfum l'enveloppait, formant comme un halo autour d'eux. Il en oubliait le reste du monde, les mousquetaires et Pierre à quelques pas d'eux, Marie et même Son Éminence… Elle exhalait une fragrance si particulière... En remarquant l'arme à ses pieds, il comprit ce qu'elle avait d'unique. Aramis était toujours extrêmement propre et soignée. C'était probablement la seule coquetterie que la travestie s'autorisait. Pourtant, malgré tous ses efforts, elle se pouvait faire disparaître l'odeur de poudre qui imprégnait ses vêtements et même légèrement ses cheveux et se mêlait au parfum frais et doux de sa peau. Aucune autre femme ne possédait cet arôme teinté de mystère et de danger, à l'image de cette étrange créature à la fois touchante et exaspérante, si droite et si insupportable… Il lui était de plus en plus difficile de résister au désir de fondre sur elle pour s'en imprégner… surtout quand ses prunelles azur le fixaient ainsi… Se pourrait-il qu'elle fût aussi troublée que lui ?

- Vous n'êtes plus mon ennemi… balbutia-t-elle.

Comme si ces mots avaient rompu la dernière barrière qui contenait son désir, du bout de l'index, il releva son menton et posa résolument sa bouche sur la sienne.

Elle ne savait plus où elle était. C'était comme si tout avait explosé autour d'eux, les laissant seuls sur un champ de bataille déserté… et quelle qu'ait été la violence de cette insolite bataille, ce n'était rien par rapport à la fureur de l'incendie qui s'était allumé en elle. Tout délicat qu'il fût au début, ce baiser s'était vite fait impétueux. Si elle avait été capable d'une pensée cohérente, elle aurait songé qu'elle ne se reconnaissait plus. Alors que le bras droit de l'homme enserrait sa taille et que sa main gauche se perdait dans son épaisse chevelure, il lui semblait qu'une force inconnue, une force quasi primale qui venait du plus profond de son être, avait pris possession d'elle. Elle voulait sentir sa bouche… ses mains… Elle voulait le toucher… Ses doigts enserraient la nuque de cet homme l'attirant encore davantage contre elle. Son corps s'arquait contre le sien comme si elle voulait fusionner avec lui. Une main puissante se glissait sous le tissu de sa chemise…

Il n'avait jamais ressenti une telle ivresse. Ce baiser ne ressemblait à aucun de ceux qu'il avait connus auparavant… Mais elle ne ressemblait à aucune des femmes qu'il avait connues auparavant. L'embrasser, c'était comme chevaucher un étalon indomptable sous une pluie battante, comme essuyer une rafale de balles sur une route escarpée, comme se jeter dans un incendie déchaîné et en ressortir, épuisé et heureux… Elle avait le goût de l'aventure… le goût de la vie…

Il en voulait plus… Il voulait toucher sa peau… son corps… Son pied heurta le mousquet calé contre le banc qui tomba dans un fracas de métal… Ce n'était pas un très gros bruit, mais dans le silence de la nuit, il résonna plus fort qu'un canon au milieu des combats. Le couple se figea aussitôt.

Rochefort relâcha sa prise sur le corps frémissant de la mousquetaire. Elle n'avait pas repris ses esprits. Avec ses yeux encore brillants de passion, ses lèvres gonflées de plaisir et sa chevelure où ses doigts avaient laissé un désordre inqualifiable, elle était incroyablement désirable. Mais même s'il parvenait à oublier qui ils étaient tous les deux et les autres mousquetaires qui dormaient à quelques pas, il ne pouvait se permettre de s'abandonner. Il avait pris une décision et il devait s'y tenir. Il ne pouvait pas laisser cette femme lui redonner l'envie de vivre.

- Vous avez raison, dit-il d'une voix rauque, je vais essayer de dormir encore un peu.

Les brumes du désir se dissipaient lentement autour de l'esprit d'Aramis quand elle l'entendit demander :

- Quel est votre nom ? Votre vrai nom ?

En toute autre occasion, elle aurait répondu le seul nom qu'elle acceptait comme le sien, « Aramis », mais encore perdue dans les cendres du brasier qu'ils avaient allumé, elle prononça le nom qu'elle avait tu pendant près d'une décennie.

- Renée, Renée d'Herblay.

- Enchanté, Renée. Henri de Rochefort.

Il fit un léger salut, puis avec un sourire triste, disparut à l'intérieur de la ferme.