Le 21 juin 1617 devait être le plus beau jour de la vie de Marie de Rohan. Il faisait encore nuit quand elle quitta le château de Septmont par un des souterrains. Une fois hors de l'enceinte, elle n'était qu'à quelques minutes de l'église. Henri devait déjà l'y attendre… Un immense sourire se dessina sur son visage à l'évocation de son amoureux. Enfin, elle serait sa femme ! Oh, elle savait qu'ils auraient d'incommensurables ennuis une fois mariés. Son père serait furieux. Il misait tant sur son hymen avec ce répugnant d'Albert. Quant au vieux comte de Rochefort, il serait capable de déshériter son fils unique. Mais Marie n'en avait cure ! Elle aurait bien le temps de s'inquiéter du futur. Là, elle allait devenir la vicomtesse de Rochefort… Elle serait sa femme… La joie qui gonflait sa poitrine se mêlait au désir qui s'allumait en elle dès qu'elle pensait à lui. Souvent, elle avait souhaité qu'Henri se montrât moins respectueux avec elle. Et peut-être que s'il l'avait cru déshonorée, Hercule de Rohan aurait obligé Henri à l'épouser… Mais ça n'avait plus d'importance ! Elle serait bientôt sa femme !

Elle ne comprit pas quand elle ne le vît pas en arrivant dans l'église… Henri lui avait assuré qu'il arriverait dans la nuit, et il n'aurait jamais rompu une promesse. Au fond d'elle, elle sut aussitôt qu'il lui était arrivé malheur. Elle attendit une bonne heure dans cette église glacée en cette première matinée d'été, puis elle rentra discrètement au château avant que son escapade n'ait été remarquée… à part peut-être des domestiques, mais ils n'en souffleraient mot. Elle ébouriffa ses cheveux et remit ses habits de nuit, puis elle sortit de sa chambre en hurlant qu'elle avait fait un affreux cauchemar et qu'elle était sûre qu'il était arrivé un malheur à Henri. Évidemment, tout le monde crut à une tocade, mais comme on ne lui refusait rien, on envoya des cavaliers dans les forêts environnantes et on le trouva.

Vu son état, on le mena à l'abbaye la plus proche où des religieuses lui prodiguèrent les premiers soins. Pour son père, il n'y avait plus rien à faire depuis plusieurs heures. Marie ne put accourir à son chevet aussi vite qu'elle l'aurait voulu, mais cela n'avait guère d'importance. Ils l'avaient toute la vie devant eux. Même la description des blessures d'Henri ne pouvait entacher ses espérances. Il était en vie. Il l'aimait et elle l'aimait. C'était tout ce qui comptait. Oh, il devait être choqué de la mort du vieux comte… Henri avait toujours eu une dévotion absurde à l'égard de son géniteur. Cet homme était une brute doublée d'un sot. Au cours des années, Marie n'avait pas manqué de remarquer les traces de coups, de cravache ou de poing, sur les bras et le torse de celui qu'elle aimait, et elle n'avait pas mis longtemps à en découvrir le responsable et à le haïr de toute son âme. En outre, quel aristocrate digne de ce nom voulait envoyer son fils unique et héritier dans un régiment ? On réservait cela aux cadets ! Elle ne verserait pas une larme pour cet homme. Ce n'était que par égard pour Henri et le chagrin qu'il devait un peu sottement ressentir qu'elle n'avait pas dansé de joie. Car la mort du vieux comte était une bonne nouvelle. Henri était le nouveau comte de Rochefort. Il était à présent libre de mener sa vie comme il l'entendait… et de convoler ! Même si Hercule de Rohan désavouait leur mariage, ils posséderaient le comté de Rochefort. Ils pourraient se construire une belle vie.

Ce fut donc une Marie de Rohan plutôt joyeuse qui arriva à l'abbaye Notre-Dame de Soissons. Devant la porte où Henri était soigné, le serviteur qui était accroché aux basques du vicomte depuis leur plus jeune âge semblait monter la garde. Un domestique n'allait pas l'empêcher de voir son amour !

- La blessure est grave, mademoiselle, dit le garçon. Il a perdu un œil, et les cicatrices sont très laides.

Qu'en avait-elle à faire ? Henri avait bien assez d'un œil pour l'aimer. Quant aux cicatrices, elle n'en avait cure. Même défiguré, Henri serait plus beau qu'un d'Albert ! Elle poussa le garçon qui, bien que fort et trapu, avait assez conscience de son rang pour ne pas lui résister et entra dans la pièce.

Comme elle aurait pu s'y attendre, la chambre était d'un dépouillement monacal. Le lit était étroit et il n'y avait qu'une petite table et une chaise en bois dans un angle… Non pas que cela eut la moindre importante ! Seul comptait l'homme étendu qui fixait l'étroite lucarne creusée dans le mur de pierre. La moitié droite de son visage était recouverte d'un épais bandage. Elle ne pouvait discerner s'il y avait des cicatrices aussi laides que l'avait prétendu le jeune maraud.

- Henri…

Il ne bougeait pas… Pourtant, son œil gauche était grand ouvert. Pourquoi s'intéressait-il tant à ce ciel terne alors qu'elle était à ses côtés ? Elle aimait tant le regard plein d'amour et de dévotion qu'il posait sur elle. Elle était belle. Elle était habituée à susciter le désir chez les hommes de tout âge. Mais dans les yeux d'Henri, elle était bien plus que belle, elle était une déesse pour laquelle il aurait été capable de défier tous les dieux de l'Olympe, une princesse pour laquelle il aurait affronté mille dragons, une muse qui aurait pu inspirer les plus grands poètes… Son cœur se serra et elle réalisa l'étendue de la blessure de son amoureux… Il avait perdu la moitié du monde… Il ne poserait jamais plus ses deux yeux sur elle. Des larmes dégringolèrent sur ses joues et elle s'agenouilla à son chevet, entourant son torse de ses bras. Il eut un léger sursaut à son contact mais ne fit pas un geste. Il fixait toujours cette satanée lucarne.

- Henri, parlez-moi…

Un profond soupir souleva la poitrine du blessé. Son bras bougea légèrement et elle sentit furtivement des doigts effleurer ses boucles brunes.

- Partez.

Sa voix était si basse qu'elle ne l'aurait pas entendue si elle n'avait été collée à lui. Enfin, un mot !

- Écoutez, je pourrai faire venir le prêtre ici ! On prétextera une confession ou n'importe quoi ! Nous pouvons être mariés avant la tombée de la nuit !

Elle le sentit se raidir dans ses bras, et il répéta :

- Partez.

- Henri, je sais que vous êtes blessé… Je sais pour votre père… Mais tout est encore possible…

- Plus rien n'est possible…

Il se tourna enfin vers elle, et elle fut pétrifiée… Un instant, elle se demanda si c'était son œil mort qui la regardait ainsi. C'était comme contempler un gouffre sans fond. Il était vide… Son Henri… D'un geste lent qui sembla infiniment douloureux, il écarta les bras de la jeune fille.

- Vous n'avez rien à faire ici. Partez…

Non, elle ne renoncerait pas… D'aussi loin qu'elle s'en souvenait, Henri de Rochefort l'avait toujours aimée. Cela ne pouvait pas changer. Il était blessé et meurtri. Il n'avait sans doute pas l'esprit à la romance et pensait peut-être qu'elle ne voudrait pas d'un borgne… Mais il était toujours le garçon qu'elle aimait, un garçon qui décrocherait la lune pour elle. Elle n'avait qu'à faire appel à son sens du devoir et de la parole donnée, et il réapparaîtrait.

- Vous m'aviez promis de ne jamais m'abandonner, dit-elle en se forçant à fixer sa prunelle brune malgré le déchirement que suscitait l'abîme qu'elle lisait. Vous n'avez cessé de répéter que vous ne me laisseriez jamais épouser d'Albert. J'ai besoin de vous, Henri.

Il se détourna à nouveau vers cette maudite lucarne et, de cette voix morne dans laquelle elle ne reconnaissait plus l'homme qu'elle aimait, il déclara :

- Je ne peux rien faire pour vous, Marie.


Marie de Chevreuse écoutait d'une oreille distraite l'homme de main qu'avait engagé Châteauneuf. Elle s'abîmait de plus en plus dans les réminiscences de son passé. Cela n'était guère dans sa nature, mais dans ce trou perdu de Picardie, rien ne pouvait la distraire. Elle sombrait dans un marasme auquel, faute d'habitude, la pétillante duchesse ne savait pas faire face. Elle n'avait même plus goût à tourmenter cette fripouille de Richelieu avec la trahison de son garde de sceaux et sa prochaine déchéance… Le mot « borgne » perça le nuage de souvenirs dans lequel elle s'était enveloppée, et elle se décida à écouter le spadassin.

Quand il eut terminé son exposé, elle dit simplement :

- Je viens avec vous.


Le visage caché par un chapeau à large bord qui retombait très bas sur sa joue droite, le Comte de Rochefort avait atteint les portes de Soissons sans encombre. Il harnacha son cheval dans la cour de l'auberge de Maupas où les mousquetaires avaient dormi avant de les retrouver. Athos avait insisté pour qu'il allât précisément là, et après avoir vérifié auprès de Pierre que cet aubergiste avait bien une réserve de vin de Châlons, Rochefort n'avait aucune raison de refuser. Ils avaient eu le temps d'analyser les lieux et toutes les issues possibles. Le mousquetaire était resté près d'une heure à lui faire un plan de l'auberge en lui expliquant toutes les possibilités de fuite, en lui indiquant où harnacher son cheval pour l'attraper au plus vite… Cela avait été assez ennuyeux, mais il avait pris l'air le plus concentré possible et avait fait semblant de l'écouter en rêvassant aux lèvres de sa mousquetaire… C'était un peu sournois de fantasmer ainsi sur Aramis tout en dupant son amant, mais il serait la seule victime de cette mystification… et surtout, il avait toutes les peines du monde à ne pas penser à elle ! Ce baiser avait été si renversant… Elle était si renversante… Même si elle était la maîtresse de son camarade mousquetaire, elle avait répondu à son désir avec une ardeur égale à la sienne. Il s'en était fallu de peu pour qu'il ne lui fît l'amour comme un affamé… Un instant, il avait oublié tout ce qui n'était pas elle… Quelle folie ! Il aurait eu l'air malin s'il s'était fait embrocher par Athos. Et puis, vu l'état de niaiserie dans lequel il était après un seul baiser, il aurait été au bord de la débilité s'ils étaient allés au bout de leur désir.

Il avait eu toutes les peines du monde à se contraindre de ne jamais être seul près d'elle pendant les vingt-quatre heures où ils avaient peaufiné les derniers détails de leur plan… C'était aussi le temps nécessaire pour que la rumeur de sa venue dans cette auberge se répandît. Il avait donc passé la journée quasiment collé à Athos, faisant ainsi d'une pierre deux coups : éviter un nouveau tête-à-tête avec Aramis et éviter qu'elle ne manifestât ses objections à leur plan à son compagnon. Il appréciait le mousquetaire, mais ce n'était pas franchement ainsi qu'il aurait souhaité passer sa dernière journée… Enfin, il avait pu s'abîmer dans le souvenir de ce baiser…

Il se tança intérieurement en plaçant les pistolets à sa ceinture. Il n'était plus l'heure de penser à son agaçante amazone ! Il ne savait pas à combien de spadassins il devrait faire face, mais il devrait tenir le plus longtemps possible pour permettre aux mousquetaires d'accomplir leur mission.

Mourir au service de Son Éminence et sur l'ordre de Marie serait son chant du cygne et son expiation.