Depuis qu'elle était entrée dans la compagnie des mousquetaires, Aramis avait appris à avoir une maîtrise quasiment parfaite de ses émotions. Elle avait été une jeune fille impulsive et exaltée. Elle était devenue un soldat froid et déterminé, s'autorisant çà et là des explosions de colère et des étincelles de joie. Elle n'était pas accoutumée au désordre d'émotions dans lequel elle baignait… Rochefort… Bon sang, Rochefort ! Cet homme qu'elle avait détesté… Un homme qui avait failli la torturer, l'assassiner, la brûler vive… Un homme qui avait presque tué un de ses plus chers amis… Un homme qui lui avait sauvé la vie aussi… Un homme qui l'avait protégée alors qu'elle s'était montrée odieuse avec lui… Un homme dont la dévotion ne pouvait que forcer le respect… Ils n'avaient pas servi les mêmes maîtres, mais n'étaient-ils pas tous deux des soldats prêts à tout pour accomplir ce qu'ils considéraient comme leur devoir ? Certes, il avait souvent été sans scrupule, mais elle n'était pas franchement une oie blanche. Elle n'avait pas un esprit retors, mais une femme travestie n'aurait pas survécu longtemps dans la compagnie des mousquetaires avec son goût des baignades dans les rivières et ses concours de « qui pisse le plus loin » sans développer un certain talent pour le mensonge et la dissimulation. Elle avait fait couler le sang plus souvent qu'à son tour… Et puis, elle entrevoyait maintenant le chemin qu'il avait parcouru pour devenir l'âme damnée du Cardinal, et cela la forçait à considérer autrement celui qu'elle n'avait longtemps vu que comme un borgne hautain et insupportable.
Elle baissa légèrement la tête pour qu'une lourde mèche de cheveux vienne recouvrir une partie de son visage et dissimule ainsi le fait qu'elle effleurait ses lèvres avec une expression qu'elle devinait particulièrement sotte… Ce baiser avait été si… si… Elle ne trouvait même pas les mots pour le qualifier… C'était comme si un brasier s'était allumé en elle, prêt à la consumer toute entière… et qu'elle n'avait qu'une seule chose à faire, s'agripper à cet homme, non pour être sauvée mais pour s'embraser avec lui… Elle n'avait jamais connu un tel désordre des sens… Elle avait aimé passionnément autrefois. Elle avait dévoué sa vie à l'amour qu'elle avait enterré… Mais jamais elle n'avait connu un désir aussi dévastateur… Les baisers que partageait Renée étaient ceux d'une jeune fille pleine d'espoir qui avait mille projets et toute la vie pour les réaliser. Ce baiser était celui d'Aramis… un baiser sans futur ni passé… du désir dans sa forme la plus pure…
Elle avait passé sa journée à préparer les munitions avec Porthos. Ils avaient rempli des grenades de poudre, préparé des pétards explosifs… maintes activités qui ne demandaient que ses mains et assez peu de concentration quand on les maîtrisait aussi bien qu'elle.
Elle avait soigneusement évité d'être trop près de lui, et elle savait qu'il avait fait de même. Ce n'était pas l'attitude d'évitement qu'ils avaient adoptée les jours précédents. Là, ils craignaient de s'embraser à nouveau, voire davantage, s'ils ne faisaient que s'effleurer.
Ils ne pouvaient pas se permettre de se perdre dans cette passion des sens. Ils avaient une mission à accomplir… Elle ne pouvait se défaire d'un sentiment de malaise au rôle qu'il s'était attribué dans le plan qu'il avait élaboré avec Athos, mais objectivement, l'idée n'était pas mauvaise…
Il avait quitté la demeure de son ami une heure plus tôt pour se diriger vers Soissons alors qu'elle était dans la grange à ranger leurs paquetages… Elle était à peu près sûre qu'il l'avait fait exprès. Mais cela valait sans doute mieux… sans doute…
Il n'était plus temps de s'abîmer dans ces pensées. Alors qu'elle descendait de son cheval, elle enfermait soigneusement ses émotions dans un recoin de son esprit.
Les quatre mousquetaires attachèrent dans la forêt leurs quatre chevaux ainsi qu'un cinquième destiné au Cardinal. Ils n'étaient qu'à quelques minutes des murailles du château de Septmonts et encore plus près de l'entrée du souterrain vers lequel Athos et Porthos se dirigèrent. De leur côté, Aramis et D'Artagnan allèrent escalader le mur du château.
Rochefort passa la porte de l'auberge et embrassa la grande salle du regard. Parfait, la rumeur avait bien fait son chemin. Son œil aiguisé savait reconnaître un homme d'armes en un instant. Sur la douzaine de personnes attablées, il était à peu près certain que tous étaient des hommes de la duchesse. Ils étaient bien trop placides et silencieux pour être des clients. Il n'y avait pas une femme, pas un enfant, pas un vieillard… Au moins, ils faisaient les choses correctement. Cela éviterait de blesser des civils. Seul l'aubergiste qui déambulait entre les tables d'un air craintif n'était visiblement pas des leurs. Est-ce qu'ils auraient le bon goût de le laisser au moins boire un verre ?
Il s'installa à une table libre contre le mur. Il n'avait aucune possibilité de s'échapper, mais la fuite n'avait jamais été une option. Il voulait juste se battre jusqu'au bout. Ainsi, ses assaillants devraient lui faire face.
Étonnamment, les hommes le laissèrent commander sans broncher et ne bougèrent pas quand son hôte le servit… Il savoura sa première gorgée en se demandant si ce serait la dernière. Mourir en sentant ce vin pétillant sur les lèvres ne manquerait pas de panache… Il écarta de son esprit un goût encore plus enivrant qu'il aurait voulu retenir. La porte de l'auberge s'ouvrit et il se figea en découvrant la femme qui entrait.
Elle était vêtue d'une tenue d'un bleu si sombre qu'il en était presque noir. Sur un large chapeau assorti, elle avait accroché une voilette qui cachait son visage. Mais il savait que c'était elle. Tous ses mouvements étaient empreints de cette sensualité triomphante qui avait mis tant d'hommes à ses pieds.
L'accès du passage secret accédant au château était surveillé, mais Athos et Porthos n'avaient guère eu de difficultés à assommer et ligoter les deux gardes. Ils avaient accédé sans encombre à la buanderie du château où il n'y avait que quelques domestiques qu'ils avaient enfermés dans la salle où étaient entreposés les draps propres.
Ils avaient retrouvé Aramis et D'Artagnan qui venaient à bout des sentinelles postées dans le jardin. Ils avaient réussi à éviter qu'ils ne donnent l'alarme. Il n'y avait plus qu'à gravir la tour et récupérer le Cardinal.
Rochefort se serait volontiers tapé la tête contre le mur de rage et de frustration. Il était décidément maudit. Chaque fois qu'il mettait en place un plan, il y avait toujours un grain de sable pour tout gâcher… et quel grain de sable ! Marie de Chevreuse en personne ! Il était prêt à se battre contre des dizaines de spadassins, mais il était désarmé face à elle. Il ne pouvait pas prendre le risque qu'elle prenne une balle perdue ou un coup d'épée…
Était-elle venue pour l'exécuter ? Lui était venu pour mourir… Que ce soit de sa main ne serait que justice. Mais il devait gagner du temps… Une seule chose comptait : permettre aux mousquetaires de libérer le Cardinal. Pour cela, il était même prêt à faire face à Marie.
- Je vous offre un verre, madame la duchesse ?
Le claquement des bottes de D'Artagnan et d'Aramis retentissait dans les escaliers de pierre alors qu'ils grimpaient quatre à quatre en haut de la tour. Ils avaient eu maille à partir avec les gardes postés dans les premiers étages, mais ils n'étaient pas assez nombreux pour constituer une réelle difficulté pour des soldats aguerris comme eux. En tout cas, leur présence indiquait que, comme Rochefort l'avait supposé, Richelieu était tout en haut de la tour. Les deux mousquetaires restaient vigilants. Il n'était pas impossible que des hommes d'armes soient embusqués avant. Pendant ce temps, au pied de la tour, Athos et Porthos surveillaient que leurs arrières.
Si Marie de Chevreuse fut quelque peu décontenancée par la nonchalance du comte de Rochefort, elle n'en laissa rien paraître. Elle releva sa voilette, retira son chapeau et s'assit en face de lui. Il lui servit un verre, mais à peine l'eut-elle porté à ses lèvres qu'une grimace se dessina sur son beau visage.
- Vous buvez encore cette chose !
Faisant un signe à l'aubergiste, elle ordonna :
- Apportez-moi n'importe quoi pourvu que cela ne pétille pas !
La culpabilité enserra à nouveau le cœur de Rochefort. Marie de Rohan adorait le vin de Châlons… Rien que pour l'avoir privée de cela, il méritait un bon coup d'épée.
- C'est étonnant de vous voir dans une telle taverne, dit-il d'un air détaché.
- C'est étonnant de vous voir enfin à Soissons, répliqua-t-elle. Où aviez-vous disparu ?
Bien, au diable les faux-semblants ! Elle voulait mettre cartes sur table, il allait lui servir un beau jeu truqué.
- Je ne vous apprendrai rien en vous disant que j'ai eu quelques difficultés à arriver ici. J'ai même perdu mon compagnon en route… Je devrais peut-être vous remercier. Pendant des années, j'ai cherché à me débarrasser du plus de mousquetaires possible ! Ce sera toujours un de moins.
Un léger voile passa sur les yeux gris de la duchesse.
- Ne vous réjouissez pas trop vite. Dans quelques jours, la compagnie des gardes du cardinal sera dissoute, votre maître sera en exil et vous serez mort.
Richelieu était juste derrière la porte… Après lui avoir crié de se mettre en retrait, Aramis sortit son pistolet et tira dans la serrure. C'était le premier coup qu'ils tiraient. Ils savaient que cela attirerait les derniers gardes, mais ils n'avaient pas le choix.
- D'Artagnan ? Aramis ? s'étonna le ministre en les découvrant.
- Venez, Éminence ! déclara le gascon. Nous n'avons pas une minute à perdre !
Marie de Chevreuse n'était pas une femme très empathique. Les ressentis d'autrui comptaient assez peu par rapport à ses propres envies. Mais elle n'aurait pas pu maintenir une telle emprise sur les hommes et les femmes qui la côtoyaient si elle n'avait pas su lire les émotions de ceux qui l'entouraient. Et malgré le trouble qu'éveillait en elle le Comte de Rochefort, elle pressentait que quelque chose n'allait pas… Il ne tentait pas de s'enfuir. Il discutait avec elle comme s'ils n'étaient que deux aristocrates se croisant dans un couloir du Louvre. Il ne semblait même pas ennuyé de constater qu'il ne recruterait personne afin de sauver le maudit ecclésiastique pour lequel il nourrissait la même dévotion imbécile qu'il avait eue pour son père autrefois.
- Peut-être pourrions-nous commander quelque chose à manger, proposa-t-il.
Manger ? Mais à quoi pensait-il donc ? C'était comme si sauver son maître n'avait plus d'importance… Aurait-il cessé d'être son chien fidèle ? Était-ce son retour sur les lieux de leur amour qui… Soudain, elle comprit… Il se jouait d'elle ! Il avait trop insisté sur la mort du mousquetaire. Elle aurait dû se méfier… Elle tenta de se remémorer des rapports qu'elle avait parcourus d'un œil distrait… Plongée dans ses propres souvenirs, elle n'y avait pas prêté plus d'attention… Les mots dansaient à présent dans sa mémoire… un mousquetaire blond… d'allure délicate… presque féminine… Il n'y en avait qu'un qui répondît à cette description ! Et quand il apparaissait, il y en avait toujours deux voire trois autres derrière lui !
- Ils sont au château, n'est-ce pas ?
Alors qu'ils s'engageaient dans le souterrain avec le Cardinal, Aramis ne put s'empêcher de songer que tout avait été bien trop facile. Il y avait trop peu de gardes sur place. La Chevreuse n'était pas une experte en stratégie militaire et elle n'avait certainement pas anticipé que les quatre meilleurs mousquetaires du roi s'introduiraient dans le château, mais un tel amateurisme était quand même déroutant… C'était comme si garder Richelieu prisonnier n'avait plus d'importance… comme si…
Il lui sembla que des grondements de tonnerre retentissaient dans son crâne… Non… Pas maintenant…
Elle était un soldat. Elle avait une mission à accomplir. Quand ce vieux briscard de cardinal serait à l'abri, elle aviserait…
La duchesse avait tout compris. Aramis et ses compagnons avaient-ils eu le temps de délivrer Son Éminence ? Il n'en était pas certain. Il devait encore la retenir. Il ne la duperait pas davantage, mais il pouvait encore jouer son va-tout. Il avait encore une toute dernière carte à poser sur la table. Il sortit les pistolets de sa ceinture et les pointa vers la jeune femme.
- Ne bougez pas !
Elle écarquilla ses beaux yeux en amande… Il serait prêt à la tuer pour Richelieu… Cela la blessait bien plus qu'elle ne l'aurait escompté. Trois de ses hommes s'étaient aussitôt levés et braquaient des mousquets sur lui.
- Si vous tirez, vous mourrez dans la seconde, Henri, dit-elle d'une voix tremblante.
- Je n'avais pas prévu de sortir d'ici vivant. Mais j'ai un marché à vous proposer.
Il déposa ses armes sur la table et les fit glisser vers elle.
- Ma vie contre la liberté du Cardinal. N'est-ce pas un échange acceptable, Marie ?
