Armand Jean du Plessis de Richelieu était éreinté. S'il galopait beaucoup dans sa jeunesse, quand il se destinait au métier des armes, il était devenu ecclésiastique et avait vieilli. Sa santé n'était pas très bonne et le rythme auquel chevauchaient les mousquetaires était des plus soutenus… Sauvé par D'Artagnan et les trois mousquetaires ! Quelle ironie ! Quand la serrure de sa cellule avait sauté, il s'était attendu à voir Rochefort… Son cœur qu'on disait de pierre se serra à la pensée de son homme. Il l'avait vu passer par-dessus bord à Dunkerque… La Chevreuse avait affirmé qu'il avait survécu… « mais ce n'est que partie remise, ajoutait-elle toujours. » Comme il l'avait craint, cela n'avait été qu'un mensonge pour le tourmenter… Cependant, la duchesse lui avait paru non pas sincère – jamais il n'emploierait ce type de qualificatif à l'égard de cette femme – mais trop obsédée par Rochefort pour mentir.

Les premiers jours de sa captivité, elle lui avait exposé avec moult détails comment elle allait obtenir non seulement sa disgrâce mais aussi sa condamnation comme traître. Elle s'était délectée de lui annoncer que son garde des Sceaux, un des hommes en qui il avait confiance, le marquis de Châteauneuf, était la main ouvrière de ce complot. Elle lui avait expliqué que Châteauneuf avait volé pour elle les plans de la forteresse de Moyenvic en Lorraine et que lors du conseil royal qu'il allait convoquer le jour de la Sainte-Blandine, affirmerait que c'était Richelieu qui les avait dérobés pour les vendre au Duc de Lorraine. « Personne ne sera dupe, disait-elle en riant, mais tout le monde vous déteste. Si vous n'êtes pas là, ils sauteront tous sur l'occasion pour se débarrasser de vous. » Puis ce traître de Châteauneuf serait nommé ministre d'État à sa place, et avec le soutien des grands que le roi et lui avaient eu tant de mal à museler, il détruirait ce qu'il avait construit avec Sa Majesté.

Il avait été méfiant devant les affirmations de la duchesse, évidemment ! Quel conspirateur dévoilerait son plan à sa victime avant qu'il ne soit accompli ? Madame de Chevreuse était de ceux-ci. Elle n'était pas sotte, loin de là ! Mais si elle savait séduire et convaincre le plus fidèle des ministres de trahir pour ses beaux yeux, elle n'avait aucun sens de la stratégie et était bien trop évaporée pour songer que ses rodomontades pouvaient avoir des conséquences néfastes pour elle. Cela lui était permis de venir à bout de toutes ses manigances jusqu'à présent. C'était pour cela que le pire qu'elle ait pu accomplir était d'organiser des rendez-vous secrets entre la Reine et feu le Duc de Buckingham.

Plus les jours passaient, plus le nom de Rochefort revenait dans la bouche de la Chevreuse. Au début, elle l'avait juste évoqué insidieusement, rappelant qu'il avait probablement péri dans les flots. Puis, elle lui avait annoncé qu'il avait survécu… « Mais ce n'est que partie remise ! ajoutait-elle. » Par la suite, elle s'était mise à lui exposer son dégoût devant l'attitude servile du comte de Rochefort. « Il est devenu votre chien. » Avec une amertume non dissimulée, elle répétait : « Il a toujours été ainsi : prêt à ramper pour se faire aimer à un homme méprisable qui le traite comme un larbin. » Richelieu savait depuis longtemps que son fidèle lieutenant était apparenté à une de ses plus féroces ennemies, mais jamais ils n'avaient semblé faire cas l'un de l'autre… Visiblement, il y avait eu bien plus entre ces deux-là que ce qu'il avait toujours cru.

- On va s'arrêter un peu ici, Éminence !

La voix d'Athos interrompit le fil de ses pensées, et bien qu'il n'ait pas galopé plus d'une demi-heure, le cardinal fut soulagé de descendre de sa monture dans une petite clairière à l'écart de la route.


Athos avait juste attendu d'être assez loin du château pour être hors de portée d'éventuels poursuivants afin de faire une halte et prendre le temps de parler au Cardinal. Le délivrer avait été étonnamment facile, mais il restait sur ses gardes. Si le ministre avait des informations sur ses ravisseurs, ils devaient les connaître… Richelieu résuma rapidement les dires de la duchesse… Cela correspondait aux soupçons qu'ils avaient formés. Châteauneuf avait la confiance du roi et du cardinal. Il était un des rares à être informé du déplacement de Richelieu à Dunkerque, et il n'avait certainement pas eu de difficulté à savoir qu'un mousquetaire avait été envoyé à sa recherche quelques jours plus tôt… Mais si Marie de Chevreuse n'avait pas menti, il n'avait que trois jours pour arriver à Paris avant que le garde des Sceaux ne tente de prendre le pouvoir au conseil royal. Il n'appréciait pas particulièrement l'actuel premier ministre, mais force lui était de reconnaître qu'il avait toujours eu pour objectif l'intérêt du royaume. Il ne savait s'il pourrait en dire autant d'un Châteauneuf qui volait des plans de forteresse pour faire accuser de trahison l'homme qui l'avait mis au pouvoir.

Il en était à ces réflexions quand D'Artagnan posa la question à laquelle il ne voulait pas répondre :

- Où doit-on retrouver Rochefort ?

Quatre regards se posèrent sur lui… Ces deux derniers jours, Rochefort et lui avaient toujours esquivé cette partie de leur plan afin d'éviter des discussions inutiles, mais maintenant qu'il était seul face à ses compagnons et au Cardinal, Athos regrettait de ne pas avoir réglé ce point plus tôt.

- Nulle part. Nous devons arriver à Paris au plus vite.

- Vous plaisantez ?

Plus que l'exclamation du jeune gascon, l'expression du visage d'Aramis l'ébranla profondément. Elle n'avait pas dit un mot, pas prononcé un son, mais elle avait pris la teinte cireuse des cadavres. Seuls ses yeux semblaient encore vivants et exprimaient une horreur indicible.

- Écoutez, c'est lui qui a demandé qu'on ne l'attende pas, déclara-t-il sans chercher à dissimuler sa gêne. Il sait que la priorité est de déjouer ce complot. Mais il ne prendra pas de risque inutile. Il m'a assuré qu'il s'enfuirait dès qu'il sentirait le moindre danger ou qu'il se rendrait si ce n'était pas possible.

- C'est ce qu'il vous a dit ?

Il fut presque soulagé d'entendre la voix d'Aramis. Il la connaissait assez pour savoir ce que ces intonations sombres et profondes annonçaient… Mais elle parlait… Elle avait repris vie… peut-être uniquement pour l'anéantir, mais il préférait sa rage à son désespoir.

Pendant un instant, les grondements de tonnerre qui bourdonnaient dans ses oreilles depuis qu'elle était sortie du château étaient devenus assourdissants, et le monde autour d'elle s'était assombri… Elle ne voyait plus la verdure environnante mais du noir… du noir et du rouge… Mais elle percevait toujours les paroles d'Athos… et elle avait compris. Les événements des derniers jours et tout particulièrement le baiser qu'ils avaient échangé avaient pris un sens nouveau… Le jean-foutre ! Le scélérat ! Comment avait-il pu ? La fureur montait en elle… et même l'orage, le sang et l'obscurité qui emplissaient sa tête ne pouvaient y résister. Elle allait le massacrer ! Il n'avait pas intérêt à s'être fait tuer ! C'était elle qui lui donnerait le coup de grâce ! Après l'avoir découpé en petits morceaux ! En commençant par la langue traîtresse qu'il avait glissée dans sa bouche et qui avait certainement dupé Athos ! Même si celui-là s'était fait piéger avec un peu trop de facilité !

- Auriez-vous accepté cela s'il s'était agi d'un de nous trois ? cracha-t-elle les dents serrées.

- C'était son idée ! Rochefort est un soldat comme nous. Il connaissait les risques qu'il prenait. Et il avait raison. Nous ne pouvons pas l'attendre et encore moins aller le délivrer si d'aventure, il a été pris. Il faut mettre Châteauneuf hors d'état de nuire et donc atteindre Paris au plus vite ! Une fois que ce sera fait, nous pourrons envoyer des gardes chercher Rochefort.

- Ce sera trop tard !

- Bon sang, Aramis ! Dans cette affaire, le danger vient de Châteauneuf et il est à Paris. Marie de Chevreuse…

- Est-ce parce que c'est une femme ou parce que c'est votre ancienne maîtresse que vous la considérez comme inoffensive ? siffla-t-elle.

Athos leva les yeux au ciel, excédé par cette remarque aussi injuste que malveillante.

- Je sais très bien que certaines femmes peuvent être aussi voire plus redoutables que bien des hommes ! répliqua-t-il sèchement. Mais Marie de Chevreuse n'est pas de celles-là ! Morbleu, un vrai stratège n'aurait jamais dévoilé le complot à Son Éminence avant de l'avoir accompli complètement ! Et pensez à la facilité avec laquelle nous avons pu tirer le cardinal du château ! Nous avions bien organisé notre attaque, mais quand même ! Elle n'avait clairement pas laissé assez de gardes sur place ! Elle n'a rien d'une Milady de Winter ! C'est une intrigante, mais elle n'est pas un assassin de sang-froid ! Ce n'est pas un démon envoyé sur terre ! ajouta-t-il, employant à dessein les mots par lesquels elle avait qualifié Milady des années auparavant.

Les lèvres d'Aramis se serrèrent encore davantage dans un rictus méprisant qu'il n'avait encore jamais vu dirigé contre lui. Quand elle reprit la parole, c'était toujours avec cette voix basse dégoulinante de dédain.

- Vous êtes un sot. Ne vous êtes-vous pas dit que si aussi peu d'hommes étaient au château, c'était parce que les priorités de Chevreuse n'étaient plus de garder son prisonnier ?... Pardieu, ne savez-vous pas qu'une femme bafouée est plus dangereuse qu'un démon venu de l'enfer ?

Les mots avaient à peine passé ses lèvres qu'elle en réalisa toutes les implications… Elle pouvait bien blâmer Athos, c'était elle la dernière des imbéciles. Au fond d'elle, cela faisait plusieurs jours qu'elle avait compris que c'était Rochefort qui avait abandonné Marie de Rohan. Si la haine qu'elle avait perçue dans la voix de la duchesse en évoquant l'homme du Cardinal n'était pas assez éloquente, le récit de l'amour de Marie et Henri aurait dû effacer ses derniers doutes. Elle avait assez peu en commun avec la Chevreuse, mais elle savait ce que c'était d'avoir seize ans et d'être amoureuse… Si Marie avait à moitié autant aimé Henri que Renée avait aimé François, jamais elle ne l'aurait quitté pour un détail aussi insignifiant qu'un œil en moins. Pendant un court battement de cœur, la pensée blasphématoire que François aurait pu la laisser en épouser un autre se forma dans son esprit et elle ressentit la haine de Marie.

Elle s'écarta d'Athos et passa sa main dans ses cheveux ayant presque envie de s'en arracher des pleines poignées. Quelle stupide créature elle était ! Elle avait tous les éléments sous les yeux et elle n'avait rien compris… ou plus exactement, elle n'avait pas voulu y prêter attention. Enfermée dans son armure de mousquetaire, elle avait ignoré tous les signes pour ne se concentrer que sur sa mission et le devoir à accomplir. Elle avait réprimé le malaise que lui inspirait le plan de Rochefort et d'Athos. Elle n'avait pas compris que ce baiser était un adieu… Seigneur, même François qui reposait enfin en paix était revenu dans ses rêves pour l'avertir qu'elle risquait de voir à nouveau mourir un homme qu'elle… Non ! Il n'était pas trop tard ! Il ne pouvait pas être trop tard ! Et au diable sa mission, son devoir de mousquetaire et toutes les imbécillités qui l'avaient empêchée d'écouter ce que son instinct lui criait !

Elle allait remonter sur son cheval quand la main d'Athos saisit son poignet.

- Que comptez-vous faire ?

- À votre avis ? Je vais chercher ce maroufle avant que la Chevreuse ne le tue !

- Il ne voudrait pas que vous y alliez, dit-il avec un regard intense.

- Depuis quand ce que veut Rochefort a la moindre importance ?

Son ami s'approcha davantage afin d'être assez près de son oreille pour les autres ne l'entendent pas :

- Il tient vraiment à vous. Il ne voudrait pas que vous vous mettiez en danger pour lui.

Aramis n'imaginait pas pouvoir être plus en colère, mais ces dernières paroles ravivèrent encore sa rage. Elle se dégagea d'un geste sec.

- Croyez bien que je n'ai aucunement envie de prendre des risques pour ce sinistre personnage, mais je ne le laisserai pas se faire tuer.

- Aramis, attendez !

Porthos s'était rapproché d'eux.

- Il n'est pas question que vous partiez ainsi !

Qu'il essaie de la retenir s'il l'osait ! Elle était prête à l'assommer !… Mais au lieu de se diriger vers elle, il s'arrêta devant son propre cheval et défit son harnachement.

- Il nous reste un petit baril de poudre, des grenades, des pétards… Nous n'en aurons plus besoin et je ne vous laisserai pas partir sans.

Porthos…

- Par contre, si vous avisez de vous faire tuer, je vous écorche vif ! ajouta le colosse lui arrachant un sourire.

Alors qu'elle prenait les munitions de son ami, D'Artagnan s'approcha à son tour.

- Je viens avec vous.

Elle prit les mains du jeune gascon et secoua doucement la tête.

- Rochefort m'a sauvé la vie. J'ai une dette à payer envers lui, pas vous. Et je n'ai pas besoin d'être protégée. Vous avez une mission à accomplir… Ce n'est pas parce que j'y renonce que vous avez le droit d'en faire autant.

- Aramis…

- Non, dit-elle d'un ton sans appel.

Il soupira. Puis, il tira de sa gibecière une petite bourse…

- J'espère que vous n'en aurez pas besoin, mais vous connaissez les vertus de cet onguent pour soigner les blessures.

Un nouveau sourire se dessina sur les lèvres de la jeune femme alors qu'elle rangeait le présent de son ami dans sa besace.

- Aramis.

C'était de nouveau la voix d'Athos. Ses traits se tendirent à nouveau. Bien qu'elle sût qu'il n'aurait jamais accepté ce plan s'il avait connu le passé de Rochefort avec la Chevreuse, elle ne pouvait s'empêcher de tempêter intérieurement à l'idée que lui et Rochefort se fussent mis d'accord derrière son dos pour organiser ce qui s'apparentait à un suicide.

Elle se tourna vers lui et écarquilla les yeux en le voyant sortir son mousquet de ses fontes.

- Vous n'avez pas le vôtre et ça pourra vous être utile.

Elle était complètement figée quand il glissa son arme dans le creux de sa main… Le mousquet qu'il avait reçu de la main du roi… Le mousquet qui autant voire plus que sa casaque marquait son appartenance à la compagnie des mousquetaires…

Il avait collé son front contre le sien. Des mèches de ses cheveux noirs se mêlaient aux ondulations de son épaisse chevelure dorée quand il planta ses yeux d'un bleu sombre dans ses prunelles azur.

- Un pour tous… souffla-t-il.

- Tous pour un… répondit-elle dans un murmure.

- Prenez-en soin…

Prenez soin de vous… Faites ce que vous avez à faire… Et revenez-nous…

Il était inutile qu'il dise ces mots à haute voix. Cela faisait des années qu'ils savaient se comprendre d'un simple regard.

- Ramenez le Cardinal à Paris… Cet idiot serait capable de m'étrangler s'il arrivait quoi que ce soit à cette vieille crapule, lui dit-elle à mi-voix.

- Comptez sur moi, répondit-il avec un petit rire.

Son pied était déjà sur l'étrier quand une dernière personne l'apostropha :

- Monsieur Aramis.

Richelieu qui était resté en retrait s'était approché et la considérait avec une expression qu'elle n'avait jamais vue chez cet homme brillant mais froid et impitoyable.

- Merci, dit-il simplement.


Alors qu'Aramis disparaissait sur le sentier, le Cardinal se tourna vers les trois autres mousquetaires qui s'apprêtaient à remonter sur leurs chevaux. Il n'avait pas tout compris, mais il ne put s'empêcher de poser la question qui le taraudait :

- Pensez-vous qu'il s'en sortira tout seul ?

- Évidemment, répondit D'Artagnan d'une voix parfaitement confiante. À lui seul, Aramis vaut une compagnie.

- Et quand il est remonté comme ça, je plains quiconque essaiera de se dresser en face de lui, reprit Porthos avec un léger rire.

Athos se contenta de sourire… Certes, une femme bafouée était plus dangereuse qu'un démon venu de l'enfer, mais une femme amoureuse était plus dangereuse encore.