Marie de Chevreuse était indignée. Le maraud engagé par Châteauneuf pour s'occuper de l'enlèvement de Richelieu osait lui reprocher son lamentable échec.
- Nous n'aurions pas dû envoyer autant d'hommes pour attraper votre borgne ! Je vous avais dit que ça pouvait être un piège. Parbleu, nous avions juste à le garder ici !
- Ce n'est pas mon borgne ! tempêta-t-elle. Et même avec tous vos hommes, vous n'auriez pas su faire face ! Vous ne connaissez pas ces quatre mousquetaires ! Demandez à Châteauneuf de vous parler de l'assaut de Belle-Ile et vous comprendrez qui vous aviez en face de vous ! Tous vos rapports n'étaient que de vastes fumisteries ! Bon sang, aucun d'entre vous n'a pas été fichu de savoir qu'il n'y avait pas un mousquetaire avec Henri, mais qu'Athos, Porthos, Aramis et D'Artagnan avaient été envoyés sur cette affaire !
La vie avait un sens de l'ironie particulièrement aigu, songeait-elle. Elle avait accueilli Athos dans son lit quelques années auparavant. Elle se revoyait allongée sur lui, détaillant les cicatrices de son corps de mousquetaire. Elle adorait que ses amants soldats lui racontent leurs récits de batailles ou d'escarmouches après qu'ils lui aient fait l'amour. Cela lui procurait une sensation délicieusement sulfureuse qui se mêlait si bien au reflux du plaisir. Ses doigts avaient glissé sur une longue cicatrice sur son bras. « Un cadeau du comte de Rochefort, avait-il indiqué. » Puis, caressant son torse aux muscles solides, elle avait effleuré une très large entaille sur son ventre. « Le comte de Rochefort, avait-il répété. » Un peu interloquée, elle l'avait dévisagée et avait posé son index sur une balafre sur son front. « Toujours Rochefort ! avait-il répondu en riant. » Et il lui avait conté une histoire d'embuscade et d'épée brisée.
Plus loin dans ses souvenirs, elle se remémorait la reine Anne lui demandant si elle devait écouter le Capitaine de Tréville et s'exposer en exigeant la libération du mousquetaire Aramis, incarcéré suite à la visite du Duc de Buckingham à Paris. La duchesse s'entendait lui répondre : « Les sbires du cardinal ne vont pas manquer de torturer ce mousquetaire et, s'il avoue son implication dans la fuite du duc, vous serez d'autant plus compromise que votre silence actuel sonnera comme un aveu de culpabilité. Montrez que vous n'avez rien à vous reprocher, Majesté, et ordonnez la libération de cet homme… En plus, vous vous assurerez la reconnaissance de Tréville et de sa compagnie. Vous aurez sûrement encore besoin d'eux contre ce vieux serpent. » Si Anne n'avait eu qu'à se féliciter d'avoir suivi son conseil, Marie n'était plus sûre de pouvoir en dire autant. Oh, à l'époque, elle avait jubilé devant les mines ulcérées qu'avaient affichées Richelieu et son chien des jours durant ! Comment aurait-elle pu anticiper qu'un jour, le bel éphèbe viendrait au secours de ces sinistres individus ?
Elle connaissait moins les deux autres membres de ce quatuor qui suscitait à la fois la peur et l'admiration, mais c'étaient les derniers qu'elle aurait imaginé s'allier à Henri. Bon sang, Châteauneuf et ses hommes auraient dû le savoir ! C'était leur négligence qui avait provoqué le désastre actuel !
Face à elle, l'homme était à peine moins en colère. Cette aristocrate vaniteuse lui tapait de plus en plus sur les nerfs. Elle avait à peine écouté les maints rapports où il avait évoqué le compagnon de ce satané borgne qui l'obsédait de plus en plus, et à présent, elle lui reprochait de ne pas avoir deviné qu'il s'agissait d'un des quatre mousquetaires les plus redoutés de France ! Bon sang de dieu, c'était elle qui fricotait avec les mousquetaires ! Ainsi qu'avec tout ce qui avait un phallus entre les jambes !... Il comprenait bien pourquoi Châteauneuf était prêt à toutes les folies pour elle. Elle était absolument magnifique et chacun de ses mouvements était une promesse de volupté… sauf pour les larbins dans son genre ! Enveloppée dans l'arrogance caractéristique des femmes de son rang, elle ne lui montrait qu'un dédain impérial. Certes, il était habitué à la morgue de ces femmes, mais habituellement, il n'avait pas à leur obéir !
Ventrebleu, si les hommes qui avaient libéré Richelieu étaient si dangereux, il avait intérêt à s'enfuir au plus vite. Il avait envoyé des hommes à leur poursuite, mais il n'avait aucune illusion. S'ils avaient dépassé Villers-Cotterêts, il serait vain de tenter de les arrêter, et si Châteauneuf pourrait s'en tirer avec un très long séjour à la Bastille, un gueux comme lui n'échapperait pas à la potence.
- Nous devrions nous préparer à partir, Madame, déclara-t-il avec toute l'obséquiosité dont il était capable. Si ces mousquetaires sont si efficaces, vous allez devoir vous mettre à l'abri.
- Partir en exil, vous voulez dire ! rectifia-t-elle.
- Madame, soupira-t-il. Et que comptez-vous faire du borgne ?
Il regretta aussitôt ses mots. Foutredieu ! Qu'avait-elle avec ce maudit cyclope ?
Henri… Qu'allait-elle faire de lui ?
Quelques heures plus tôt, elle était restée figée un instant alors qu'il faisait glisser ses armes vers elle et offrait sa vie en échange de la liberté de Richelieu. Puis elle avait senti sa fureur monter. Il n'avait pas été fichu de l'épouser, mais il était prêt à donner sa vie pour cette vieille crapule ! Elle avait saisi un des revolvers et, d'une main tremblante de rage, l'avait pointé vers ce scélérat.
« Retirez ça ! avait-elle ordonné en désignant le bandeau qu'il avait sur l'œil. »
Il s'était exécuté docilement. Il avait bien compris qu'elle devait voir Henri derrière l'âme damnée du cardinal. Ce n'était pas l'ennemi politique qu'elle voulait tuer mais l'amant parjure… Malgré la longue cicatrice qui barrait sa paupière, il était toujours beau. S'il était devenu monstrueux, peut-être aurait-elle pu lui pardonner… Mais il n'avait même pas cette excuse. Il était un homme qu'elle aurait désiré s'il n'avait été lui. Comment avait-il pu laisser une chose aussi dérisoire détruire leur amour ? Son doigt avait appuyé sur la gâchette…
Il aurait voulu dormir plus longtemps, mais la douleur qui battait ses tempes l'avait éveillé… C'était le deuxième coup sur la tête qu'il avait reçu en quelques semaines. Enfin, il n'avait guère de souci à se faire sur le devenir de son cerveau ! Il ne comprenait même pas pourquoi il était toujours en vie. Il y avait des dizaines d'hommes en armes prêts à l'envoyer ad patres. Pourquoi… Marie lui avait tiré dessus ! C'était pour cela qu'un liquide poisseux se collait à sa joue. Il aurait voulu s'essuyer, mais ses mains étaient entravées.
Il n'avait pas la force d'ouvrir les yeux… et il espérait obscurément qu'en conservant ses paupières closes, il pouvait retenir les images de son rêve… Elle, elle ne l'aurait pas raté aussi bêtement. Même si Marie ne savait pas tirer, à la distance où il était, si elle avait visé son cœur, elle n'aurait pas pu le manquer… Oh, la balle se serait sûrement fichée dans son poumon ou son estomac et il aurait agonisé des heures durant, mais il serait mort. À la place de cela, elle avait visé son œil mort, et il avait senti la balle siffler contre sa tempe pour y laisser une mince estafilade avant de se ficher dans le mur derrière lui. Elle n'était décidément pas un mousquetaire.
Aramis… Ses pensées ne cessaient de le ramener à elle. Une femme comme elle ne pouvait s'attacher à un homme comme lui… Pourtant, pendant quelques merveilleuses minutes, ce baiser lui avait laissé croire qu'il n'y avait qu'eux en ce monde. Mais il n'était plus un jeune puceau depuis longtemps. Il savait que le désir et l'amour étaient deux choses bien différentes et que ce n'était pas parce qu'une femme s'embrasait sous ses baisers qu'elle l'aimait… Et il savait aussi ce que lui ressentait pour elle.
C'était une bonne chose d'être aux portes de la mort. Tout était plus clair. Aussi incroyable que ce fût, il était tombé désespérément amoureux de cette tranche-montagne aux yeux clairs et aux cheveux d'or. Il avait toujours été troublé par cet étrange soldat au visage de poupée. À présent, il était bouleversé par cette fascinante mousquetaire qui chevauchait entre les balles et qui l'avait défié tant de fois par le passé. Elle était si courageuse, si intrépide… si excitante aussi… L'image de son corps qu'il avait entrevu quand il l'avait soignée se dessinait dans son esprit. Malgré ses maux de tête, son corps réagissait à cette image. Elle était plus maigre et plus musclée que toutes les femmes qu'il avait désirées dans sa vie… et pourtant, il la voulait comme il n'avait jamais voulu une femme depuis ses dix-sept ans. L'embrasser avait déjà été renversant, alors lui faire l'amour… C'était sans doute pathétique de fantasmer ainsi sur une femme qu'il n'aurait jamais, mais c'était si bon de passer ses derniers moments sur terre avec elle… au moins en pensée.
Pourrait-il rêver d'elle quand il serait mort ? Certainement pas. L'enfer ne lui laisserait pas cette échappatoire… Le regretterait-elle un petit peu ? Probablement pas… Et c'était mieux comme ça.
De son index, Aramis retira la balle du mur de la taverne. Elle avait galopé ventre à terre jusqu'à Maupas, mais il n'y avait déjà plus personne à part un aubergiste encore sous le choc. Il n'avait pas eu l'énergie de faire le ménage quand les spadassins étaient partis avec la femme et son prisonnier. La mousquetaire pouvait constater de visu qu'il n'y avait eu aucune lutte. Il n'y avait que quelques gouttes de sang. Se pourrait-il que Rochefort ait été sincère en disant qu'il se rendrait en cas de danger ?
- Qui a tiré ? demanda-t-elle.
- La femme, répondit l'homme qui ne souhaitait rien tant qu'oublier cette nuit.
C'était à cause d'elle qu'il s'était rendu sans combattre. La duchesse était venue en personne… et avait été prête à le tuer. Aramis ne savait si elle devait s'en réjouir ou s'en alarmer. Elle savait qu'Athos n'avait pas tort en affirmant que Marie de Chevreuse n'était pas un assassin de sang-froid comme Milady. La belle aristocrate pouvait ordonner qu'on tue quelqu'un, mais la femme soldat avait fait passer assez d'hommes de vie à trépas durant ses dernières années pour savoir que donner la mort de sa propre main, c'était autre chose. Elle-même n'aurait été capable de tuer un homme désarmé qu'une seule fois dans sa vie… En même temps, de façon purement pragmatique, il était évident que si la Chevreuse avait demandé à un de ses nervis de tuer Rochefort, Aramis aurait retrouvé son corps baignant dans… Elle écarta prestement cette image. Elle devait rester concentrée. Il était en vie quand ils l'avaient emmené. Il était toujours en vie… Aucune autre option n'était envisageable.
Mais elle n'avait pas de temps à perdre. La séduisante intrigante n'allait pas tarder à prendre la fuite, et la mousquetaire doutait que Rochefort fasse partie des bagages. Elle respira profondément et appuya ses doigts sur ses sourcils. Elle devait retourner dans ce maudit château et en sortir cet imbécile... en restant en vie de surcroît ! Elle sentait de mousquet d'Athos bien calé dans son dos. Il savait ce qu'il faisait en le lui confiant. Elle était obligée de le lui ramener. La mort n'était plus une option.
Elle remonta sur son cheval. Elle avait un plan… Elle l'avait déjà envisagé quand elle avait craint que ses amis n'arrivassent pas à temps pour sortir Richelieu. Évidemment, elle n'en avait rien dit à Rochefort ! Il aurait été capable d'essayer alors que c'était complètement fou. Néanmoins pour délivrer un prisonnier moins « prestigieux » que le Cardinal, ce n'était pas complètement extravagant. Et il n'y avait aucune autre possibilité. Grâce à Porthos, elle avait de quoi le réaliser. Elle avait juste besoin d'un petit coup de main… Un court instant, elle regretta de ne pas avoir accepté l'aide de D'Artagnan. Non, elle n'avait pas à entraîner ses amis dans cette histoire. Mais elle avait besoin d'aide… Elle ne pouvait pas encore laisser mourir un homme qu'elle… qu'elle… qu'elle avait embrassé. L'échec n'était pas une option.
